‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 94 sur 97 · vol. in-go · texte numérisé non relu

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est vrai, dit-il ; mais aussi « il s'est toujours vu des saints polis et des dévots civilisés », selon ce père, page 191; et vous verrez, page 86, que la différence de leurs mœurs vient de colle de leurs humeurs. Écoutez-le. « Je ne nie pas qu'il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur compicxion, qui ai(nent le silence et la retraite, et qui n'ont que du flegme dans les veines et de la terre sur le visage. Mais il s'en voit assez d'autres qui sont d'une complexion plus heureuse, et qui ont abondance de cette humeur douce et chaude, et de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie ^ »

1. Pascal est hostile au père Le Moyne par tempérament. Le poète jésuite est un de ceux m qui ont abondance de cette humeur douce et chaude et de ce sang bénin et recliflé qui fait la joie s. Pascal est « un de ces dévots qui sont p&lcs et mélancoliques de complexion ». Entre lui et le père Le Moyne» il y a incompatibilité. Le père Le Moyne est à la fois épicurien et mondain. La plupart de ses poésies sont adressées à des courtisans ou à des femmes du monde. Un jour, le frère portier dos jésuites, raconte le Menagiana, alla prévenir le père Sirmond que des dames le demandaient : « Mon frère, répondit le père Sirmond, songez-vous bien a ce que vous dites? Des femmes me demander! Sans doute, vous vous méprenez : Il faut nécessairement que ce soit le père Le Moyne que ces dames demandent. — Épicurien et optimiste, le père Le Moyne tournait le dos au Christianisme. Le fou mélancolique du septième livre des Peintures morales est un Janséniste. Le morceau a en vue de décrire un « caractère sauvage, où sont représentées les mœurs d'un homme insensible aux affections honnêtes et naturelles». « Le sauvage, dit le père jésuite, est sans cœur pour les devoirs naturels et pour les obligations civiles. Autant lui est un étranger qu*un parent, et pour lui, un ami et un ennemi ont même visage. Il est sans yeux pour les beautés de la nature et pour celles des arts (il est iconoclaste)... Ne croyez pas qu*il soit moins barbare en son vivre, ni qu'il soit plus homme par la bouche que par les autres sens... il a communauté de toutes choses avec les bêtes .. Quant aux affronts et aux injures, il y est aussi peu sensible que s'il uvoit des yeux et des oreilles de statue. Jamais il ne rougit ni n*a de honte, quoiqu'on lui die ni qu'on lui fasse... Le chemin de son cœur à son visage est trop obscur et trop rempli de matière. Aussi l'honneur et la gloire sont des idoles quMl ne connolt point et pour qui il n'a point d'encens à brûler... Il s'aime mieux dans une grotte ou dans le troiic d'un arbre que dans un palais ou sur un trône. Il croiroit s'être chargé d'un fardeau fort incommode e'il avoit pris quelque

Vous voyez de là que Tamour de la retraite et du silence n'est pas commun à tous les dévots ; et que, comme je vous le (iisois, c'est TefTet de leur complexion plutôt que de la piété. Au lieu que ces mœurs austères dont vous parlez sont proprement le caractère d'un sauvage et d'un farouche. Aussi vous les verrez placées entre les mœurs ridicules et brutales d'un fou mélancolique, dans la description que le père Le Moine en a faite au septième livre de ses Peintures morales \ En voici quelques traits, a II est sans yeux pour les beautés de l'art et de la nature. Il croiroit s'être chargé d'un fardeau incommode, s'il avoit pris quelque matière de plaisir pour soi. Les jours de fête, il se retire parmi les morts. 11 s'aime mieux dans un tronc d'arbre ou dans une grotte que dans un palais ou sur un trône. Quant aux affronts et aux injures, il y est aussi insensible que s'il avoit des yeux et des oreilles de statue. L'honneur et la gloire sont des idoles qu'il ne connoît

malièrA de plaisir poar 8oi ou de bienfait pour les autres... Comme il ne demande rien à personne, aussi ne faut-il rien attendre de lui, si ce n*est des inju es et des malédictions... Les Jours de fête et de bénédiction loi sont des Jours de peine et d'affliction et, pour t'en éloigner davantage, il se retire avec les morts et s^enferme dans les aépultures... il est universellement opposé à tout ce qui peut donner du contentement ou du plaisir... une belle personne lui est un spectre, et il n*en sauroit souffrir la vue; et ces visages impérieux et souverains, ces agréables tyrans qui font partout des prisonniers volontaires et sans chaînes — les belles mondaines signalées tout à l'heure par le père Sirmond — ont le même effet sur ses yeux que le soleil sur ceux des hiboux. » Le père Le Moyne, comme on voit, était un homme de guerre. En 1644, il avait publié un Mémoire apologétique de la conduite des Jésuites (i vol. in 8*) ; il avait une imaginaUon riche et déréglée. Boileau disait de lui : U est trop poète pour que J'en dise du mal; il est trop fou pour que J'en dise du bien. — Sa qualité de jésuite a nui à sa gloire d'écrivain et de poète ; mais une si belle caricature ne pouvait échapper au glaive de Pascal qui ne cite de son portrait du sauvage que des traits et, croirait-on, de mémoire.

1. On en a va plut haut quelques extraits plus amples et plus exacts que ceux donnés ici par Pascal qui, nous le répètent, cite de mémoire.

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point» et pour lesquelles il D*a point d'encens à offrir. Une belle personne lui est un spectre. Et ces visages impérieux et souverains, ces agréables tyrans qui font partout des esclaves volontaires et sans chaînes, ont le même pouvoir sur ses yeux que le soleil sur ceux des hiboux, etc. »

Mon révérend père, je vous assure que, si vous ne m'aviez dit que le père Le Moine est l'auteur de cotte peinture, j'aurois dit que c'eût été quelque impie qui Tauroit faite à dessein de tourner les Saints en ridicu'e. Car, si ce n'est là rimage d*un homme tout à fait détaché des sentiments auxquels l'Évangile oblige de renoncer, je confesse que je n'y entends rien. Voyez donc, dit-il, combien vous vous y onnoissez peu; car ce sont là « des traits d'un esprit foible et sauvage, qui n'a pas les affections honnêtes et naturelles qu'il devroit avoir », comme le père Le Moine le dit à la fin de cette description. C'est par ce moyen qu'il (( enseigne la vertu et la philosophie chrétiennes », selon le dessein qu'il en avoit dans cet ouvrage, comme il le déclare dans l'avertissement. Et, en effet, on ne peut nier que cette méthode de traiter de la Dévotion n'agrée tout autrement au monde que celle dont on se servent avant nous. Il n'y a point de comparaison, lui dis-je, et je commence à espérer que vous me tiendrez parole. Vous le verrez bien mieux, dans la suite, dit-il ; je ne vous ai encore parlé de la piété qu'en général. Mais, pour vous faire voir en détail combien nos Pères en ont ôté de peines, n'est-ce pas une chose bien pleine de consolation pour les Ambitieux, d'apprendre qu'ils peuvent conserver une véritable Dévotion avec un ainour désordonné pour les Grandeurs? Eh quoi! mon père, avec quelque excès qu'ils les recherchent? Oui, dit-il; car ce ne seroit toujours que péché véniel, à moins qu'on désirât les Grandeurs pour offenser Dieu ou l'État

plus commodément». Or les péchés véniels n'empêchent pas d'être dévot, puisque les plus grands Saints n'en sont pas exempts. Écoutez donc Escobar, Tr. 2, ex. 2, n. 17: (( L'Ambition, qui est un appétit désordonné des Charges et des Grandeurs, est de soi-même un péché véniel ; mais, quand on désire ces Grandeurs pour nuire à l'État, ou pour avoir plus de commodité d'offenser Dieu, ces circonstances extérieures le rendent mortel*. »

