Liquidum non frangit jejuniumf axiome monacal
jours. En voici la décision au même lieu, n. 75 : « Peuton, sans rompre le Jeûne, boire du vin à telle heure qu'on voudra, et même en grande quantité? On le peut, et même de l'hypocras. » Je ne me souvenois pas de cet hypocras, dit-il; il faut que je le mette sur mon recueil. Voilà un honnête homme, lui dis-je, qu'Escobar. Tout le monde l'aime, répondit le père : il fait de si jolies questions ! Voyez celle-ci, qui est au même endroit, n. 38 : w Si un homme doute qu'il ait vingt et un ans, est-il obligé de jeûner ? Non. Mais si j'ai vingt et un ans cette nuit à une heure après minuit, et qu'il soit demain jeûne, serai-je obligé de jeûner demain ? Non ; car vous pourriez manger autant qu'il vous plairoit depuis minuit jusqu'à une heure, puisque vous n'auriez pas encore vingt et un ans : et ainsi ayant droit de rompre le Jeûne, vous n'y êtes point* obligée » 0 que cela est divertissant 1 lui dis-je. On ne s'en peut tirer, me répondit-il ; je passe les jours et les nuits à le lire, je ne fais autre chose. Le bon père, voyant que j'y prenois plaisir, en fut ravi ; et continuant : Voyez, dit-il, encore ce trait de Filiutius*, qui est un de ces vingt-quatre
■ Textes in-40 et in-12 : « pas ».
1. Le pauvre homme copie saint Thomas d*Âquin (Sentences et Somme. 2. 2. quiBst. 147 art. 6 ad secund.) : « 11 y a deux espèces de Jeûnes : le jeûne eucharistique, qui est rompu par toute espèce de liquide, même de Teau...; le jeûne ecclésiastique, qui n'est rompu que par les choses que rÉglise prétend interdire. Or elle ne prétend pas imposer Tabstinence des liquides qui servent moins à nourrir qu'à aider la digestion. l\ est donc permis à ceux qui jeûnent de boire plusieurs fois. Si quelqu'un cependant buvait sans modération, il pourrait pêcher et perdre le mérite du jeûne, de la même manière que s'il mangeait avec excès à un seul repas. » Escobar, dira-t-on^ ne va pas jusqu'au bout. Eh! non, c'est Pascal. Le pauvre homme ajoute : « Immoderatio autem polesttemperentiam violare, sed non jejunium. Itaque quidquid potus est jejunium non frangit. »
2. Filiutius, en italien Filiucci (Vincent), théologien jésuite, né à Sienne (Toscane), mort en 1622. Il professa durant dix ans la Théologie morale au
Jésuites, t. II, tr. 27, part. 2, c. 6, n. 143 : « Celui qui s'est fatigué à quelque chose, comme à poursuivre une fille, ad insequendam amicam^^ est-il obligé de jeûner?
• Textes in-Afi et in-12 : ad pentequendam. Filiucci dit inteqtiendam. Le texte iQ-8<> supprime les mots latins.
Collège romain. Il mourut Casuiste en chef au saint office. II a laissé dÎTers ouvrages, parmi lesquels deux volumes in-folio de Questions moraJes.
