Il reprit son discours
3. On dirait aujourd'hui ne se fussent au lieu de n'eussent. Au xvii* siècle, l'emploi du verbe avoir comme auxiliaire, là où on a substitué depuis le verbe être, était fréquent.
par leur devoir envers Dieu, et aux gens du monde par leur charité pour le Prochains i's ont eu besoin de toute leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse, qu'on pût maintenir et réparer son honneur par les moyens dont on se sert ordinairement dans le monde, sans blesser néanmoins sa conscience; afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la Piété et T Honneur. Mais autant que* ce dessein étoit utile, autant l'exécution en étoit pénible ; car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. Elle m'étonne, lui dis-je assez froidement*. Elle vous étonne? me dit-il : je le crois,
■ « Assez froidement • est ajouté dans le texte in-S».
1. « Comme ils youloient demeurer attachés àTÉvangile par leur devoir envers Dieu, et aui gens du monde par leur charité pour le prochain. » Cette préoccupation ne quitte point Pascal. Montrer que le Christianisme des Jésuites est un Christianisme politique, qu^ils Patténuent systématL quement, afin d*obtenir et de conserver la faveur des gens du monde et du pouvoir, voilà le fond môme des Provinciales et aussi le fond de la lutte engagée entre les Jésuites et les Jansénistes. Les Jésuites sont des politiciens, disent les Jansénistes; l'esprit qui les dirige est un continuel esprit de transaction. Au xvi* siècle, ils ont transigé avec la Renaissance qui était rennemi, c'est-à-dire le retour aux mœurs romaines de la décadence, que rÉvangile avait la mission de détruire, mission qu'il a accomplie. Us ont introduit Vénus et Pan dans renseignement à côté de la Foi et de Jésus-Christ, ce qui était une trahison de la cause qu'ils avaient à défendre. Maintenant ils transigent avec les Rois, en vue d'avoir une part de leur puissance, d'être associés au gouvernement des États; c'est encore une trahison. Ils accommodent la Morale chrétienne à leur intérêt, ils la marient à celle du monde contre laquelle fulminent les Écrits Apostoliques et ceux des Pères de TÉglise. Les Jansénistes disent la vérité; ce qu'ils ne disent pas, c'est que «i les Jésuites et derrière eux l'Église catholique avaient voulu assujettir les nations au joug strict du Christianisme, les contraindre à suivre la vote étroite que les Jansénistes prétendent suivre, le Christianisme aurait été mis hors la loi. Au rv* siècle, il avait déjà dû composer, afin d'obtenir la direction de la Société romaine. C'est un état de choses nécessaire, et l'Église l'a reconnu elle-même en instituant chez elle des Réguliers et des Séculiers, c'est-à-dire des Chrétiens et des Demi-chrétiens. 3. « Que » serait maintenant considéré comme incorrect.
i6J LETTRES A UN PROVINCIAL.
elle en étonneroit bien d'autres. Ignorez-vous que, d'une part, la loi de l'Évangile ordonne « de ne point rendre le mal pour le mal, et d'en laisser la vengeance à Dieu » ? et que, de l'autre, les lois du monde défendent de soufinr les injures, sans en tirer raison soi-même, et souvent par la mort de ses ennemis? Avez-vous jamais rien vu qui paroisse plus contraire? Et cependant, quand je vous dis que nos Pères ont accordé ces choses, vous me dites simplement que cela vous étonne. Je ne m'expliquois pas assez, mon père. Je tiendrois la chose impossible, si, après ce que j'ai vu de vos Pères, je ne savois qu'ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C'est ce qui me fait croire qu'ils en ont bien trouvé quelque moyen, que j'admire sans le connottre, et que je vous prie de me déclarer.
Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis vous le refuser. Sachez donc que ce principe merveilleux est notre grande méthode de Diriger l'Intention^ dont l'importance est telle dans notre Morale, que j'oserois quasi la comparer à la doctrine de la Probabilité*. Vous en avez vu
1. La Direction d^ Intention, dans la Morale des Jésuites, est l'application du Probabilisme à la conscience. Elle est à la conscience ce que le Probabilisroe est aux actes de la volonté. La Direction dlntention des Jésuites, s*il fallait en croire Sainte-Beuve {Port-Royaly t. UI, p. 140-141 de Tédition citée), Kerait la suivante: « Que sera-ce dés que Tesprit mondain et politique, cet esprit confesseur des roiSf Taura (la Compagnie de Jésus) en tous sens pénétrée et sera le moteur de ces puissants ressorts toujours subsistants? Au reste, pour le reconnaître vrai, cet esprit dénoncé et décrit par Eascal, cet esprit caressant, c&lin, énervant, qui tente toujours et chAtooiUe à Tendroit de Tintérêt, cet esprit diabolique et calomniateur et qui en même temps ne sait pas haïr d'une haine honnête et vig:oureu8e, qui est toujours prêt à vous flatter si vous revenez, comme ce fion Père de la Cinquième Provinciale ; — il me fit d'abord mille caresses, car il m'aime toujours ; — qui vous offre toutes les facilités et toutes les dispenses, mais seulement si vous lui donnez des gages et si vous êtes à lui ; esprit adultère de rÉvangile tout à soi et aux siens; qui est comme un petit souffle demi-
quelques traits en passant, dans de certaines maximes que je vous ai dites ; car, lorsque je vous ai fait entendre comment les Valets peuvent faire en conscience de certains
parfumé, demi-empesté, mortel à F&me chrétienne aussi bien qu'à l'&me naturelle, empoisonneur de Plutarque comme de saint Paul, et qui sous air de douceur et en Padulant convoite éternellement le royaume de la terre, pour le reconnaître, cet esprit, et le proclamer vrai chez Pascal, nous n*avons pas besoin de Palier étudier bien loin dans le passé. Tous ceux qui Tont vu, qui Pont senU à Poeuvre, qui Pont haï en France sous la Restauration à laquelle il fut si homicide ; tous ceux-là, à travers toutes les politesses de détail, toutes les exceptions et les réserves légitimes lui sauront dire en le démêlant dans son essence et en le détestant Jusqu*au bout, dana sa moindre haleine : toi, toHJours toi. Pascal, en son temps, Pavait senti tout en plein circulant partout et régnant; il en avait essuyé le fléau dans la personne de ses amis sacrifiés. De là la guerre à mort qu'il lui déclara. » Eh bieni oui, cet esprit, cette Direction d'Intention vers la faveur, le pouvoir, les richesses, par la flatterie, c*est Pesprit de courtisanerie. Quand il n'y a point de Cour il devient Pesprit de Coterie; c'est un esprit qui est très vieux. Les Jésuites ne Pont point inventé. Alexandre Yinet disait qu'ils en avaient été « les Parrains» plus que les Pères. Il subsiste dans les salons, dans les Académies, dans les partis politiques môme les plus avancés, où, suivant une expression récente et consacrée, il y a des Jésuites rouges.
L'indépendance du caractère et la haute moralité de Pascal ressortent de la haine qu'il lui portait. Il voulait se tenir droit. Pour appartenir à cet esprit, à cette Direction d7n/ent»on, il faut obéir, flatter, se courber. Galilée ne l'avait pas. Un mathématicien Jésuite du collège romain disait à un de ses amis : « Se il Galileo si avesse saputo mantcnere Paff^etto dei padri di questo collegio, viverebbe glorioso al monde, e non sarebbe stata nulla délie sue disgrazie, etavrebbe potuto scrivere, ad arbitrio suo di ogni maieria, dico anche del moto délia terra. » « Si Galilée avait su garder l'amitié des pères de notre collège, il serait honoré de tout le monde ; aucune disgr&ce ne lui fût arrivée, il aurait pu écrire à son gré sur tous les sujets, môme sur le mouvement de la terre. » Voir à ce sujet la lettre de Galilée extraite des manuscrits de Peiresc, au t. IV de VHistoire des sciences de Libri.
