‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 62 sur 109 · DE L'ATTRITION ICI · texte numérisé non relu

DE L'ATTRITION ICI

ceux qui soutiennent maintenant notre doctrine de l'attrition? au lieu qu'on vous auroit montré qu'il n'y a rien qui les relève davantage. Car quelle gloire est-ce à nos pères d'aujourd'hui d'avoir en moins de rien répandu si généralement leur opiniori par-tout, que, hors les théologiens, il n'y a presque personne qui s'imagine que ce que nous tenons maintenant de Tattrition n'ait été de tout temps l'unique créance des fidèles! Et ainsi, quand vous montrez, par nos pères mêmes, qu'il y a peu d'années que cette opinion néfoit pas cet'taine, que faites-vous autre chose, sinon donner à nos derniers auteurs tout l'honneur de cet établissement?

Aussi Diana, notre ami intime, a cru nous faire plaisir de marquer par quels degrés on y est arrivé. C'est ce qu'il fait p. 5, tr. 13, où il dit: « Qu'autrefois les an- « ciens scolastiqucs soutcnoient que la contrition étoit « nécessaire aussitôt qu'on avoit fait un péché mortel : « mais que depuis on a cru qu'on n'y étoit obligé que « les jours de fêles , et ensuite que quand quelque (( grande calamnité menaçoit tout le peuple : que, se- « Ion d'autres, on étoit obligé à ne la pas différer long- « temps quand on approche de la mort. Mais que nos « pères Hurtado et Vasquez ont réfuté excellemment « toutes ces opinions-là, et établi qu'on n'y étoit obligé « que quand on ne pouvoit être absous par une autre (( voie, ou à l'article de la mort ! » Mais, pour continuer le merveilleux progrès de celte doctrine, j'ajouterai que nos pères Fagundez, prœc. 2. t. II, ch. iv, n. 13; Granados, in 3 part, contr. 7, d. 4, sec. 4, n. 17 ; et Escobar, tr. 7, ex. 4, n. 88, dans la Pratique selon notre société, ont décidé : uQuela contrition n'est pas néces-

« saire même à la mort, parce, disent-ils, que si (( j'attrition avec le sacrement ne suffisoitpas à la mort, « il s'ensiiivroit que l'attrition ne seroit pas suffisante avec le sacrement. » Et notre savant Hurtado, de Sacr. d. 6, cité par Diana, partie 5, tr. 4, Miscell. r. 193, et parEscobar, tr. 7, ex. 4, n. 91, va encore plus loin; écoutez-le. a Le regret d'avoir péché, qu'on ne conçoit « qu'à cause du seul mal temporel qui en arrive, «. comme d'avoir perdu la santé ou son argent, est-il « suffisant? Il faut distinguer. Si on ne pense pas que ce « mal soit envoyé de la main de Dieu, ce regret ne suf- « fit pas; mais si on croit que ce mal est envoyé de « Dieu, comme en effet tout mal, dit Diana, excepté le « péché, vient de lui, ce regret est suffisant. » C'est ce que ditEscobar en la Pratique de notre société. Notre père François Lamy soutient aussi la même chose, tr. 8, disp. 3, n. 13.

Vous me surprenez, mon père; car je ne vois rien en toute cette attrilion-là que de naturel ; et ainsi un pécheur se pourroit rendre digne de l'absolution sans aucune grâce surnaturelle. Or il n'y a personne qui ne sache que c'est une hérésie condamnée par le concile. Je l'aurois pensé comme vous, dit-il ; et pourtant il faut bien que cela ne soit pas. Car nos pères du collège de Clermont ont soutenu dans leurs thèses du 23 mai et du 6 juin 1644, col. 4, n. 1 : a Qu'une attrition peut K être sainte et suffisante pour le sacrement, quoi- K qu'elle ne soit pas surnaturelle. » Et dans celle du mois d'août 1643: « Qu'une attrition qui n'est que na- (t turelle suflit pour le sacrement, pourvu qu'elle soit « honnête : Ad sacrammtum snfficit attritio naturalisa 0 modo honesta. » Voilà tout ce qui se peut dire, si ce

