Escobar dit : faire ^aumône; il ne dit pas disposer
mieux traités en cela que les autres ^ Point du tout, dit le père ; n'en fait-on pas autant pour tous les Mineurs généralement, au nombre desquels* les Religieux sont toute leur vie? Il est juste de les excepter. Mais à l'égard de tous les autres, on n'est point obligé de leur rendi'e ce qu'on reçoit d'eux pour une mauvaise action. Et Lessius le prouve amplement au Lib. II, De Just.y c. xiv, d. 8, n. 52. (c Car, dit-il, une méchante action** peut être estimée pour de l'argent, en considérant l'avantage qu'en reçoit celui qui la fait faire, et la peine qu'y prend celui qui l'exécute; et c'est pourquoi on n est point obligé à restituer ce qu'on reçoit pour la faire, de quelque nature qu'elle soit, homicide, sentence ^ injuste, action sale (car ce sont les exemples dont il se sert dans toute cette matière'), si ce n'est qu'on eût reçu de ceux qui n'ont pas le pouvoir de disposer de leur bien. Vous direz peut-être que celui qui reçoit de l'argent pour un méchant coup, pèche, et qu'ainsi il ne peut ni le prendre ni le retenir. Mais je réponds qu'après que la chose est exécutée, il n'y a plus aucun péché ni à payer, ni à en recevoir le payement. » Notre grand Filiutius entre plus encore dans le détail de la pratique. Car il marque « qu'on est obligé en conscience de payer différemment les actions de cette sorte, selon les dif-
> Au lieu de : c car, dit-il, une méchante action • , il y a dans les textes in*4o et in-12 : « ce qu'on reçoit, dit-il, pour udo action criminelle n'est point sujet à restitotion par aucune justice naturelle, parce qu'une méchante action... »
^ Textes in-4o et in-12 : t arrêt >, au lieu de : « sentence >.
i . Pascal se moque. Il sait à merveille que les Moines, ayant fait vœu de pauvreté, n'ont rien en propre et ne peuvent pas disposer du bien de leur communauté.
2. Les Moines ne sont pas des mineurs. Les mineurs n'ont pas renoncé comme eux au droit de propriété; ils n'en jouissent pas encore.
3. La réflexion contenue dana la parenthèse est ajoutée dans le texte in-S".
férentes condidons des personnes qui les commettent, et que les unes valent plus que les aud*es ». C'est ce qu'il établit sur de solides raisons, au Tr. 31, c. ix, n. 231 : Occultœ fomicariœ debetur pretium in comcientia^ et multo majore rationey quam publicœ. Copia enim quam occulte facit mulier sui corporis, multo plus valet qumn ea quam publica facit meretrix; nec nulla est lex positiva quœ reddat eam incapacem pretii. Idem dicendum de pretio promisso virginiy conjugatœ^ monialiy et cuicumque aliœ. Est enim omnium eadem ratio \
1. Aux dénonciations de Pascal^ les Jésaites répondirent {Apologie pour les Casuistes contre les calomnies des Jansénistes, par un Théologien et professeur en droit canon, — le pcre Georges Pirot, jésuite. — Paris. i657, in4"; Cologne) 1658, in-12. Le livre fut censuré par un grand nombre d^évôques et condamné, le 21 août 1659, par le pape Alexandre VII qui eo défendit la lecture sous les peines édictées par le Concile de Trente. Les vicaires généraux de Retz en avaient de leur côté publié une Censure, — Paris, 1658, in-4* — à laquelle aurait collaboré Pascal) que leur doctrine était tirée des livres des Saints et autorisée par tous les jurisconsultes. Puisqu'ils l'avouent, il y a lieu de s'étonner que le père Pirot la mette au nombre des impostures de Pascal? Mcole, qui n'est pas fâché d*appujer sur un point si intéressant de la Morale des Jésuites, leur répond à son tour dans une dissertation en forme : De Pimpudence des Jésuites, q^i étendent aux Honnêtes femmes, aux Filles et aux Religieuses, ce giM les Lois n'accordent qu'aux Prostituées (note à la 8* provinciale).