Voltaire, qui admire les Provinciales, pense {Siècle de Louis XIV) qu'elles s'appuient sur un fondement qui était faux. Il ne comprend pas le mobile auquel Pascal obéit, qui est la défense de Pindépendance de Pâme contre la courtisanerie cachée sous un masque religieux. « L'élève du père Porée et l'auteur du Mondain, dit encore Sainte-Beuve {loc. cit.), s'accommoderait encore mieux, on le conçoit, des Jésuites que des Jansénistes r n serait aisément de l'avis de cet homme d'esprit (de cet homme d'esprit court) qui disait : Les Jésuites sont, après tout, ceux qui ont tiré le meilleur parti d'une mauvaise Religion en Péludant, ou plutôt en la corrompant; car c'est ce qui caractérise le mauvais, de ne redevenir un peu tolérable
messages fâcheux, n'avez-vous pas pris garde que c'étoit seulement en détournant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs, pour la porter au gain qui leur en revient ? Voilà ce que c'est que Diriger l* Intention y et vous avez vu de même que ceux qui donnent de l'argent pour des Bénéfices seroient de véritables Simoniaques sans une pareille diversion. Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de l'Homicide, qu'elle justifie en mille rencontres, afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu'elle est capable de produire. Je vois déjà, lui dis-je, que par là tout sera permis, rien n'en échappera. Vous allez toujours d'une extrémité à l'autre, répondit le Père : corrigez-vous de cela; car, pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout, sachez que, par exemple, nous ne souffrons jamais d'avoir l'intention formelle de pécher pour le seul dessein de pécher; et que quiconque s'obstine à n'avoir point d'autre fin dans le mal que le mal méme% nous rompons avec lui ;
> < Quiconque B'obstine à n'avoir point d'autre fin dans le mal que le mal même • est la leçon in -8». Les textes in-4o et in-12 ont : « quiconque s'obstine à borner $oh detir dmis te mal pour le mal même k
que quand il a été corrompu. Les Jésuites, en bien des cas, ont procédé comme si au fond le Christianisme, dans son principe, était faux. Quant à Voltaire, on sait depuis peu une anecdote singulière, mais avérée, sur son compte: il eut l'idée de réfuter les Provinciales, d*en faire la contre-partie (comme il eut Tidée de réfuter le Prince de Machiavel ; ce n*étaient pas les idées qui lui faisaient défaut), et cela par ordre, pour complaire au cardinal de Fleury et au lieutenant de police Hérault. « Ces messieurs, le yoyant prévenu contre les Jansénistes et ami du père Toumemine, voulurent l*engager à écrire pour la cause du Molinisme contre le Jansénisme, et il avoit commencé quelque chose dans le goût d* Anti-Lettres Provincicties, U vint chez M. Hérault et lui dit qu'il no pouvoit continuer, qu'il se déshonoroit, étant soupçonné de cela et regardé comme plume mercenaire, et il Jeta son ouvrage au feu. » Journal et Mémoires du marquis (FArgenson, 4 octobre 1739. C'est Voltaire lui-même qai avait conté cette histoire au marquis d'Argenson.
cela est diabolique : voilà qui est sans exception d'âge, de sexe, de qualité. Mais quand on n'est pas dans cette malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de Diriger Flntention, qui consiste à se proposer pour fin de ses actions un objet permis. Ce n'est pas qu'autant qu'il est en notre pouvoir nous ne détournions les hommes des choses défendues; mais, quand nous ne pouvons pas empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention; et ainsi nous comgeons le vice du moyen par la pureté de la fin.
Voilà par où nos Pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son Honneur; car il n'y a qu'à détourner son intention du désir de vengeance, qui est criminel, pour le porter au désir de défendre son Honneur, qui est permis selon nos Pères. Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde en permettant les actions ; et ils satisfont à l'Évangile en purifiant les intentions. Voilà ce que les Anciens n'ont point connu, voilà ce qu'on doit à nos Pères. Le comprenez-vous maintenant? Fort bien, lui dis-je. Vous accordez aux hommes l'efTet extérieur et matériel de l'action*, et vous donnez à Dieu ce mouvement intérieur et** spirituel de l'intention ; et par cet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines. Mais, mon père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de vos promesses ; et je doute que vos Auteui*s en disent autant que vous. Vous me faites tort, dit le Père ; je n'avance rien que je ne prouve, et par tant de passages, que leur nombre, leur autorité et leurs raisons vous rempliront d'admiration.
■ Textes iii-40 et in-l^ : < la substance grossière des choses » au liea de : c roffet extérieur et matériel de l'action > qui est la leçon in-8*. ^ « Intérieur et » ajouté dans le texte in-8*».
Car, pour vous faire voir l'alliance que nos Pères ont faite des maximes de l'Évangile avec celles du monde, par cette Direction d'Intention, écoutez notre père Reginaldus» in praxiy T. II, I. xxi, n. 62, p. 200 : « Il est défendu aux pai*ticuliei*s de se venger; car saint Paul dit aux^ Rom. ch. 12 : Ne rendez à personne le mal pour le mal ; et TEccL, ch. 28 : Celui qui veut se venger attirera sur soi la vengeance de Dieu, et ses péchés ne seront point oubliés. Outre tout ce qui est dit dans l'Évangile, du pardon des offenses, conmie dans les chapitres 6 et 18 de saint Matthieu. » Certes, mon père, si après cela il dit autre chose que ce qui est dans l'Écriture, ce ne sera pas manque de la savoir. Que conclut-il donc enfin? Le voici, dit-il : « De toutes ces choses, il paroît qu'un homme de guerre peut sur l'heure même poursuivre celui qui l'a blessé ; non pas, à la vérité, avec l'intention de rendre le mal pour le mal, mais avec celle de conserver son Honneur : Non ut tnalum pro malo reddaty sed ut comervel honorent. »
Voyez-vous comment ils ont soin de défendre d'avoir l'intention de rendre le mal pour le mal, parce que l'Écriture le condamne ? Ils ne l'ont jamais souffert. Voyez Lessius'. De Just. Lib. II, c. ix, d. 12, n. 79 : a Celui qui a reçu un soufflet ne peut pas avoir l'intention de s'en venger; mais il peut bien avoir celle d'éviter l'infamie, et pour cela de repousser à l'instant cette injure, et même à
i. Aux Romains, c'est-à-dire dans TÉpltre aux Romains.
2. Leys (Léonard), en latin Lessius, jésuite, théologien, né en 1554 dans un village du Brabant, mort à Louvain en 1623. Il avait été, à Rome, élève de Suarez. On a de lui deux volumes in-folio à'OEuvretj dont un traité De Justitia et jure. Saint François de Sales lui écrivait de ce traité (lettre datée d'Annecy, 26 août 1613) : « J*ai vu, il y a quelques années, Touvrage très utile De Justitia et jure, que vous avez mis au Jour, où vous résolvez avec autant de solidité que de netteté, et mieux qu'aucun Théologien que J'aie vu, les difficultés de cette partie de la Théologie. »
coups d'épée : etîam cum gladio. » Nous sommes si éloignés de soufifrir qu'on ait le dessein de se venger de ses ennemis, que nos Pères ne veulent pas seulement qu'on leur souhaite la mort par un mouvement de haine. Voyez notre pèreEscobar, Tr. 5, ex. 5, n. 145 : «Si votre ennemi est disposé à vous nuire, vous ne devez pas souhaiter sa mort par un mouvement de haine, mais vous le pouvez bien faire pour éviter votre dommage. » Car cela est tellement légitime avec cette intention, que notre grand Hurtado de Mendoça* dit : « Qu'on peut prier Dieu de faire promptement mourir ceux qui se disposent à nous persécuter, si on ne le peut éviter autrement. » C'est au livre De Spe, Vol. II, d. 15, sect. 4, § 48.
Mon révérend père, lui dis-je, l'Église a bien oublié de mettre une oraison à cette intention dans ses prières*. On n'y a pas mis, me dit-il, tout ce qu'on peut demander à Dieu. Outre que cela ne se pouvoit pas ; car cette opinionlà est plus nouvelle que le Bréviaire : vous n'êtes pas bon chronologiste. Mais, sans sortir de ce sujet, écoutez encore ce passage de notre père Gaspar Hurtado', De Sub. pecc^
\, Hiirtado (Pierre), de Tillustre famille de Mendoça, né en 1578 dans les Asturies, mort en 1651, à Madrid, censeur du Saint-Office. La plupart de ses ouvrages sont restés manuscrits.
2. Elle en a mis souvent. Au moyen âge, beaucoup d'Ordres Religieux avaient des litanies à leur usage. Il y a des Ordres populaires dans les litanies desquels on trouve : Domine, libéra nos a castellis : « Seigneur, déli* vrez-nous des châteaux »; dans d'autres: Domine, libéra nos a jwHtia: «Seigneur, délivrez-nous de la Justice», de celle que rendait Gilles de Retz.
