‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 2)Chapitre 14 sur 35 · S , ON · texte numérisé non relu

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 41 ne put résistér à cette fatigue : il tombä en défaillance , et il fallut le soutenir le reste du voyage.

Dès qu'ils furent arrivés au lieu destiné à leur supplice, le père Buccharelli se prosterna plusieurs fois, baisant avec respect ceite terre qui alioit être arrosée de son sang , et offrant à Dieu sa vie en sacrifice. Les bourreaux se saisirent des prisonniers, et les attachèrent chacun à un poteau , les mains liées derrière le dos.

Dans ce moment, parurent en l'air une sorte d'oiseaux tout blancs, qu'on n’avoit jamais vus dans le pays, et qui attüirèrent les regards et causèrent la surprise de ce grand peuple assémblé, Ces oiseaux

voltigeoient sans cesse sur la tête des Chrétiens , et :

plus souvent sur celle du père Buccharelli, se jouant ensemble avec leurs ailes, et faisant en l'air comme une espèce de fête. Les gentils eux-mêmes remarquèrent que ces animaux affectoient de ne point voltuiger sur la tête des infidèles. Plusieurs d'entr’eux furent frappés de la nouveauté du spectacle; d’autres

s'écrièrent en se moquant, que si le Dieu des Chré-

tiens étoit si puissant, il n’avoit qu'à urdonner à ces

oiseaux d'élever en l'air ses adorateurs, et de les

arracher des mains de leurs bourreaux.

Enfin, tout étant disposé, et les confesseurs de Jésus-Christ étant liés aux différens poteaux, on leur trancha la tête. Celle du père Buccharelli tomba la première, Il n’étoit âgé que de trente-sept ans ; il en avoit passé vingt-deux dans la Compagnie, dont il en employa sept dans les fonctions laborieuses de cette mission, Lorsqu'on le fit prisonnier , le mandarin chinois vouloit à force ouverte l'enlever à ses persécuteurs : le père, qui en fut informé, le conjura de n’en rien faire, et pour l'en détourner plus efficacement, il lui représenta que toute la mission ressentiroit le contre-coup de cette violence.

Quand on lui eut mis les fers aux mains et aux

pieds, il les baisa avec respect, et loin de se plaindre de leur pesanteur , il les regardoit souvent avec complaisance , et plutôt comme une marque de décoration , que comme un symbole de captivité. Dans les différens interrogatoires qu’il eut à subir , il ne répondoit à ses juges qu’autant qu'il étoit nécessaire ; du reste , 1l Lt un profond silence : mais quand il leur arrivoit de parler avec mépris de la loi de Jésus-Christ, alors il prenoit un visage sévère , et s'étendoit fort au long sur l'excellence et la sainteté de cette loi. Il montroit la nécessité de la suivre pour mériter les récompenses du ciel, et éviter les peines de l'enfer. Il leur reprochoit hardiment l'injustice criante dont ils se rendoient coupables , en traitant si cruellement une troupe d’innocens à qui on faisoit un crime de l’avoir embrassée. Dans une de ces occasions un de ses jnges lui demanda s’il faisoit réflexion qu'il parloit à des mandarins, qui étoient les maîtres de son sort, et qui avoient sa vie entre leurs mains. « Je ne crains point la mort, leur répondit- » il d’un ton ferme, je ne crains que Dieu. »

La nuit suivante, les Chrétiens vinrent rendre les honneurs funèbres à leur cher père en Jésus-Christ. Ils renfermèrent son corps dans un cercueil, et l'inhumèrent au lieu même où il avoit répandu son sang pour la foi; mais quelques mois après le frère

Thomas Borgia le transféra dans notre église de Dam- :

ga, où ikest maintenant en dépôt. On rapporte plusieurs guérisons miraculeuses qui se sont opérées par les mérites du serviteur de Dieu; je n’en dirai rien, parce que jusqu'ici on n’a pas été en état d'en tirer des témoignages authentiques.