A propos de Filiutius, Sainte-Beuve s'est accordé le malin plaisir de surprendre Pascal en flagrant délit d*iafidélité. « Pascal, dit-il, après avoir cité ce passage (l*ort-Royaly t. III, p. 123-124 de la 4*^ édition), nous a avertis quMl n^avait pas porté ses tablettes avec lui à cette première visite. S*il les avait eues, il aurait sans doute cité plus exactement le passage qu'il n'a rendu si gai qu'en le tronquant. Si on se procure, en effet, le gros traité latin in-folio d.es Questions morales {Moralium quœstionum de christianis officiis et casibus conscientiœ) de Thonnète Filiutius, on finit par trouver, au milieu d'une suite nombreuse de cas qui y sont successiTement examinés, celui-ci qui, au premier abord, n'a rien de bien divertissant. C'est au tome second, traité XXVII, partie II, chapitre vi, 123. 11 me faut citer le texte même dans sa lourdeur authentique, car la première infidélité de Pascal est de l'avoir rendu leste et plaisant : Dices secondo, an qui malo fine laboraret ut ad aliquem occidendum vel ad insequendam amicam, vel quid simile, teneretur ad jejunium. Respondco talem peccaturura quidem ex malo fine, at sequuta defatigatione excusaretur a jejunio (et il cite comme autorité, Médina, puis il continue); nisi fieret in fraudem, secundum aliquos ; sed melius alii, culpam quidem esse in apponenda causa fractionis jejunii, at, ea posita, excusari a jejunio. — Tu demanderas si celui qui se fatiguerait pour une mauvaise fin, comme qui dirait pour tuer son ennemi ou pour poursuivre sa maîtresse, ou pour toute autre chose de ce genre, serait obligé au Jeûne. Je réponds que celui-là aurait péché en tant que poursuivant une fin criminelle, mais que, a'étant mis une fois hors d'état, à force de fatigue, il serait exempt du Jeûne. A moins toutefois, disent quelques-uns, qu'il n'y ait mis une intention de fraude (l'intention de s'exempter). Pourtant, d'autres pensent plus justement qae le péché consiste à s'être procuré une raison de rompre le Jeûne, mais que cette raison une fois produite, on est exempt du Jeûne. — Wendrock (iNicole) a beau s'évertuer, continue Sainte-Beuve, pour nous démontrer que Montalte a bien cité. Quoi! se peut-il, monsieur Nicole, que vous soyez d'une morale aussi reUchée en matière de citations? La différence de ce texte avec celui de Pascal saute aux yeux, en effet; Thonnète pénitencier Filiutius, écrivant pour les gens du métier, ne tranche pas la question de ce ton cavalier qu'on lui prête; il n'absout pas d'emblée et iûdistinctement le libertin; il ne dit pas, en un mot, ce qu'on lui fait dire. On peut trouver subtiles les distinctions qu'il se pose, on peut se deman-
LETTRE V. n^
Nullement. Mais s'il s'est fatigué exprès pour être par là dispensé du Jeûne, y sera-t-il tenu? Encore qu'il ait eu ce dessein formé, il n'y sera point obligé. » Eh bien I l'eussiez-vous cru ? me dit-il. En vérité, mon père, lui dis-je, je ne le crois pas bien encore. Eh quoil n'est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le peut? Et est-il permis de rechercher les occasions de pécher? ou plutôt n'est-on pas obligé de les fuir? Cela seroit assez commode. Non pas toujours, me dit-il ; c'est selon. Selon quoi? lui dis-je. Ho, ho ! repartit le père. Et si on recevoit quelque incommodité en fuyant les occasions, y seroit-on obligé à votre avis? Ce n'est pas au moins celui du père Bauny^ que voici, p. 1084 : « On ne doit pas refuser l'absolution à ceux qui demeurent dans les occasions prochaines du péché, s'ils sont en tel état qu'ils ne puissent les quitter sans donner sujet au monde de parler, ou sans qu'ils en reçussent euxmêmes de l'incommodité. » Je m'en réjouis, mon père; il ne reste plus qu'à dire qu'on peut rechercher les occasions de propos délibéré, puisqu'il est permis de ne les pas
der 8*il y a lieu de mettre l'infraction du Jeûne un seul moment en balance avec les actes illicites qui sont mentionnés tout à côté ; mais prenez garde, ces questions-lày si tous les poussez, atteignent aisément la Confession ellemême, et si vous restez au point de vue catholique^ si vous admettez la Juridiction de ce tribunal institué pour tout entendre en secret, même les plus misérables et les plus contradictoires aveux, si vous vous souvenez qu*il s'y présentait souvent des pénitents bien étranges, comme Louis XI, par exemple, ou Philippe U, ou Henri Hl (je parle des plus connus), pour qui c'était une affaire sérieuse de jeûner le lendemain d'un meurtre ou d'une course libertine, vous trouverez moins étranges les précautions et distinctions que Filiutius prescrivait à la date de 1626 et qu'on retrouverait plus ou moins chez les autres Casuistes de ce temps. »
i. Banny (Etienne), théologien, casuiste, Jésuite, né à Mousson (Champagne) en 1665, mort en 1649. Comme il était confesseur du cardinal de La Rochefoucauld, celui-ci voulut empêcher que la Somme des péchés du p. Bauny ne fût misa à l'index à Rome. Le P. Bauny, outre sa Somme des péchéty a laissé une Théologie morale en 4 vol. in-folio.