Cela est assez commode ^ , mon père. Et n'est-ce pas encore, continua-t-il , une doctrine bien douce pour les Avares de dire, comme fait Escobar, au Tr. 5, ex. 5, n. 154 : « Je sais que les Riches ne pèchent point mortellement quand ils ne donnent point l'Aumône de leur superflu dans les grandes nécessités des Pauvres : Scio in gravi pouperum necessitate diviies non dando super /lua, non peccare mortaliter ? » En vérité, lui dis-je, si cela est, je vois bien que je ne me connois guère en péchés. Pour vous le montrer encore mieux, dit-il, ne pensez-vous pas que la bonne opinion de soi-même, et la complaisance qu'on a pour ses ouvrages, est un péché des plus dangereux ? Et ne serezvous pas bien surpris si je vous fais voir qu'encore même que cette bonne opinion soit sans fondement, c'est si peu un péché, que c'est au contraire un don de Dieu ? Est-il possible, mon père ? Oui, dit-il, et c'est ce que nous a appris

■ Les éditions moderaet ont uniformémont « à moins qu'on ne désirât les Grandeurs pour offenser Dieu ou l'Btat plus commodément », ce qui est incorrect et contraire aux textes originaux qui ont tous < à moins qu'on désirât »,

^ Textes in-i» et in-18 : c cela commence bien >.

i. LModalgence d'Escobar est d'accord avec le système de sa G>mpagnie, qui est l'application de la Religion à la Politique; par contre, elle est opposée à la Tradition évangélique, qui proscrit l'Ambition comme un vice particulier à ceux que dans les Pensées Pascal définit Us Hommes de chair.

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notre grand père Garasse*, dans son livre françois intitulé : Somme des vérités capitales de la Religion, part. II, p. 419. « C'est un effet, dit-il, de la justice commutative, que tout travail honnête soit récompensé ou de louange, ou de satisfaction... Quand les bons esprits font un ouvrage excellent, ils sont justement récompensés par les louanges publiques. Mais quand un pauvre esprit travaille beaucoup pour ne rien faire qui vaille, et qu'il ne peut ainsi obtenir des louanges publiques, afin que son travail ne demeure pas sans récompense, Dieu lui en donne une satisfaction personnelle qu'on ne peut lui envier sans une injustice plus que barbare. C'est ainsi que Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles de la satisfaction de leur chant'. »

1. Garasse (François)^ jésuite, théologien et polémiste, né en 1585 à Angouléme, mort à Poitiers en 1631 ; on distingue parmi ses œuvres, dont la plupart sont des pamphlets, une Somme théologique (1 vol. in-folio, 1625), et Touvrage célèbre intitulé ; la Doctrine curietise des beaux esprits de ce temps ou prétendus tels, contenant plusieurs maximes pernicieuses à la Re" ligion, à VÊtat et aux bonnes mœurs, combattue et renversée par le père François Garasse de la Compagnie de Jésus (1 vol. in-i<^, Paris, 1623, chez Sébastien Chappelet). Ses libelles ont rendu son nom proverbial. Malgré son insolence grossière et bouffonne, il ne manquait ni de verve ni desavoir. On Ta comparé à tort au père Duchesne et môme à L. Veuillot, ce qui est une injure au talent de celui-ci. Garasse défendait une meilleure cause que le Père Dticheine, en un langage qui n'était pas toujours meilleur. Il eut d'ailleurs une mort héroïque. Ses incartades compromettantes Tavaient fait reléguer à Poitiers. H obtint de ses Supérieurs d'aller soigner les malades des hôpitaux durant une épidémie (1631) et mourut victime de son dévouement, n était de plus un excellent homme dans la vie privée.

2. « C'est ainsi que Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles de la satisfaction de leur chant. » Garasse avait la satisfaction du sien. « Ce Jésuite, dit Sainte-Beuve (Port^Royal, t.I«% p. 311 de la 4<' édition), qui éUit on brouillon, une imagination leste et facétieuse, une plume assez dans le genre de Camus — Tami de saint François de Salles, — mais bien moins ejcercée et à moins bonne fin, avait d'abord lâché en 1623, sous le titre de Doctrine curieuse des beatix esprits de ce temps, un vrai pamphlet, dans lequel, en chargeant d'athéisme une foule d'honnêtes gens comme Charron, Pasquier, il faisait scandale et augmentait le mal qu'il voulait combattre. C'était élargir la tache au lieu de Tenlever. }\ crut, dit Bayle, avoir donné

t30 LETTRES A UN PROVINCIAL.

Yoilà, lui dis-je, de belles décisions en faveur de la Vanité, de l'Ambition et de l'Avarice. Et l'Envie, mon père, sera-t-elle plus difficile à excuser? Ceci est délicat, dit le père. 11 faut user de la distinction du père Bauny, dans sa Somme des péchés. Car son sentiment, c. vii, p. 123, de la cinquième et sixième édition, est que « l'Envie du bien spirituel du prochain est mortelle, mais que l'Envie du bien temporel n'est que vénielle ». Et par quelle raison, mon père? Écoutez-la, me dit-il. a Car le bien qui se trouve es choses temporelles est si mince, et de si peu de conséquence pour le ciel, qu'il est de nulle considération devant Dieu et ses Saints. » Mais, mon père, si ce bien est si

échec et mat aux libertins, et il ne leur fit que plus beau jeu. Bayle le sait mieux que personne et Voltaire aussi, pour qui le père Garasse est une des bêtes de somme favorites sur lesquelles il daube le plus gaiement. Le prieur Ogier réfuta cet écrit du père Garasse. » Le livre d'Ogier est intitulé : Jugement et censure du livre de la Doctrine curieuse de François Garasse^ i vol. de 2l6 pages in-S"*, Paris, 1623, sans nom d'imprimeur et sans nom d'auteur. Selon le prieur Ogier, la Doctrine curieuse est « un cloaque dMmpiété, nne sentine de profanations, un roman de bouffonneries et de contes facétieux, une satire de maligiii'é et de médisance cootre infinis gens de bien et de mérite... des mots de tavernes et de berians ». Ce qu*il y a de bon « se peut cacher sous l*aile d*une mouche*. Le prieur Ogier n'y a « trouvé feuillet où il n*y ait du veau, du sot et du fat, tant il est naturel d'avoir en la bouche ce que Ton est et, comme dit le grand saint Grégoire, Quales manemus intuSf taies egredimur foras per lingttam. • Le père Garasse n*est pas si affreux qu'on le fait à plaisir. Son livre n*a pas été inutile à la cause qu'il défendait. Les rancunes de Bayle et les injures de Voltaire le disent assez. Sainte-Beuve ne Ta pas lu. H y a là des pages d'une éloquence bouffonne si l'on veut, mais d'une éloquence qui existe et qu'on sent encore à la distance de près de trois siècles. Quant à ces nonnétes gens qui s'appellent Charron et Pasquier, c'étaient des Politiciens de plus de tenue que le père Garasse, dépourvus d'ailleurs de sincérité, sinon de talent, et des ennemis personnels des Jésuites. Le père Garasse les attaque à ce titre, et quoi qu'on puisse en dire aujourd'hui, le coup porta. H porta si bien, qu'on n*a pas oublié l'aventure et que la Doctrine curieuse demeure un monument de polémique grossière, sans doute, mais néanmoins un monument auquel il n'y a pas grand'chose à comparer dans les écrits du temps.

mince et de si petite considération, comment permettezvous de tueries hommes pour le conserver? Vous prenez mal les choses, dit le père * : on vous dit que le bien est de nulle considération devant Dieu', mais non pas devant les hommes. Je ne pensois pas cela, lui dis-je; et j'espère que, par ces distinctions-là, il ne restera plus de péchés mortels au monde. Ne pensez pas cela, dit le père, car il y en a qui sont toujours mortels de leur nature, comme par exemple la Paresse.