Pierre Frieu fut le second à qui on coupa la tête ; c’étoit un zélé catéchiste. Il avoit fait vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance entre les mains du père supérieur de cette mission. C’est dans l’église d'Antap qu'il fut arrêté prisonnier : le refus constant

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qu'il fit d’abjurer la foi et de marcher sur le crucifix ; et la sainte liberté avec laquelle il annonçoit à ses juges les vérités de la religion , l’exposèrent à diverses tortures très-cruelles, qu’on lui fit souffrir dans le cours de sa captivité. |

On nomme le troisième Ambroise Dao; c’étoit un de ceux qui accompägnoient les deux pères, quand ils furent arrétés sur les confins de la Chine. Comme il servoit de premier catéchiste au père Buccharelli, plusieurs fois, à force de tourmens , On voulut l’obliger à nommer jes bourgades où les Missionnaires alloient administrer les sacremens. Sous les coups redoublés, et au milieu des plus vives douleurs, il ne fit point d’autre réponse que celle-ci: « Je sais que » mon maître est un grand homme de bien ; ce n’est » que sa haute vertu qui m’a attaché à son service ; » je n’ai rien autre chose à vous dire > etquand vous » me tueriez, vous n’en sauriez pas davantage. » Lorsque les Chrétiens alloient le visiter dans sa prison, il les charmoit par ses discours édifians, « Tout. »pécheur que je suis, leur disoit-il, je sais que Dieu » m'appelle à la gloire de verser mon sang pour son » Saint nom. »

Le quatrième et le cinquième s'appellent Emmanuel Dien et Philippe Mi, deux fervens catéchistes, dont la constance a été éprouvée par les rigueurs d'une longue prison, par les divers tourmens qu'on lear fit endurer, et enfin par la mort qu'ils reçurent avec joie , et dont Dieu couronna leur zèle.

Ce Luc Thu, dont nous avons déjà parlé, fut le sixième qui eut la tête tranchée, Dès les premiers commencemens de la persécution qui s’éleva dans la bourgade de Kesat, pressé de l’extrême désir de soutfrir pour Jésus-Christ, il alla se présenter aux mandarins, et leur déclarer qu'il étoit Chrétien. Dans les prisons, dans les tribunaux, il ne cessa de confesser sa foi , et lorsque les juges, pour lui imposer silence,

le menaçoient de la mort: « C’est l’unique objet de » mes vœux, leur répondoit-il ; de grâce , pronon- » cez au plutôt ms sentence, donnez-la moi que je » la baise. » 11 £:: mis deux fois à de violentes tortures; il sembloit qu’il y prit de nouvelles forces ; il en sortoit toujours avec yn visage gai et content.

Sa gaieté ne l’abandonna pas rendant les deux ans qu'il fut détenu prisonnier; mais elle augmenta beaus coup lorsqu'on fi apporta la nouvelle de sa condamnation, Sa femme étant venue le voir: « Prenez » part à ma joie, lui dit-il en l’einbrassant iendre- » ment, je vais donner ma vie pour Jésus-Christ ; » au resié , ne YOus avisez pas 14 prendre le deuil » après ma mort: des vâtemens Jugubres ne con » Viennent point À un jour de triomphe. » Puis lui donnant une robe 4'£carlate : « Voilà l'habit dont je * vous ordonne de vous revêtir aû moment que ma » tête sera séparée de on corps, » La pieuse Chrétienne ne crut pas devoi: se conformer à ses désirs, de peur d'aigrir sans raison les gentils, et d’exciter de nouveaux murmures,

Comme on étoit près de lui couper la tête, un mandarin , touché & compassion , éleva la voix, et di que ce vieillard n'ayant qu'un seul frère étoit du nombre de ceux à qui d faisoit grâce , moyennant une somme d'argent. Luc prenant aussitôt la parole , ei montrant des yeux et de la main les catéchistes : « Vous n’y pensez pas, lui dit-il; tous » ceux que vous voyez là sont mes frères. » Il finit ainsi glorieusement ses jours, à l’âge de près de soixante ans,