a Parmi les Casuistes, dit Nicole, il y a trois opinions sur la matière : 1® il y en a qui croient qu'on ne peut rien recevoir en payement d'une action mauvaise, et que, si on a reçu quelque chose, on est obligé de restituer; 2® d'autres, parmi lesquels saint Thomas d'Aquin et saint Antooin, distinguent entre les actions mauvaises et les actions simplement honteuses et tolérées par les Lois, comme le commerce des Prostituées. Celles-ci ne sont pas obligées de restituer. La récompense des actions que les Lois punissent n'est pas légitime; on est obligé de la restiuer; 3** enfin, continue Nicole, la troisième — et c'est le sentiment des Jésuites — n*oblige point à restituer ce qu'on a reçu pour un crime de quelque nature qu'il soit.
« Montalte, qui n'avoit dessein dans ses Lettres que de combattre les opinions des Casuistes qui étoient manifestement corrompues, n'a point voulu parler de la seconde des trois opinions que Je viens de rapporter, qu'on n'est pas obligé absolument à restituer un gain honteux, mais permis par les Lois, tel qu'est celui des Femmes Publiques et des Comédiens, n n'a
Il me fit voir ensuite, dans ses Auteurs, des choses de cette nature si infâmes, que je n'oserois les rapporter, et dont il auroit eu horreur lui-même (car il est bon homme),
repris que la troisième, sur laquelle il se voyoit appuyé de saint Thomas, de saint Antonin et de tous les Jurisconsultes. Il a donc évité de dire en aucun endroit que les Femmes Publiques fussent obligées de restituer. Car, encore une fois, il ne vouloit pas 8*arrèter à disputer sur des choses douteuses, tandis qu'il avoit à combattre tant de dérèglements manifestes. Or qu*a fait l'Apologiste? Il passe sous silence le gain des adultères, des homicides, des sentences injustes, et des autres crimes contre la Justice, qui est le seul gain que Montalte prétend qu'on doit restituer; il se jette sur le gain des Femmes Publiques, dont Montalte ne parle point. — Il en parle bien un peu, quoiqu'on latin et sans insister. — 11 cherche de toute part des preuves pour appuyer l'opinion de ceux qui veulent qu'elles ne soient point obligées à restituer. Et il prouve, en effet, qu'il y a plusieurs Auteurs qui sont de ce sentiment. Que peut-on dire, après cela, à un homme qui s'emporte, qui crie à l'imposture, qui prend le ciel et la terre à témoins, qui charge les gens d'injures, et qui cependant ne sait pas ce qu'on lui objecte? Que dire à un homme qui ignore une chose aussi commune que l'est, même parmi les Casuistes, la différence extrême qu'il faut mettre à cet égard entre la condition des Femmes Publiques et celle des Honnêtes femmes ou des Filles? On a jugé à propos, dans quelques villes, d'y souffrir des Femmes Publiques pour éviter de plus grands désordres. Ainsi, quelque inf&me que soit cette profession, elle a néanmoins trouvé sa place dans les Républiques à cause de cette utilité. On l'a tolérée, parce qu'on l'a jugée nécessaire en certains lieux, pour empêcher les hommes de se porter à de plus grands crimes. Ce qui a fait dire à saint Augustin que, si l'on faisoit mourir les Femmes Publiques, on donneroit lieu à de plus grands désordres. Il étoit donc juste qu'en laissant la vie à ces sortes de personnes on leur laissât aussi le moyen de subsister. Le gain qu'elles font n'est donc pas tant une récompense de leur crime qu'un présent que les Lois leur accordent à cause de cette utilité qu'on prétend qu'elles apportent au public. C'est une amende à laquelle la République condamne les méchants, et qu'elle adjuge à ces malheureuses, et non le salaire de leur commerce criminel qui, par lui-même, ne mérite que le châtiment.