Les psaumes leur avaient donné l'exemple : Filia Rabylonis misera, beatus qui retribuet tibi retributionem tuam, quam retribuisti nobis; beatus qui tenebit et allidet parvulos tuos ad petram: « Misérable fille de Babylone, heureuz qui te rendra les maux que tu nous a faits ; heureux qui tiendra tes petits et leur écrasera la tête contre une pierre. » Cet esprit de vengeance est hébraïque, étranger au Christianisme, dont le symbole est un Agneau (agnus).
3. Hurtado (Gaspard), Jésuite et théologien espagnol, né à Mondexar eoi
diff. 9, cité par Diana, p. 5, Tr. là, r. 99 ; c'est l'un des Vingtrquatre Pères d'Escobar. • Un Bénéficier peut, sans aucun péché mortel, désirer la mort de celui qui a une pension sur son Bénéfice ; et un fils celle de son père, et se réjouir quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que pour le bien qui lui en revient, et non pas par une haine personnelle. ))
0 mon père! lui dis-je, voilà un beau fruit de la Direction d'Intention ! Je vois bien qu'elle est de grande étendue ; mais néanmoins il y a de certains cas dont la résolution seroit encore difficile, quoique fort nécessaire pour les Gentilshommes. Proposez-les pour voir, dit le père. Montrez-moi, lui dis-je, avec toute cette Direction d'Intention, qu'il soit permis de se battre en Duel. Notre grand Hurtado de Hendoça, dit le père, vous y satisfera sur l'heure, dans ce passage que Diana rapporte, page 5, Tr. 14, r. 99. « Si un Gentilhomme qui est appelé en Duel est connu pour n'être pas dévot, et que les péchés qu'on lui voit commettre à toute heure sans scrupule fassent aisément juger que, s'il refuse le Duel, ce n'est pas par la crainte de Dieu, mais par timidité ; et qu'ainsi on dise de lui que c'est une poule et non pas un homme, gallina et non viPy il peut, pour conserver son Honneur, se trouver au lieu assigné, non pas véritablement avec l'intention expresse de se battre en Duel, mais seulement avec celle de se défendre, si celui qui l'a appelé l'y vient attaquer injustement. Et son action sera tout indifférente d'elle-même. Car quel mal y a-t-il d'aller dans un champ, de s'y promener en attendant un homme, et de se défendre si on l'y vient attaquer? Et ainsi il ne pèche en aucune manière,
1575, mort en 1646, à Alcala, où il éuit Doyen de la Faculté de Théologie et censeur du Saint-Office. H a laissé huit Yolumes d'OEuvres,
puisque ce n'est point du tout accepter un Duel, ayant rintention dirigée à d'autres circonstances. Car Tacceptation du Duel consiste en l'intention expresse de se battre, laquelle celui-ci n'a pas * . »
Vous ne m'avez pas tenu parole, mon père. Ce n'est pas là proprement permettre le Duel ; au contraire, il le croit tellement défendu, que, pour le rendre permis, il évite de dire que c'en soit un ■. Ho ! ho ! dit le père, vous commencez à pénétrer; j'en suis ravi. Je pourrois dire néanmoins qu'il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en Duel. Mais, puisqu'il faut vous répondre juste, notre père Layman le fera pour moi, en per-
^ Textes in-l<> et in-12 : « Au contraire, il évite de dire quo c'en Boit no, pour rendre la chose permise, tant il la croit défendue ».
1 . Le Duel, ou droit de vengeance personnel, est antérieur à Tétat social et aux lois écrites. Il est de Droit Naturel. Il n'y a de vrai juge d'une injure que celui qui l'a reçue. Depuis qu'il y a des sociétés, le législateur a toujours tendu k confisquer le Droit Naturel de vengeance au profit de l'État et de l'intérêt commun. Malgré cette tendance, il a toujours été obligé de faire au Duel sa part. Les Germains, qui ont envahi l'Europe au v" siècle et qui n*a valent pas de droit public, ont laissé au droit de vengeance privée an champ très large. Le monde féodal est imprégné de Ce droit. L'Église, héritière de la Tradition romaine et encline à la douceur en vertu de sa propre Tradition, n'a cessé d'être hostile au droit de vengeance privée. Les mœurs du moyen &ge ont été plus fortes qu'elle. Elle céda. Pierre le Chantre, qui écrit vers 1180 — codex manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor conservé à la Bibliothèque nationale — le constate dans les termes suivants : « Quelques églises jugent et ordonnent le Duel entre leurs Paysans et les font combattre dans la Juridiction de l'Église, en la cour de l'évèque ou de l'archidiacre, comme on fait à Paris. Sur quoi le pape Eugène consulté répondit: Usez-en selon votre coutume: — utimini consuetudine vestra. V La situation n'est pas autre en Espagne qu'ailleurs. Le Gasuiste Hurtado essaye de tourner la difficulté ecclésiastique, car TÉglise ne consent que de fait, à la manière casuiste, par des subterfuges. Cependant Diana, qui le cite, continue, ce que ne fait point Pascal. Mais Hurtado ajoute que ce sentiment, quoique probable en spéculation, est extrêmement difficile à suivre dans la pratique, et il prescrit le contraire dans son livre De Charitate,
mettant le Duel en mots propres, pourvu qu'on Dirige son Intention à l'accepter seulement pour conserver son Honneur ou sa fortune. C'est au Liv. III, ar. m, page 3, c. m, n. 2 et 3 : u Si un soldat à l'arma, ou un gentilhomme à la Cour, se trouve en état de perdre son Honneur ou sa fortune, s'il n'accepte un Duel, je ne vois pas que l'on puisse condamner celui qui le reçoit pour se défendre. » Petrus Hurtado dit la même chose, au rapport de notre célèbre Escobar, au Tr. 1, ex. 7, n. 96 et au n. 98 ; il ajoute ces paroles de Hurtado : « Qu'on peut se battre en Duel pour défendre même son Bien, s'il n'y a que ce moyen de le conserver; parce que chacun a le droit de défendre son Bien, et même par la mort de ses ennemis. » J'admirai sur ces passages de voir que la piété du Roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le Duel dans ses États, et que la piété des Jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l'autoriser 'dans l'Église. Mais le bon père étoit si en train, qu'on lui eût fait tort de l'arrêter, de sorte qu'il poursuivit ainsi : Enfin, dit-il, Sanchez (voyez un peu quels gens je vous cite!) passe outre"; car il permet non seulement de recevoir, mais encore d'offrir le Duel en Dirigeant bien son Intention. Et notre Escobar le suit en cela au même lieu, n. 97. Mon père, lui dis-je, je le quitte, si cela est; mais je ne croirai jamais qu'il l'ait écrit, si je ne le vois. Lisez-le donc vous-même, me dit-il ; et je lus en effet ces mots dans la Théologie morale de Sanchez, Liv. II, c. XXXIX, n. 7. (( 11 est bien raisonnable de dire qu'un homme peut se battre en Duel pour sauver sa Vie, son Honneur, ou son Bien en une quantité considérable, lorsqu'il est constant qu'on les lui veut ravir injustement par des procès et des chicaneries, et qu'il n'y a que ce seul
* < Passe outre » est U leçon in-8»; IQs textes in-4« et in-iS ont : c fkit plus*.
LETTRE VÏI. 471
moyen de les conserver. Et Navarrus dit fort bien qu'en cette occasion il est permis d'accepter et d'offrir le Duel : Licet acceptare et offerre duellum. Et aussi qu'on peut tuer en cachette son ennemi. Et même, en ces rencontreslà, on ne doit point user de la voie du Duel, si on peut tuer en cachette son homme, et sortir par là d'affaire : car,, par ce moyen, on évitera tout ensemble, et d'exposer sa vie en un combat, et de participer au péché que notre^ ennemi commettroit par un Duel. ^ »
1. Ce que Pascal cherche à rendre odieux chez les Casuistes, ce n*estpas le fait qQ*il8 aatoriseat le Duel. Les passioDs surexcitées sous la Fronde auraient trouvé ridicule qu'on voulût Tinterdire. Ce que Pascal essaye de mettre en relief, c'est la mauvaise foi qu'il y a dans les raisons invoquéespar les Casuistes. Aussi l'opinion révoltante de Navarre qu'on peut tuer son ennemi en cachette était réellement de nature à indigner les contempo« rains et ce qui les indignait sans doute davantage et nous indigne au môme degré, c'est l'hypocrisie audacieuse du Casuiste : on tue son ennemi en cachette afin de lui rendre service ; on lui évite le péché qu'il y aurait à se battre en Duel. Aussi partage-t-on un moment — car, à la réflexion, on en rabat, — la colère de Pascal contre cette Société de malheur, qu'il estime être et qui est, en effet, par ses Casuistes, le fléau de la vérité, c'est-à-dire de la sincérité.
