QUE LE LIBRE ARBITRE PEUT TOUJOURS AGIR ET N'AGIR PAS
K vouloir et ne vouloir pas, consentir et ne consentir « pas, faire le bien et le mal: et que l'homme en cette « vie a toujours ces deux libertés, que vous appelez de « contrariété et de contradiction. » Yoyez de même s'il n'est pas contraire à l'erreur de Calvin^ telle que vousmême la représentez, lui qui montre, dans tout le chapitre XXI, (( que l'Église a condamné cet hérétique, qui « soutient que la grâce efficace n'agit pas sur le libre « arbitre en la manière qu'on l'a cru si longtemps dans « l'Église, en sorte qu'il soit ensuite au pouvoir du libre « arbitre de consentir ou de ne consentir pas : au lieu « que, selon saint Augustin et le concile, on a toujours « le pouvoir de ne consentir pas, si on le veut; et que, « selon saint Prosper, Dieu donne à ses élus mêmes la « volonté de persévérer, en sorte qu'il ne leur ôte pas c( la puissance de vouloir le contraire. » Et enfin jugez s'il n'est pas d'accord avec les thomistes, lorsqu'il déclare, c. iv, «que tout ce que les thomistes ont écrit « pour accorder l'efficacité de la grâce avec le pouvoir « d'y résister est si conforme à son sens, qu'on n'a « qu'à voir leurs livres pour y apprendre ses sentiments. « Quod ipsi dixerunt, dictum puta. »
Voilà comme il parle sur tous ses chefs, et c'est sur quoi je m'imagine qu'il croit le pouvoir de résister à la grâce; qu'il est contraire à Calvin, et conforme aux thomistes, parcequ'il le dit, et qu'ainsi il est catholi-
SENS DE JANSENIUS SUR LA GRACE 36d
que selon vous. Que si vous avez quelque voie pour connoître le sens d'un auteur autrement que par ses expressions, et que, sans rapporter aucun de ses passages, vous vouliez soutenir, contre toutes ses paroles, qu'il nie le pouvoir de résister, et qu'il est pour Calvin contre les thomistes, n'ayez pas peur, mon père, que je vous accuse d'hérésie pour cela : je dirai seulement qu'il semble que vous entendez mal Jansénius; mais nous n'en serons pas moins enfants de la même Église. D'oii vient donc, mon père, que vous agissez dans ce différent d'une manière si passionnée, et que vous traitez comme vos plus cruels ennemis, et comme les plus dangereux hérétiques, ceux que vous ne pouvez accuser d'aucune erreur, ni d'autre chose, sinon qu'ils n'entendent pas Jansénius comme vous? Car de quoi disputez-vous, sinon du sens de cet auteur? Vous voulez qu'ils le condamnent, mais ils vous demandent ce que vous entendez par-là. Vous dites que vous entendez l'erreur de Calvin; ils répondent qu'ils la condamnent : et ainsi, si vous n'en voulez pas aux syllabes, mais à la chose qu'elles signifient, vous devez être satisfait. S'ils refusent de dire qu'ils condamnent le sens de Jansénius, c'est parcequ'ils croient que c'est celui de saint Thomas. Et ainsi, ce mot est bien équivoque entre vous. Dans votre bouche il signifie le sens de Calvin; dans la leur, c'est le sens de saint Thomas : de sorte que ces différentes idées que vous avez d'un môme terme, causant toutes vos divisions, si j'élois niaitre de vos disputes, je vous interdirois le mot Jansénius de part et d'autre. Et ainsi, en n'exprimant que ce que vous entendez par-lù, on verroit que vous ne demandez autre chose que la condamnation du sens de
Calvin, à quoi ils consentent; et qu'ils ne demandent autre chose que la défense du sens de saint Augustin et de saint Thomas, en quoi vous êtes tous d'accord.
