AU CHEVALIER
DE LA BOURDOIAYE-MONTLOC.
ous êtes sans doute instruit, monsieur, du changement qui s'est fait, non dans ma manière de sentir, mais dans celle de voir ma position et de me juger. La connaissance que l'on a de soi-même ou que Ton croit avoir, ce qui revient au même, peut seule servir à régler sa conduite : guidée par Terreur, guidée par la vérité, on me trouvera toujours franche, et par là au moins je puis toujours avoir quelques droits à Testime : j'ai désiré la vôtre ,
monsieur, je la désire toujours; l'opinion qu'on m'a donnée de vous me Ta fait justement apprécier. Après des tourments , des combats trop cruels pour en renouveler le récit, la crainte de ma faiblesse m'a enfin donné la force d'écrire ce que j'ai écrit : je me suis promis que ce serait ma dernière lettre; fidèle aux engagements que j'ai pris avec moi-même, c'est à vous que je m'adresse pour finir entièrement une correspondance qui n'aurait jamais dû commencer. Dites-lui , monsieur, qu'avant de prendre mon parti, je me suis fait tous les raisonnements que j'ai trouvés dans sa réponse ; que lorsqu'on veut se juger soi-même, toutes les objections en sa faveur se présentent en foule; mais que quand malgré elles on éprouve toujours un secret mécontentement de soi , il faut se résoudre à devenir un juge sévère. Dites-lui, non pas que je serai heureuse, il ne le croirait pas, mais que Tidée d'avoir rempli mon devoir sera toujours une consolation extrême pour moi, et qu'il est même possible d'en éprouver des moments du plaisir le plus vrai. Au reste, qui est-ce qui connaît le bonheur sur la terre? je l'ai toujours cru une
chimère , dont la vaine recherche ajoute aux maux attachés à Thumanité; je crois cela une vérité: et cependant je ne puis me détacher de souhaiter qu'il existe pour lui^ au moins qu'il en puisse trouver l'apparence, si véritablement la réalité ne peut exister. Que sa famille s'en occupe : il vous aime, monsieur, vous pouvez beaucoup sur lui; une femme, des enfants, voilà ce qui pourrait , je crois, l'attacher, l'occuper, l'intéresser. Une femme! ah! qu'il la choisisse bonne et douce ^ ce sont les qualités qui lui plaisent : bonne et douce ; et il l'aimera , et il retrouvera des moments de bonheur : par pitié , qu'on ne m'ôte pas cette idée douce à mon cœur. Dites -lui que je lui demande instamment, bien instamment de ne plus m'écrire. Quand il viendra à Paris , il peut dire à ses connaissances qu'il s'est fait écrire chez moi, et qu'il ne m'a pas trouvée : il n'est pas nécessaire pour cela qu'il y vienne, et qu'il m'avertisse des jours, pour que je fasse fermer ma porte, ce que je ne pourrais peut-être pas toujours : s'il n'a pas le désir d'y venir de quelque temps, je crois bien que c'est ce qui vaut le mieux pour que les autres n'aient plus rien
à dire du tout de notre liaison. Ce que je craindrais horriblement, je vous Tavoue , ce serait de le rencontrer : je lui demande en grâce d'éviter cela, il en pourrait résulter de grands inconvénients, si , comme il est vraisemblable, je n'étais pas maîtresse de cacher l'impression que sa vue me causerait : je n'ai même pu me déterminer à voir son père, je n'en ai pas eu la force ; je joins ici une lettre pour lui , que je vous prie de lui remettre, car je le crois parti de Paris; à cause du nomsur l'adresse, je ne lui ai pas écrit pendant qu'il y était. Ne me répondez pas, monsieur, je vous en prie instamment; je vous l'avoue, j'ai besoin d'un peu de tranquillité. Je ne parle pas de la lettre que j'ai reçue : les cœurs peuvent-ils changer ? je ne le crois pas, ils ne dépendent pas de nous; et quand ils en dépendraient! mais les actions, la conduite, voilà ce dont on peut être le maître, et ce qu'il faut que la raison et le devoir gouvernent entièrement. Il me voit presque parfaite; je conviens, sans me parer d'une fausse modestie, que je vaux mieux que bien des femmes, mais il y en a qui me valent, et même qui me surpassent de beaucoup ; mais ce ne sont pas
celles qui comptent le plus sur elles : quand ou se croit invulnérable, loin de craindre le danger, on s'y expose sans nulle précaution, et souvent Ton est victime de son orgueil et de son imprudence. Ma lettre est beaucoup plus longue que je ne voulais : mon seul but en la commençant était de vous prier de lui dire de ne me plus écrire, et de ne pas chercher à me voir; que cette complaisance, cette bonté même seraient de nouvelles marques de son amitié, dont mon cœur lui saurait toujours un gré infini; que je le prie de n'être point malheureux pour moi. Dites-/i«' aussi qu'une rupture entière, telle que je la lui demande, peut seule me rendre le repos, que les reproches que je me fais depuis long-temps m'avaient totalement ôté; que si par la suite du temps je n'aperçois plus Tombre du danger, je reviendrai à lui, comme il me le dit; mais qu'il faudra un temps bien long, qui ne peut se fixer actuellement.