fuir. Cela même est aussi quelquefois permis» ajouta-t-il. Le célèbre casuiste Basile Ponce Ta dit et le père Bauny le cite et approuve son sentiment, que voici dans le Trait4> de la Pénitence, Pars. 1, q. 4, p. 94 : « On peut rechercher une occasion* directement et pour elle-même; primo et per se^ quand le bien spirituel ou temporel de nous ou de notre prochain nous y porte'. »
* Toxte in-I2 : « une occasion dépêché directement et pour elle-inème >, aa Iiea de : « une occasion directement et pour cllo-mème »,
1. Pascal abuse, on ne saurait en disconvenir, de la facilité qu*il y a toujours à découvrir dans un corps aussi nombreux que celui des Jésuites et dans la fuule obscure des Casuistes, de quoi alimenter sa yerve. l\ abuse en particulier du père Bauny, qui est un pénitencier et, par état, examine tous les cas qui peuvent se présenter. U entre dans des détails qui ont parfois Tair singulier et ne le sent pas; par exemple, ce fait d^un né§rociant que ses affaires mettent en relation ordinaire avec des femmes et des filles, ce qui lui est une occasion de pécher. Veut-on quM se fasse ermite? comme dit encore Sainte-Beuve (Port-Royal, U III, p. 125 de Pédition citée) : • Cette Cinquième Provinciale fut faite un peu \ite, et Ton conçoit maintenant qu'au commencement de la suivante, Pascal, avant d'entamer le récit de sa seconde visite, ait dit qu'il le ferait plus exactement que l'autre. Il y avait eu des réclamations dans l'intervalle, des avertissements venus sans doute de ses amis mêmes, et il se tint plus en garde désormais. Quand le père Ânnat, dans son écrit intitulé la Bonne foi des Jansénistes en la citation des auteurs (décembre 1656), se mit en deroir de dénoncer les infidélités des dernières lettres publiées depuis Pâques, il ne put y relever que des inexactitudes de détail, assex réelles sans doute si on prend soi-même des lunettes de casuiste, mais do peu d'importance quant au fond des choses et à la suite du raisonnement... Pascal, comme tous les gens d'esprit qui citent, tire légèrement à lui; il dégage Topinion de l'adversaire plus nettement qu'elle ne se lirait dans le texte complet ; parfois, il arrachait quatre mots (expression du père Annat, qui rend bien le procédé impérieux dont se plaignait le bonhomme) de tout un passai:e» quand cela lui va et sert à ses fins; il aide volontiers à la lettre; enfiu, dans cette ambiguïté d'autorités et de décisions, il lui arrive par moments aussi do se méprendre. C'est là tout ce qu'on peut dire, sans aToir le droit do mettre en doute sa sincérité. Ajoutons qu'il y a do l'homme du monde encore et de l'homme naturel dans le dégoût avec lequel il touche ces matières, si bien étiquetées par d'autres; cela le mène à brusquer plus d'un cas et à passer outre à des distinctions subtiles qui n'existent pas pour lui. »