0 mon père! lui dis-je, toutes les commodités de la vie sont donc perdues? Attendez, dit le père, quand vous aurez vu la définition de ce vice qu'Escobar en donne, Tr. 2, ex. 2, n. 81, peut-être en jugerez- vous autrement; écoutez-la. « La Paresse est une tristesse de ce que les choses spirituelles sont spirituelles, comme seroil de s'affliger de ce que les Sacrements sont la source de la Grâce ; et c'est un péché mortel. » 0 mon père I lui dis-je, je ne crois pas que poj-sonne se soit jamais avisé» d'être paresseux en cette sorte. Aussi, dit le père, Escobar dit ensuite, n. 105 : a J'avoue qu'il est bien rare que personne tombe jamais dans le péché de Paresse. » Comprenez-vous bien par là combien il importe de bien définir les choses? Oui, mon père, lui dis-je, et je me souviens sur cela de vos autres définitions de l'Assassinat, du Guet-apens et des Biens superflus. Et d'où vient, mon père, que vous n'étendez pas cette méthode à toutes sortes de cas, pour donner *• à tous

* Textos in-4o et iD-12 : c que personne ait jamais été anaez bizarre pour t'aviser ».

*> Textes in-4<> et in-12 : c et pour donner », ce qui change un peu le sens.

1. En effet, Pascal démasque l'hypocrisie débonnaire des Casuîstes.

2. C'est Topinion de Saint-Cyran, maître spirituel de Pascal. Saint- Cyran, en effet, enseigne que Dieu est indifférent aux biens temporels, en les donne ni ne les refuse à personne.

%it LETTRES A UN PROVINCIAL.

les péchés des définitions de votre façon, afin qu'on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs?

Il n*est pas toujours nécessaire, me dit-il, de changer pour cela les définitions des choses. Vous Tallez voir sur le sujet de la Bonne Chère, qui passe pour un des plus grands plaisirs de la vie", et qn'Escobar permet en celte sorte, n. 102, dans la Pratique selon notre Société : « Estil permis de boire et de manger tout son soûl sans nécessité, et pour la seule volupté? Oui, ceitainement, selon Sanchez •*, pourvu que cela ne nuise point à la santé, parce qu'il est permis à l'appétit naturel de jouir des actions qui lui sont propres : an go.medere, et biberb usque ad satietalem absque vecessitate ob solam voluptatan^ sit percatum ? Cum Sanctio * négative respondeo, modo non obsit valetudiniy quia licite potest appetitus naturalts mis actibus frui^. » 0 mon père! lui dis-je, voilà le passage le plus complet, et le principe le plus achevé de toute votre Morale, et dont on peut tirer d'aussi commodes conclusions. Eh quoi ! la Gourmandise n'est donc pas même un péché véniel? Non pas, dit-il, en la manière que je viens de dire; mais elle seroit péché véniel selon Escobar, n. 56, (( si, sans aucune nécessité, on se gorgeoit du boire et du manger jusqu'à vomir : si quis se usque ad vomitum ingurgitet^ ».

• Textes in-4o et in-18 : « qui est sans dotite un des plut grands plaisirs de U vie ». Pascal s'est ravisé dans rin-8P; il n'admet pas que la bonne chère soit oa des plus grands plaisirs de la vie; il donne cet avis comme courant,

*» Textes in-4« et m-18 : c Selon notre pire Sanchez ■.

1. Ce n'est pas le jésuite Thomas Sanchez, mais un autre Casuiste espagnol, Jean Sanchez, qui n'était pas Jésuite.

2. La proposition d'Escobar porte le n** 8 parmi celles qui ont été condamnées par le décret dlnnocent XI (1679).

3. Le père Pirot, dans son Apolo^j^ie des Casuistes, avait essayé dejustiflcr cette proposition d'Escobar : « Plusieurs bons théologiens, disait-il, en-

Cela suffit sur ce sujet, et je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter le péché dans les Conversations et dans les Intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s'y trouve est d'éviter le mensonge, et surtout quand on

seignent qu'il n^y a pas plus de mal à rechercher sann nécessité le plaisir du goût qu'à procurer la satisraction de la vue, de i'ouie et de Todcrat. Et plusieurs, tant philosophcB que théologiens, tiennent que ces contentements des sens sont indifTérents et quMIs ne sont ni bons ni mauvais. » Il est certaio que cela est conforme aux préceptes d'ÉpicurOf et que ces préceptes ont cours dans le monde. Mais le père Pirot est imprudent. D'ailleurs il exagère; il aurait fait honte aux Épicuriens qui, Tavorables aux plaisirs des sens, demandaient, dans l'intérêt de la santé du corps et de celle de l'esprit, qu'on en usât avec tempérance. Nicole lui cite Cicéron : « Ils — les Épicuriens — n'ont jamais approuvé, dit Cicéron {De finibus bonorum, lib. Il), ces gens qui mangent jusqu'à rejeter honteusement ce qu'ils ont pris, ces gens qu'on est obligé d'emporter au sortir de table et qui s'y remettent encore tout ivres; qui, comme l'on dit communément, n'ont jamais TU lever ni coucher le soleil, et qui, mangeant ainsi tout leur bien, se réduisent à la mendicité. »

Les disciples d'Épicure, continue Nicole, évitaient l'indigestion. Tel était Thorien : «i II ne se refusait, dit Cicéron, aucune sorte de plaisir; mais il savait tellement le ménager que cette abondance ne nuisait pas à sa santé'. Il ne se mettait jamais à table qu'avec un grand appétit qu'il se procurait par un exercice modéré. On lui servait les viandes les plus délicates et eu môme temps les plus faciles à digérer; son vin était délicieux ot point malfaisant. 11 avait un teint frais, une santé parfaite, tous les agréments possibles; en un mot, il menait la vie la plus agréable qu'on puisse imaginer. »

N'est-il pas piquant de pouvoir opposer la tempérance des Épicuriens à l'intempérance d'Escobar? Ce que les Casuistes de la Compagnie de Jésus n'avouent pas, c'est que leur doctrine était celle do l'empereur Julien, combattue en ces termes par saint Augustin (in Julian, lib. iv, chap. xiv) : « Lorsque la nature, dit saint Augustin, demande ce qui lui est nécessaire, cela ne s'appelle point cupidité, mais faim et soif. Mais quand, après avoir pris son nécessaire, on est tenté du désir de manger, alors c'est cupidité, c'est gourmandise et il ne faut pas la satisfaire, mais y résister. » Nicole explique d'après saint Augustin la manière de gouverner chacun des sens afin d'échapper à la concupiscence. Les Jésuites, selon Nicole, sont les apôtres de la concupiscence, des disciples de Julien l'Apostat. S'il leur est pénible de suivre saint Augustin, qu'ils en croient Virgile qui leur conseille de se lever de table :

PostqaaoQ exempta funes et amor empressas cdondi.

