POUR LE BIEN TEMPOREL
en sûreté de conscience, pourvu que ce soit en sûreté de sa personne.
Mais, mon père, après avoir si bien pourvu à l'honneur, n'avez -vous rien fait pour le bien? Je sais qu'il est de moindre considération, mais il n'importe. Il me semble qu'on peut bien diriger son intention à tuer pour le conserver. Oui, dit le père, et je vous en ai touché quelque chose qui vous a pu donner cette ouverture. Tous nos casuistes s'y accordent, et môme on le permet, « encore que l'on ne craigne plus aucune vio- « lence de ceux qui nous ôtent notre bien, comme « quand ils s'enfuient. » Azor, de notre Société, le prouve pag. 3, liv. II, ch. i, q. 20.
Mais, mon père, combien faut-il que la chose vaille pour nous porter à cette extrémité? « Il faut, selon Re- « ginaldus, liv. XXI, ch. v, n. 66, et Tannerus, in 2, 2, " disp. 4, q. 8, d. 4, n. 69, que la chose soit de grand « prix au jugement d'un homme prudent. » Et Layman et Filiutius en parlent de même. Ce n'est rien dire, mon père : où ira-t-on chercher un homme prudent, dont la rencontre est si rare, pour faire cette estimation? Que ne déterminent-ils exactement la somme? Comment ! dit le père, étoit-il si facile, à votre avis, de comparer la vie d'un homme et d'un chrétien à de l'argent? C'est ici où je veux vous faire sentir la nécessité de nos casuistes. Cherchez-moi, dans tous les anciens pères, pour combien d'argent il est permis de tuer un homme. Que vous diront-ils? sinon, non occides. a Vous ne tuerez point. » Et qui a donc osé déterminer cette somme? répondis-je. C'est, me dit-il, notre grand et incomparable Molina, la gloire de notre Société, qui, par sa prudence inimitable, l'a estimée a à
« six OU sept ducats, pour lesquels il assure qu'il est « permis de tuer, encore que celui qui les emporte « s'enfuie. » C'est en son tom. IV, tr. 3, disp. 16, d. 6. Et il dit de plus au môme endroit : a Qu'il n'oseroit (( condamner d'aucun péché un homme qui tue celui c< qui lui veut ôter une chose de la valeur d'un écu, ou « moins : unius aurei^ vel minoris adhuc valons. » Ce qui a porté Escohar à établir cette règle générale, n. 44, (( que régulièrement on peut tuer un homme t pour la valeur d'un écu, selon Molina. »
0 mon père ! d'où Molina a-t-il pu être éclairé pour déterminer une chose de cette importance sans aucun secours de l'Écriture, des conciles, ni des Pères? Je vois bien qu'il a eu des lumières bien particulières et bien éloignées de saint Augustin sur l'homicide, aussi bien que sur la grâce. Me voici bien savant sur ce chapitre; et je connois parfaitement qu'il n'y a plus que les gens d'Église qui s'abstiendront de tuer ceux qui leur feront tort en leur honneur ou en leur bien. Que voulez-vous dire? répliqua le père. Cela seroit-il raisonnable, à votre avis, que ceux qu'on doit le plus respecter dans le monde fussent seuls exposés à l'insolence des méchants? Nos pères ont prévenu ce désordre, car Tannerus, t. II, d. 4, q. 8, d. 4, n. 76, dit: « Qu'il est « permis aux ecclésiastiques et aux religieux même de « tuer, pour défendre non seulement leur vie, mais « aussi leur bien, ou celui de leur communauté. » Molina, qu'Escobar rapporte, n. 43 ; Bécan, in 2, 2, t. II, q. 7, de Hom., concl. 2, n. 5; Reginaldus, 1. XXI, c. y n. 68; Layman, 1. III, tr. 3, p. 3, c. m, n. 4; Lessius, liv. n, c. IX, d. il, n. 72; et les autres, se servent tous des mêmes paroles.