Vraiment, lui dis-je, il me semble que je rêve, quand j'entends des Religieux parler de cette sorte 1 Eh quoi, mon père, ditea-moi, en conscience, êtes-vous dans ce sentiment-là? Non vraiment, me dit le père. Vous parlez donc, continuai-jè, contre votre conscience? Point du tout, ditil : je ne parlois pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce ^ et du père Bauny ; et vous pourriez les suivre en sûreté, car ce sont d'habiles gens. Quoi! mon père, parce qu'ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres, sera-t-il devenu permis de rechercher les occasions de pécher? Je croyois ne devoir prendre pour règle que l'Écriture et la Tradition de l'Église, mais non pas vos Casuistes. 0 bon Dieu, s'écria le père, vous me faites souvenir de ces Jansénistes? Est-ce que le père Bauny et Basile Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion probable ? Je ne me contente pas du probable, lui dis-je, je cherche le sûr*. Je vois bien, me dit le bon père, que vous ne savez pas ce que c'est que la doctrine des opinions probables ; vous parleriez autrement si vous le saviez. Ah l vraiment, il faut que je vous en instruise. Vous n'aurez pas perdu votre temps d'être venu ici, sans cela vous ne pouviez rien entendre. C'est le fondement et l'A B G de
1. Ponce de Léon (Basile), religieux Angrustin, né à Grenade dans la seconde moitié du xvi" siècle, mort à Salamanque en 1629. U quitta les ayantages que pouvait lui procurer une naissance illustre, afin de se consacrer à l'étude de la Théologie et du Droit canon, quMl enseigna à Âlcaln. Parmi ses traités de Théologie, on cite celui De impedimenlis matrimonii, ses Varia disptUationes. On recueillit sous le nom de Fama posthuma (l Yol. in-i**, 1630) des éloges funèbres en prose et en vers composés en son honneur.
3. Cest-à-dire le géométrique. Il n'y a vraiment rien de plus éloigné de l'esprit de Pascal que la théorie des opinions probables. Elles sont du domaine des sciences morales. Pascal y viendra. Jusque-là, il n'a étudié que les sciences exactes et n'apprécie que leurs données, et ces données 1& rendent hostile à ce qui ne se démontre pas par A + B.
toute notre Morale. Je fus ravi de le voir tombé dans ce que je souhaitois^; et, le lui ayant témoigné, je le priai de m'expliquer ce que c'étoit qu'une opinion probable. Nos auteurs vous y répondront mieux que moi, dit-il. Voici comme ils en parlent tous généralement, et entre autres, nos vingt-quatre, m princ. ex. 3, n. 8 : « Une opinion est appelée probable, lorsqu'elle est fondée sur des raisons de quelque considération. D'où il arrive quelquefois qu'un seul docteur fort grave peut rendre une opinion probable. »> Et en voici la raison* : « car un bomme adonné particulièrement à l'étude ne s'attacheroit pas à une opinion, s'il n'y étoit attiré par une raison bonne et suffisante. » Et ainsi, lui dis-je, un seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser à son gré, et toujours en sûreté. Il n'en faut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les Jansénistes l'ont voulu faire, ils y** ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Écoutez Sanchez*, qui est un des plus célèbres de nos
* « Au môme lieu », dans le texte in-12 et quelqaee exemplaires da texte in-l».
b Toxte in-S» : « ils ont • au lieu de « ils y ont ».