Je vous déclare donc, mon père, que, pour moi, je les tiendrai toujours pour catholiques, soit qu'ils condamnent Jansénius, s'ils y trouvent des erreurs, soit qu'ils ne le condamnent point quand ils n'y trouvent que ce que vous-même déclarez être catholique; et que je leur parlerai comme saint Jérôme à Jean, évêque de Jérusalem, accusé de tenir huit propositions d'Origène. (( Ou condamnez Origène, disoit ce saint, si vous « reconnoissez qu'il a tenu ces erreurs, ou bien niez « qu'il les ait tenues : Aut nega hoc dixisse eum qui aarguitur; aut, si locutus est talia, eum damna qui « dixerit, »
Voilà, mon père, comment agissent ceux qui n'en veulent qu'aux erreurs, et non pas aux personnes ; au lieu que vous, qui en voulez aux personnes plus qu'aux erreurs, vous trouvez que ce n'est rien de condamner les erreurs, si on ne condamne les personnes à qui vous les voulez imputer.
Que votre procédé est violent, mon père, mais qu'il est peu capable de réussir I Je vous l'ai dit ailleurs, et je vous le redis encore, la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Jamais vos accusations ne furent plus outrageuses, et jamais l'innocence de vos adversaires ne fut plus connue : jamais la grâce efficace ne fut plus artifîcieusement attaquée, et jamais nous ne l'avons vue si affermie. Vous employez les derniers efforts pour faire croire que vos disputes sont sur des points de foi, et jamais on ne connut mieux que toute votre dispute n'est que sur un point de fait. Enfin vous re-
muez toutes choses pour faire croire que ce point de fait est véritable, et jamais on ne fut plus disposé à en douter. Et la raison en est facile : c'est, mon père, que vous ne prenez pas les voies naturelles pour faire croire un point de fait, qui sont de convaincre les sens, et de montrer dans un livre les mots que l'on dit y être. Mais vous allez chercher des moyens si éloignés de cette simplicité, que cela frappe nécessairement les plus stupides. Que ne preniez-vous la même voie que j'ai tenue dans mes lettres pour découvrir tant de mauvaises maximes de vos auteurs, qui est de citer fidèlement les lieux d'où elles sont tirées? C'est ainsi qu'ont fait les curés de Paris ; et cela ne manque jamais de persuader le monde. Mais qu'auriez-vous dit, et qu'auroit-on pensé, lorsqu'ils vous reprochèrent, par exemple, cette proposition du père Lamy : a Qu'un religieux « peut tuer celui qui menace de publier des calomnies tt contre lui ou contre sa communauté, quand il ne s'en « peut défendre autrement, » s'ils n'avoient point cité le lieu où elle est en propres termes; que, quelque demande qu'on leur en eût faite, ils se fussent toujours obstinés à le refuser; et qu'au lieu de cela, ils eussent été «i Rome obtenir une bulle qui ordonnât à tout le monde de le reconnoître? N'auroit-on pas jugé sans doute qu'ils auroient surpris le pape, et qu'ils n'auroient eu recours à (' moyen extraordinaire que manque des moyens naturels que les vérités de fait mettent en main à tous ceux qui les soutiennent? Aussi ils n'ont fait que marquer que le père Lamy enseigne cette doctrine au t. V, disp. 36, n. 118, p. ri-ii de l'édition de Douai; et ainsi tous ceux qui l'ont voulu voir l'ont trouvée, et personne n'en a pu douter. Voilà une manière bien facile et bien
368 DIX-flUlTIÈME LETTRE
prompte de vider les questions de fait où l'on a raison.
D'où vient donc, mon père, que vous n'en usez pas de la sorte ? Vous avez dit, dans vos Cavilli, « que les « cinq propositions sont dans Jansénius mot à mot, « toutes en propres termes, iisdem verbis. » On vous a dit que non. Qu'y avoit-il à faire là-dessus, sinon ou de citer la page, si vous les aviez vues en effet, ou de confesser que vous vous étiez trompé? Mais vous ne faites ni l'un ni l'autre, et, au lieu de cela, voyant bien que tous les endroits de Jansénius, que vous alléguez quelquefois pour éblouir le monde, ne sont point les « pro- « positions condamnées, individuelles et singulières» . que vous vous étiez engagé de faire voir dans son livre, vous nous présentez des constitutions qui déclarent qu'elles en sont extraites, sans marquer le lieu.