« Quand Prométhée, dit Horace, pétrit pour la première fois le limon humain et y fit entrer une parcelle de chaque race d'animaux, il y mit, tout au fond de notre poitrine, une étincelle de la colère du lion — insani leonis vim — cette étincelle aveugle, mais qui, modérée et entourée comme il faut, demeure une partie essentielle à tout homme généreux et qui ne périt pas nécessairement dans le Chrétien.... Pascal, au sein des plus hantes lumières, possédait inlacte cette faculté franche d'indignation morale. Il n'y en a plus trace dans le cœur humain maté par le Jésuitisme, et alors ce n'est pas d'ordinaire la seule et divine mansuétude qui l'a rem*placée. » Sainte-Beuve, Port-Boyal, U III, p. 144 de l'éd. cit. En ce qui précède comme dans une note relative à ]ti Direction tTInteniion (p. 03), Sainte- Beuve craint qu'on ne se méprenne sur son dessein. Il n'en a pas aux personnes, mais au système. La célèbre brochure de M. de Ravignan intitulée: De Veœistence et de Vinstitut des Jésuites (1844), lui fournit l'occasion de produire à cet égard quelques témoignages modernes à l'appui de son propre avis. C'est d'abord celui de Royer-CoUard qui disait à Sainte-Beuve de M. de Ravignan : « J'ai lu sa brochure, elle est bien; mais J'ai dit en finissant: Voilà un homme qui se croit jésuite , il a la candeur de croire qu'il l'est ; il est vrai que si on lui montrait ce que c'est que les Jésuites,.
Voilà, mon père, lui dis^e, un pieux guet-apens : mais, quoique pieux, il demeure toujours guet-apens, puisqu'il est permis de tuer son ennani en trahison. Vous ai-je dit, répliqua le père, qu'on peut tuer en trahison? Dieu m'en garde I Je vous dis qu'on peut tuer en cachette,
U ne le croirait pas. Il y a place dans TOrdre pour de tels hommes ; mais cela ne prouve rien si ce n^est pour ces individus. » Le dac Victor de Broglie disait également de la brochure de M. de Ravignan : « Il prouve très bien que d^antresque les Jésuites ont soutenu le Probabilisme, le Régicide; mais il ne répond pas à la vraie objection. Pour moi, je ne fais aux Jésuites qu*un reproche : c*est qu'ils sont un gouvernement et ils en ont tous le^ inconvénients. » L'objection s'adresse à l'Église catholique comme à eax. Enfin Du pin aîné disait au même Sainte-Beuve à propos de la même brochure: « Je ne Tai pas encore lue, je lui accorderai tout ce quMl voudra individuellement, j'accorderai qu*il y a eu, qu'il y a des individus jésuites honnêtes gens, gens aimables, grands prédicateurs, grands mathématiciens ; mais comme Association, comme Ordre, ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient. Les meilleurs peuvent à l'instant devenir mauvais et funestes par lenr loi d'obéissance : c'est toujours le bâton dans la main du vieillard. En France, on a senti cela d'instinct ; tout ce qu'il y a eu de généreux, de sain ec d'intègre s'est du premier jour ré? olté contre eux, et comme Ordre, je ne sais qu'un éloge qu'on pourrait leur donner avec vérité. Il faut les louer de toutes les vertus qu'ils ont suscitées et fomentées contre eux peur leur présence. »
Eh bien! oui, ce sont des niveleurs spirituels: ils tuent Tinitiative, l'originalité dans les individus comme dans l'État, au point de vue civil comme au point de vue religieux. Au xvi* siècle, où il y avait trop de l'une et trop de l'autre, grâce à la Réforme, à la Renaissance, au conflit de deux Civilisations qui cherchaient à se dévorer, ils sont venus à une heure propice, ils ont accompli une grande tâche de pacification morale; leur rOle à cet égard est terminé il y a longtemps.
« Pour être impartial, continue Sainte-Beuve, jusqu'au bout, j'ajouterai que dans la Nouvelle France, la position a changé et que ce n'est pas toujours la marque d'un très brave esprit de les poursuivre et surtout d'en avoir peur. » C'est au contraire la marque d'un très petit esprit. La qualité de leurs ennemis les ferait aimer. Les préjugés, l'ignorance, la haine, l'envie, tout ce qu'il y a de vil et de bas dans la nature humaine s'acharne sur eux. Les honorer et les respecter, c'est protester.
Il y a un phénomène qui fait peur à Sainte-Beuve : être jésuite et catholique commence à devenir synonyme. Il lui paraît grave que tous les catholiques français paraissent « avoir désormais pour unique principe, sur chaque question plus ou moins romaine, de se considérer et d'être an premier mot d'ordre venu de Rome, comme le bâton dans la main du vieil-
et de là vous concluez qu'on peut tuer en trahison, comme si c'étoit la même chose. Apprenez d'Escobar, Tr. 6, ex. 4, n. 26, ce que c'est que tuer en trahison, et puis vous parlerez. (( On appelle tuer en trahison, quand on tue celui qui ne s'en défie en aucune manière. Et c'est pourquoi
lard. B Si telle chose arrivait — di omen avertant, Sainte-Beuve ne perd jamais son latin — , il verrait là « bien des dangers pour l'avenir ».
Les Jésuites n'acceptent pas le caractère qu'on leur prête. Comme ils ont perdu ou à peu près perdu leur situation politique, on les laisse dire et ils n'excitent guère plus que des haines platoniques. Au xvii* siècle, écrasés sous le poids des Provinciales, mais ayant conservé leur situation politique et sentant qu'ils sont menacés de la perdre, ils se plaignent avec éloquence quelquefois de l'injustice des accusations, accumulées contre eux par les Jansénistes. Le père Daniel {Entretiens de Cléandre et d*Eudoxe, 2* entretien) fait valoir en ces termes le mal fondé des griefs qu'on a contre eux : « On en voit, dit-il des Jésuites, quelquesuns à la Cour en crédit, en réputation, respectés, applaudis, honorés — le père La Chaise, Bourdaloue, Bonheurs lui-même, tout à l'heure Hardouin — de la bienveillance ou de la confiance des princes — même du public — tandis qu'un très grand nombre meurent de froid et de faim dans les fo' rets du Canada ; d'autres vont ruiner, de gaieté de cœur, leur santé pour le reste de leur vie dans les lies de l'Amérique méridionale où, de trente qui y passeront, il ne s'en trouvera pas deux qui ne succombent avec le temps à la malignité de l'air, sans parler des gibets de l'Angleterre, des feux et des fosses du Japon, qui ont été le partage d'un grand nombre de leurs missionnaires. Car on le dit nettement et on l'imprime publiquement : les Jésuites qui sont en ces pays-là ne valent pas mieux que ceux de France. Qu'on dise tant qu'on voudra qu'ils trafiquent et qu'ils s'enrichissentdans ces pays éloignés : ce serait mettre un peu trop au commerce, et je ne sache guère de marchands qui voulussent l'être à ce prix. Ces bons pères iront donc se fkire rôtir et manger tout vivants par les Iroquois, passer les hivers dans les bois avec les Sauvages, sans autre retraite qu'une cabane d'écorce où la fumée aveugle et étouffe ceux qui s'y mettent à l'abri du froid, et cela pour avoir l'honneur d'établir partout la Morale rel&chée, d'étendre la gloire de leur Société, et pour donner lieu aux prédicateurs qu'on prie quelquefois de prêcher le jour de saint Ignace de faire compliment aux Jésuites de Paris sur leur zèle, sur leurs fonctions et sur leurs travaux apostoliques? Si cela est, je ne désespère pas qu'on ne voie naître un jour quelque société de brigands qui, s'unissant tous dans le dessein de voler, de piUer, de tuer, conviendront ensemble que quelques-uns d^entre eux Joairont paisiblement du butin et du fruit des fatigues des autres, sans Jamais s'exposer à aucun péril; et que ceux-ci, après avoir bien volé et bien pilléy sans tirer nul profit de leur peine, se feront pendre et rompre tout
celui qui tue son ennemi n'est pas dit le tuer en trahison, quoique ce soit par derrière ou dans une embûche : licet per imidias, aut a tergo percutiat. » Et au même Traité, n. 56 : a Celui qui tue son ennemi avec lequel il s'étoit réconcilié, sous promesse de ne plus attenter à sa vie, n'est pas absolument dit le tuer en trahison, à moins qu'il n'y eût entre eux une amitié bien étroite : arctior amicitia^. »
Vous voyez par là que vous ne savez pas seulement ce que les termes signiûent, et cependant vous parlez comme un Docteur. J'avoue, lui dis-je, que cela m'est nouveau;
yifs sur les écha&uds, uniquement pour la gloire et pour Tintérèi de leurs compagnons, i»
Ce que dit le père Daniel est très spécieux et vrai à plusieurs égards. Le gros des membres de la Compagnie étaient xélés et sincères; ils donnaient leur vie et leur santé aux œuvres de la Compagnie sans espoir de récompense. 11 y avait à côté de cela Tespritde corps et TambiUon, comme dans une armée qui entre en campagne. La moitié de ceux qui la composent mourront de misère ou sous le feu de l'ennemi ; parmi les autres, la plupart ne gagneront rien que des rhumatismes et une retraite misérable, quelques-uns seulement auront de Thonneur, du pouvoir, des richesse. Tout le monde pourtant y va de bon coeur ; tous ont Tespérance d'être distingués par la fortune. L'homme est ainsi fait et les Jésuites d'alors étaient faits comme tout le monde. Cela ne touche en rien à Tesprit de l'iostitution dont le but était la soif du pouvoir et de la domination dans Tintérèt de l'Église si Ton veut, mais à côté de l'intérêt de l'Église, dans celui des personnes et au détriment du Christianisme apostolique et sévère que lei Jansénistes avaient le souci de défendre contre les Jésuites.