« Il n'en est pas de même des Honnêtes Femmes, des Filles et des Religieuses. Les Lois punissent très sévèrement leur incontinence, bien loin de la tolérer. On ne peut donc rien conclure pour elles de l'indulgence que les Lois ont pour les Femmes Publiques. Quoi ! parce que les Lois, pour empêcher qu'on n'attente à la chasteté des femmes mariées, tolèrent le gain des Femmes Publiques, on voudroit que ce qu'une femme mariée reçoit pour un adultère, c'est-à-dire pour le crime même que les Lois ont eu intention de préyenir en souffrant les Femmes Publiques, fût aussi un gain permis et légitime? Une femme, suivant les auteurs de la seconde opinion, fait une
sans le respect qu'il a pour ses Pères, qui lui fait reœvoîr avec vénération tout ce qui vient de leur part. Je me talsois cependant, moins par le dessein de l'engager à con-
action infâme en se prostituant. Mais, parce qu'elle est prostituée, elle ne fait pas une action inf&me en recevant ce qu'on lui offre, c'est-à-dire que l'infamie de sa profession excuse la honte du gain qu'elle fait. Donc, puisque la condition d'une Honnête Femme et d'une Fille est entièrement difTérente de celle des Prostituées, elles font une action infime, non seulement en se laissant corrompre, mais même en recevant le prix de leur crioie. Que les Jésuites n'abusent donc plus de l'exemple des Femmes Publiques, pour défendre la doctrine criminelle de leurs Casuistes. Qu'ils cessent de mettre à prix les Adultères, les Homicides, et, ce qu'on ne peut dire sans horreur, la chasteté même des vierges consacrées à Dieu. S'ils ont encore quelque pudeur, qu'ils rougissent d'entendre cette étrange décision de Lessius, (L. II, c. 14, n. 73), que Montalte a sagement supprimée, écrivant en françois et que j'ose à peine rapporter en latin : quod opère malo est acceptum, non est restUuendum, nisi forte quis prœter communem œsti^ mationem excesserit : ul si meretriv quœ usuram sui corporis concedere solet uno aureo, àb aliquo juvene extorserit quinquaginta tanquam pretium. Hoc tamen non habet locutn in ea quœ putatur honesta : ut si matrôna aliqua vel filia centum aureos pro usura corporis accipiatf ab eo giM dare poterat, retinere potest. Nam tanti et pluris potest suam pudicitiam mstimare. Bes enim quœ certum pi etium non habent, neque ad vitam sunt necessariœ, sed voluptatis causa quœruntur, arbitrio venditoris possunt œstimari.
a Voilà, mes pères, quelles sont les maximes abominables de vos Auteurs. Ils estiment plus les crimes à proportion qu'ils sont plus grands et qu'ils méritent de plus grands châtiments. Et ils ne mettent point d'autre différence entre les Prostituées et les Honnêtes Femmes, sinon que celles-ci peuvent vendre plus cher leur infamie, et se réserver pour des acheteurs pécunieux qui puissent en même temps satisfaire leur passion et leur avarice.
« Ainsi, pour ramasser en peu de mots tout ce que j'ai dit sur
ce sujet, j'ai établi, comme autant de principes constants, qu'on ne peut vendre le crime; qu'on no peut vendre l'impudicité, ni l'injustice^ ni Thoraicide; que ces actions, toutes les autres semblables, sont au-dessous de tout prix et ne méritent que le châtiment; que s'il n'est permis de rien acheter avec de la fausse monnaie, il l'est encore moins de rien acheter par des crimes ; que ce commerce est défendu non seulement par la Lot Positive, mais encore par la Loi Divine; que, sur cette question, il faut prendre le contre-pied de l'opinion des Casuistes; qu'au lieu qu*ils prétendent que le gain qui vient du crime est légitime et permis, s'il n'est point défendu par les lois civiles^ on doit croire au contraire que ce gain est ton-
tînuer cette matière, que par la surprise de voir des livres de Religieux pleins de décisions si hombles, si injustes et si extravagantes tout ensemble. Il poursuivit donc en liberté son discours^ dont la conclusion fut ainsi. C'est pour
jours illicite, à moins que ces mômes lois ne le permettent, et que, dans les rencontres où elles le permettent, on ne peut le regarder que coiLme utio récompense non du crime, mais de Tutilité qui fait tolérer de certains crimes, et comme un don qui vient moins de ceux qui achètent le crime, que de la République, qui se rachète par là du danger qu'elle craint qu'ils n'en commettent de plus grands.