voudroit bien faire ticcroire une chose fausse. C'est à quoi sert admirablement notre Doctrine des Équivoques, par laquelle (' il est permis d'user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu'on ne les entend soimême », comme dit Sanchez, Op. mor.^ p. 2, liv. 111, ch. IV, n. 13. Je sais cela, mon père, lui dis-je. Nous l'avons tant publié, continua-î-il, qu'à la fin tout le monde en est instruit. Mais savez-vous bien comment il faut faire quand on ne trouve point de Mots Équivoques? Non, mon père". Je m'en doutois bien, dit-il; cela est nouveau: c'est la Doctrine des Restrictions mentales. Sanchez la donne au même lieu : « On peut jurer, dit-il, qu'on n'a pas fait une chose, quoiqu'on l'ait faite effectivement, en entendant en soi-même qu'on ne l'a pas faite un certain jour ou avant qu'on fût n(^, ou en sous-entendant quelque autre circonstance pareille, sans que les paroles dont on se sert aient aucun sens qui le puisse faire connoître; et cela est fort commode en beaucoup de rencontres, et est toujours très juste quand cela est nécessaire ou utile pour la Santé, l'Honneur ou le Bien. »

Comment ! mon père, et n'est-ce pas là un mensonge, et môme un parjure? iNon, dit le père : Sanchez lé prouve au même lieu, et notre père Filiutius aussi, Tr. 25, ch. xt, n. 331: parce, dit-il, que « c'est l'intention qui règle la qualité de l'action ». Et il y donne encore, n. 328, un autre moyen plus sûr d'éviter le mensonge : c'est qu'après avoir dit tout haut : Je jure que je nai point fait cela y on ajoute tout bas, aujourd'hui 'y ou qu'après avoir dit tout haut : Je jure, on dise* tout bas, que je dis, et que Ton continue

* (> Non, mon père > est la leçon in-S»; les antres ont: « non, lui dU-je >.

1. « Disc ». C*est un des rares exemples où l'expression « dise » pour

ensuite tout haut, que je n'ai point fait cela. Vous voyez bien que c'est dire la vérité. Je l'avoue, lui dis-je; mais nous trouverions peut-être que c'est dire la vérité tout bas, et un mensonge tout haut : outre que je craindrois que bien des gens n'eussent pas assez de présence d'esprit pour se servir de ces méthodes. Nos Pères, dit-il, ont enseigné au même lieu, en faveur de ceux qui ne sauroient pas user de ces Restric lions", qu'il leur suffit, pour ne point mentir, de dire simplement qu'ils n ont point fait ce qu'ils ont fait, pourvu « qu'ils aient en général l'intention de donner à leui-s discours le sens qu'un habile homme y donneroit* ».

■ Texte in-40 et in-12 : t en faveur do ceux qui no Muroicnt trouver ces Restrictions ».

« die » est employée dans les Provinciales. Toutes les éditions du temps ont ici « dise ».

i. La théorie de la bonne foi dans la Conversation et dans les Relations du monde, que professe ici Pascal, est d*accord avec son attitude ordinaire et celle des Jansénistes. Ce sont des spéculatif:* qui vivent à Técart et se sont fait de la justice, du bien et du mal, un idéal difficile à mettre en pratique. Pascal est sincère et restera fidèle à son caractère de don Quichotte de la Morale. Quand il verra son idéal inapplicable, il ira bouder dans la solitude où il est déjà. Il deviendra misanthrope, d'une manière plu:» effective et plus hautaine qu'Alceste, car Âlceste est un héros de théâtre. Pascal est ce héros en réalité et avec une véhémence de conduite à laquelle n'atteint pas même Timagination d'Alceste. Dans la vie commune, Thahileté, une certaine habileté, est nécessaire dans la Conversation, dans les Rapports sociaui. Plus on en a, mieux on réussit. Le défaut d'habileté est toujoura un préjudice; souvent il perd. « L'extrême candeur agit souvent comme ferait Textrôme habileté p, dit G. Sand. Mais c'est G. Sand qui dit cela, l'écrivain qui, selon Balzac, décrivait les hommes comme ils devraient être, tandis que, lui, Balzac les décrivait comme ils étaient; et quand la ruse ou l'habileté étaient en eux à un très haut degré, alors il s'agenouillait.

En fait, l'habileté dans la Conversation et dans le Commerce du monde peut être haie lorsqu'elle est un moyen d'ambition ou de tromperie, ce qui est un cas fort commun. Gomme moyen de défense du faible contre le forty de l'honnête homme contre le méchant ouïe coquin, Thabileté, l'équivoque, les Restrictions mentales sont légitimes. Homo homini lupus, dit Hobbes. Dans l'état de nature, il agit contre son frère par la violence ;

Dites la vérité, il vous est arrivé bien des fois d'être embarrassé, manque de cette connoissance? Quelquefois,

dans Tétat de société par Thabileté, I*équivoque, le mensonge. Si Ton n'employait pas ces moyens contre les Méchants, on serait leur dupe ou leur victime. Les Jésuites n*ont pas inventé l'Équivoque et les Restrictions mentales ; cela est aussi vieux que la nécessité de se défendre ou Tenvie de nuire. Ils ont essayé de réglementer la chose, comme les Casnistea qui n'étaient pat de leur Ordre. Ce qu'en dit Pascal dans la Neuvième Provinciale a préoccupé vivement les contemporains. Boileau, qui était janséniste et pascalio, avait été frappé de la poussée de Pascal contre les Casuistes à propos de l'Équivoque. 11 en a fait une satire, la dernière et la plus faible de son Recueil (satire xii, de VÊquivoque). On ne sache pas qu'il ait été habile dans la Conversatio:! ou dans le Monde; il y a même des incidents de sa carrière qui montrent qu'il ne l'était pas. Sa rancune est-elle un reproche qu'il se fait? 11 n'aime pas l'Équivoque. Son début affecte un ton épique. 11 est vrai qu'on est en 1705, qu'il a soixante-neuf ans; il est épuisé. On s'explique qu'il ait mis onze mois à écrire ce médiocre chefd'œuvre et trois ans à le corriger. Il commente ou prétend commenter Pascal :

Du langage françois, bizarre hermaphrodite.

De quel genre te faire, Équivoque maudite ?

Ou maudit ; car sans peine aux rimeurs hasardeux.

L'usage eocor, je crois, laisse le choix des deux.

Tu ne me réponds rien ; sors d'ici, fourbe insigne,

Mftle aussi dangereux que femelle maligne.

Qui crois rendre innocents les discours imposteurs.