1. Tout ceci parait odieux et épouvantable, est étranger à nos mœurs. Ce rétait déjà au xvu* siècle. Ce n'a jamais été français. Ce n'estpas de la Théologie non plus; ce n'est pas de la Casuistique. Ce sont des doctrines puisées à l'école des tyrans italiens du moyen âge. Encore est-ce beaucoup pis. Les tyrans italiens, Alexandre VI, César Borgia, Machiavel, et ailleurs Louis XI, Commines, Louis XII, Henri VIII, Charles-Quint et UtUi quantiy avaient au moins comme excuse la Raison d'État o qui permet de biaiser.... de coudre la peau du renard à celle du lion ». En matière privée, c'est la théorie du crime sans circonstances atténuantes, la trahison et la duplicité érigées en préceptes de conduite, il importe d'ailleurs d'observer que ces théories sont l'œuvre de Casuistes Italiens et Espa^ols qui spéculent au point de vue des mœun propres à leur pays.
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et j'apprends de cette définition qu'on n'a peut-être jamais tué personne en trahison ; car on ne s'avise guère d'assassiner que ses ennemis ; mais, quoi qu'il en soit, on peut donc", selon Sanchez, tuer hardiment, je ne dis plus en trahison, mais seulement par derrière, ou dans une embûche, un calomniateur qui nous poursuit en justice? Oui, dit le père, mais en Dirigeant bien l'Intention ; vous oubliez toujours le principal. Et c'est ce que Molina soutient aussi, Tome IV, Tr. 3, disp. 12. Et même, selon notre docte Reginaldus, Livre XXI, c. v, n. 57 : a On peut tuer aussi les Faux Témoins qu'il suscite contre nous. » Et enfin, selon nos grands et célèbres pères Tannerus et Emmanuel Sa, on peut de même tuer et les Faux Témoins et le Juge, s'il est de leur intelligence. Voici ses mots, Tr. 3, disp. 4, q. 8, n. 83 : « SotusS dit-il, et Lessius disent qu'il n'est pas permis de tuer les Faux Témoins et le Juge qui conspirent à faire mourir un innocent ; mais Emmanuel Sa et d'autres auteurs ont raison d'improuver ce sentiment-là , au moins pour ce qui touche la conscience. » Et il confirme encore, au même lieu, qu'on peut tuer et Témoins et Juge.
Mon père, lui dis-je, j'entends maintenant assez bien
* « Donc » est ajouté dans le texte in-S».
1. Soto (Dominiqae), dominicain espagnol, né à Ségovie en 14^, mort à S&lamanque en 1560. Il était fils d*an Jardinier. Ses succès comme commentateur d'Âristote fixèrent l'attention de Charles-Quint, qui Tenvoya, en 1548, siéger au Concile de Trente et, à son retour, voulut en faire son confesseur et lui donner révèché de Ségovie. Soto refusa, mais ne put se dérober aux négociations importantes qui lui furent imposées par l'Empereur. Outre ses commentaires sur Aristote, on a de lui un grand nombre de traités sur des sujets théologiques. Les principaux sont : De natura et gratia. De justUia et jure, De secretis tegendiSy De pauperum causa, De cavendo jurammto cum abusu. Il a Joui d'une réputation immense. Son nom serait oublié maintenant s'il n'était mentionné dans les Provinctales.
votre principe de la Direction d'Intention ; mais j'en veux bien entendre aussi les conséquences, et tous les cas où cette méthode donne le pouvoir de tuer. Reprenons ceux que vous m'avez dits, de peur de méprise ; car l'équivoque seroit ici dangereuse. Il ne faut tuer que bien à propos, et sur bonne opinion probable. Vous m'avez donc assuré qu'en Dirigeant bien son Intention, on peut, selon vos Pères, pour conserver son Honneur, et même son Bien, accepter un Duel, l'oOrir quelquefois, tuer en cachette un faux accusateur, et ses Témoins avec lui, et encore le Juge corrompu qui les favorise ; et vous m'avez dit aussi que celui qui a reçu un soufflet peut, sans se venger, le réparer à coups d'épée. Mais, mon père, vous ne m'avez pas dit avec quelle mesure. On ne s'y peut guère tromper, dit le père ; car on peut aller jusqu'à le tuer. C'est ce que prouve fort bien notre savant Henriquez*, Liv. XIV, c. x, n. 3, et d'autres de nos Pères rapportés par Escobar, Tr. 1, ex. 7, n. i8, en ces mots : u On peut tuer celui qui a donné un soufflet, quoiqu'il s'enfuie, pourvu qu'on évite de le faire par haine ou par vengeance, et que par là on ne donne pas lieu à des meurtres excessifs et nuisibles à l'État. Et la raison en est, qu'on peut ainsi courir après son Honneur, comme après du bien dérobé ; car encore que votre Honneur ne soit pas entre les mains de votre ennemi, comme
seroient des hardes qu'il vous auroit volées, on peut néan-
moins le recouvrer en la même manière, en donnant des marques de grandeur et d'autorité, et s' acquérant par là l'estime des hommes. Et, en effet, n'est-il pas véritable que celui qui a reçu un soufflet est réputé sans Honneur, jus-
1. Henriquez (Henri), jésuite portugais, né à Porto en 1536, mort à Tivoli en 1608. Il avait quitté les Jésuites afin d'entrer dans TOrdre de SaintrDominique. On a de lui une Théologie morale.
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qu'à ce qu'il ait tué son ennemi ? » Gela me parut si horrible, que j'eus peine à me retenir ; mais, pour savoir le reste, je le laissai continuer ainsi : Et même, di^il, on peut, pour prévenir un soufflet, tuer celui qui veut le donner, s'il n'y a que ce moyen de l'éviter. Cela est commun dans nos Pères. Par exemple, Azor', Inst. mor.y Part. 3, Liv. II, p. 105 (c'est encore l'un des Vingt-quatre Vieillards) : « Est-il permis à un homme d'honneur de tuer celui qui lui veut donner un soufflet, ou un coup de bâton ? Les uns disent que non ; et leur raison est que la vie du prochain est plus précieuse que notre Honneur : outre qu'il y a de la cruauté à tuer un homme pour éviter seulement un soufflet. Mais les autres disent que cela est permis ; et certainement je le trouve Probable, quand on ne peut l'éviter autrement ; car, sans cela, l'Honneur des innocents seroit sans cesse exposé à la malice des insolents. » Notre grand Filiutius, de même, Tome II, tr. 20, c. m, n. 50 ; et le père Héreau ', dans ses écrits de l'Homicide ;
i. Azor (Jean), casuiste espugnol et hamaoiste, né en 1542 à Lorca, dans le royaume de Murcie, mort à Rome en 1607. On a de lui trois folomes ïU'îoWo à* Institutiont morales souvent réimprimées et dont Bossuet, dans ses Statuts synodatix, a cru devoir recommander la lecture. Son originalité et ses paradoxes expliqueraient à eux seuls la vogue de ses Institutions morales, succès qui faisait dire k nn homme d'esprit que ce n'était pas « le premier Azor venu ».
