‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 2)Chapitre 12 sur 35 · Qu'Emmanuel PAuoc , chrétien, et ses pa · texte numérisé non relu

Qu'Emmanuel PAuoc , chrétien, et ses pa

rens , contre l'obéissance due à l'édit du Roi, qui proscrit la loi des Portugais ( c'est ainsi qu'ils appellent la loi chrétienne ), étoient les protecteurs déclarés de deux Européens qui enseignent cette loi , et qu'ils les tenoient cachés dans leurs maisons et dans | 2 village. 2.° Que ces Européens avoient érigé dans leur viilage une église, où ils enseignoient leur loi aux peuples. 3.° Que les peuples accouroient par milliers de tout le royaume à cette église, 4.° Que les Européens avoient des églises dans plusieurs autres bourgades , et que quand les mandarins ÿ faisoient leur visite , ils fermoient les yeux sur ce désordre. Cette requête fut suivie d'une seconde dont on n’a pu avoir de copie. Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle étoit pleine d'invectives contre la religion chrétienne , et de calomnies contre les Missionnaires et leurs néophytes.

Les Chrétiens de Kesat eurent un secret t pressenument des accusations calomnieuses qu'on avoit portées contre eux à la cour. C’est pourquoi , à tout événement , ils songèrent à mettre en sûreté les vases sacrés , les ornemens de l': glise, et les meubles les plus précieux qu'ils avoient ‘dans leurs maisons. Emmanuel Phuoc , qui prévoyoit que ce seroit sur lui d’abord que tomberoit la foudre qui commençoit à gronder, ne perdit point de temps , et mit à couvert une bonne partie de ce. qui pouvoit être profané ou enlevé par les infidèles. Les autres Chr(tiens qui ne croyoient pas que lorage fût si près d’éclater , usèrent de plus de lenteur, et se trouvèrent su:pris.

Le père Buccharelli résidoit à Kesat. A yant appris que la cour avait fait partir trois mandarins et une centaine de soldats, pour s'assurer de cette bourgade,

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il en donna avis aux Chrétiens. À cette nouvelle, la consternation fut générale. L'approche de leurs persécuteurs, et la frayeur dont ils furent saisis > ne leur laissèrent guère la liberté de prendre les mesures convenables dans de pareilles conjonctures. Les uns quittèrent leurs maisons » d’autres y restèrent ne sachant quel parti prendre,

Le père Buccharelli et ses catéchistes n’eurent que le temps de sortir de la bourgade; ils n’en étoient pas éloignés, quand les soldats arrivèrent, et l’investirent, Ën même temps les mandarins firent publier de tous côtés à haute voix, une défense, sons peine de mort, de sortir du village. Ainsi les Chrétiens se trouvèrent assiégés toute la nuit.

Le jour ne commencoit qu à paroître , lorsque les mandarins entrèrent dans la bourgade , et s’assemblèrent dans la maison où se tient le conseil. Ils ordonnèrent à tous les habitans de s’y rendre, On appela ceux qui avoient été dénoncés comme Chrétiens. On commença par Emmanuel qui avoit disparu. On nomma ensuite les six néophytes ses parens ; et à rnesure qu’ils paroissoient, ils étoient liés et garottés pa” les soldats. On leur donna d’abord Pour prison la chambre même du conseil, et on congédia les autres, Après cette expédition » les mandarins, suivis de leur soldatesque, allèrent tout saccager dans l’église et dans les maisons des Chrétiens. ;

La première maison où ils entrérent, fut celle d'Emmanuel. Comme il avoit la réputation d’être riche, ils se flattèrent d'y trouver de quoi contenter leur avarice. Mais la précaution qu'il avoit prise, trompa leur espérance, et ils en sortirent les maine vides.

De là ils allèrent dans notre église, où ils trouvèrent encore des ornemens et des images qu’on n'avoit pas eu le loisir de mettre à couvert. Ils les WanSportèrent dans la maison voisine d’un Chrétien

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nommé Luc Thu, qui eut le bonheur dans la suite de-donner sa vie pour Jésus-Christ. Comme on le prit pour un des prédicateurs de la loi chrétienne, on le maltraita cruellement, et on l’enferma dans une rude prison. Ils continuèrent leur pillage dans l'église des Dominicains ,'et dans les autres maisons des Chrétiens qu’ils avoient emprisonnés. Etant retournés à la chambre du conseil où l’on avoit arrêté les six Chrétiens, ils leur mirent les fers aux pieds , et les firent traîner dans les prisons. Trois jours après ils se retirèrent de Kesat , et conduisirent à la cour les six prisonniers. Or laisse à juger quelle fut la désolation des Chrétiens, de voir la profanation de leurs églises, le saccagement de leurs maisons, et les cruels traitemens qu'on venoit d'exercer sur une troupe de néophytes, qui n’avoient d'autre crime que leur attachement à la foi. :