Voilà, monsieur, tout ce que je vous prie de /mi dire de ma part : d'après mes principes, je ne puis, quoi qu'il en coûte, dire davantage.
Je le laisse maître de mes lettres.
2U LETTRLS ÉCltlTKS IN 17SH KT 1787.
Jeudi, îS m;ii i 78-.
Point de réponse; plus de lettres ni de vous ni de lui, je vous le demande en grâce, monsieur; ce serait m'affliger cruellement de n'avoir pas cet égard pour ma faiblesse.
APPRÉCIATIOIVS.
onisE de Condé avait reçu du ciel un
rare et sublime don , une précieuse
faveur, ou plutôt une grâce, pour
employer la langue mystique, /a 5?race
sanctifiante, le pouvoir d'aimer.
Heureuse lame qui aime!... Elle s'endort aux pieds
de l'échelle mystérieuse, et si elle se met à suivre les
anges, elle moute!...
Cette image ne convient qu'à l'amour divin, je le sais, et il arrive presque toujours en ce monde que l'ame aimante commence par s'éprendre d'un amour humain. N'importe , je dirai au cœur : Aimez d'abord ; sur toute chose, aimez; aimez fortement, ne vous lassez pas d'aimer; quand votre amour sera infini, il prendra de lui-même son niveau, il aimera Dieu!
Louise de Condé, ame aimante s'il en fut, dut nécessairement accomplir la tâche, et passer par toutes les combinaisons de l'amour.
Les lettres écrites en 1786 et 1787 furent chez elle la
révélation intime d'un attachement humain, le rcHet de l'étoile du côté de la terre.
Ça été une idée heureuse d'exprimer l'essence de ces lettres, et de publier ce petit livre, à l'usage des âmes tendres , rêveuses et mélancoliques. On écrit rarement pour elles , de nos jours.
Ici, les lettres ne se suivent pas. Ce n'est plus une correspondance, mais l'image fidèle d'une belle ame dont l'auteur du recueil nous représente les principaux traits, suivant qu'il lui fut donné de les contempler face à face.
Quatre divisions, à peine indiquées, nous montrent successivement la princesse de Condé sous quatre points de vue différents. Et d'abord, son amour si vrai pour celui qui, suivant la modeste expression de l'auteur du recueil, lui prêta l'occasion d'aimer. — Amour d'une grâce exquise et d'une parfaite délicatesse, amour suave et profond, n'ayant rien, rien contre lui, ni ce qui entrave, ni ce qui tue; — ni l'égoïsme ni les sens.
Voici la première phrase du livre : Puisqu'il existe des peines dans le bonheur même , qu'elles soient toutes pour moi.
Quelques lignes plus bas , cette expression si calme : Et moi je reste là à l'aimer et à être heureuse. Et à la seconde page, ce sublime entliymème de femme .- Vous m'aimez, ainsije vaux quelque chose.
Que le lecteur continue, il relira deux fois les phra-
ses aimantes comme celle-ci : Certainement , mon ami , je serais bien affligée de ne plus être aimée de vous, mais j'aimerais mieux cela que de ne vous point aimer. Et peut-être mcdilcra-t-il les salutaires leçons , comme celles-là : Savez-vous bien que votre esprit tracasse votre cœur et le rend malheureux ? Il examine tous vos sentiments, et les tourne et les retourne de toutes les manières possibles ; et puis il s'embrouille , je vous en avertis; et puis mon ami a envie d'écrire de vilaines choses à sa bonne, yoila ce qui arrive. Moi , je ne fais pas comme cela ; je sens mon cœur qui aime, oh! qui aime bien. Cela fait un bonheur !... Je me livre h ce bonheur, il me porte a pleurer, h ne pas pleurer ; je m'en distrais ou ne m'en distrais pas ; je n'examine rien de tout cela. J'aime tnon ami autant que je peux aimer : j'en suis sûre, parce que je le sens, je ne vais pas plus loin , et si je savais raisonner , je ne prendrais pas ce sujet-là.