1. Ce n*était paj viifHcile à prévoir. Le bon père ne résiste guère aux suggestions de son interlocuteur.
2. Sanchez (Thomas), jésuite espagnol et casuiste célèbre, né à Cordoue en 1551, mort à Grenade en 1610. H est l'auteur du fameux traité De MalrimoniOt que certains amateurs ont dans leur bibliothèque, sans qu*OD puisse voir là chez eux un goût extraordinaire de la Théologie. Le livre était destiné aux Confesseurs, aux Théologiens et aux Jurisconsultes. Ce furent les Protestants et les Jansénistes qui ont dénoncé, dans quelques détails de TœuvrQ de Sanchez, une corruption qui est dans la nature du sujet quUl traite, non dans son intention. On peut chercher des détails du môme genre chez les Moralistes, dans la plupart des grands écrivains, dans rÉcriture sainte, dans les Pères, dans certains livres de droiu
 ceux qui trouvent cela mauvais chez un Théologien qui traite une matière scabreuse, Sanchez répond par les paroles de saint Épiphane : « Non erubescam dicere qus ipsi facere non erobeacunt, ut modia omni-
pères, Som. Liv. I, chap. ix, n. 7 : « Vous douterez peutêtre si l'autorité d'un seul docteur bon et savant rend une opinion probable : à quoi je réponds que oui ; et c'est ce qu'assurent Angélus S Sylvestre', Navarre', Emmanuel Sa*, etc. Et voici comme on le prouve. Une opinion probable est celle qui a un fondement considérable : or l'autorité d'un homme savant et pieux n'est pas de petite considération, mais plutôt de grande considération; car, écoutez bien cette raison : Si le témoignage d'un tel homme est de grand poids pour nous assurer qu'une chose se soit passée, par exemple, à Rome, pourquoi ne le sera-t-il pas de même dans un doute de Morale? »
bus horrorem incutiam aadientibus turpia qusd ab ipsis perpetrantur faci- Dora. »
Outre son Tractattu de matrimonio, Sanchez a écrit quatre volumes in-folio de Théologie morale. II est considéré comme un moraliste de premier ordre.
1. Angélus (Ciavasius ou Clavasio; son surnom lui vient d*un bourg voisin de Gènes^ où il était né), religieux franciscain, mort à Coni (Piémont) en 1495, auteur, entre autres ouvrages, d'une Somme des cas de conscience (Sumraa angelica) qui a Joui de quelque réputation. Angélus Ciavasius était un familier de Sixte IV.
2. Sylvestre de Laval, capucin, auteur d'un livre intitulé : les Justes grandeurs de l'Église romaine (1611).
3. Cospilcucta (Martin), surnommé le docteur Navarro, jurisconsulte espagnol, conseiller intime de Charles-Quint et de Philippe II, né en 1493, mort en 1586. 11 professa le Droit Canon à Salamanque, eut une grande réputation. 11 a laissé trois volumes in-folio d'œuvres, Home, 1590, plusieurs fois réimprimés.
4. Sa ou Saa (l£mm.), jésuite et théologien portugais, né à Villaconde en 1530, mort en 1590 à Arone (Milanais). Précepteur de saint François de Borgia, duc de Candie, troisième général de la Compagnie de Jésus, il fut désigné par saint Pie V pour faire partie de la commission chargée par le Concile de Trente de préparer une revision de la Vulgate. Saint Charles Borromée, à son tour, lui confia la mission de fonder à Milan le séminaire métropolitain, créé aussi sur Tordre du Concile de Trente. Ce fut le Concile de Trente qui prescrivit aux évêques de fonder des séminaires dans jours diocèses. Le clergé se recrotait auparavant dans les Universités. Les Aphorismi confessariorum d'Emmanuel Sa sont le seul ouvrage que Ton connaisse de lui en dehors de ses travaux sur TÉcriture Sainte.
La plaisante comparaison, lui dis-je, des choses du monde à celles de la conscience I Ayez patience ; Saoches répond à cela dans les lignes qui suivent immédiatement. « Et la resti'iction qu'y apportent certains auteurs ne me plaît pas : que l'autorité d'un tel docteur est suffisante dans les choses de droit humain, mais non pas dans celles de droit divin ; car elle est de grand poids dans les unes* et dans les autres. »
Mon père, lui dis-je franchement, je ne puis faire cas de cette règle. Qui m'a assuré que dans la liberté que vos docteurs se donnent d'examiner les choses par la Raison, ce qui paroîtra sûr à l'un le paroisse à tous les autres? La diversité des jugements est si grande... Vous ne l'entendez pas, dit le père en m'interrompant ; aussi sontr-ils fort souvent de différents avis ; mais cela n'y fait rien : chacun rend le sien probable et sûr*. Vraiment Ton sait bien qu'ils ne sont pas tous du même sentiment; et cela n'en est que mieux. Ils ne s'accordent au contraire presque jamais*. Il y a peu de questions où vous ne trouviez que l'un dit oui, l'autre dit non. Et en tous ces cas-là, l'une et l'autre des opinions contraires est probable ; et c'est pourquoi Diana ' dit sur un certain sujet, Part. 3, Tr. IV, r. 244 : « Ponce et Sanchez sont de contraires avis; mais, parce
■ Texte in-4<» : « uns ».