2. Héreau ou mieux Airault, fils de Pierre Airault, avocat au Parlement de Paris, puis lieutenant-criminel d^ Angers. « U avoit un flis, dit Moreri, de Pierre Airault, qui se rendit jésuite à son insu, et comme il souhaitoit de ravoir auprès de lui, il employa l'autorité de Henri HI pour le retirer. Le roi écrivit deux lettres à Rome en sa faveur pour obliger les Jésuites de lui rendre son fils, qui avoit déjà passé trois années chez eux. » On no sache pas quMls le lui rendirent, mais le père en prit occasion d'écrire un Traité de la puissance paternelle plusieurs fois réimprimé. On conteste l'authenticité des extraits d' Airault, de Flahaut et de Lecourt. On les aurait tirés d'un procès-verbal fait en 1043 ou 1644, à la requête de l'Université de Paris, sous la dictée de Saint-Amour, a Louis Garin de Saijat-Amour,
Hurtado de Mendoça, in 2, 2, disp. 170, sect. 16, § 137; et Bôcan S Som.y T. I, q. 64, De Homicid.; et nos pères Flahaut et Lecourt, dans leurs écrits que l'Université, dans sa troisième requête, a rapportés tout au long pour les décrier, mais elle n'y a pas réussi ; et Escobar au même lieu, n. 48, disent tous les mêmes choses. Enfin cela est si généralement soutenu, que Lessius le décide comme une chose qui n'est contestée d'aucun Gasuiste, Liv. II, c. iï, d. 12, n. 77 ; car il en rapporte un grand nombre qui sont de cette opinion, et aucun qui soit contraire ; et même il allègue, n. 77, Pierre Navarre, qui, parlant généralement des affronts, dont il n'y en a point de plus sensible qu'un soufflet, déclare que, selon le consentement de tous les Gasuistes , ex sententia omnium licet coniumelioswn occi-
lil-on dans les Anecdotes de Port-Royal ou Histoire secrète du Jansénisme, ouvrage manuscrit dont quelques morceaux ont passé sous les yeux de Sainte-Beuye, flls du cocher de Louis XHI, que Sa llajesté aimoit fort à cause de son adresse à bien mener son carrosse et quelques autres bonnes qualités qui étoient -dans ce cocher du corps (par opposition à son fils, qoi devait être cocher de l'esprit); ce Louis, dis-je, de Saint-Amour, de fils de cocher, devint par son savoir-faire Recteur de TUniversité de Paris et ensuite de la Maison et Société de Sorbonne. n avoit an corps et une mine plus propres encore à mener le carrosse du roi qu*à porter le bonnet et le chapeau sur les bancs de la Sorbonne, qui plioient sous les pieds de cet autre Hercule. » î\ était Janséniste et il faisait du zèle. « On cralgnoit plus Saint-Amour tout seul, dit Brienne, que tout le parti janséniste ensemble... Aujourd'hui à Paris, demain à Rome, et de là comme an fantôme porté en Tair ou sur le cheval de Pacolet, on le voit au prima mensis, où la seconde lettre de M. Arnauld alloit être censurée tout d'une voix. Mais combien ne fit-il point revenir de docteurs à son avis?» Qu'était-ce que le livre d'Héreau ou Airault, De VHomicide^ et les livres des pères Flahaut et Lecourt? On ne sait. Pascal se serait-il servi d*an procès-verbal sans avoir recours aux livres eux-mêmes? On ne le sait pas davantage.
1. fiécan (Martin), jésuite flamand, né à Hilvarembec (Brabant) en 1561, mort en 1624 k Vienne (Autriche), où il était confesseur de l'empereur Ferdinand H. Il avait écrit plusieurs ouvrages, parmi lesquels une Somme de la Théologie scolasHque en un vol. in-folio.
dere^ si aliter ea injuria arceri nequit. En voulez-vous davantage " ?
Je l'en remerciai, car je n'en avois que trop entendu ; mais pour voir jusqu'où iroit une si damnable doctrine, je lui dis : Mais, mon père, ne sera-t-il point permis de tuer pour un peu moins ? Ne sauroit-on Diriger son Intention en sorte qu'on puisse tuer pour un démenti ? Oui, dit le père, et selon notre père Baldelle S Liv. III, disp. 24, n. 24, rapporté par Escobar au même lieu, n. 49 : « Il est permis de tuer celui qui vous dit : Vous avez menti, si on ne peut le réprimer autrement. » Et on peut tuer de la même sorte pour des médisances, selon nos Pères ; car Lessius, que le père Héreau, entre autres, suit mot à mot, dit, au lieu déjà cité : « Si vous tâchez de ruiner ma réputation par des calomnies devant les personnes d'honneur, et que je ne puisse l'éviter autrement qu'en vous tuant, le puis-je faire ? Oui, selon des Auteurs Modernes, et même encore que le crime que vous publiez soit véritable, si toutefois il est secret, en sorte que vous ne puissiez le découvrir selon les voies de la Justice ; et en voici la preuve. Si vous me voulez ravir l'Honneur en me donnant un soufflet, je puis l'empêcher par la force des armes : donc la même défense est permise quand vous me voulez faire la même injure avec la langue. De plus, on peut empêcher les affronts :
• « Bnfia cela eet si généralemeitt soutonn... en toulez-TOus darantage ?» au lieu de ce texte qui esl celui de l'in-S", il j a dans les éditions in-4o et in-12 : c Enfin, cela est si généralement soutenu que Lessius, L. 11, c. 9, d. 12, n. 77, en parle comme d'une chose autorisée par le consentement universel de tous les Casuistes. // est permUt dit-U, teUm le consentement de tous les Casuistes, ex sententia onmitmi, de tuer celui qui veut donner un soufflet ou un coup de bâton, quand on ne le peut éviter autrement. »
i. Baldello (Nicolas), jésuite et c&suiste italien, né à Cortone en 1573, mort en 1655 à Rome, où il était professeur de Tiiéologie. On a de lui deux volumes in-folio de Théologie morale.
donc on peut empêcher les médisances. Enfin rHonneur est plus cher que la vie. Or on peut tuer pour défendre sa vie : donc on peut tuer pour défendre son Honneur *. n
Voilà des arguments en forme. Ge n'est pas là discourir, c'est prouver. Et enfin ce grand Lessius montre au même endroit n. 78, qu'on peut tuer même pour un simple geste, ou un signe de mépris. « On peut, dit-il, attaquer et ôter l'Honneur en plusieurs manières, dans lesquelles la défense parolt bien juste ; comme si on veut donner un coup de bâton, ou un soufflet, ou si on veut nous faire affront par des paroles ou par des signes ; sive per signa. &
0 mon père, lui dis-je, voilà tout ce qu'on peut souhaiter pour mettre l'Honneur à couvert ; mais la vie œt bien exposée, si, pour de simples médisances , ou * des gestes désobligeants, on peut tuer le monde en conscience. Cela est vrai, me dit-il ; mais comme nos Pères sont fort
* Textes iD-40 et in-lS : c et > au liea de < oa b.