L'esprit qui tracasse le cœur, voilà depuis bien longtemps le mal du monde : Marthe, Marthe, pourquoi vous donner tant de peine? Marie a choisi la bonne part qui ne lui sera point ôtée.
Le second fragment est surtout destiné à faire connaître la charité douce et compatissante de la princesse de Gondé. Elle visite les hôpitaux, et aimerait h parler aux bonnes gens qui les habitent. Elle passe toutes les matinées avec une simple petite bergère dont je recommande au lecteur la charmante réponse.
Elle cherche à réconcilier celui qu'elle aime avec
ceux dont il cioit avoir à se plaindre. La charité aussi, c'est l'amour !...
Le troisième fragment est consacré tout entier au développement des idées religieuses que la pieuse princesse cherche de toute son ame à inspirer à son ami ; catéchisme plein d'onction et de cœur dont le jeune néophyte profitait peut-être à son insu. Voici comment l'amour parle quand il se fait théologien : Mon ami , Dieu a fait nos cœurs pour l'aimer ^ et n'a point fait nos esprits pour le comprendre.
Enfin, au quatrième fragment, la tremblante délicatesse de la femme pieuse, puis les alarmes, puis les scrupules, puis les remords, puis cette dernière lettre, la plus belle et la plus touchante de toutes , où elle pose la plume pour ne plus la reprendre ; adieu plaintif, mais austère, mystérieuse arène, où l'amour humain et l'amourdivin sont aux prises,où Jacob luttecontre l'ange.
Il y a dans cette lettre une phrase qui ferait à elle seule la fortune d'un roman.
La femme pieuse n'écrira plus ; mais la femme tendre s'inquiète encore de l'effet de son silence sur la personne aimée : Si votre réponse , écrit-elle , n'est pas trop déchirante pour un cœur sensible... ayez, je vous en conjure, l'attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe.
Bien des années après, quand Dieu seul fut devenu son ami et son correspondant, il plaça, lui aussi, une croix sur sa vie.
Celui qui avait reçu les lettres dut verser plus d'une larme en relisant la dernière. Maispouvait-ilseplaindreV
Comme la femme de l'Évangile , celle dont il fut aimé avait pris entre ses mains son plus précieux vase de parfums , et l'avait brisé aux pieds de Jésus.
Disons en finissant quelque chose du titre, qui nous paraît simple et touchant : Une ame de Bourbon. Oui, sans doute, lame de cette princesse, si aimante, si bonne, si pieuse, si pure et à-la-fois si divine dans ses affections , c'était là une ame de Bourbon.
Mais lame du roi-martyr, qui ne laissa aux siens en mourant qu'une perle précieuse , cette parole : Je pardonne de bon cœur h ceux qui se sont faits mes ennemi'; ! ce fut aussi une ame de Bourbon.
Mais l'ame du prince frappé par l'assassin , et qui après le coup fatal ne demanda de parole et de vie que pour dire : Pardon pour l'homme ! ce fut encore une ame de Bourbon.
Famille sainte et prédestinée!... L'amour, qui produit les vertus et qui excuse les faiblesses, a pu leur laisser commettre des fautes, — la haine jamais!...
Fr.\ncois de la Bolillerie.