Je sais, mon père, le respect que les chrétiens doivent au saint-siége, et vos adversaires témoignent assez d'être très résolus à ne s'en départir jamais. Mais ne vous imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter au pape, avec toute la soumission que des enfants doivent à leur père, et les membres à leur chef, qu'on peut l'avoir surpris en ce point de fait ; qu'il ne l'a point fait examiner depuis son pontificat, et que son prédécesseur Innocent Xavoit fait seulement examiner si les propositions étoient hérétiques, mais non pas si elles étoient de Jansénius. Ce qui a fait dire au commissaire du saint-office, l'un des principaux examinateurs, « qu'elles ne pouvoient être censurées au sens d'aucun « auteur : non sunt qualificahiles in sensu proferentis; « parcequ'elles leur avoient été présentées pour être « examinées en elles-mêmes, et sans considérer de ce quel auteur elles pouvoient être ; in abstractOj et ut
« prœscindujit ah omni -proferente^ » comme il se voit dans leurs suffrages nouvellement imprimés : qiie plus de soixante docteurs, et un grand nombre d'autres personnes habiles et pieuses ont lu ce livre exactement sans les y avoir jamais vues, et qu'ils y en ont trouvé de contraires; que ceux qui ont donné cette impression au pape pourroient bien avoir abusé de la créance qu'il a en eux, étant intéressés, comme ils le sont, à décrier cet auteur, quia convainruMoiina* de plus de cinquante erreurs; ce qui rend la chose plus croyable, est qu'ils ont cette maxime, l'une des plus autorisées de leur théologie, a qu'ils peuvent calomnier sans crime ceux a dont ils se croient injustement attaqués; » et qu'ainsi leur témoignage étant si suspect, et le témoignage des autres étant si considérable, on a quelque sujet de supplier sa sainteté, avec toute l'humilité possible, de faire examiner ce fait en présence des docteurs de l'un et de l'autre parti, afin d'en pouvoir former une décision solennelle et régulière. « Qu'on assemble des juges (( habiles, » disoit saint Basile sur un semblable sujet, ép. 75 ; (( que chacun y soit libre; qu'on examine mes « écrits; qu'on voie s'il y a des erreurs contre la foi; « qu'on lise les objections et les réponses, afin que ce « soit un jugement rendu avec connoissance de cause
I. De pins de cinquante erreurs. Voici, à c« qu'on prétend, l'origine de la baine des jésuites contre Jansénins. Quand on imprima X Augutlinvis de Jansénins, en 1640, Libertus Fromond, célèbre professeur de Loavain, s'avisa d« mettre à la fin da lÏTre de son ami. qni étoit mort deax ans auparavant, un parallèle de la doctrine des jésnites sur la grâce avec les erreurs des Marseillois on demi-[)éligiens. Les jésuites, qui prirent faussement J.msénius pour l'auteur de ce parallèle, cnmmencèrent, dans les Pays-Bas mf mes. \ s'élever contre sou livr^. par on gnnd volume de tlièses tbéol<>gi(]nes, qui sont fort singulières et très rares, in-folio, 1641. (Sole de l'cdit. de 181 î.)
« et dans les formes, et non pas une diffamation sans « examen. »
Ne prétendez pas, mon père, de faire passer pour peu soumis au saint-siége ceux qui en useroient de la sorte. Les papes sont bien éloignés de traiter les chrétiens avec cet empire que l'on voudroit exercer sous leur nom. « L'Église, dit le pape saint Grégoire, in Job. ^ « 1. Vin, ch. I, quia été formée dans l'école d'humilité, (( ne commande pas avec autorité, mais persuade par (( raison ce qu'elle enseigne à ses enfants qu'elle croit « engagés dans quelque erreur : recta quœ errantibus (( dicit, non quasi ex auctoritate prœcepit, sed ex rations c( persuadet. » Et bien loin de tenir à déshonneur de réformer un jugement oii on les auroit surpris, ils en font gloire au contraire, comme le témoigne saint Bernard, ép. 180. c( Le siège apostolique, dit-il, a cela de « recommandable, qu'il ne se pique pas d'honneur, et « se porte volontiers à révoquer ce qu'on en a tiré par « surprise ; aussi est-il bien juste que personne ne pro- « fite de l'injustice, et principalement devant le saint- « siège. »
