‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 41 sur 109 · POUR DES CALOMNIES · texte numérisé non relu

POUR DES CALOMNIES

« que le crime que vous publiez soit véritable, si tou- « tefois il est secret, en sorte que vous ne puissiez le « découvrir selon les voies de la justice ; et en voici la « preuve. Si vous me voulez ravir Ihonneur en me « donnant un soufflet, je puis l'empêcher par la force a des armes : donc la même défense est permise quand « vous me voulez faire la même injure avec la langue. « De plus, on peut empêcher les affronts : donc on peut « empêcher les médisances. Enfin l'honneur est plus « cher que la vie. Or on peut tuer pour défendre sa • vie : donc on peut tuer pour défendre son honneur.»

Voilà des arguments en forme. Ce n'est pas là discourir, c'est prouver. Et enfin ce grand Lessius montre au même endroit n. 78, qu'on peut tuer même pour un simple |L:este, ou un signe de mépris. « On peut, « dit-il, attaquer et ôter l'honneur en plusieurs maniè- <( res, dans lesquelles la défense paroit bien juste; c( comme si on veut donner un coup de bâton, ou un a soufflet, ou si on veut nous faire affront par des pa- « rôles ou par des signes ; sive per signa. »

0 mon père, lui dis-je, voilà tout ce qu'on peut souhaiter pour mettre Ihonneurà couvert; mais la vie est bien exposée, si, pour de simples médisances, ou des trestes désobligeants, on peut tuer le monde en con- >cience. Cela est vrai, me dit-il; mais comme nos pères sont fort circonspects, ils ont trouvé à propos de défendre de mettre cette doctrine en usage en ces petites occasions ; car ils disent au moins « qu'à peine doit-on « la pratiquer : practice vix probari potest, » Et ce n'a pas été sans raison; la voici. Je la sais bien, lui dis-je; c'est parceque la loi de Dieu défend de tuer. Ils ne le prennent pas par-là, me dit le père: ils le trouvent per-

mis en conscience, et en ne regardant que la vérité en elle-même. Et pourquoi le défendent-ils donc? Écoutez-le, dit-ii. C'est parcequ'on dépeupleroit un état en moins de rien, si on en tuoit tous les médisants. Apprenez-le de notre Reginaldus, liv. XXI, n. 63, page 260 : (( Encore que cet opinion qu'on peut tuer pour « une médisance ne soit pas sans probabilité dans la « théorie, il faut suivre le contraire dans la pratique ; « car il faut toujours éviter le dommage de l'état dans la « manière de se défendre. Or, il est visible qu'en tuant « le monde de cette sorte, il se feroit un trop grand « nombre de meurtres. » Lessius en parle de même au lieu déjà cité : « Il faut prendre garde que l'usage de « cette maxime ne soit nuisible à l'état; car alors il ne « faut pas le permettre; tuncenim non est permit tendus.'»

Quoi ! mon père, ce n'est donc ici qu'une défense de. * politique, et non pas de religion? Peu de gens s'y arrêteront, et surtout dans la colère ; car il pourroit être assez probable qu'on ne fait pas de tort à l'état de le purger d'un méchant homme. Aussi, dit-il, notre père Filiutius joint à cette raison-là une autre bien considérable, tr. 29, ch. m, n. 51. « C'est qu'on seroit puni en «justice, en tuant le monde pour ce sujet. » Je vous le disois bien, mon père, que vous ne feriez jamais rien qui vaille, tant que vous n'auriez point les juges de votre côté. Les juges, dit le père, qui ne pénètrent pas dans les consciences ne jugent que par le dehors de l'action, au lieu que nous regardons principalement à l'intention. Et de là vient que nos maximes sont quelquefois un peu différentes des leurs. Quoi qu'il en soit, mon père, il se conclut fort bien des vôtres qu'en évitant les dommages de l'état, on peut tuer les médisants

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