Dès qu'ils futent arrivés à la cour, les prisonniers furent présentés au tribunal. On étala à leurs yeux des chaînes d'une pesanteur énorme, et tous les instrumens de leur supplice. Le mandarin jeta par terre un crucifix, et leur déciara que le seul moyen de sauver leur vie et leur liberté, étoit de le fouler aux pieds. Trois néophytes effrayés par ce spectacle de terreur , rachetèrent leur vie par une lâche et criminelle obéissance aux ordres du mandarin. Les autres, plus fermes dans la foi, frémirent à cette proposition impie, et s’offrirent généreusement aux tortures et la mort, Aussitôt on leur attacha des chaînes de fer au Cou , aux pieds et aux mains, et on les emprisonna. De Rà, les mandarins allèrent faire leur rapport au régent, de l'expédition de Kesat, et lui présentèrent tout ce qu’ils y avoient trouvé qui servoit au culte divin, À cette vue, le régent entra en une espèce de rage, et dans ce premier accès du fureur , il ordonna à un de ses eunuques et à un mandarin de confiance , d'aller à Kesat, et d'y faire de nouvelles

recherches de tous les meubles consacrés au service des autels. Ils exécutèrent ponctuellement ses ordres ; mais ils ne trouvèrent presque rien dans les églises, pi dans les maisons, parce qu'on avoit eu le loisir de cacher sûrement tout ce qui avoit échappé à l’avidité du soldat. Ils se contentèreni de mener prisonnier à la cour un néophyte qui étoit au service des Missionnaires, En rendant compte de leur commission au régent, ils lui firent une description exacte de la forme et de la grandeur des églises où les fidèles s’assembloient. Ce barbare dépêcha sur l'heure d’antres mandarins à Kesat, pour y dresser le plan de ces églises et le lui apporter.

Ce fut à cette occasion que les soldats se croyant autorisés, n’épargnèrent ni les insultes, ni les violences, ni les mauvais traitemens. Ils se répandirent dans toutes les maisons, et ils ÿ Pillèrent tout ce qui tomba sous leurs mains, frappant à droite et à gauche ceux qui se rencontroient. sur leur passage. Toute la bourgade fut consternée à un point, qu’une femme saisie de frayeur, accoucha avant terme, et qu'une autre, de crainte et de désespoir, se donna la mort à elle-même, Tout le peuple en mouvement vint porter ses plaintes aux mandarins, en leur remettant devant les yeux ces deux tristes événemens, lis en furent frappés, et leur autorité modéra à l’instant la fureur et l’avidité du soldat,

Cependant ils dressèrent le plan des deux églises, et ils le portèrent à la cour. Le tyran, après l'avoir considéré , envoya pour la quatrième fois des mandarins à Kesat, avec ordre d’abattre les églises, et d'en faire transporter les matériaux à la cour, pour être employés à construire ou à réparer les pagodes. Ces nouveaux mandarins, gagnés par une somme d'argent, usèrent de modération dans l’exécution de leurs ordres : cependant notre église fut entièrement démolie; il n’y resta pas pierre sur pierre,

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La désolation fut d'autant plus grande, que la bourgade de Kesat a toujours été tranquille, ds le temps même des plus rudes persécutions ; que d’ailleurs il n’y a que six familles idolâtres ; qu'elle renferme dans ses murs plus de deux mille Chrétiens, dont dix-sept cents sont sous la conduite des Missionnaires jésuites ; qu'aux grandes fêtes, on voyoit dans notre église jusqu’à cinq ou six mille néophytes, qui accouroient de trente et quarante lieues, attirés par la dévotion et par la pompe des cérémonies avec lesquelles on solennisoit cessaints jours; qu'enfin c’est de Kesat que les Missionnaires, qui y résidoient comme dans un asile assuré, partoient plusieurs fois durant le cours de l’année , pour se répandre dans les diverses provinces du royaume , et y cultiver cette église naissante.