1. Cette doctrine est d'enseignement commnn et non une lobie de Ca* suiste. Est-ce que les poètes, les romanciers, les hommes d'État, les moralistes, depuis Lucrèce, qui meurt d'avoir perdu l'honneur, ne crient pas sur les toits : l'honneur vaut mieux que la vie ? Us sont pris au mot par les Casuistes, et l'indignation eicitée par la théorie des Casuistes démontre de reste combien ces hauts sentiments sont des lieux communs oratoires. Au fait, Lessius raconte l'opinion d'autrui et, ce que ne dit point Pascal, ce n'est pas la sienne, car il ajoute : « Je n'approuve pas non plus ce sentiment dans la pratique t verum hoc quoque sententia mihi in praxi non probatur, parce qu'il donnerait lieu à une infinité de meurtres secrets, au grand dommage de la République. Dans le droit de défense, en effet, il faut toujours veiller à ce que l'usage n'en tourne pas au détriment de l'État, car alors il ne faut pas le permettre. Ajoutez que, quand bien même ce sentiment serait vrai dans la spéculation, à peine cependant pourrait-U avoir lieu dans la pratique. Car, ou Toutrage vous a été fait, ou non. Dans le premier cas, vous ne l'éteindrez pas dans le sang de son auteur; dans le second, il n'est presque Jamais sûr que vous ne puissiez l'empêcher par un autre moyen. En conséquence, nous ne devons pas user de cette sorte de défense. » CUaJUon de Vabbé Maynard*
circonspects, ils ont trouvé à propos de défendi'e de mettre cette doctrine en usage en ces petites occasions • ; car ils disent au moins a qu'à peine doit-on la pratiquer : practice vixprobari potest ». Et ce n'a pas été sans raison ; la voici. Je le ** sais bien, lui dis-je ; c'est parce que la loi de Dieu dérend de tuer. Ils ne le prennent pas par là, me dit le père : ils le trouvent permis en conscience, et en ne regardant que la vérité en elle-même. Et pourquoi le défendent-ils donc? Écoutez-le, dit-il. C'est parce qu'on dépeupleroit un État en moins de rien, si on en tuoittous les médisants. Apprenez-le de notre Reginaldus, T. u, liv. XXI, n. 63, page 261 : « Encore que cette opinion qu'on peut tuer pour une médisance ne soit pas sans Probabilité dans la théorie, il faut suivre le contraire dans la Pratique ; car il faut toujours éviter le dommage de l'État dans la manière de se défendre. Or il est visible qu'en tuant le monde de cette sorte, il se feroit un trop grand nombre de meurtres ^ » Lessius en parle de même au lieu déjà cité : « Il faut prendre garde que l'usage de cette maxime ne soit nuisible à l'État, car alors il ne faut pas le permettre ; lune enim non est permittendus. »
Quoi ! mon père, ce n'est donc ici qu'une défense de Politique, et non pas de Religion ? Peu de gens s'y arrêteront, et surtout dans la colère ; car il pourroit être assez probable qu'on ne fait pas de tort à l'État de le purger d'un
* Les textes iD-4* et in-lS : au lien « en ces petites occasions », portent: « en de certaines occasions, comme pour les simples médisances ». » « Le » est la leçon de l'in-S* ; les autres textes ont «la ».
i. Une remarque qu'il importe de ne pas perdre de vue est que par ces mots : au point de vue spéculatif ou speculcUive^ les Casuistes entendent l'état de nature et par ces autres mots : en pratique, in praxif ils entendent rétat de société; de sorte que leurs doctrines ne sont pas aussi fërocos qu'elles en ont l'air.
méchant homme. Aussi, dit-il, notre père Filiutius joint à cette raison-là une autre bien considérable, T. II, tr. 29, ch. m, n. 51. « C'est qu'on seroit puni en Justice, en tuant le monde pour ce sujet ^ » Je vous le disois bien, mon père, que vous ne feriez jamais rien qui vaille, tant que vous n'auriez point les Juges de votre c6té. Les Juges, dit le père, qui ne pénètrent pas dans les consciences, ne jugent que par le dehors de l'action, au lieu que nous regar* dons principalement à l'Intention. Et de là vient que nos maximes sont quelquefois un peu difierentes des leurs. Quoi qu'il en soit, mon père, il se conclut fort bien des vôtres qu'en évitant les dommages de l'État", on peut tuer les médisants en sûreté de conscience, pourvu que ce soit en sûreté de sa personne.
Mais, mon père, après avoir si bien pourvu à l'Honneur, n'avez-vous rien fait pour le Bien? Je sais qu'il est de moindre considération, mais il n'importe. Il me semble qu'on peut bien Diriger son Intention à tuer pour le conserver. Oui, dit le père, et je vous ai touché quelque chose qui vous a pu donner cette ouverture. Tous nos Gasuistes s'y accordent, et même on le permet, « * encore que l'on ne craigne plus aucune violence de ceux qui nous ôtent notre Bien, comme quand ils s'enfuient ». Azor, de notre Société, le prouve, Liv. II, ch. i, q. 20, p. 127.
Mais, mon père, combien faut-il que la chose vaille pour nous porter à cette extrémité ? a II faut, selon Régi-
* « Bq évitant let dommages de TÉtat t est ajouté dans le texte in-8*.
1. <c On seroit puni en Justice. » C'est une considération notable. Alors il y a intérêt à renoncer au droit naturel.
2; Les mots gulllemetés sont de Pascal et non d*Azor, comme il te laisse croire.
naldus, T. II, liv. XXI, ch. v, n, 66, et Tannerus, T. III, n. 2, 2, disp. 4, q. 8, d. 4, n. 69, que la chose soit de grand prix au jugement d'un homme prudent. » Et Layman et Filiutius en parlent de même. Ce n'est rien dire, mon père : où ira-t-on chercher un homme prudent, dont la rencontre est si rare, pour faire cette estimation? Que ne déterminent-ils exactement la somme? Comment! dit le père, étoit-il si facile, à votre avis, de comparer la vie d'un homme et d'un Chrétien à de l'argent * ? C'est ici où je veux vous faire sentir la nécessité de nos Casuistes. Cherchez-moi, dans tous les Anciens Pères, pour combien d'argent il est permis de tuer un homme. Que vous diront-ils? sinon, non occides. « Vous ne tuerez point. » Et qui a donc osé déterminer cette somme? répondis-je. C'est, me dit- il, notre grand et incomparable Molina', la gloire de notre Société, qui, par sa prudence inimitable, l'a estimée (( à six ou sept ducats, pour lesquels il assure qu'il est permis de tuer, encore que celui qui les emporte s'enfuie ». C'est en son Tom. IV, Tr. 3, disp. 16, d. 6. Et il dit de plus au même endroit : « Qu'il n'oseroit condamner d'aucun péché ^n homme qui tue celui qui lui veut ôter une chose de la valeur d'un écu, ou moins : unius aureiy vel minons adhuc valorisa. » Ce qui a porté Escobar à
1. Les lois franques et, en général, les lois germaniques des temps mérovingiens le faisaient.
2. L'assertion est inexacte. C'est évidemment en vertu d'une tradition remontant aux invasions germaniques que certains Casuistes ont entrepris de le faire. D'ailleurs, Molina n'enseigne rien de pareil. Il estime qu'il n'est pas permis de tuer un voleur qui se sauve, pour une somme minime, comme serait celle de quatre ou cinq ducats. « Mettons-en six ou sept, dit Pascal. » C'est lui qui fixe ce chiffre ridicule.
3. Texte de Molina : « Si quelqu'un voulait enlever une chose de la valeur d'un écu ou moins, malgré la résistance du maître ou du gardien, je n'oserais pas condamner celui qui, pour le protéger, tuerait Tinjuste agresseur, en conservant la modération d'une légitime défense. » Molina
établir cette règle générale, n. iA, <( que régulièrement on peut tuer un homme pour la valeur d'unécu, selon Molina >^.
0 mon père ! d'où Molina a-t-ii pu être éclairé pour déterminer une chose de cette importance sans aucun secours de l'Écriture, des Conciles, ni des Pères? Je vois bien qu'il a eu des lumières bien particulières et bien éloignées de saint Augustin sur l'Homicide, aussi bien que sur la Grâce. Me voici bien savant sur ce chapitre; et je connois parfaitement qu'il n'y a plus que les geos d'Église qui s'abstiendront de tuer ceux qui leur feront tort en leur Honneur ou en leur Bien*. Que voulez-vous dire? répliqua le père. Cela ser oit-il raisonnable, à votre avis, que ceux qu'on doit le plus respecter dans le monde fussent seuls exposés à l'insolence des méchants? Nos Pères ont prévenu ce désordre, car Tannerus, T. HI, d. 4, q. 8, d. 4, n. 76 et 77, dit : (( Qu'il est permis aux Ecclésiastiques et aux Religieux même de tuer, pour défendre non seulement leur vie, mais aussi leur Bien, ou celui de leur communauté. » Molina, qu'Escobar rapporte, n. 43 ; Bécan, Summ. p. 3, Tr. m, c. 64, q. 7, DeHom.y concl. 2, n. 14; Reginaldus, L. XXI, c. V, n. 68 ; Layman, L. HI, Tr. 3, p. 3, c. m, n. 4; Lessius, Liv. II, c. IX, d. 11, n. 72; et les autres se servent tous des mêmes paroles.