Boileau n'est pas un grand moraliste. Quand Pascal jeta en pâture k la foule la théorie des Équivoques et des Restrictions mentales, elle fleurissait dans les écoles théologiques depuis des siècles au même titre que le Probabilisme dont elle a l'importance pratique. Elle avait des adhérents convaincus et des adversaires violents ; ceux-ci étaient comme toujours les spéculatifs, étrangers à l'esprit de transaction qui est une condition de la vie sociale. Les autres citaient l'Ecriture dans l'impuissance de persuader des gens qui ne voulaient pas sortir de l'absolu. Dans TAncicn Testament, il y avait l'exemple d'Abraham et d'Isaac donnant à leur femme le nom de sœur, Jacob prétendant être fils aîné d'Isaac, l'ange du livre de Tobie le donnant pour un grand personnage d'Israôl. Les exemples ne manquaient pas non plus dans les écrits apostoliques, dans la vie des Saints. La vie quotidienne était un argument plus pressant. On invoquait les drconstaoces dans lesquelles il faut cacher la vérité sans mentir. Tout le monde n'a pas droit à la vérité. Elle appartient aux individus, aux familles qui ont intérêt à la garder. L'effort de ceux qui veulent l'obtenir dans un but hostile est une attaque contre laquelle on a le droit de se défendre. En Religion et en Politique comme dans la vie privée, il y a des secrets à garder, celui da confesseur, de l'inférieur vis-à-vis de son maître, celui de l'Etat; c'est une

lui dis-je. Et n'avouerez-vous pas de môme, continua-t-il % qu'il seroit souvent bien commode d'être dispensé en conscience de tenir de certaines paroles qu'on donne 7 Ce seroit, lui dis-je, mon père, la plus grande commodité du monde I Écoutez donc Ëscobar au Tr. 3, ex. 3, n. A8, où il donne cette règle générale : « Les promesses n'obligent point, quand on n'a point intention de s'obliger en les faisant. Or il n'arrive guère qu'on ait cette intention, à moins que Ton les confirme par serment ou par contrat : de sorte que, quand on dit simplement : Je le ferai, on entend qu'on le fera si on ne change de volonté : car on ne veut pas se priver par là de sa liberté*. » Il en donne

> « Continua-t-il » est ajouté daos le texte in-S».

maDÎpuIatioQ difficile; od est souvent placé entre deux devoins contradictoires, celui de ne rien dire et celui de ne pas mentir ; on est obligé de naviguer entre les deux. Cest un combat de chaque instant et qui rend compte de la misanthropie de ceux qui, pour y échapper, se font ermites, interrompent tout commerce avec les hommes |)ar dégoût de la méchanceté publique.

Les Casuistes, afin de permettre aux intéressés de se taire sans mentir, ont inventé la Restriction mentale, la Restriction sensibley VÉquivoque et d^autres moyens à l'aide de distinguo qui n'en finissent pas, tout cela à l'adresse des faibles contre les forts. Les habiles n'en ont pas besoin ; le sang-froid, la présence d'esprit, l'art de faire tourner sa langue, leur suffisent ordinairement. La difficulté chez les Catholiques, c'est le huitième commandement de Dieu : Vous ne mentirez pas; on lui a trouvé plusieurs sens. Le sens consiste à dire la vérité ou à se taire absolument ; à côté, i) y a une stratégie savante, qui est en Morale ce que la connaiasance des secrets d'une profession est à Texercice de cette profession. Pascal 8*ab8tient avec prudence de pénétrer dans ces arcanes. Ayant à rendre les Casuistes odieux, il cite d'eux quelques assertions brutales, qu'il laisse au lecteur le soin de mépriser sans l'avertir qu'il y a un dessous et des circonstances à peser.

i. Escobar est un pur disciple de Machiavel. Lorsqu'on reprochait à celui-ci d'avoir calomnié les Princes, les hommes d'État, la nature humaine, dans le Prince ou dans les Discours sur la première décade de Tite-Live, il répondait: Je n'examine pas comment les hommes doivent faire, je dis comment il& font. De môme Escobar regarde ce qu'on liait, plus que

4'autres que vous y pouvez voir vous-même ; et il dit à la fin, « que tout cela est pris de Molina et de nos autres Auteurs : Omnia ex Molina et aliis. Et ainsi on n'en peut pas douter ».

0 mon père I lui dis-je, je ne savois pas que la Direction d*Inieniion eût la force de rendre les piomesses nulles. Vous voyez, dit le père, que voilà une grande facilité pour le commerce du monde; mais ce qui nous a donné le plus do peine a éié de régler les Conversations entre les hommes et les femuies, car nos Pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n'est pas qu'ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et principalement pour les personnes mariées ou fiancées*. Jap-

ce qu'on doil faire; or il est évident que les particuliers comme les hommes d'Etat manquent souveni à leur parole et ont de bonnes rair»ons d*y manquer. Cependant Escobai*, ce que Pascal ne dit pas, pose en principe : O'jligat quidem promissio.

1. Allusion disci*ète à un cas discuté par les Casuistes et signalé par Antoine Ârnauld daus sa Morale pratique^ : an liceal copulaanU benedktionem ? Plusieurs Casuistes répondent : licet, imo aliquando expedit. Les défenseurs des Casuistes prétendent qu'il s'agit de la bénédiction nuptiale qui suit le mari igc, et qu'on différait quelqueroi s. Selon l'auieurde la MoraU pratique f il s'agit au contraire des fiançailles, cérémonie préliminaire maintenant tombée en désuétude. Sous l'Ancien Régime, c'était proprement la signature du contrat de mariage accompagnée de la bénédiction des fiancés par un prêtre. Ces fiançailles n'étaient déjà plus que le souvenir d'une antique institution. Elle existait chez les Hébreux : « Laban et fiathuel ayant consenti au mariage de Rebecca et d'isaac, le serviteur d'Abraham, se prosternant alors et adorant le Seigneur, fit présent à Rebecca de riches vases d*or et d'argent et de riches vêtements; il fit aussi des présents à sa mère et à ses frères, et ils firent à cette occasion un riche festin. — Genèse ». Les Grecs ont connu les fiançailles; à Romey elles étaient obligatoires et antérieures d'un an au mariage. La Coutume romaine les transmit au monde chrétien. En plusieurs contrées, TEglite avait dû les proscrire parce que le peuple confondait les fiançailles avec le mariage et croyait que les fiancés pouvaient user de tous les droits da mariage. C'est le cas visé par Arnauld et Pascal, et que certains Casuistes Avaient résolu dans le sens populaire.

1. La MoraU pratique det jttuUei, par AmaulJ, 8 voi., l(X^16M.

pris sur cela les questions les plus extraordinaires* qu'on puisse s'imaginer ; il m'en donna de quoi remplir plusieurs Lettres ; mais je ne veux pas seulement en marquer les citations, parce que vous faites voir mes Lettres à toutes sortes de personnes, et je ne voudrois pas donner Toccasion de cette lecture à ceux qui n'y chercheruient que leur divertissement*.

La seule chose que je puisse** vous marquer de ce qu'il me montra dans leurs livi*es, même françois, est ce que vous pouvez voir dans la Somme des péchés du père Bauny, p. 165, de certaines petites privautés qu'il y explique, pourvu qu'on Dirige bien son Intention, comme à passer pour galant • : et vous serez surpris d'y trouver.

• Après c les questions les plat extraordinaires », les textes in-4« et io-lS ont « et les plas brutales », qu'un a retranché d-tiiH l'in-So.