La persécution qui avoit pris naissance dans la bourgade de Kesat. s’étendit bientôt dans. les autres provinces, Presqr :: :aême temps , dans la province du sud, un apost:t Lierchant à se venger d’un gentil qui favorisoit notre religion, et dont la femme et les enfans étoient Chrétiens, imita l'exemple que lui avoit donné le renégat de Kesat, et par une requête remplie d’invectives et de calomnies contre la loi chrétienne , il dénonça les néophytes aux mandarins de la cour. À l'instant on dépêécha un mandarin avec quarante soldats, pour entrer à l’improviste dans la bourgade appelée X oumay , où le père François de Chaves faisoit sa résidence. Le mandarin grossit sa troupe en chemin des soldats de plusieurs peuplades

voisines ; et une nuit qu’on ne s’attendoit à rien

moins , la bourgade fut investie,

Le bruit des tambours et de la mousqueterie apprirent au Missionnaire le péril où il se trouvoit. Il se sauva comme il put, et il passa dans une autre province, Mais il n’est pas concevable ce qu’il eut à souffrir en chemin; il étoit à demi-nu, sans nulle

provision pour subsister # et souvent obligé de s’enfoncer jusqu’au cou dans les rivières ou dans la fange des marais, pour n’être point aperçu des infidèles. Cependant les soldats entrèrent dans la maison du Missionnaire, et prirent quatre néophytes qui l’accompagnoient ordinairement dans ses courses apostoliques , et qui n’avoient pas eu le temps .de s’évader. Ils y pillèrent tout ce qui n’avoit pu être caché, se saisirent de quelques autres Chrétiens, et les conduisirent aux prisons de la cour. La même exécution se fit dans la province du couchant : notre église fut pillée, et les prisons furent remplies de Chrétiens. Dans la province de Ngheyein étoit un Chrétien appelé Thadée Tho, qui avoit eu quelques accès de démence, mais qui fit bien voir dans la suite, par

le courage avec lequel il donna son sang pour Jé-

sus-Christ, que cette aliénation d'esprit n’étoit que passagère. Ce néophyte poussé d’un.zèle indiscret ) entra dans la salle de Confucius, que ces peuples révèrent comme leur docteur, renversa sa statue, et la foula aux pieds. Quelques gentils se jetèrent à l'instant sur lui, l’accablèrent de coups, et le trainèrent ‘au tribunal du gouverneur , auquel ils demandèrent justice de l’outrage fait à leur maître. Ils accusèrent aussi les Chrétiens d’avoir été les instigateurs de cette action, qui déshonoroit le premier de leurs sages. Le gouverneur écouta leurs plaintes , et fit arrêter ceux qu’on lui déféroit comme coupables ; mais après s'être fait informer de la vérité du fait, il ne punit que légérement ce néophyte, qu'il regarda comme un esprit foible, et relächa les Chréüens, dont il reconnut l'innocence. Indignés de cette indulgence, les infidèles en portèrent leurs plaintes au tribunal du régent. A la première lecture de la requête , le tyran entra dans ses accès ordinaires de fureur, et ordonna que sans délai on amenât dans les prisons de la cour tous les Chrétiens dont on lui

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avoit donné la liste. L'ordre s’exécuta avec une extrème diligence.

En même temps il porta un nouvel édit qui proscrivoit la religion chrétienne dans tout le royaume, avec ordre de k publier incessamment dans l'étendue de chaque juridiction , et de le faire exactement observer. Ce fut là comme le signal de la persécution générale. Dans chaque province, on renversa les églises : les Chrétiens eux-mêmes en ruinèrent quelques-unes, pour ne les pas exposer à la profanation des infidèles: Les ministres de l’évangile erroient de province en province, fuyant de tous côtés par des chemins détournés et impraticables, sans trouver nulle part ni repos ni sûreté. Les néophytes consternés étoient poursuivis de toutes parts; et s’ils échappoient aux recherches des mandarins, ils. tomboient entre les mains des soldats et des gentils, qui entroient à main armée dans leurs maisons » et y mettoient tout au pillage. Grand nombre de Chrétiens chargés de chaines étoient envoyés aux prisons de | la cour : enfin on n’épargnoit ni la réputation, ni | les biens, ni la vie de ceux qui avoient embrassé la foi.

Quelques mois s'étant écoulés, on fit comparoître les prisonniers devant les juges , qui leur donnèrent | le choix , ou de la mort, ou de renoncer à leur foi, A et de fouler aux pieds le crucifix. La vue des tortures | et des supplices ébranla la constance de quelques-uns ; ti mais plusieurs autres, en qui la crainte et l'amour de Dieu prévalurent, considérèrent d’un œil intrépide ce formidable appareil, et protestèrent qu'ils | préféreroient toujours leur foi à la conservation d’une Pl vie fragile,

Un d'eux se distingua; c’étoit un vieillard appelé Lg Luc Thu, bien plus vénérable encore par sa vertu M, exemplaire que par son grand âge. Lorsqu'on lui | commanda de fouler aux pieds l'image du Sauveur,

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