« Je souhaite même qu'on entende ce que Je dis ici, de manière qu*on n'en infère pas que Je dispense absolument les Femmes Publiques de restituer, car mon dessein est de ne rien définir sur cette question. Je sais qu'elle est contestée entre les Casuistes. En effet, il y a bien des choses qui sont permises par les Lois Humaines et qui ne le sont pas selon la Justice éternelle. Comme les Lois Humaines n'ont pour but que de maintenir la Société civile, elles tolèrent les crimes qui ne sont pas opposés au bien de cette Société. Ainsi Tindulgence qu'elles ont pour les Femmes Publiques n'est pas une preuve certaine qu'elles puissent en conscience retenir ce qu'elles ont gagné parleurs crimes. Aussi voyons-nous que celles que Dieu a retirées de leur vie scandaleuse par une véritable conversion, comme ces pécheresses que leur pénitence a rendues si célèbres dans l'Église, et que nous honorons comme des saintes, — sainte Marie-Madeleine, par exemple, — ont regardé avec tant d'horreur les richesses qui étoient le prix de leurs crimes, qu'elles les ont même Jugées indignes d'ôtre distribuées aux pauvres, et dignes seulement d'être Jetées au feu pour être réduites en cendres. Il est presque impossible que toutes celles qui retourseront sincèrement à Dieu n'entrent dans les mêmess entiments, qu'elles n'aient de même en horreur toutes ces marques de leurs dérèglements, et qu'elles n'y renoncent entièrement. »
La doctrine de Nicole, qui est celle des Jansénistes, est purement théorique et spéculative. La Pratique ne s'y conforme pas. Les Jansénistes étaient un petit groupe de Moralistes légiférant dans leur coin. S'ils avaient eu une Société à gouverner, il aurait fallu en rabattre. Les Casuistes étaient des praticiens enseignant au nom de l'Église qui avait une Société à gouverner, était obligée d'être possible. La loi civile «st de l'avis des Casuistes contre Nicole, même au point de vue spéculatif. Dans le cas des femmes qui vendent leur honneur, elle considère qu'elles ont la propriété de leur corps et peuvent en aliéner l'usage. Celles qui ne sont pas courtisanes de profession ne sauraient être de pire condition que les autres. Leur prix dépend de celui qu'elles attachent à leur honneur. Son élévation ne les oblige pas davantage à restituer : « 11 n'y a pas de prix courant établi », dit l'abbé Maynard (t. P', p. 379).
cela, dit-il, que notre illustre Molina (je crois qu'après cela vous serez content ) décide ainsi cette question : « Quand on a reçu de l'argent pour faire une méchante action, est-on obligé à le rendre? Il faut distinguer, dit ce grand homme; si on n'a pas fait l'action pour laquelle on a été payé, il faut rendre l'argent; mais si on l'a faite, on n'y est point obligé : si non fecit hoc malurriy tenetur re^ tituere; secus, si fecit. » C'est ce qu'Escobar rapporte an Tr. 3, ex, 2, n. 138.
