‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 61 sur 109 · DES OCCASIONS PROCHAINES · texte numérisé non relu

DES OCCASIONS PROCHAINES

vient : « nous sommes accablés et comme opprimés « sous la foule de nos pénitents, pœnitentium numéro « obruùnur, «comme il est dit en l'Image de notre premier siècle, liv. III, eh. viii. Je sais, lui dis-je, un moyen facile de vous décharger de cette presse. Ce seroit seulement, mon père, d'obliger les pécheurs à quitter les occasions prochaines: vous vous soulageriez assez par cette seule invention. Nous ne cherchons pas ce soulagement, dit-il; au contraire : car comme il est dit dans le même livre, liv. III, ch. vu, p. 37-4 : «c Notre « société a pour but de travailler à établir les vertus, « de faire la guerre aux vices, et de servir un grand a nombre d'ames. » Et comme il y a peu d'ames qui veuillent quitter les occasions prochaines, on a été obligé de définir ce que c'est qu'occasion prochaine ; comme on voit dans Escobar, en la Pratique de notre société, tr. 7, ex. 4, n. 226. e On n'appelle pas occa- « sion prochaine celle où l'on ne pèche que rarement, « comme de pécher par un transport soudain avec celle « avec qui on demeure, trois ou quatre fois par an; » ou selon le père Bauny, dans son livre françois, une ou deux fois par mois, p. 1082; et encore p. 1089, où il demande ce ce qu'on doit faire entre les maîtres et ser- « vantes, cousins et cousines qui demeurent ensemble, « et qui se portent mutuellement à pécher par cette oc- « casion. » II les faut séparer, lui dis-je. C'est ce qu'il dit <iussi, « si les rechutes sont fréquentes, et presque jource nalières : mais s'ils n'offensent que rarement par ence semble, comme seroit une ou deux fois le mois, et a qu'ils ne puissent se séparer sans grande incommo- « dite et dommage, on pourra les absoudre, selon ces « auteurs, et entre autres Suarez, pourvu qu'ils p'-o-

(( mettent bien de ne plus pécher, et qu'ils aient un « vrai regret du passé. » Je l'entendis bien ; car il m'avoit déjà appris de quoi le confesseur se doit contenter pourJLigerde ce regret. Et le pèreBauny, continua-t-il, permet, p. 1083 et 1084, à ceux qui sont engagés dans les occasions prochaines, « d'y demeurer, quand ils ne « les pourroient quitter sans bailler sujet au monde de « palier, ou sans en recevoir de l'incommodité. » Et il dit de même en sa Théologie morale, tr. 4, De Pœnit, q. 13, p. 93, et q. 14, p. 94 : «Qu'on peut et qu'on doit « absoudre une femme qui a chez elle un homme avec « qui elle pèche souvent, si elle ne le peut faire sortir « honnêtement, ou qu'elle ait quelque cause de le rete- « nir : Si non potest honeste ejicere^ aut habeat aliquam « caiisam retinendi; pourvu qu'elle se propose bien de « ne plus pécher avec lui. »

0 mon père ! lui dis-je, l'obligation de quitter les occasions est bien adoucie, si on en est dispensé aussitôt qu'on en recevroit de l'incommodité : mais je crois au moins. qu'on y est obligé, selon vos pères, quand il n'y a point de peine? Oui, dit le père, quoique toutefois cela ne soit pas sans exception. Car le père Bauny dit au même lieu : « Il est permis à toutes sor- (( tes de personnes d'entrer dans les lieux de débauche «pour y convertir des femmes perdues, quoiqu'il « soit bien vraisemblable qu'on y péchera : comme si « on a déjà éprouvé souvent qu'on s'est laissé aller au « péché par la vue et les cajoleries de ces femmes. Et « encore qu'il y ait des docteurs qui n'approuvent pas « cette opinion et qui croient qu'il n'est pas permis <i de mettre volontairement son salut en danger pour « secourir son prochain, je ne laisse pas d'embrasser