DE L'AMOUR DE DIEU i63

n'est qu'on veuille ajouter une conséquence, qui se tire aisément de ces principes : qui est que la contrition rst si peu nécessaire au sacrement, qu'elle y seroit au ( onlraire nuisible, en ce qu'effaçant les péchés par L'lle-m«}me, elle ne laisseroit rienà fliire au sacrement. C'est ce que dit notre père Valentia, ce célèbre jésuite, t. IV, disp. 7, q. 8, p. 4 : « La contrition n'est point « du tout nécessaire pour obtenir l'effet principal du « sacrement; mais au contraire, elle y est plutôt un « obstacle : Imo obstat potins qifominus effectus sequatur.y) On ne peut rien désirer de plus à l'avantage de l'attrition. Je le crois, mon père; mais souffrez que je vous en dise mon sentiment, et que je vous fasse voir à quel excès cette doctrine conduit. Lorsque vous dites que l'attrition conçue par la seule crainte des peines suffit avec le sacrement pour justifier les pécheurs, ne s'ensuit-il pas de là qu'on pourra toute sa vie expier ses péchés de celte sorte, et ainsi ôtre sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en sa vie? Or, vos pères oseroient-ils soutenir cela?

Je vois bien, répondit le père, par ce que vous me dites, que vous avez besoin de savoir la doctrine de nos pères touchant l'amour de Dieu. C'est le dernier trait de leur morale, et le plus important de tous. Vous 'ievicz l'avoir compris par les passages que je vous ai cités de la contrition. Mais en voici d'autres plus précis sur l'amour de Dieu; ne m'interrompez donc pas, car la suite môme en est considérable. Écoulez Escobar, qui rapporte les opinions différentes de nos auteurs sur ce sujet, dans la Pratique de l'amour de i)iou selon notre société, au tr. i, ex. 2, n. 21, et Ir. 5, ex. 4, n. 8, sur celte question : « Quand est-on obligé

« d'avoîr affection actuellement pour Diea? Suarez dit « que c'est assez, si on l'aime avant l'article de la mort, «sans déterminer aucun temps; Vasquez, qu'il suffi « encore à l'article de la mort ; d'autres, quand on re- (( çoit le baptême ,- d'autres, quand on est obligé d'être « contrit ; d'autres, les jours de fêtes. Mais notre père « Castro Palao combat toutes ces opinions-là, et avec « raison, mento. Hurtado de Mendoza prétend qu'on y « est obligé tous les ans, et qu'on nous traite bien favo- « rablement encore de ne nous y obliger pas plus sou- « vent : mais notre père Coninck croit qu'on y est obligé <( en trois ou quatre ans ; Henri quez tous les cinq ans, « et Filiutius dit qu'il est probable qu'on n'y est pas « obligé à la rigueur tous les cinq ans. Et quand donc? « Il le remet au jugement des sages. » Je laissai passer tout ce badinage, où l'esprit de l'homme se joue si insolemment de l'amour de Dieu. Mais, poursuivit-il, notre père Antoine Sirmond, qui triomphe sur cette matière dans son admirable livre de la Défense de la vertu, ou il parle françois en France^ comme il dit au lecteur, discourt ainsi au 2^ tr., sect. i, pag. 12, 13, 14, etc. : « Saint Thomas dit qu'on est obligé à aimer « Dieu aussitôt après l'usage de raison : c'est un peu « bientôt. Scotus, chaque dimanche: sur quoi fondé? « D'autres, quand on est grièvement tenté : oui, en cas « qu'il n'y eût que cette voie de fuir la tentation. Scott tus, quand on reçoit un bienfait de Dieu : bon pour «l'en remercier. D'autres, à la mort: c'est bien tard. « Je ne crois pas non plus que ce soit à chaque récep- « tion do quelque sacrement: l'attrilion y suffît avec la « confession, si on en a la commodité. Suarez dit qu'on «y est obligé en un temps: mais en quel temps? 11

Page 1