^ fQue jepuj^xe » est uue correction moderne. Les éiitions du temps ont toutes « que je puis *,

1. Pascal yeut bien amuser le lecteur; il craini d'aller Jusqu'au scandale.

2. Dans son édition des Provinciales (t. 1*'', p. 4'28), Tabbé Maynard, de peur qu'on n'en suppose plus qu'il n'y en a, donne une st^rie d'eitraits de la Somme dus péchés du père Bauny. Leur naïveté ne serait pas considérée de nos jours comme une excuse suffisante. Voici quelques-unes des plus citables parmi len privautés que condamne le père Bauny : « Baiser avec le dt^sir de commettre l'action de la chair, dit-il, page 162, ou avec appréhension du plaisir que le corps en reçoit, est un péché mortel entre perv>nne8 qui ne sont pas mariées... faire baise s sans volonté d'en venir à rœuvre, mais seulement de sentir et expérimenter eu soi la délectation chamelle qui en dérive on que Ton appréhende, est péché qui est semblahlement mortel., il faut dire (p. ItK)) que les baisers qui sont comme apports et amorces à Tune des espèces de luxure ne peuvent être que très mauvais... Et si vn iceux (p. 164) on ne cherche aucune délectation que celle qui se perçoit pour l'application de la bouche à la face que les Théologiens appellent defectofto smsibilis,., sont'ils en ce cas-là mortels? Lessius, Liv. IV, chap. m, n® 59, restime ainsi. La raison qu*il en apporte est prise du danger auquel les personnes qui les pratiquent s^exposent.... 11 me pardonnera toutefois si, avec tout le respect que sa vertu mérite, J*ose dire que tous baisers qui se font de la sorte, qu'il argue de péché mortel, n*en

p. 148, un principe de Morale louchant le pouvoir qu'il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents. Voici ses termes : « Quand cela se fait du consentement de la fille, quoique le père ait sujet de s'en plaindre, ce n'est pas néanmoins que ladite fille, ou celui à qui elle s'est prostituée, lui aient fait aucun tort, ou violé pour* son égard la Justice; car la fille est en possession de sa virginité aussi bien que de son corps ; elle en peut faire ce que bon lui semble, à l'exclusion de la mort ou du retranchement de ses membres. » Jugez par là du reste*. Je

ont toutefois ni la malice ni le nom; il en faut excepter ceux de^ pères, mères et nourrices sur leurs petits enfants, pour ce qu'en iceux, ils n^ont d*autre dessein que do les caresser, et en le faisant témoigner Tardeur, ou pour mieux dire, la tendreté d'affection qu'ils ont pour eux. »

Ce qui suit est spécialement visé par Pascal : « Secondement (p. 165), quoiqu'on ne puisse approuver ces baisers de pigeon qui se font en suçotant les lèvres mutuellement Tun de Tautre, toiiterdis, quand ils ne procèdent d'une volonté lubrique, qu'ils ne se font avec dessein d'en tirer la délectation sensuelle, mats par légèreté, pour rire, ou acquérir U bruit de galant et complaisant parmi les hommes, ils ne sont que véniels, écrivent Gajetan et Navarre.... Qui toutefois, sera de l'avis de Lessius, jugera que tous les baisers réciproques des garçons et des filles qui ne se font d'une amitié bonoêto, comme on peut présumer que ce n'est point celle qui «e rencontre entre personnes qui ne se sont jamais vues, qui ne sont point allii^s ni de condition égale, et qui se font en cachette ; que tous ces baisers, dis-je, communément sont péchés mortels, rarement véniels ; et partant le confesseur s'informera du nombre. »

Maintenant, il y a les baisers qui se font par coutume « qni procèdent d'affections saintes et chastes ». Bauny conseille de s'en abstenir : «Le confesseur, dit-il, donnera avis au pénitent qu'il s'abstienne, s'il est possible* puisque de tous baisers, quoique honnêtes en apparence, l'on peut dire ce que font les médecins des champignons, que les meilleurs n'en valent rien, w

1. « Pour », dans le sens où on l'emploie ici, est un laUnisme dont on s'abstiendrait aujourd'hui.

2. Il convient d'observer que le père Bauny ne parle pas du pouvoir qu'ont les filles de disposer de leur virginité, mais qu'il discute les obligations contractées envers elles par ceux à qui elles l'ont livrée. Si elles l'ont fait volontairement, Bauny estime qu'au point de Tue de la Justice elles n'ont aucun droit à une indemnité.

LETTRE IX. Ui

me souvins sur cela d'un passage d'un poète païen, qui a été meilleur Gasuisle que ces Pères, puisqu'il a dit : « Que la virginité d'une fille ne lui appai*tient pas tout entière , qu'une partie appartient au père et l'autre à la mère, sans lesquels elle n'en peut disposer même pour le mariage. » Et je doute qu'il y ait aucun Juge qui ne prenne pour une Loi le contraire de cette maxime du père Bauny.

Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j'entendis, et qui dura si longtemps, que je fus obligé de prier enfin le père de changer de matière. 11 le fit et m'entretint de leurs règlements pour les Habits de femmes en cette sorte. Nous ne parlerons point, dit-il, de celles qui auroient l'intention impure; mais, pour les autres, Escobar dit au Tr. 1, ex. 8, n. 5 : « Si on se pare sans mauvaise intention, mais seulement pour satisfaire l'inclination naturelle qu'on a à la vanité, ob naturalem fastus inclination nemy ou ce n'est qu'un péché véniel, ou ce n'est point péché du tout. » Et le père Bauny, en sa Somme des péchés, Gh. XLVI, p. lOOà, dit : « Que bien que la femme eût connoissance du mauvais effet que sa diligence à se parer opéreroit et au corps et en l'âme de ceux qui la contempleroient ornée de riches et précieux Habits, qu'elle ne pécheroit néanmoins en s'en servant. » Et il cite, entre autres, notre père Sanchez pour être du même avis *.

1. C'est toujours la même histoire, comme disait M™* de Grignan des Provinciales, Le système des Jésuites ne yarie pas. Il s'agit de flatter aux dépens du Christianisme les mœurs mondaines, afin d'avoir le monde pour soi. Les Casuistes sont indulgents, à propos de la parure des femmes, comme en tout ce qui concerne les vices de la Société élégante. ns font leur métier de flatteurs intéressés. Les dangers de la parure sont un lieu commun, che* les Moralistes du xvii* siècle comme dans TÉglise. « Une vaine parare inutile à sa peine », dit Pierre Corneille (Médéo). Les Moralistes n'y mettent que du ridicule ou des considérations d'intérêt. Le péché n'est pas de leur ressort; il est de celui des Sermonaires. « Le I. <6

%k% LETTRES A UN PROVINCIAL.

Mais, mon père, qae répondent donc vos Auteurs aux passages de l'Écriture, qui parlent avec tant de véhémence contre les moindres choses de cette sorte ? Lessius, dit le père, y a doctement satisfait, De Just,^ Lib. IV, ch. iv, p. 14, n. 11 &, en disant : « Que ces passages de TÉcriture n'étoient des préceptes qu'à Tégard des femmes de ce temps-là, pour donner par leur modestie un exemple d'édification aux Païens ^ » Et d'où a-t-il pris cela, mon père? Il n'importe pas d'où il l'ait pris ; il suffit que les sentiments de ces grands hommes-là sont toujours Probables d'euxmêmes. Mais le père Le Moine a apporté une modération à cette permission générale, car il ne le veut point du tout souffrir aux Vieilles : c'est dans sa Dévotion aisée, et, entre

Saint-Esprit, dit Bossuet {Profess. de la Vallière)^ ennemi déclaré da Gtsuisme des Jésuites, a voulu descendre dans le dénombrement exact de toos les ornements de la vanité, s'attachant, pour ainsi parler, à suivre pour sa vengeance toutes les diverses parures qu'une vaine curiosité a inventées. » « Vous nous demandez continuellement, dit Hassillon (Petit Carême) y si user d'un tel artifice de parure est un crime, si tels plaisirs publics sont défendus ; eh bien, oui, ils le sont par les textes apostoliques et Tesprit du Christianisme. » Les Gasuistes ne Tignorent pas. Leur préoccupation n'est pas d'indiquer le Droit, mais de le tourner : la femme qui se pare, dit Bauny, « pour satisfaire à la coutume du pays et n*ètre en cela dissemblable et inférieure à celles de son sexe ne pèche pas ». Une décision contraire de Bauny eût été surprenante. Et puis, tous ces faiseurs de Sommes de Théologie morale à Tusage des confessionnaux sont des avocats consultants. Us n'ont pas la prétention de faire la règle, mais d'indiquer une pratique à suivre aux curés de paroisse, qui sont des officiers de santé de l'ordre ecclésiastique.

