‹ Lettres écrites de mon jardinChapitre 19 sur 24 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

A ALPHONSE TOlJSSENKL.

J’ai beaucoup entendu vanter les jardins des Anglais de ce qu’ils n’ont point de murailles, ce qui permet h la fois h la vue du propriétaire de s’étendre fort loin au dehors, et à la vue du passant de plonger avec admiration au dedans. Je vois autour de moi des gens qui ferment leur jardin par une grille au lieu de porte, et d’autres qui, le dimanche, jour où la ville en promenade s’épanche et envahit notre hameau, laissent leur porte ouverte pour offrir aux promeneurs l’aspect de leurs fleurs. Il y a heaucoup d’Iiommes qui ne sentent le houhcur de la pos-

‘iU • LETTRES ÉCRITES

session que i):ir la privation que les autres en éprouvent, et qui trouvent fades toutes les joies que ne viennent pas assaisonner l’humiliation et l’envie d’autrui. Ce sont ces hommes qui n’aiment que les femmes célèbres et très en vue, et qui, lorsqu’ils ont une femme à eux, ont besoin de la faire voir décolletée et ornée dans les assemblées. Ces hommes ne veulent pas être heureux, ils veulent être vus heureux.

Outre qu’il est plus prudent de cacher le bonheur dans l’asile le plus profond de son cœur, il me semble que les regards de convoitise laissent sur une femme aimée des traces semblables à la route visqueuse que font les limaces sur une fleur.

Pour ce qui est de mon jardin, j’aime assez y voir avec moi les gens que j’aime et qui me plaisent; mais je n’aiipe pas y voir tout le monde, et .les quelques personnes qui y pénètrent malgré Thoi me sont particulièrement odieuses, et finiront quelque jour par me mettre en fuite.

Aussi n’ai-je rien négligé pour que les regards ne puissent pas s’y introduire du dehors. — Pour ce qui est de voir moi-même chez les voisins et dans la campagne, c’est-à-dire d’avoir de La vue, je n’y tiens pas davantage, et j’ai même planté un rideau de hauts

peupliers, (|iii' s’étend du côté où je pourrais apercevoir la mer.

La mer d’ailleurs, à moins qu’on ne se blase et ne s’abrutisse à son égard, comme la plupart des marins, qui ne la voient plus , est un spectacle que l’homme n’est pas de force à contempler sans cesse. On n’y peut travailler, on n’y pense pas, on n’y rêve p'.is ; on s’y exhale, comme ferait un morceau de camphre qui se dissipé dans l’air et disparaît entièrement. Il faut s’en reposer dans de courts horizons. C’est une singulière et fréquente manie de vouloir toujours viser des bonheurs lointains, au risque de les manquer, au lieu de ramasser ceux qui s’épanouissent sous les pieds, et de porter toujours les yeux où on n’est pas. J’ai entendu un homme me vanter ainsi une propriété dont il était très-fier et très-heureux, à condition que les autres avaient l’air de l’envier et d’être très-malheureux de ne pas la posséder. « De chez moi, me dit-il, je vois les bois de M. *** au nord; au sud-est je vois la grande route, il ne passe pas une voiture que je ne l’aperçoive ; à l’ouest, le village de ***, etc. En un quart d’heure je suis à tel endroit ; il ne me faut pas plus d’une demi-heure pour être à tel autre ; et, avec un bon cheval, j’ai souvent franchi en trois heures la dis-

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