Qu elle est touchante, cette dernière descendante de tant de héros, dans les naïves expansions de son cœur i Avec quel attendrissement on suit la trace de ses vertus ! Comme les sentiments qu'elle exprime nous enlèvent à nous-mêmes pour nous porter dans le voisina(je du ciel ! Que les passions de la terre paraissent petites et rampantes , comparées à cette tendresse si pure , et l'on pourrait dire si liéroïque ! Il semble que cette ame n'a cherché une autre ame que pour lui être utile , l'ennoblir, la fortifier dans la pratique du bien , et lui montrer, par son exemple, jusqu'oii l'on peut arriver dans le chemin de la perfection. Pas une de ses pensées qui ne soit sainte; pas un de ses projets qui ne se ressente de sa sublime origine. C'est un ange courbé , des hauteurs du firmament , vers un habitant des régions inférieures , auquel il tend doucement la main , en lui disant : « Viens à moi ; ma patrie vaut mieux que la tienne; tu y jouiras de tout ce qui te manque ; tu y puiseras aux sources du beau , du bon , du vrai. Viens , je te couvrirai de mes ailes , je te parfumerai de mon souffle, je te purifierai d'un de mes regards. Toi, élu de mon cœur, lu m'entretiendras dans mes idées de vertu, et j'aurai plus de plaisir à être vertueuse. INous nous ferons mutuellement du bien : on est si fort à deux ! »
Et le traité d'alliance est accepté. Et qu'il profite bien à celui qui l'a souscrit ! Les voilà tous les deux à part dans cette société factice, oi^i ils se composent un bon-
heur inconnu et digne d'eux : lui respirant le plus respectueux des sentiments ; elle foulant aux pieds, pour se rapprocher de lui, les barrières de convention qui l'en séparaient, mais toujours gardée par cette pudcui-, dernière défense de la femme. Une défense ! elle n'en a pas besoin : son ami, car elle lui donne ce nom pour se conformer au langage de la terre , son ami sait ce qui! doit à tant de grandeur et de vertu. S'il pouvait l'oublier, mériterait-il son sort? Que ce sort est doux ! Vovez et admirez. Depuis qu'il est placé sous ce bon génie, son existence , sa pensée, son caractère se renouvellent ; tout change en lui et autour de lui. A-t-il des chagrins? elle l'en console. Trouve-t-il des obstacles? elle les aplanit. Est-il mal avec sa famille? elle l'en rapproche. Conçoit-il des doutes sur les grandes vérités que Dieu a semées parmi les hommes pour qu'ils devien nent tous frères ? elle apporte la lumière dans les ténèbres de son ame. Et ne crovez pas que cette petite-611e du grand Condé, cette parente de tous les rois de l'Europe, s'avise de prêcher comme Julie d'Étange, lorsqu'elle endoctrine pédantesquement Saint-Preux, Xon , rien de fastueux ni de doctoral dans ses exhortations. Tout est doux, simple, onctueux et humble chez celle qui pourrait parler de si haut et avec tant d'autorité. Elle a presque peur de valoir mieux que celui qu elle instruit; elle semble lui demander pardon d'avoir raison contre lui. Toutes les idées religieuses et sociales prennent sous sa plume un caractère nouveau; elle les
entoure d'un charme qui les fait aimer : elle prête des grâces à la sagesse ; elle embellit la vérité !
Qu'on ne suppose pas que le style de ces lettres soit sans mérite; il a le premier de tous : il attache si fortement l'imagination qu'il ne permet pas au goût déjuger. Ce n'est qu'après avoir lu et par réflexion qu'on se dit : Mais quel naturel ! quelle pureté! quelle correction ! quelle élégance! On s'étonne qu'une princesse écrive si bien : ah ! l'on devrait plutôt s'étonner de la voir raisonner avec tant de justesse et considérer les objets sous un point de vue si philosophique. Est-il rien , par exemple, de mieux pensé et de mieux dit que ce qui suit :
f^ous êtes bien drôle , mon ami , de mettre de iamourpropre à notre am.itié , et de vouloir quil n'en existe pas de sem.blable. Pourquoi donc ne voulez-vous pas quil y ait des gens aussi heureux que nous? Cette amitié si tendre fait bien mon bonheur ; mais cette idée n'y ajoute rien, je vous assure: au contraire, moi , je serais charmée que tout le monde fût heureux, et bien heureux.
C'est toujours avec cette délicatesse exquise et ce dénûment absolu de personnalité qu'elle s'exprime. Autre qualité admirable : indulgence plénière pour autrui ; elle ne garde sa sévérité que pour elle. Elle voudrait créer des devoirs pour les remplir et des vertus pour
les exercer. Jamais clic ne se trouve assez bonne, assez juste, assez bienfaisante. Non seulement elle ignore la médisance, mais elle ne sait pas qu'il y a par-ci par-là des gens dont on peut médire. Elle ne juge mal de personne, excepté d'elle. Actions, démarches, pensées, projets, tout ce qui part de sa volonté est pour elle l'objet d'un examen scrupuleux et redoutable. La pureté même de ses intentions ne la rassure pas. Enfin, jusqu'au sentiment célestequ'elle éprouve et qu'elle inspire devient à ses yeux un tort que la morale condamne et que la religion lui Fait expier par le plus grand des sacrifices. Elle qui a sanctifié l'amour humain , elle se le reproche, elle s'en punit, si pour elle c'est se punir que s'éloigner de la terre pour se réfugier dans le ciel , dans cette première patrie où elle ne fait que rentrer après quelques jours d'absence.