1. Pascal tronque le dire de Lessius ainsi conçu : a Les passages de l'Écriture ou ne renferment qu'un conseil, n'offrant aucun terme impératif; ou, s'ils contiennent un précepte, s'adressent aux personnes qui se paroient pour exciter une passion, selon la remarque de saint Thomas ; ou enfin, il convenoit que de telles prescriptions fussent portées dans ce tempslà pour l'édification des Païens. » Cela ne vaut pas mieux; c'est une inter^ prétation arbitraire, hostile par elle-même à l'esprit du Christianisme. Mais c'est précisément cet esprit qu'on a en vue de torturer afin de Tapproprier aux besoins des Gasuistes dont la profession est de trahir le Christianisme de manière qu'on s'en aperçoive le moins possible.

autres, pages 127, 157, 163. u La Jeunesse, dit-il, peut être parée de droit naturel. II peut être permis de se parer en un âge qui est la fleur et la verdure des ans. Mais il en faut demeurer là : le contretemps seroit étrange de chercher des roses sur la neige'. Ce n'est qu'aux étoiles qu'il appartient d'être toujours au bal, parce qu'elles ont le don de jeunesse perpétuelle. Le meilleur donc en ce point seroit de prendre conseil de la raison et d'un bon miroir j de se rendre à la bienséance et à la nécessité, et de se retirer quand la nuit approche. » Gela est tout à fait judicieux, lui dis-je. Mais, continua-t-il , afin que vous voyiez combien nos Pères ont eu soin de tout, je vous dirai que, donnant permission aux femmes de jouer, et voyant que cette permission leur seroit souvent inutile, si on ne leur donnoit aussi le moyen d'avoir de quoi jouer, ils ont établi une autre maxime en leur faveur, qui se voit dans Escobar, au chap. du Larcin, Tr. 1, ex. 91, n. 13. « Une femme, dit-il, peut jouer* et prendre pour cela de l'argent à son mari *• »

• Cette phrase te lit aiati dans les textes io-4<> et in-lS : « Mais, continna-t-il, afin qae TOUS voyiez combien nos Pores ont eu soin de tout, je vous dirai que parce qu'il seroit iouvent inutite aux jewtn femmes d'avoir la permission de se parer, si on ne leur donnoit aussi le moyen <ten faire la dépense, on a établi une autre maxime en leur faveur, qui se voit dans R8cobcr,au chapitre du Larcin, Tr, 4, ex, f/, no 43: une femme, dit-il, peut prendre de l'argent d son mari en plusieurs occasions H, entre autres, pour jouer ^ pour avoir des habit* et pour les autres choses qui lui sont nécessaires. »

1. La Bruyère, qui n*inveDte gruère, butine ses Caractèreê partout et en particulier dans les Provinciales, a imité ce passage du père Lemoyne : « La môme parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, écrit-il {Caract. m), défigure enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse n; et ailleurs : « Une trop grande négligence comme une excessive parure dans les vieillards multiplient leurs rides; et font mieux voir leur caducité (Caraco xiii).»

2. Le jeu chez Thomme est déjà assez mal vu des Moralistes : « Le jeu nous dérobe trois choses excellentes, dit un proverbe anglais : le temps, Targent et la conscience. » H est encore plus mal vu d'eux chez les femmes: « Une femme dont la maison est livrée au jeu, dit Duclos, s*engage ordi»

En vérité, mon père, cela est bien achevé. II y a bien (Vautres choses néanmoins, dit le père ; mais il faut les laisser pour parler des maximes plus importantes, qui facilitent l'usage des choses saintes comme, par exemple, la Manière d'assister à la Messe. Nos grands Théologiens, Gaspard Hurtado, De Sacr,yT. II, d. 5, dis. 2, et Conink *, Q. 83, a. 6, n. 197, ont enseigné sur ce sujet, « qu'il suflSt d'être présent à la Messe de corps, quoiqu'on soit absent d'esprit, pourvu qu'on demeure dans une contenance respectueuse extérieurement * ». Et Vasquez passe plus avant, car il dit « qu'on satisfait au précepte d'ouïr la Messe, encore même qu'on ait l'intention de n'en rien faire* ».

naireraent à plus d*uD métier. » Duclos ne passe pas pour être sévère néanmoÎDS. Que dirait-il d'une femme qui pour jouer dérobe de rargent À son mari? Il est vrai qu'Ëscobar, afln de colorer le fait, y associe une bonne œuvre : « Elle peut, dit-il, prendre de Targent pour jouer et pour donner aux pauvres, dans les limites de sa condition. * Le plus curieux de cette autorisation donnée aux femmes de prendre de l'argent à leurs maris est rintention de donner aux pauvres. Escobar ici est encore plus Ëscobar qu*à Tordinaire. En vue de Texcuser, Tabbé Majmard ajoute (t. 1*% p. 435) que, selon Escobar : « One femme peut prendre, même malgré son mari, ce qui est indispensable pour elle et pour sa famille, habits, noarriture, médicaments. » C*est détourner la question et t&cher de justifier la femme qui prend pour jouer, en jetant de Todieui sur un mari capable de loi refuser des habits, de la nourriture et des médicaments; peut-être aussi par médicaments M. l'abbé Maynard entend-t-il un flacon d*Eau des Fées.

1. Goninck (Gilles de), jésuite flamand, né à Bailleul (Nord) en 1o7l, mort à Louvain en 1633. Il succéda à Lessius, son maître, dans )a chaire de Théologie morale que Lessius occupait à Louvain; il a laissé, entre autres ouvrages de Théologie, un commentaire sur la Somme de saini Thomas d*Âquin.

2. Cette maxime est conforme au parti pris chex les Gasuistes de se contenter de ce qu'on peut obtenir des fidèles. Goninck, qui était thomiste^ s'appuie sur l'autorité de saint Thomas, chez qni c'était là une question personnelle. Saint Thomas, en qualité de moice, assistait aux exercices religieux de ses confrères, mais y spéculait sur la métaphysique, sans doute en vertu d'une dispense.

3. Ceci a besoin d'un commentaire. Les Gasuistes se demandent si dans le cas où l'on assiste à la Messe un Jour de fête auquel l'audition de U

Tout cela est aussi dans Escobar, Tr. 1, ex. 11, n. 74 et 107; et encore au Tr. 1, ex, 1, n. 116, où il l'explique par l'exemple de ceux qu'on mène à la Messe par force, et qui ont rintention expresse de ne la point entendre. Vraiment, lui dis-je, je ne le croirois jamais, si un autre me le disoit. En effet, dit-il, cela a quelque besoin de rAutorité de ces grands hommes; aussi bien que ce que dit Escobar, au Tr. 1, ex. 11, n. 31 : « Qu'une méchante intention, comme de regarder des femmes avec un désir impur, jointe à celle d'ouïr la Messe comme il faut, n'empêche pas qu'on y satisfasse : Nec obest alîa prava intentio ut y aspiciendi libidinose feminas^.

Messe est de précepte, mais sans savoir que c'est un Jour de fête, les Casuistes, disons-nous, demandent si Ton a satisfait an précepte. Us répondent oui. n y a encore le cas où un moine forcé par la règle du couvent d'assister à la Messe sous peine de trois Jours d*tn pace y assiste de corps, mais avec une protestation intérieure ; en ce cas encore, il a satisfait au précepte ou à la régie.