Voilà quelques-uns de nos principes touchant la Restitution. Vous en avez bien appris aujourd'hui, je veux voir maintenant comment vous en aurez profité. Répondez-moi donc. c( Un juge qui a reçu de l'argent d'une des parties pour rendre un jugement' en sa faveur est-il obligé à le rendre ? » Vous venez de me dire que non, mon père. Je m'en doutois bien, dit-il ; vous l'ai-je dit généralement? Je vous ai dit qu'il n'est pas obligé de rendre, s'il a fait gagner le procès à celui qui n'a pas bon droit. Mais quand on a droit, voulez-vous qu'on achète encore le gain de sa cause, qui est dû légitimement ? Vous n'avez pas de raison. Ne comprenez-vous pas que le Juge doit la Justice, et qu'ainsi il ne la peut pas vendre; mais qu'il ne doit pas l'injustice, et qu'ainsi il peut en recevoir de l'argent ? Aussi tous nos principaux Auteurs, comme Molina, Disp. 94 et 99; Reginaldus, Lib. X, n. 184, 185 et 187; Filiutius, Tr. 31, n. 220 et 228; Escobar, Tr. 3, ex. 1, n. 21 et 23; Lessius, Lib. II, c. xiv, d. 8, n. 55, enseignent tous uniformément : « Qu'un juge est bien obligé de rendre ce qu'il a reçu pour faire justice, si ce n'est qu'on le lui eût donné par libéralité; mais qu'il n'est jamais obligé à
■ c Pour rendre un Jugement * est la leçon in-8«; la leçon in-4« et in<19 est : • pour faire un arrêt ».
rendre ce qu'il a reçu d'un homme en faveur duquel il a rendu un aiTêt injuste. »
Je fus tout interdit par cette fantasque décision; et pendant que j'en considérois les pernicieuses conséquences, le père me préparoit une autre question, et me dit : Répondez donc une autre fois avec plus de circonspection. Je vous demande maintenant : « Un homme qui se mêle de deviner est-il obligé de rendre l'argent qu'il a gagné par cet exercice? » Ce qu'il vous plaira, mon révérend père» lui dis-je. Comment, ce qu'il me plaira! Vraiment vous êtes admirable! 11 semble, de la façon que vous parlez, que la vérité dépende de notre volonté. Je vois bien que vous ne trouveriez jamais celle-ci de vous-même* Voyez donc résoudre cette diflicultô-là à Sanchez ; mais aussi c'est Sanchez. Premièrement il distingue en sa Somme, L. II, c. xxxvm, n. 94, 95 et 96 : « Si ce Devin ne s'est servi que de l'astrologie et des autres moyens naturels, ou s'il a employé l'art diabolique : car il dit qu'il est obligé de restituer en un cas, et non pas en l'autre. » Diriez-vous* bien maintenant auquel? Il n'y a pas là de difficulté, lui dis-je. Je vois bien, répliqua-t-il, ce que vous voulez dire. Vous croyez qu'il doit restituer au cas qu'il se soit servi de l'entremise des Démons? Mais vous n'y entendez rien; c'est tout au contraire. Voici la résolution de Sanchez, au même lieu : « Si ce Devin n'a pris»» la peine et le soin de savoir, par le moyen du Diable, ce qui ne se pouvoit savoir autrement, si nullam operam apposuit ut arte diaboli id scirety il faut qu'il restitue ; mais s'il en a pris la peine, il n'y est point obligé. » Et d'où vient cela,
a 2* édition iD-12 : « direz-vous », au lieu de « diriez-yous * . i> Textes in-4<> et in- 12 : « n'a pas pris », aa lieu de : « n'a pris *, qui est la leçon in-8».
t\t LETTRES A UN PROVINCIAL.
