Les Jésuites
je n'eus pas de peine à le mettre en train. Il me fit d'abord mille caresses, car il m*aime toujours^; et après quelques discours indifférents, je pris occasion du temps où nous sommes pour apprendre de lui quelque chose sur le Jeûne, afin d'entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j'avois de la peine" à le supporter. 11 m'exhorta à me faire violence; mais, comme je continuai à me plaindre, il en fut touché, et se mit à chercher quelque cause de dispense. Il m'en offrit en effet plusieurs qui ne me convenoient point, lorsqu'il s'avisa enfin de me demander si je n'avois pas de pehie à dormir sans souper. Oui, lui dis-je, mon père, et cela m'oblige souvent à faire collation à midi et à souper le soir. Je suis bien aise, me répliqua-t-il, d'avoir trouvé ce moyen de vous soulager sans péché : allez, vous n'êtes point obligé à jeûner. Je ne veux pas que vous m'en croyiez ; venez à la bibliothèque. J'y fus, et là, en prenant un livre : En voici la preuve, me dit il, et Dieu sait quelle! C'est Escobar*. Qui est Escobar,
■ Textes ia-40 et in-12 : « que j'avois Lien de la peine ».
1. C'est le Jésuite de la Quatrième Provinciale, celui qui «dit toujours des bêtises et a lu tous les livres écrits parles Pères de son ordre », comme parle de Maistre.
2. Escobar (Antoine de), de l'illustre famille de Mendoça, jésuite espagnol, né à Valladolid en 1589, mort en 16G9 à Madrid. 11 était érudit, d*une éloquence facile, renommé pour la douceur de son caractère et pour ses vertus. SMl est accommodant sur le Jeûne, il jeûnait lui-même. H ne s^abstint de Jeûner que durant la dernière année de sa vie; il était alors octogénaire. U a employé sa longue existence à prêcher et à écrire une Théologie morale en sept volumes in-folio, plus cette petite Théologie morale en un volume in-S" où puise Pascal et rédigée »ur les extraits de vingt-quatre Jésuites, qui représentent les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse. On a aussi de lui un poème en vers latins dont le sujet était saint Ignace de Loyola, fondateur de son institut. 11 écrivait comme il parlait, d'abondance, ce qui e.\pliquc les citations qu'il fait et le décousu de ses principes. Ce n'était pas un aigle^ mais il était bon et fut regretté de tous ceux qui Toot
lui dis-je, mon père? Quoi! vous ne savez pas qui est Escobar de notre Société, qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos Pères; sur quoi il fait, dans la préface, une allégorie de ce livre « à celui de l'Apocalypse qui étoit scellé de sept sceaux ? Et il dit que Jésus Toffre ainsi scellé aux quatre animaux, SuarezS
conna. H fat très surpris des Provinciales, H alla trouver le duc d'Ossuna, qui était soq ami et son pénitent : « Il y a cinq ans, lui dit-il, qu'on voulut ici me déférer à Tlnquisition, parce qu^on trouvoitma doctrine trop sévère et Toilà qu*en France un libelle répandu partout me fait passer pour un corrupteur de la Morale de Jésus-Christ. » En France, il avait, en effet, scandalisé jusqu'à La Fontaine qui était, comme on sait, de mœurs très sévères. On lit encore les vers que La Fontaine lui a consacrés après Ta voir lu dans Pascal :
Veut-on monter sur les célestes tours ? Chemin pierreux est grande rêverie :
Bscobar suit un chemin de velours;...
Il no dit pas qu'on peut tuer un homme Qui sans raison nous tient en altercas. Pour un fétu ou bien pour une pomme ; Mais qu'on le peut pour quatre ou cinq ducats I Môme il soutient qu'on peut en certains cas Paire un serment plein de supercherie ; S'abandonner aux douceurs de la vie, S'il est besoin, conserver ses amours ; Ne Taut-il pas après cela qu'on crie : Bscobar suit un chemin de velours i
(Extrait d'una ballade de La Fontaine, dont la publication remonte à 1711, mais dont Barbier a découvert une copie avec variantes, insérée dans le Journal de Pcu'isda 11 avril 1811. La leçon de Barbier est colle qu'on trouve dans les éditions modernes des œuvres de La Fontaine.)
Molière avait fait comme La Fontaine ; Boileau avait suivi ; on a retenu
de lui ces vers :
Si Bourdaloue, un peu sévère, Nous dit : — Craignez la volupté !
— Bscobar, lui, dit-on, mon père, Nous la permet pour la santé.
Escobar est devenu synonyme do cafard :
Parbleu 1 cette habit de cafard Me donne l'encolure et l'air d'un Bscobar*
(ÀLFR. DM MnSSBT. )
Pascal a attaché le grelot qui sonne encore.
i. Suarez (François), Jésuite espagnol, né à Grenade en 1548, mort à Lisbonne en 1617. C*est un des grands Théologiens de PÊglise catholique,
Vasquez*, Molina, Valentia*, en présence de vingt-quatre Jésuites qui représentent les vingt-quatre vieillards?» Il lut toute cette allégorie, qu'il trou voit bien juste, et par où îl me donnoit une grande idée de Texcellence de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage du Jeûne : Le voici, me dit-il, au tr. 1, ex. 13, n. 67. « Celui qui ne peut dormir s'il n'a soupe, est-il obligé déjeuner? Nullement. » N'êtesvous pas content? Non pas tout à fait, lui dis-je; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant le soir. Voyez donc la suite , me dit-il ; ils ont pensé à tout. « Et que dira-t-on, si on peut bien se passer d'une collation le matin en soupant le soir*? {Me voilà,) On n'est point encore obligé à jeûner , car personne n'est obligé à changer l'ordre de ses repas. » 0 la bonne raison, lui dis-je. Mais, dites-moi, continua-t-il, usez-vous de** beaucoup de vin? Non, mon père, lui dis-je, je ne le puis souffrir. Je vous disois cela, me répondit-il, pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin, et quand îl vous plairoit, sans rompre le Jeûne ' ; et cela soutient tou-
■ Textes iD-4<> et iQ-12 : « Bt que dira-t-on, 5t on se peut passer d'une collation le matin en soupant le toir? >
•» Textes in-4o et in-r2 : « Usez-vous beaucoup de vin? », au lieu de : « Usezvout de beaucoup de vin ? »
qu'oD a placé, comme Bossuet, au rang de docteur de VÈgiise. On Ta aussi comparé à saint Thomas d^Âquin. Il y a eu longtemps dans les universités espagnoles une chaire Suaresienne. Sa Defensio calholicœ fidei contra anglicanœ sectœ erroret a été brûlée en Angleterre par la main du bourreau, et condamnée en Franco par le Parlement de Paris.
1. Vasquez (Gabriel), Jésuite espagnol, né en 1551 à Belmonte del Tajo, mort à Âlcala en 1604; Benoît XIV Tappelle avec Suarez a les deux lumières de la Théologie ». Il a laissé dix volumes in-folio d'œuvres.
2. Valontia (Grégoire de), jésuite espagnol et commentateur de saint Thomas d'Aquin, né à Médina del Campo (Vieille-Castille) en 1551, mort à Naples en 1603. Son commentaire de la Somme de saint Thomas se compose de quatre volumes in-folio.