Et la courageuse princesse fait ses adieux à l'ami de son cœur, à la grandeur, au monde, à tout. Hélas ! que serait-elle devenue , triste et isolée dans ses palais magnifiques, oîi la consolation n'entre jamais, si le sanctuaire sacré ne s'était ouvert pour elle? Ne la plaignons pas; elle a rempli son devoir : sa vie terrestre est terminée, mais sa vie céleste commence. Venez vous emparer de tous ses instants, pauvres qu'elle secourt , infirmes qu'elle soulage , malheureux dont elle fait cesser les peines ; défendez-la de ses souvenirs ; formez autour d'elle une chaîne de reconnaissance et d'amour qui lui apprendra sa véritable mission , son véri-
224 APPIIKCIATIONS.
table bonheur. Qu'elle ne voie plus que du bien à faiie ; qu'elle n'entende plus que des actions de grâces. Et si quelquefois elle tourne sa pensée du côté de ce monde, où la pleure un être qui Fut le premier dans le secret des peifections de son ame, que le Dieu de bonté ramène cette pensée à lui entre les prières de la foi et les œuvres de la charité.
Quelle est donc cette famille des Bourbons , cette race à qui toutes les grandeurs semblent appartenir, à qui toutes les vertus sont aussi familières que les hauts faits , toujours majestueuse dans la prospérité, toujours sublime dans le malheur ! A qui comparerez-vous ces êtres privilégiés dont chacun a son héroïsme? Sur le trône, près du trône, au fond de l'exil, au pied des autels, ils sont les mêmes. Toutes les situations de la vie, toutes les chances de la fortune les trouvent prêts et armés. Ils dominent les unes , ils tirent des autres des ressources inattendues qui excitent une longue admiration, là où le reste des hommes n'obtiendrait qu'une passagère pitié. Leurs adversités se tournent en gloire; leurs chutes les élèvent. Lorsqu'une couronne tombe de leur front, une auréole la remplace. Lorsque la terre n'a plus d'espace pour leur trône, ils en ont conquis d'avance un dans le ciel. Pour eux le jour des épreuves est l'heure des triomphes. Sans les catastrophes qu'ils subissent, saurait-on tout ce qu'il y a de magnanimité dans ces cœurs qui ne s'entendent qu'à pardonner et aimei ? Et quel est leur secret pour se montrer si supérieurs à
leur sort, si puissants de vertu, si étonnants de constance, si grands devant Dieu et devant les hommes? Demandez à la religion !
BRIFAUT (nE l'académie française).
Dans les premières années de la Restauration, passant un jour par la rue du Temple, je m'arrêtai un instant devant le marché au vieux linge, halle modeste dont le noble emplacement rappelle deux des plus grandes iniquités de l'histoire, le jugement des Templiers et la condamnation de Louis XVI. Ce rapprochement , que j'avais fait plusieurs fois , n'était point ce qui m'arrêtait dans ce moment. J'entendis des voix de femmes qui chantaient un hymne religieux. Dieu et la femme, la religion et l'amour constituent un assemblage ravissant , une puissante alliance , qui ont toujours eu le privilège de m'enlever rapidement aux préoccupations de la vie, lorsque je les rencontrais quelque part. Je vis un couvent nouvellement établi, et j'entrai dans la chapelle.
Au\ deux côtés du chœur, séparé de la nef par une cloison grillée, étaient plusieurs religieuses présidées
pai leur supérieure, (k'ilc-ci paraissait avoir envuon soixante ans ; elle avait de beaux traits, un port majestueux , une physionomie calme et résignée. Je demandai son nom à un habitué de l'endroit , qui me répondit tranquillement : La princesse Louise de fondé.
Quoique issu d'une famille royaliste à qui la révolution a coûté du sang et de l'or, né à l'époque de nos premiers troubles, privé de bonne heure de mes parents , élevé au milieu d'une génération hostile ou indifférente à l'ancien ordre de choses, j'avoue que ce nom ne me surprit ni ne m'intéressa. J'avais entendu raconter je ne sais quelles mauvaises anecdotes sur les galanteries d'une demoiselle de Condé, et, les attribuant gratuitement à la supérieure que je voyais, je me dis en sortant : Quand le diable fut vieux, il se fit ermite.