mon père? Ne Tentendez-vous pas? me dit-il. Cest parce qu'on peut bien deviner par Tart du Diable, au lieu que l'astrologie est un moyen faux. Mais, mon père, si le Diable ne répond pas à la vérité, car il n'est guère plus véritable que l'astrologie S il faudra donc que le Devin restitue par la même raison ? Non pas toujours, me dit-il. Distinguo^ dit Sanchez sur cela. « Car si le Devin est ignorant en l'art diabolique, si sit artis diabolicœ ignaruSy il est obligé à restituer*; mais s'il est habile sorcier, et qu'il ait fait ce qui est en lui pour savoir la vérité, il n'y est point obligé ; car alors la diligence d'un tel Sorcier peut être estimée pour de l'argent : diligentia a mago apposilu est pretio œstimabilis, » Cela est de bon sens, mon père, lui dis-je ; car voilà le moyen d'engager les Sorciers à se rendre savants et experts en leur art, par l'espérance de gagner du bien légitimement, selon vos maximes, en servant fidèlement le public. Je crois que vous raillez, dit le père ; cela n'est pas bien : car si vous parliez ainsi en des lieux où vous ne fussiez pas connu, il pourroit se trouver des gens
i. Est-ce que Pascal ne croirait pas au Diable? Quoiqu'il en soit, il ne croit pas à rastrologic. Jl y aurait pu croire, gr&ce à certains côtés de son esprit; par exemple, à ses idées sur la Fortune et le Hasard. Richelieu, qui ne croyait pas à ^rand*chose, y croyait; Wallenstein croyait i Tastrologie. Voltaire Fexcuse : « L'astrologie, dit-il, s'appuie sur des bases bien meilleures que la magie; car si personne n'a vu ni farfadets, ni dires, ni démons, ni péris, ni cacodémons, on a vu souvent des prédictions d'af^trologues s'accomplir. » C'était une croyance commune au xvi*' siècle parmi les plus grands hommes. Il en restait quelque chose au xvu* et dans celui-ci Napoléon croyait «à son étoile n.
2. Sanchez est plus sévère que le Digeste où on lit, ch. xv de injuriis S Si quis astrologus : Si un astrologue ou celui qui s'est engagé à quelque divination illicite, étant consulté sur un vol, désigne comme coupable quelque autre que le voleur, on n'a pas d'action contre lui en réparation de dommage. » Est-ce parce que le fait d'avoir recours à lui est une sottise dont on mérite d'être puni ? Le législateur s'abstient de motiver sa décision.
qui prendroient mal vos discours, et qui vous reprocheroient de tourner les choses de la Religion en raillerie. Je me défendrois facilement de ce reproche, mon père; car Je croîs que, si on prend la peine d'examiner le véritable sens de mes paroles, on n'en trouvera aucune qui ne marque parfaitement le contraire, et peut-être s'offrira-t-il un jour, dans nos entretiens, l'occasion de le faire amplemont paroître^ Ho! ho! dit le père, vous ne riez plus. Je vous confesse % lui dis-je, que ce soupçon que je me voulusse railler des choses saintes me seroit bien sensible, comme il seroit bien injuste •». Je ne le disois pas tout de bon, repartit le père; mais parlons plus sérieuseraent. J'y suis tout disposé, si vous le voulez, mon père ; cela dépend de vous. Mais je vous avoue que j'ai été surpris de voir que vos Pères ont tellement étendu leurs soins à toutes sortes de conditions, qu'ils ont voulu même régler le gain légitime des Sorciers. On ne sauroit, dit le père, écrire pour trop de monde, ni particulariser trop les cas, ni répéter trop souvent les mêmes choses en différents livres. Vous le verrez bien par ce passage d'un des plus graves de nos Pères. Vous le pouvez juger, puisqu'il est aujourd'hui notre Père Provincial : c'est le révérend père Gellot, en son Livre VIII de la Hiérarch., ch. xvi, § 2. « Nous savons, ditil, qu'une personne qui portoit une grande somme d'ar-
• < Je vous confosse > est la leçon in-S» ; les textes in-lo et ic-12 ont : « je vous avoue ».
*> Textes in-4o et ia-12 : « me seroit aussi sensible fu'i/ seroit injuste », au lieu de : < me seroit bien sensible, comme il seroit bien ii^uvte ».
i. Pascal sait à merveille qu'on l'accusera et qu'on Paccusc déjà de railler les choses de la Religion et que ce n'est pas tout à fait à faux. Mais le but qu'il poursuit, but supérieur à l'inconvénient de scandaliser quelques kmes faibles, rengage à persévérer. Cependant il s'excuse. Voir l'introduction.