1. Aller à la messe comme on va au bal ou au théâtre, satisfaire au précepte et y trouver les agréments de n'y point satisfaire, voilà l'idéal de la Morale accommodante du Gasuisme. Ce n'est pas le Droit ecclésiastique qui gène les Casuistes : l'Église ne commande pas les actes intérieurs. En pratique, la question est vieille et a soulevé de longs orages. Les Écrits apostoliques, les Pérès, les Saints de l'École ascétique, fulminent de temps immémorial contre la proposition d'Escobar. U a fallu aviser; on a cherché le remède chez les femmes elles-mêmes. Si les personnes de l'autre sexe fréquentaient les églises afin de les voir, de leur côté, elles s'y rendaient à l'intention d'être vues, de sorte que les églises tendaient sans cesse à devenir des lieux de rendez-vous. On a tourné la difficulté en imposant aux femmes le cucullus monastique ou capuchon. Dans le monde oriental, elles étaient voilées durant les cérémonies du culte longtemps avant l'invasion des mœurs musulmanes. Dans le monde catholique du moyen âge, le cucullus était moralement obligatoire. Aux beaux Jours de la domination espagnole (xvi" et xvii* siècles), la mantille pourvoyait aux scrupules de la Théologie. Le crédit des mœurs espagnoles a introduit la mantille comme vêtement des femmes dans les cérémonies du culte, Jusqu'au fond de l'Allemagne. Le cucullus et la mantille espagnols subsistent dans quelques-unes de nos provinces, dans les Pays-Bas, dans la vallée du Rhin, en Suisse, en Italie. Partout, il est vrai> les classes supérieures se sont peu

Mais on trouve encore une chose commode dans noire savant TurrianusS Select. ^ p. 2, d. 16, dub. 7 : « Qu'on peut ouïr la moitié d'une même Messe d'un prêtre, et ensuite une autre moitié d'un autre, et même qu'on peut ouïr d'abord la fin de Tune, et ensuite le commencement d'une autre. » Et je vous dirai de plus qu'on a peimis encore tt d'ouïr deux moitiés de Messe en même temps de deux différents prêtres, lorsque l'un commence la Messe quand l'autre en est à l'Élévation ; parce qu'on peut avoir l'attention à ces deux côtés à la fois, et que deux moitiés de Messe font une Messe entière : Duœ medietates unam miS" sam constituuni. » C'est ce qu'ont décidé nos pères Bauny, Tr. 6, q. 9, p. 312; Hurtado, De Sacr., T. II, De Missâ, d. 5, diff. 4; Azorius, p. 1, Lib. Vil, cap. m, q. 3 ; Escobar, Tr. 1, ex. 11, n. 73, dans le chapitre « De la Pratique pour ouïr la Messe selon notre Société ». Et vous verrez les conséquences qu'il en tire dans ce même livre, des éditions de Lyon, des années* 1644 et 1646, en ces termes :

■ Textes io-4o et in-12 : v de l'édition de Lyon de Tannée », au lien do c des éditions de Lyon des années », qui est la leçon iaSf».

à peu dérobées à cette tradition conservée par les campagnes. C'est en vue de concilier le désir des classes supérieures avec les anciennes mœurs chrétiennes que les Casuistes du xvii" siècle et en particulier Escobar spéculent. Malgré les observations ironiques de Pascal, les Casuistes ont triomphé. Escobar est resté sur le carreau, mais son œuvre demeure. Nos églises à la mode sont conformément à la Morale rel&chée des Casuistes, des théâtres, où Tencens, la musique, le décor, les vêtements d*or et d'argent, viennent au secours d'une piété à peu près pareille à celle qui fleurit à l'Opéra. Le Casuisme coule à pleins bords sans avoir de nouvelles ProvinciaUs à craindre. On satisfait au précepte interprété par Escobar : Nec obtst aUa prava intenlio ut, aspiciendi libidinose feminas. Saint Paul ne serait pas content; mais saint Paul est très loin.

1. Torrez (Louis), en latin Turrianus, Jésuite espagnol, né en 1562, mort à Madrid en 1635. Les Selectœ disputationes citées par Pascal sont un de ses nombreux ouvrages. H y a eu quatre Jésuites espagnols du nom de Torrez parmi lesquels François Torrez qui fut helléniste et antiquaire.

LETTRE IX m

« De là je conclus que vous pouvez ouïr la Messe en très peu de temps : si, par exemple, vous rencontrez quatre Messes à la fois, qui soient tellement assorties que, quand Tune commence, l'autre soit à l'Évangile, une autre à la Consécration et la dernière à la Communion. » Certainement, mon père, on entendra la Messe dans Notre-Dame en un instant par ce moyen. Vous voyez donc, dit-il, qu'on ne pouvoit pas mieux faire pour faciliter la manière d'ouïr la Messe K

Mais je veux vous faire voir maintenant comment on a adouci l'usage des Sacrements, et surtout de celui de la Pénitence ; car c'est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos Pères ; et vous admirerez que la Dévotion, qui étonnoit tout le monde, ait pu être traitée par nos Pères avec une telle prudence, « qu'ayant abattu cet épouvantail que les Démons' avoient mis à sa porte, i7^ Vaient rendue plus facile que le vice, et plus aisée que la volupté; en sorte que le simple vivre est incomparablement plus malaisé que le bien vivre » , pour user des termes du père Le Moine, p. 24à et 291 de sa Dévotion aisée. N'est-ce pas là un merveilleux changement ? En vérité, lui dis-je, mon père, je ne puis m'empêcher de vous dire ma pensée : Je crains que vous ne preniez mal vos mesures, et que

1. Encore une fois c'est la pratique persévérante d'une méthode qui ne change pas : le Christianisme s'en va ; faisons la part du feu. C^était l'objet propre de la Compagnie de Jésus. Elle Tenait concilier ce qui restait des mœurs chrétiennes avec les mœurs de la décadence romaine remises en circulation par les Humanistes de la Renaissance. Elle était opportuniste tandis que Pascal est le contraire d'un opportuniste. 11 dit des vieilles doctrines du Christianisme ce que Ricci, général des Jésuites, dira au xviii" siècle : Sint ut $unty aut non sint,

2. Les Démons, sous la plume du père Le Moyne comme dans l'esprit de son ordre, ce sont les ascètes, l'école des pères do l'Église et des chrétiens de l'âge primitif.

cette indulgence ne soit capable de choquer plus de monde que d'en attirer. Car la Messe, par exemple, est une chose si grande et si sainte, qu'il suffiroit, pour faire perdre à vos Auteurs toute créance dans l'esprit de plusieurs personnes, de leur montrer de quelle manière ils en parlent. Gela est bien vrai, dit le père, à l'égard de certaines gens; mais ne savez-vous pas que nous nous accommodons à toute sorte de pei*sonnes ? 11 semble que vous ayez perdu la mémoire de ce que je vous ai dit si souvent sur ce sujet. Je veux donc vous en entretenir la première fois à loisir, en différant pour cela notre entretien des adoucissements de la Confession. Je vous le ferai si bien entendre, que vous ne l'oublierez jamais. Nous nous séparâmes là-dessus; et ainsi je m'imagine que notre première conversation sera de leur Politique.

Je suis, etc.

Postscriptum. — Depuis que j'ai écrit cette lettre, j'ai vu le livre du Paradis ouvert par cent dévotions aisées à pratiquer, par le père Barry ; et celui de la Marque de Prédestination^ par le père Binet : ce sont des pièces dignes d'être vues ^ .

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