Je me trompais toutefois, et je calomniais stupidement la femme la plus chaste, la vertu la plus pure, la bonté portée jusqu'à l'héroïsme, si l'on peut donner ce nom à l'abnégation la plus complète de ses sens et de son cœur. Elle avait dans les veines de ce sang doux et amoureux des Condé, et pourtant elle vécut pure, elle mourut sainte. A vingt-sept ans, pour la première fois, elle aima un homme de vingt et un ; princesse, elle aima un simple gentilhomme , distance incommensurable en ces temps ; une femme tout cœur aima un homme d'esprit, contraste immense en tout temps. Elle laima avec autant de passion que de simplicité; elle crut que cet amour la consolerait d'une vie saturée de grandeuis et
d'hommages ; mais elle s'aperçut bientôt que celle grande passion ne valait rien pour elle, ni pour l'homme de son choix; elle brisa inflexiblement la coupe du bonheur pour ne pas la porter à ses lèvres. Désormais isolée sur la terre, sans plaisirs et sans espérances , elle vécut encore vingt-cinq ans dans l'exil et dix ans dans un cloître. Et l'on disait naguère : Heureux comme un roi ! heureuse comme une princesse !
Si l'on me demande à présent à quelle source j'ai puisé cette courte biographie, j'indiquerai un petit volume in-i2, imprimé chez Didot en i834, avec une préface par M. Ballanche. Ce livre contient quelques lettres écrites par Mademoiselle de Condé à M. de La G***, officier des carabiniers de Monsieur, dans les années i 786 et 1787. Cet homme, qui vit le bonheur suprême de si près sans l'atteindre, est aujourd'hui un respectable père de famille, qui a servi, qui a souffert beaucoup, joui un peu, qui a plaidé, qui plaide encore, qui a eu femme, enfants, petits-enfants, enfin toutes les misères positives de ce monde. Un seul souvenir plane sur tout cela, qui embellit ses derniers jours. Il n'est pas surprenant qu'il ait voulu le faire partager à d'autres, et c'est ce qui explique cette publication, dont l'excuse se trouve d'ailleurs dans la dernière ligne tracée par la princesse après la rupture qu'elle exigea : Je le laisse maître de mes lettres.
Cette résolution nous a procuré une lecture délicieuse, à laquelle on ne pourrait comparer, parmi les
publications récentes, que celle des Mémoires deSilvio Pellico. Même douceur dame et de style, même élévation de sentiment, même générosité de caractère , égale profondeur d'observation morale. C'est que chez l'un comme chez l'autre le cœur conduit la plume, et que, s'il est vrai que le style c'est l'homme, il est encore plus certain que le cœur c'est le style. De ces deux écrivains inspirés par une exquise nature, l'un était bien fait pour apprécier l'autre, et s'il fallait une preuve de ])lus de l'identité d'organisation de ces éminentes créatures, on la trouverait dans la lettre suivante, écrite par Silvio Pellico :
« Vous pouvez deviner, monsieur, que je n'ai plus « quitté ces lettres, ces touchantes lettres, si belles, si « simples , si respirant la vertu et l'amour le plus élevé. « Elles m'ont profondément ému ; elles font du bien « comme tout ce qui est l'expression d'une ame d'élite. i< On aime aussi l'ami de cette princesse si aimante et si « pieuse. Vous étiez bon, et elle doit vous avoir rendu « meilleur. »
Après cela, je n'argumenterai point sur quelques tournures de phrases plus ou moins grammaticales, sur quelques interjections trop fréquentes, sur quelques idées qui rappellent l'époque du roman de Werther et de l'opéra de Nina: je laisse cette vétilleuse félicité aux gens qui aiment à tempérer leurs plaisirs, et je reviens à l'éditeur de ces lettres.
A-l-il payé trop clicr un si doux souvenir? Notie siècle a changé bien des idées, et je ne serais pas surpris que beaucoup de nos jeunes boinmes préférassent le solide amour d'une modeste bourgeoise à la passion pleine de trouble, de soumission et de danger d'une si grande dame. On peut encore moins disputer des opinions générales d'une époque que des goûts particuliers des individus. Pour moi, entre une femme et une princesse, le choix ne serait pas douteux, à moins qu'un ange égaré sur la terre ne m'apparût entre elles deux.