Voilà, mon père, les vrais sentiments qu'il faut inspirer aux papes, puisque tous les théologiens demeurent d'accord qu'ils peuvent être surpris, et que cette qualité suprême est si éloignée de les en garantir, qu'elle les y expose au contraire davantage, à cause du grand nombre de soins qui les partagent. C'est ce que dit le même saint Grégoire à des personnes qui s'étonnoient de ce qu'un autre pape s'étoit laissé tromper. « Pourquoi admirez-vous, dit-il, liv. I, ch. iv, DiaL, a que nous soyons trompés, nous qui sommes des « hommes? JS'avez-vous pas vu que David, ce roi qui
« avoit l'esprit de prophétie, ayant donné créance aux (( impostures de Siba, rendit un jugement injuste contre (( le fils de Jonathas? Qui trouvera donc étrange que a des imposteurs nous surprennent quelquefois, nous « qui ne sommes point prophètes? La loule des affaires (( nous accable ; et notre esprit, qui, étant partagé en « tant de choses, s'applique moins à chacune en parti- « culier, en est plus aisément trompé en une. » En vérité, mon père, je crois que les papes savent mieux que vous s'ils peuvent être surpris ou non. Ils nous déclarent eux-mêmes que les papes et que les plus grands rois sont plus exposés à ôtre trompés que les personnes qui ont moins d'occupations importantes. Il les en faut croire; et il est bien aisé de s'imaginer par quelle voie on arrive à les surprendre. Saint Bernard en fait la description dans la lettre qu'il écrivit à Innocent H, en cette sorte ep. 327 : a Ce n'est pas une chose étonc( nante, ni nouvelle, que l'esprit de l'homme puisse « tromper et être trompé. Des religieux sont venus h « vous dans un esprit de mensonge et d'illusion. Ils « vous ont parlé contre un évoque qu'ils haïssent, et « dont la vie a été exemplaire. Ces personnes mordent « comme des chiens, et veulent faire passer le bien « pour le mal. Cependant, très saint père, vous voiis « mettez en colère contre votre fils. Pourquoi avez- « vous donné un sujet de joie à ses adversaires? Ne « croyez pas à tout esprit, mais éprouvez si les esprits « sont de Dieu. J'e^^père que, quand vous aurez connu « la vérité, tout ce qui a été fondé sur un faux rapport • sera dissipé. Je prie l'esprit de vérité de vous donner « la grâce de séparer la lumière des ténèbres, et de ré- « prouver le mal pour fa\nriser le bien. » Vous voyez
.donc, mon père, que le degré éminent où sont les papes ne les exempte pas de surprise, et qu'il ne fait autre chose que rendre leurs surprises plus dangereuses et plus importantes. C'est ce que saint Bernard représente au pape Eugène, de Consid. 1. II, c. ult. : a II y a « un autre défaut si général, que je n'ai vu personne « des grands du monde qui l'évite. C'est, saint père, la « trop grande crédulité d'où naissent tant de désordres; « car c'est de là que viennent les persécutions violentes « contre les innocents, les préjugés injustes contre les (( absents, et les colères terribles pour des choses de « néant, pro nihilo. Voilà, saint père, un mal universel, « duquel, si vous êtes exempt, je dirai que vous êtes le « seul qui ayez cette avantage entre tous vos confrères, w
Je m'imagine, mon père, que cela commence à vous persuader que les papes sont exposés à être surpris. Mais, pour vous le montrer parfaitement, je vous ferai seulement ressouvenir des exemples que vous-même rapportez dans votre livre, de papes et d'empereurs, que des hérétiques ont surpris effectivement. Car vous dites qu'Apollinaire surprit le pape Damase, de môme que Célestius surprit Zozime. Vous dites encore qu'un nommé Athanase trompa l'empereur Héraclius, et le porta à persécuter les catholiques ; et qu'enfin Sergius obtint d'Honorius ce décret qui fut brûlé au sixième concile, en faisant^ dites-vous, le bon valet auprès de ce pape.