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«très-volonliers cette opinion qii'ils combattent.» Voilà, mon père, une nouvelle sorte de prédicateurs. Mais sur quoi se fonde le pore Baiiny pour leur donner ci'tte mission ? C'est , me dit-il , sur un de ses principes qu'il donne au môme lieuaprès Basile Ponce. Je vous en ai parlé autrefois, et je crois que vous vous en souvenez. C'e^t «qu'on peut rechercher une occasion directement c< et par elle-même, primo et per se, pour le bien tem- « porel ou spirituel de soi ou du prochain. » Ces passages me firent tant d'horreur, que je pensai rompre là-dessus : mais je me relins, afin de le laisser aller jusqu'au bout, et me contentai de lui dire : Quel rapport y a-t-il, mon père, de cette doctrine à celle de l'Évangile, qui oblige t à s'arracher les yeux, et à re- (( trancher les choses les plus nécessaires quand elles « nuisent au salut? » Et comment pouvez-vous concevoir qu'un homme qui demeure volontairement dans les occasions des péchés les déteste sincèrement? N'est-il pas visible, au contraire, qu'il n'en est point touché comme il faut, et qu'il n'est pas encore arrivé à celte véritable conversion de cœur, qui fait autant aimer Dieu qu'on a aimé les créatures ?

Comment! dit-il, ce seroit là une véritable contrition. Il semble que vous ne sachiez pas que, comme dit le père Pintereau en la seconde partie de Tabbé de Boisic, p. 50: « Tous nos pères enseignent, d'un commun « accord, que c'est une erreur, et presque une hérésie, a de dire que la contrition soit nécessaire, et que l'at- « trition toute seule, et même conçue par le seul motif 0 des peines de l'enfer, qui exclut la volonté u'offenser, «ne suffit pas avec le sacrement. » Quoi, mon père! c'est presque un article de foi que ratlrition conçue

par la seule crainte des peines suffit avec le sacrement? Je crois que cela est particulier à vos pères. Car les autres, qui croient que l'attrition suffit avec le sacrement, veulent au moins qu'elle soit mêlée de quelque amour de Dieu. Et de plus, il me semble que vos auteurs mêmes ne tenoient point autrefois que cette doctrine fût si certaine. Car votre père Suarez en parle de cette sorte, De Pœn. q. 90, art. 4, disp. 15, sect. 4, n. 17. « Encore, dit-il, que ce soit une opinion probable que (( l'attrition suffit avec le sacrement, toutefois elle n'est c( pas certaine, et elle peut être fausse : Non est certa^ « et potest esse falsa. Et si elle est fausse, l'attrition ne « suffit pas pour sauver un homme. Donc celui qui (( meurt sciemment en cet état s'expose volontaire- « ment au péril moral de la damnation éternelle. Car « cette opinion n'est ni fort ancienne, ni fort commune : « Nec valde antiqua^ nec multum comrnunis. » Sanchez ne trouvoit pas non plus qu'elle fût si assurée, puisqu'il dit en sa Somme, liv. I, cb. ix, n. 34 : « Que le ma- « lade et son confesseur qui se contenteroient à la « mort de l'attrition avec le sacrement, pècheroient « mortellement, à cause du grand péril de damnation « oti le pénitent s'exposeroit, si l'opinion qui assure « que l'attrition suffit avec le sacrement ne se trouvoit c( pas véritable. » Ni Comitolus aussi, quand il dit, Resp. Mor. lib. I, q. 32, n. 7, 8: « Qu'il n'est pas trop « sûr que l'attrition suffise avec le sacrement. »

Le bon père m'arrêta là-dessus. Eb quoi ! dit-il, vous lisez donc nos auteurs? vous faites bien; mais vous feriez encore mieux de ne les lire qu'avec quelqu'un de nous. Ne voyez-vous pas que, pour les avoir lus tout seul, vous en avez conclu que ces passages font tort à

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