gent pour la restituer par ordre de son confesseur, s' étant arrêtée en chemin chez un libraire , et lui ayant demandé s'il n'y avoit rien de nouveau, nmn quid novi? il lui montra un nouveau livre de Théologie morale, et que, le feuilletant avec négligence et sans penser à rien, il tomba sursoo cas et y apprit qu'il n'étoit point obligé à restituer : de sorte que, s'étant déchargé du fardeau de son scrupule, et demeurant toujours chargé du poids de son argent , il s'en retourna bien plus léger en sa maison : abjecta scrupuli sarcina, retento auri pondère, levior domum repeliit. »
Eh bien, dites-moi, après cela, s'il est utile de savoir nos maximes ^ En rirez-vous maintenant? Et ne ferez-vous pas plutôt, avec le père Gellot, cette pieuse réflexion sur le bonheur de cette rencontre ? « Les rencontres de cette sorte sont en Dieu Teffet de sa Providence, en l'ange gardien l'effet de sa conduite, et en ceux à qui elles arrivent, Tefiet de leur Prédestination. Dieu', de toute éternité, a voulu que la chaîne d'or de leur salut dépendît d'un tel auteur, et non pas de cent autres qui disent la même chose, parce qu'il n'arrive pas qu'ils les rencontrent. Si celui-là n' avoit écrit,
1. Au moment de traduire les Provinciales en latin, Nicole se mit à lire Térence. Son latin est plus lourd que celui de Térence; mais la lançue de Térence elle-même aurait été trop lourde ici. Le dialogue de Molière n'atteint pas à l'esprit do Pascal. L'esprit de Molière est parfois contoamé, son originalité laborieuse. La bonne humeur infinie qu'on sent derrière la simplicité de Pascal est supérieure à celle de La Fontaine dans ses meilleurs jours. l\ n'en aura pas éternellement. l\ est destiné à vérifier la maxime de La Rochefoucauld : « Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune. » Autant 11 sera noir à l'époque des Pensées, autant il a ici de gaieté lumineuse et pétillante :
Lo temps, qui change tout, change aussi nos humeurs.
*2. C'était Saint-Cyran qui inspirait ces réflexions philosophiques au pauvre père Ccllot. Pascal n'en dit pas un mot, mais il pose le buste de <^llot sur une élagère dans son cabinet des grotesques.
LETTRE YIII. S45
celui-ci ne seroit pas sauvé. Conjurons donc, par les entrailles de Jésus-Christ, ceux qui blâment la multitude de nos Auteurs, de ne leur pas envier les livres que l'élection éternelle de Dieu et le sang de Jésus-Christ leur ont acquis. » Voilà de belles paroles, par lesquelles ce savant homme prouve si solidement cette proposition qu'il avoit avancée : « Combien il est utile qu'il y ait un grand nombre d'auteurs qui écrivent de la Théologie morale I Quam utile sit de theologia moràli multos scribere ! »
Mon père, lui dis-je, je remettrai à une autre fois à vous déclarer mon sentiment sur ce passage, et je ne vous dirai présentement autre chose, sinon que, puisque vos maximes sont si utiles, et qu'il est si important de les publier, vous devez continuer à m'en instruire; car je vous assure que celui à qui je les envoie les fait voir à bien des gens. Ce n'est pas que nous ayons autrement l'intention de nous en servir, mais c'est qu'en effet nous pensons qu'il sera utile que le monde en soit bien informé. Aussi, me dit-il, vous voyez que je ne les cache pas ; et pour continuer, je pourrai bien vous parler, la première fois, des douceurs et des commodités de la vie que nos Pères permettent pour rendre le salut aisé et la Dévotion facile , afin qu'après avoir appris jusqu'ici ce qui touche les conditions particulières, vous appreniez ce qui est général pour toutes, et qu'ainsi il ne vous manque rien pour une parfaite instruction. Après que ce père m'eut parlé de la sorte, il me quittai
Je suis, etc.
Post'scriptum. — J'ai toujours oublié à vous dire qu'il y a des Escobars de différentes impressions. Si vous en