Il est donc constant par vous-même que ceux, mon père, qui en usent ainsi auprès des rois et des papes, les engagent quelquefois artifîcieusement à persécuter ceux qui défendent la vérité de la foi en pensant perséculer des hérésies. Et de là vient que les papes, qui
PAPES SUJETS A ÊTRE SURPRIS :n:j
n'ont rien tant en horreur que ces surprises, ont taie d'une lettre d'Alexandre III une loi ecclésiastique, insérée dans le droit canonique, pour permettre de suspendre l'exécution de leurs bulles et de leurs décrets quand on croit qu'ils ont été trompés. « Si quelquefois « (dit ce pape à l'archevêque de Ravenne, c. v, Extr. de a Rescrip.) nous envoyons à votre fraternité des décrets « qui choquent vos sentiments, ne vous en inquiétez pas. « Car ou vous les exécuterez avec révérence, ou vous a nous manderez la raison que vous croyez avoir de ne « le pas faire, parccque nous trouverons bon que vous « n'exécutiez pas un décret qu'on auroit tiré de nous « par surprise et par artifice. » C'est ainsi qu'agissent les papes qui ne cherchent qu'à éclairer les différents des chrétiens, et non pas à suivre la passion de ceux qui veulent y jeter le trouble. Ils n'usent pas de domination, comme disent saint Pierre et saint Paul après Jésus-Christ; mais l'esprit qui paroît en toute leur conduite est celui de paix et de vérité. Ce qui fait qu'ils mettent ordinairement dans leurs lettres cette clause, qui est sous-entendue en toutes : Si ita est; se preces veritate nitantur : « Si la chose est conjme on nous la (( fait entendre; si les faits sont véritables. » D'où il se voit que, puisque les papes ne donnent de force à leurs bulles qu'à mesure qu'elles sont appuyées sur des faits véritables, ce ne sont pas les bulles seules qui prouvent la vérité des faits; mais qu'au contraire, selon les canonistes mêmes, c'est la vérité des faits qui r.ii.I !.. bulles recevables.
D'où apprendrons-nous donc la vérité des laits? Ce sera des yeux, mon père, qui en sont les léiritimes juges, comme la raison l'est des choses naturelles el
374 DIX-HUITISME LETTRE
intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées. Car, puisque vous m'y obligez, mon père, je vous dirai que, selon les sentiments de deux des plus grands docteurs de l'Église, saint Augustin et saint Thomas, ces trois principes de nos connoissances, les sens, la raison et la foi ont chacun leurs objets séparés, et leur certitude dans cette étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la foi, fides ex auditu, tant s'en faut que la foi détruise a certitude des sens, que ce seroit au contraire détruire la foi que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens. C'est pourquoi saint Thomas remarque expressément que Dieu a voulu que les accidents sensibles subsistassent dans l'Eucharistie, afin que les sens, qui ne jugent que des accidents, ne fussent pas trompés : Ut sensus a deceptione reddantur immunes.
Concluons donc de là que, quelque proposition qu'on nous présente à examiner, il en faut d'ahord reconnoître la nature, pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S'il s'agit d'une chose surnaturelle, nous n'en jugerons ni par les sens, ni par la raison, mais par l'Écriture et par les décisions de l'Église. S'il s'agit d'une proposition non révélée, et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le propre juge. Et s'il s'agit enfin d'un point de fait, nous en croirons les sens, auxquels il appartient naturellement d'en connoître.
Cette règle est si générale, que, selon saint Augustin et saint Thomas, quand l'Écriture même nous présente quelque passage, dont le premier sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison reconnoissent
avec certitude, il ne faut pas entreprendre de les désavouer en cette rencontre pour les soumettre à l'autorité de ce sens apparent de l'Écriture; mais il faut interpréter l'Écriture, et y chercher un autre sens qui s'accorde avec cette vérité sensible ; parceque la parole de Dieu étant infaillible dans les faits mômes, et le rapport des sens et de la raison agissant dans leur étendue étant certain aussi, il faut que ces deux vérités s'accordent; et comme l'Écriture se peut interpréter en différentes manières, au lieu que le rapport des sens est unique, on doit, en ces matières, prendre pour la véritable interprétation de l'Écriture celle qui convient au rapport fidèle des sens. « Il faut, dit saint « Thomas, 1" part., q. 68, a. 1, observer deux choses, « selon saint Augustin : l'une, que l'Écriture a toujours « un sens véritable; l'autre que, comme elle peut rece- « voir plusieurs sens, quand on en trouve un que la « raison convainc certainement de fausseté, il ne faut « pas s'obstiner à dire que c'en soit le sens naturel, (t mais en chercher un autre qui s'y accorde, n
