‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 95 sur 109 · MONTALTE JUSTIFIÉ · texte numérisé non relu

MONTALTE JUSTIFIÉ

cours ni mes écrits ne donnent aucun prétexte à vos accusations d'hérésie, et que je trouve ma sûreté contre vos menaces dans l'obscurité qui me couvre? Vous vous sentez frappé par une main invisible, qui rend vos égarements visibles à toute la terre ; et vous essayez en vain de m'attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre, n'étant attaché ni à quelque communauté, ni à quelque particulier que ce soit. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien, je n'en veux rien ; je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien, ni de l'autorité de personne. Ainsi, mon père, j'échappe à toutes vos prises. Vous ne me sauriez prendre de quelque côté que vous le tentiez. Vous pouvez bien toucher le Port-Royal, mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Sorbonne, mais cela ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez bien préparer des violences contre des prêtres et des docteurs, mais non pas contre moi, qui n'ai point ces qualités. Et ainsi peut-être n'cûtes-vous jamais aflairc à une personne qui fût si hors de vos atteintes, et si propre fi combattre vos erreurs, étant libre, sans engagement, sans attachement, sans liaison, sans relation, sans affaires; assez instruit de vos maximes, et bien résolu de les pousser autant que je croirai que Dieu m'y engagera, sans qu'aucune considération humaine puisse arrêter ni ralentir mes poursuites.

A quoi vous sert-il donc, mon père, lorsque vous ne pouvez rien contre moi, de publier tant de calomnies contre des personnes qui ne sont point môlécs dans nos différents, comme font tous vos pères? Vous

n'échapperez pas par ces fuites; vous sentirez la force de la vérité que je vous oppose. Je vous dis que vous anéantissez la morale chrétienne en la séparant de l'amour de Dieu, dont vous dispensez les hommes; et vous me parlez de la mort du père Mester, que je n'ai vu de ma vie. Je vous dis que vos auteurs permettent de tuer pour une pomme, quand il est honteux de la laisser perdre ; et vous me dites « qu'on a ouvert un « tronc à Saint-Merri. » Que voulez-vous dire de même, de me prendre tous les jours à partie sur le livre de la Sainte -Virginité^, fait par un père de l'Oratoire que je ne vis jamais, non plus que son livre? je vous admire, mon père, de considérer ainsi tous ceux qui vous sont contraires comme une seule personne. Votre haine les embrasse tous ensemble, et en forme comme un corps de réprouvés, dont vous voulez que chacun réponde pour les autres.

Il y a bien de la différence entre les jésuites et ceux qui les combattent. Vous composez véritablement un corps uni sous un seul chef; et vos règles, comme je l'ai fait voir, vous défendent de rien imprimer sans l'aveu de vos supérieurs, qui sont rendus responsables des erreurs de tous les particuliers, « sans qu'ils puisce sent s'excuser en disant qu'ils n'ont pas remarqué les c( erreurs qui y sont enseignées, parcequ'ils les doivent « remarquer» selon vos ordonnances, et selon les lettres

1. Ce livre de la Sainte-Virginité est une traduction que le père Segnenot, prêtre de rOratoire, avoit faite d'un livre de saint Augustin. Jusque-là il n'y avoit rien à reprendre : mais ce père y joignit quelques remarques bizarres et singulières , qui ont mérité une juste censure ; et comme ce livre venoit d'un père de l'Oratoire, dont la congrégation a toujours été attachée à la doctrine de iiint Augustin, on chercha à en faire retomber le blâme sur les jansénistes,

{Noie de l'èiit.de 1812.)

FANTOME D'UNE NOUVELLE HÉRÉSIE :i21

de vos généraux Aquaviva, Wittelleschi, elc. C'est donc avec raison qu'on vous reproche les égarements de vos confrères, qui se trouvent dans leurs ouvrages approuvés par vos supérieurs et par les théologiens de votre compagnie. Mais quant à moi, mon père, il en faut juger autrement. Je n'ai pas souscrit le livre de la Sainle-Virginité. On ouvriroit tous les troncs de Paris ins que j'en fusse moins catholique. Et enfin je vous déclare hautement et nettement que personne ne répond de mes lettres que moi, et que je ne réponds de rien que de mes lettres.

Je pourrois en demeurer là , mon père , sans parler de ces autres personnes que vous traitez d'hérétiques pour me comprendre dans cette accubiiLion. Mais, comme j'en suis l'occasion, je me trouve engagé en quelque sorte à me servir de c^.ette môme occasion pour en tirer trois avantages : car c'en est un bien considérable de faire paroîlre l'innocence de tant de personnes calomniées; c'en est un autre, et bien propre à mon sujet, de montrer toujours les artifices de voire politique dans cette accusation. Mais cekii que j'estime le plus est que j'apprendrai par-là à tout le monde la fausseté de ce bruit scandaleux que vous semez de tous côtés, (( que l'Église est divisée par une nouvelle hé- (( résie. » Et comme vous abusez d'une infinité de personnes en leur faisant accroire que les points sur lesquels vous essayez d'exciter un si grand orage sont -sentiels à la foi, je trouve d'une extrême importance de détruire ces fausses impressions, et d'expliquer ici nettenicnl en quoi ils consistent, pour montrer qu'en effet il n'y a point d'hérétiques dans l'Église.

Car n'('<t-il pas vrai que, si l'on demande en quoi

consisle l'hérésie de ceux que vous appelez jansénistes, on répondra incontinent que c'est en ce que ces gens-là disent « que les commandements de Dieu sont impos- « sibles; qu'on ne peut résister à la grâce, et qu'on n'a (( pas la liberté de faire le bien et le mal ; que Jésusc( Christ n'est pas mort pour tous les hommes, mais « seulement pour les prédestinés; et enfin.^ qu'ils sou- « tiennent les cinq propositions condamnées par le « pape? n Ne faites-Tous pas entendre que c'est pour ce sujet que vous persécutez vos adversaires? N'est-ce pas ce que vous dites dans vos livres, dans vos entretiens, dans vos catéchismes, comme vous fîtes encore les fêtes de Noël à Saint-Louis, en demandant à une de vos petites bergères : « Po|ir qui est venu Jésus-Christ, ma fille? — (( Pour tous les hommes, mon père. — Eh quoi! ma « fille, vous n'êtes donc pas de ces nouveaux hérétiques « qui disent qu'il n'est venu que pour les prédestinés. » Les enfants vous croient là-dessus, et plusieurs autres aussi; car vous les entretenez de ces mômes fables dans vos sermons, comme votre père Grasset à Orléans, qui en a été interdit. Et je vous avoue que je vous ai cru aussi autrefois. Vous m'aviez donné cette même idée de toutes ces personnes-là. De sorte que, lorsque vous les pressiez sur ces propositions, j'observois avec attention quelle seroit leur réponse ; et j'étois fort disposé à ne les voir jamais, s'ils n'eussent déclaré qu'ils y renonçoient comme à des impiétés visibles. Mais ils le firent bien hautement. Car M. de Sainte-Beuve *,

1. M. Jacques de Sainte-Beuve, Tun des plus habiles théologiens de son siècle, et professeur de Sorbonne au temps de la censure de il. Arnauld, aima mieux quitter sa chaire que de condamner contre les règles un docteur son confrère, dont la doctrine étoit très orthodoxe. Il est mort en 1677.

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