Et même, selon notre célèbre père Lamy * , il est per-
• c II n'y a plus que les gens d'Église qui s'abstiendront de tuer ceux qui leor foront tort en leur honneur ou en leur bien » est la leçon in-8*. Les textes io-4* et in-lS ont : ■ Il n'y a plus que les gens d'Église qu'on puisse offenser et pom' fiunneur et pour le bien^ tans craindre qu'ils tuent ceux qui tes offensent >.
prévoit le cas de légitime défense ; ce D*est plus Técu qui est en cause, mais la personne qu'on attaque afin de le prendre et qui se défend.
1. Amici (François), théologien et Jésuite italien, né à Cosenxa en 1578, mort à Gratx en 1651. On a de lui neuf volumes in-folio à^OEuw^i théologiquèa. Sa doctrine sur THomicide, attaquée dans la Quatorzième Provinciale, est au tome V.
mis aux Prêtres et aux Religieux de prévenir ceux qui les veulent noircir par des médisances, en les tuant pour les en empêcher. Mais c'est toujours en Dirigeant bien l'Intention. Voici ses termes, T, V, disp. 36, n. 118 : « 11 est permis à un Ecclésiastique ou à un Religieux de tuer un calomniateur qui menace de publier des crimes scandaleux de sa Communauté ou de lui-même, quand il n'y a que ce seul moyen de l'en empêcher, comme s'il est prêt à répandre ses médisances si on ne le tue promptement : car, en ce cas, comme il seroit permis à ce Religieux de tuer celui qui lui voudroit ôter la vie, il lui est permis aussi de tuer celui qui lui veut ôter l'Honneur ou celui de sa Communauté, de la même sorte qu'aux gens du monde ^ » Je ne savois pas cela, lui dis-je, et j'avois cru simplement le contraire sans y faire de réflexion sur ce que j'avois ouï dire que l'Église abhorre tellement le sang*, qu'elle ne permet pas seulement aux juges ecclésiastiques d'assister aux jugements criminels. Ne vous arrêtez pas à cela, dit-il, notre père Lamy prouve fort bien cette doctrine, quoique, par un trait d'humilité bienséant à ce grand homme, il la soumette aux lecteurs prudents. Et Caramuel, notre illustre défenseur, qui la rapporte dans sa Théologie fondamentale, p. 5A3, la croit si certaine, qu'il soutient «que le
1 . Il convient d'observer quMci encore, Pascal force un peu le sens des Casuistes. Le livre eut an assez grand nombre d^éditlons. Le passage incriminé ne jQgure que dans la première. De plus, c^est un cas rare qa*Âmici examine comme une curiosité de controverse. Il dit d'ailleurs expressément : « Nolumus hœc ita a nobis dicta sint, ut cominuni sententiœ adversentur, sed solum disputandi gratia propositas. — Si nous parlons ainsi, ce n'est pas afin de nous éloigner de l'opinion ordinaire, mais afin de montrer le pour et le contre. »
2. « Ecclesia abhorret a sanguine •, axiome en usage dans les Écoles de Théologie. C'est en vei*tu de cet axiome qu'à la bataille de Bouvines, un évêque français assommait les Allemands à coups de massue : il ne versait pas de sang.
contraire n'est pas probable »; et il en lire des conclusions admiiables, comme celle-ci» qu'il appelle la conclusion des conclusions, conclusionum conclusio : « Qu'un Prêtre non seulement peut, en de certaines rencontres, tuer un calomniateur, mais encore qu'il y en a où il doit le faire : etiam aliquando débet occidere. » Il examine plusieurs questions nouvelles sur ce principe ; par exemple celle-ci : Savoir si les Jèmites peuvent tuer lex Jansénistes ? Voilà, mon père, m'écriai-je, un point de Théologie bien surprenant ! et je tiens les Jansénistes déjà morts par la doctrine du père Lamy. Vous voilà attrapé, dit le père : Caramuel conclut le contraire des mêmes principes. Et comment cela , mon père? Parce, me dit-il, qu'ils ne nuisent pas à notre réputation. Voici ses mots, n. 1146 et 1147, p. 547 et 548 : (( Les Jansénistes appellent les Jésuites Pélagiens ; pourrairOïi les tuer pour cela? Non, d'autant que les Jansénistes n'obscurcissent non plus l'éclat de la Société qu'un hibou celui du soleil; au contraire, ils l'ont relevée, quoique contre leur intention : occidi non possunt, quia nocere non potuerunt. »
Eh quoi ! mon père, la vie des Jansénistes dépend donc seulement de savoir s'ils nuisent à votre réputation ? Je les tiens peu en sûreté, si cela est. Car s'il devient tant soit peu probable qu'ils vous fassent tort, les voilà tuables sans difficulté. Vous en ferez un argument en forme; et il n'en faut pas davantage avec une Direction d'Intention pour expédier un homme en sûreté de conscience. 0 qu'heureux sont les gens qui ne veulent pas soufiDrir les injures , d'être instruits en cette doctrine ! Mais que malheureux sont ceux qui les offensent ! En vérité , mon père, il faudroit autant avoir affaire à des gens qui n'ont point de Religion, qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à
cette Direction. Car enfin l'Intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé. Il ne s'aperçoit point de cette Direction secrète, et il ne sent que celle du coup qu'on lui porte. Et je ne sais même si on nauroit pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés, que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots.
Tout de bon, mon père, je suis un peu surpris de tout ceci ; et ces questions du père Lamy et de Garamuel ne me plaisent point. Pourquoi? dit le père : êtes-vous Janséniste? J'en ai une autre raison, lui dis-je. C'est que j'écris de temps en temps à un de mes amis de la campagne ce que j'apprends des maximes de vos Pères. Et quoique je ne fasse que rapporter simplement et citer fidèlement leurs paroles, je ne sais néanmoins s'il ne se pourroit pas rencontrer quelque esprit bizarre qui, s'imaginant que cela vous fait tort, ne tirât de vos principes quelque méchante conclusion. Allez, me dit le père, il ne vous en arrivera point de mal, j'en suis garant. Sachez que ce que nos Pères ont imprimé eux-mêmes, et avec l'approbation de nos Supérieurs, n'est ni mauvais, ni dangereux à publier.
Je vous écris donc sur la parole de ce bon père ; mais le papier me manque toujours, et non pas les passages. Car il y en a tant d'autres, et de si forts, qu'il faudroit des volumes pour tout dire.
Je suis, etc.
LETTRE Vlir
Maximes corrompues des Casuistes touchant les Juges, les Usuriers, le Contrat Mobatra, les Banqueroutiers, les Restitutions, etc. Di?erse> extravagances des mêmes Casuistes.
Se Paris, ce S8 mai 1G56.
Monsieur,
Vous ne pensiez pas que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes; cependant il y a des gens qui essayent de le deviner, mais ils rencontrent mal *. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne : les autres attribuent mes Lettres à quatre ou cinq personnes, qui, comme moi, ne sont ni prêtres ni ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons me font connoître que je n'ai pas mal réussi dans le dessein que j'ai eu de n'être connu que de vous*, et du bon père qui souffre toujours mes visites, et dont je souffre toujours les discours, quoique avec bien de la peine. Mais je suis obligé à me contraindre ; car il ne les
i. a Huitième Lettre écrite à un Provincial par un de ses amis. » Ce fut encore M. Nicole qui revit cotte lettre. Note de Vabbi GoujeU
2. Pascal fait-il allusion aux noms de ceux qu'on mettait en avant, comme auteurs des Provinciales, qu'on attribuait soit à Gomber\'iUe, soit à Leroy, abbé de Hautefontaine, soit à d*autres personnes? l\ se pourrait qu'il songe&t à la scène qui venait d'avoir lieu à Tauberge du Roi David (rue du Poirier), où il fit un court séjour, entre son beau-frère M. Périer et le Père jésuite du Frétât. (Voir Tlntroduction.) Dans ce dernier cas, les exemplaires qui séchaient sur le lit de M. Périer auraient été des exemplaires de U . Septième Provinciale et non de la Septième et de la Huitième, comme le
raconte sa nièce Marguerite Périer dans ses Mémoires (recueil d'Utrechtj.