C'est ce qu'il explique par l'exemple du passage de la Genèse, où il est écrit « que Dieu créa deux grands « luminaires, le soleil et la lune, et aussi les étoiles; « par où l'Écriture semble dire que la lune est plus p^rande que toutes les étoiles : mais parcequ'il est constant, par des démonstrations inrlubitables, que cela est faux, ou ne doit pas, dit ce saint, s'opiniâtrer à défendre ce sens littéral, mais il laut en chercher un autre conforme à cette vérité de fait : comme en disant : « Que le mot de grand luminaire ne marque que la « grandeur de la lumière de la lune à notre égard, el « nDn pas la grandeur de son corps en lui-niôme. ■
Que si on vouloit eu user autrement, ce ne seroit pas rendre l'Écriture vénérable, mais ce seroit au contraire l'exposer au mépris des infidèles; « parce, comme dit « saint Augustin, de Gen. ad Lit. 1. I, c. xix, que, quand « ils auroient connu que nous croyons dans l'Écriture « des choses qu'ils savent certainement être fausses, ils « se riroient de notre crédulité dans les autres choses « qui sont plus cachées, comme la résurrection des « morts, et la vie éternelle. » Et ainsi, ajoute saint Tho- « mas, ce seroit leur rendre notre religion méprisable, « et même leur en fermer l'entrée. »
Et ce seroit aussi, mon père, le moyen d'en fermer l'entrée aux hérétiques, et de leur rendre l'autorité du pape méprisable, que de refuser de tenir pour catholiques ceux qui ne croiroient pas que des paroles sont dans un livre oii elles ne se trouvent point, parcequ'un pape l'auroit déclaré par surprise. Car ce n'est que l'examen d'un Hvre qui peut faire savoir que les paroles y sont. Les choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ce que vous soutenez est véritable, montrez-le; sinon ne sollicitez personne pour le faire croire, ce seroit inutilement. Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait, non plus que le changer ; car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.
C'est en vain, par exemple, que des religieux de Ralisbonne obtinrent du pape saint Léon IX un décret solennel, par lequel il déclara que le corps de saint Denis, premier évêque de Paris, qu'on tient communément être l'aréopagite, avoit été enlevé de France, et porté dans l'église de leur monastère. Cela n'empêche pas que le corps de ce saint n'ait toujours été et ne soit
encore dans la célèbre abbaye qui porte son nom, dans laquelle vous auriez peine à faire recevoir cette bulle, quoique ce pape y témoigt^e avoir examiné la chose (( avec toute la diligence possible, diligentissime, et avec H le conseil de plusieurs évoques et prélats ; de sorte «qu'il oblige étroitement tous les François, districte (i pj^œcipientes , de reconnoilre et de confesser qu'ils « n'ont plus ces saintes reliques. » Et néanmoins le: François, qui savent la fausseté de ce fait par leurs propres yeux, et qui, ayant ouvert la châsse, y trouvèrent toutes ces reliques entières, comme le témoignent les historiens de ce temps-là, crurent alors, comme on l'a toujours cru depuis, le contraire de ce que ce saint pape leur avoit enjoint de croire, sachant bien que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.
Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnoit son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'elle demeure en repos; et si l'on avoit des observations constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l'empôcheroient pas de tourner, et ne s'empêcheroient pas de tourner aussi avec elle. Ne vous imaginez pas de même que les lettres du pape Zacharie pour l'excommunication de saint Virgile, sur ce qu'il tcnoit qu'il y avoit des antipodes, aient anéanti ce nouveau monde; et qu'encore qu'il eût déclaré que celte opinion éloit une erreur bien dangereuse, le roi d'Espagne ne se soit pas bien trouvé d'en avoir plutôt cru Christophe Colunib qui en venoil, que le jugement de ce pape qui n'y avoit pas été; et que l'itglise n'en ait pas reçu un grand
avantage, puisque cela a procuré la connoissance de l'Évangile à tant de peuples qui fussent péris ' dans leur infidélité.
Vous voyez donc, mon père, quelle est la nature des choses de fait, et par quels principes on en doit juger ; d'oîi il est aisé de conclure, sur notre sujet, que, si les cinq propositions ne sont point de Jansénius, il est impossible qu'elles en aient été extraites, et que le seul moyen d'en bien juger et d'en persuader le monde, est d'examiner ce livre en une conférence réglée, comme on vous le demande depuis si long-temps. Jusque-là vous n'avez aucun droit d'appeler vos adversaires opiniâtres : car ils seront sans blâme sur ce point de fait, comme ils seront sans erreurs sur les points de foi; catholiques sur le droit, raisonnables sur le fait, et innocents en l'un et en l'autre.