i. Sûr veut dire acceptable et signifie qu*on peut le suirre, comme dans un cas soumis à un tribunal qui est obligé de fournir une solution : il choisit celle quMl juge la meilleure.
2. De la môme façon qu*une affaire soumise à plusieurs juridictions ne reçoit pas toujours la même solution.
3. Diana, théologien sicilien de la Congrégation des clercs réguliers, né à Palerme en 1505, mort à Rome en 1663. l\ a été célèbre au xvn* siècle. On a de lui une Somme ihéologiqu9 réimprimée sous le Utre de RisoUUiùM morales (8 yol. in-folio).
qu'ils étoient tous deux savants, chacun rend son opinion probable*. »
Mais, mon père, lui dis-je, on doit être bien embarrassé à choisir alors! Point du tout, dit-il, il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée le plus. Eh quoi! si l'autre est plus probable? Il n'importe, me dit-il. Et si l'autre est plus sûr? Il n'importe, me dit encore le père; le voici bien expliqué. C'est Emmanuel Sa de notre Société, dans son aphorisme de DubiOy p. 179* : « On peut faire ce qu'on pense être permis selon une opinion probable, quoique le contraire soit plus sûr. Or l'opinion d'un seul docteur grave y suf-
i. Il en est de môme en Jurisprudence. Aussi n*y a-t-il pas un Jurisconsulte qui ne trouve étrange l'étonnement de Pascal en matière d'opinions probables. « Le père Etienne Dechamps, dit Sainte-Beuve {Port-Royaly t. III, p. 126, édit. cit.), publia, en 1059, un petit livre en latin intitulé : Quœstio factif dans lequel il examine si la fameuse doctrine de la Probabilité est particulière aux Jésuites, si elle n*est pas très antérieure à eux, si elle n*a pas été dans un temps celle de toutes les Écoles et de tous les Ordres; il soutient môme que cette doctrine de la Probabilité, reçue sans contestation de tous les Théologiens, n*a été pour la première fois attaquée que par un jésuite, Paul Comitolus ou Comitolo, dont Wendrock (Nicole) aurait larprement profité sans lui en faire honneur (Comitolus est cité dans la Dixième Provinciale). Cette dissertation du père Dechamps, toute composée de textes, sans déclamations, aurait pu faire de Peffet si l'affaire s'était jugée en pays latin, entre professeurs de Navarre et de Sorbonne, mais on ne la lut pas. Le père Daniel, bien plus tard et beaucoup trop tard, eut une idée assez ingénieuse : pour prouver que Pascal aurait pu, s'il l'avait voalu, imputer à tout autre ordre, aux Dominicains par exemple, tout aussi bien qu'aux Jésuites, la doctrine de la Probabilité, il s'amusa à substituer dans la Gnqaième Provinciale des noms et des extraits d'auteurs Dominicains à ceux des auteurs Jésuites; il y a suffisamment réussi. » Pourquoi ne mettre que des Jésuites là où tous les ordres religieux vont en corps? demande Sainte-Beuve. Pourquoi, pourrait-on demander à Sainte-Beuve et à beaucoup d'autres, reprocher au Droit ecclésiastique d'avoir une Casuistique alors qu'on ne le reproche à aucun autre Droit, et qu^une Casuistique est le fond môme d^un Droit quelconque? On a évidemment abusé de l'ignorance du vulgaire et on continue d'en abuser. Sainte-Beuve, qui avait l'esprit très ouvert et peu de préjugés, n'a jamais songé à se poser à lui-môme cette question.