Luc Mai est le nom du septième ; il étoit attaché au service de notre église de Keban , et il remplissoit cette fonction avec un grand zèle; sa constance fut égale dans les tourmens. C’est lui qui, comme nous l'avons dit, entonna les litanies de la sainte Vierge, et les autres prières , lorsque cette bienheureuse

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T'hadée T'ho fut le huitième ; on l’exécuta dans un lieu séparé, et en compagnie de quatre scélérats gentils, dont les têtes, comme la sienne, devoient être suspendues à un pieu, et exposées pendant trois jours À la vue publique. Ces trois jours écoulés, le catéchiste de la ville royale alla lui donner la sépulturc. li fut étrangement surpris de voir la)tête auprès de sun corps , aussi fraiche que si elle eût été coupée tout récemment, au lieu que les corps des gentils étoient noirs, défigurés, à demi-pourris, et répandoïént au loin une odeur qui empestoit.

Paul Noi, catéchiste , qui avoit imité ses compagnons dans leur constance au milieu des tourmens, eut part à la couronne par une mort également glorieuse,

Enfin, le dernier de tous fut François Kam, celui-là même qui, saisi de frayeur à la vue des tourmens qu'on lui préparoit, s’en délivra par une lâche apostasie, Son crime se présenta bientôt à ses yeux dans toute son énormité : honteux de sa foiblesse , il en conçut un repentir amer; il en demand» pardon avec larmes aux Chrétiens; il s’en confessa avec de vifs sentimens de douleur, et pour en faire une réparation authentique , il alla trouver ses juges: il protesta en leur présence contre tout ce qu'il avoit fait, et il leur fit une profession publique de la foi chrétienne, dés lequel 1 bu déclare ail voutor vivre et mourir. La prison, les tourmens, et enfin la mort soufferte pour Jésus-Christ, couronnèrent une pénitence si sincère et si généreuse.

La mort du pasteur et de ses disciples n'a pas mis fin à la persécution; elle duroit encore en l'année

1729, quoique un peu ralentie; mais de si grands exemples de fermeté chrétienne ont produit les plus admirables effets : on voit la ferveur des fidèles se ranimer , et rien n’est plus commun parmi eux que le

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désir de sceller de leur sang les saintes vérités qu'ils croient. Ceux qui avoient scandalisé l'Eglise par leur chute, sont allés généreusement confesser leur foi devant les juges, et sont entrés avec joie dans ces prisons, dont la seule image les avoit effrayés; de ce nombre, on en compte déjà trente qui y sont morts de pure misère.

Les autres Chrétiens, au nombre de cent cinquantetrois, condamnés à avoir soin des éléphans , à la vue du sang de leurs frères, versé pour Jésus-Christ, se sentent un nouveau courage dans les fonctions humiliantes et pénibles auxquelles ils ont été dévoués en hame de la foi. Une multitude d’infidèles qui ont vu Ou qui ont appris par la voix publique la tranquillité et la joie que les néophytes ont fait éclater au milieu des tourmens, et sous le fer des bourreaux , demandent avec empressement le baptême.

Quelque attention qu’on aiteue à observer les Missionnaires, ils ne laiss:nt pas de parcourir en cachette les bourgades, de fortifier les fidèles par le fréquent usage des sacremens, d'admettre au baptème ceux qu'ils en jugent dignes; et ce n’est pas pour eux une petite consolation de voir leur troupeau s'accroître de plus en plus par les mêmes moyens qu'on emploie à le détruire; en sorte que la réflexion que faisoit Tertullien au temps des persécutions de la primitive Eglise, se vérifie à la lettre dans la chrétienté de ce royaume: Vous nous multipliez, disoit-il, à mesure que vous nous moissonnez; le sang répandu des fidèles est une semence féconde qui produit au centuple. Plures efficémur quoties metimur à vobis, semnen est sanguis Christianorum.

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