Qui ne s'étonnera donc, mon père, en voyant d'un côté une justification si pleine, de voir de l'autre des accusations si violentes ? Qui penseroit qu'il n'est question entre vous que d'un fait de nulle importance, qu'on veut faire croire sans le montrer? Et quioseroit s'imaginer qu'on fît par toute l'Église tant de bruit pour rien, pro nihilo, mon père, comme le dit saint Bernard? Mais c'est cela même qui est le principal artifice de votre conduite, de faire croire qu'il y va de tout en une affaire qui n'est de rien; et de donnera entendre aux personnes puissantes qui vous écoutent qu'il s'agit dans vos disputes des erreurs les plus pernicieuses de Calvin, et des principes les plus importants de la foij afin que dans cette persuasion ils emploient tout leur zèle et toute leur autorité contre ceux que vous combattez, comme si le salut de la religion catholique en dépen-
doit : au lieu que, s'ils venoient à connoître qu'il n'est question que de ce petit point de fait, ils n'en seroient nullement touchés, et ils auroient au contraire bien du regret d'avoir fait tant d'efforts pour suivre vos passions particulières en une affaire qui n'est d'aucune conséquence pour l'Église.
Car enfin, pour prendre les choses au pis, quand même il seroit véritable que Jansénius auroit tenu ces propositions, quel malheur arriveroit-il de ce que quelques personnes en douteroient, pourvu qu'ils les détestent, comme ils le font publiquement? n'est-ce pas assez qu'elles soient condamnées par tout le monde sans exception, au sens môme où vous avez expliqué que vous voulez qu'on les condamne? En seroient-elles plus censurées, quand on diroit que Jansénius les a tenues ? A quoi serviroit donc d'exiger celte reconnoissance, sinon à décrier un docteur et un évéque qui est mort dans la communion de l'Église? Je ne vois pas que ce soit là un si grand bien, qu'il faille l'acheter par tant de troubles. Quel intérêt y a l'état, le pape, les évijques, les docteurs et toute l'Eglise? Cela ne les touche en aucune sorte, mon père, et il n'y a que votre seule société qui recevroit véritablement quelque plaisir de cette diflamation d'un auteur qui vous a fait quelque tort. Cependant tout se remue, parccque vous faites entendre que tout est menacé. C'est la cause secrète qui donne le branle à tous ces grands mouvements, qui cesseroient aussitôt qu'on auroit su le véritable état de vos disputes. Et c'est pourquoi, comme le repos de l'Église dépend de cet éclaircissement, il étoit d'une extrême importance de le donner, afin que, tous vos déguisemenUi étant découverts, il paroisse à tout le
monde que vos accusations sont sans fondement, vos adversaires sans erreurs, et l'Église sans hérésie.
Voilà, mon père, le bien que j'ai eu pour objet de procurer, qui me semble si considérable pour toute la religion, que j'ai de la peine à comprendre comment ceux à qui vous donnez tant de sujet de parler peuvent demeurer dans le silence. Quand les injures que vous leur faites ne les toucheroient pas, celles que l'Eglise souffre devroient, ce me semble, les porter à s'en plaindre : outre que je doute que les ecclésiastiques puissent abandonner leur réputation à la calomnie, sur-tout en matière de foi. Cependant ils vous laissent dire tout ce qui vous plaît; de sorte que, sans l'occasion que vous m'en avez donnée par hasard, peut-être que rien ne seroil opposé aux impressions scandaleuses que vous semez de tous côtés. Ainsi leur patience m'é tonne, et d'autant plus, qu'elle nepeutm'être suspecte ni de timidité, ni d'impuissance, sachant bien qu'ils ne manquent ni de raison pour leur justification, ni de zèle pour la vérité. Je les vois néanmoins si religieux à se taire, que je crains qu'il n'y ait en cela de l'excès. Pour moi, mon père, je ne crois pas pouvoir le faire. Laissez l'Église en paix, et je vous y laisserai de bon cœur. Mais pendant que vous ne travaillerez qu'à y entretenir le trouble, ne doutez pas qu'il ne se trouve des enfants de la paix qu se croiront obligés d'employer tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité.
FRAGMENT DUNE D IX- Ix E U VI EME LETTRE 381