‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 33 sur 72 · RE · texte numérisé non relu

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Je ne tardai pas à m’acquitter auprès d’eux des devoirs de mon ministère. À peine eus-je fait dresser ma tente, que je me hâtai de les rejoindre. Je les conduisis au pied d’une grande croix, placée sur le bord de la rivière. Je leur fis à haute voix la prière du soir. Je la terminai par une courte exhortation, où je tâchai de leur retracer les obligations d’un guerrier que la religion conduit dans les combats. Je lés congédiai après leur avoir annoncé la messe pour le lendemain. Je comptois que ce seroit le jour de notre départ : le mauvais temps trompa nos espérances. Nous fümes obligés de camper encore ce jour-À, qui fut employé à faire les dispositions propres à assurer notre marche.

Sur le soir la libéralité d’un officier nous procura un de ces spectacles militaires sauvages, que bien des personnes admirent, comme étant capables dé faire naître dans les cœurs des plus lâches cette ardeur martiale qui fait les véritables guerriers; pour moi, je n’y ai jamais aperçu qu'une farce comique , capable de faire éclater de rire quiconque ne seroit pas sur ses gardes. Je parle d’un festin de guerre, Figurez-vous une grande assemblée de Sauvages parés de tous les ornemens les plus capables de défigurer une physionomie à des yeux européens. Le vermillon , le blanc, le vert, le jaune , le noir fait avec de la suie ou de la raclure des marmites : un seul visage sauvage réunit toutes ces différentes couleurs méthodiquement appliquées , à l’aide d’un peu de suif qui sert de pommade. Voilà le fard qui se met en œuvre dans ces occasior, appareil, pour embellir non-seulement le visage, mais encore la tête, presque tout-à-fait rasée, à un petit flocon de cheveux près, réservé sur le sommet pour y attacher des plumes d'oiseaux ou quelques morceaux de porcelaine, ou quelqu’autre semblable colifichet. Chaque parue de la tête a ses ornemens marqués : le nez a son pen-

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dant. Il ÿ en a aussi pour les oreilles, qui sont fendues dès le bas âge, et tellement allongées par les poids dont elles ontété surchargées, qu'elles viennent flotter et battre sur les épaules. Le reste de l'équipement répond à cette bizarre décoration. Une chemise barbouillée de vermillon, des colliers de porcclaine, des bracelets d'argent, un grand couteau suspendu sur la poitrine , une ceinture de couleurs variées mais toujours burlesquement assorties, des souliers de peau d'orignal : voilà quel est l’accoutrement sauvage. Les chefs et les capitaines ne sont distingués , ceux-ci que par ie hausse-col, et ceuxlà que par un médaillon qui représente d’un côté le portrait du Roi, et au revers, Mars et Bellone qui se donnent la main, avec cette devise: virus et honor.

Figurez-vous donc une assemblée de gens ainsi parés et rangés en haie. Au milieu sont placées de grandes chaudières remplies de viandes cuites et coupées par morceaux, pour être plus en état d’être distribuées aux spectateurs. Après un respectueux silence, qui annonce la majesté de l’assemblée , quel-

ques capitaines députés par les différentes nations qui assistent à la fête, se mettent à chanter succes-

sivement, Vous vous persuaderez sans peine ce que peut être cette musique sauvage, en comparaison de la délicatesse et du goût de l’européenne, Ce sont des sons formés, je dirai presque au hazard, et qui quelquefois ne ressemblent pas mal à des cris ei à des hurlemens de loups. Ce n’est pas là l'ouverture de la séance, ce n’en est que l'annonce et le prélude,

pour inviter les Sauvages dispersés à se porter au

rendez-vous général. L'assemblée une fois formée, l'orateur de la nation prexd la parole , et harangue solennellement les convit;. C'est l'acte le plus raisonnable de la cérémonie. Le panégyrique du Roi,

l'éloge de la nation française , les raisons qui prouvent

la légitimité de la guerre, les motifs de gloire et de religion , tous propres à inviter les jeunes gens à marcher avec joie au combat : voilà le fond de ces sortes de discours, qui, pour l'ordinaire, ne se ressentent point de la barbarie sauvage; j’en ai entendu plus d’une fois qui n’auroient pas été désavoués par nos plus beaux esprits de France. Une éloquence puisée toute dans la nature n'y faisoit pas regretter le secours de l’art.

La harangue finie, on procède à la nomination des capitaines qui doivent commander dans le parti. Dès que quelqu'un est nommé , il se lève de sa place et vient se saisir de la tête d’un des animaux qui doivent faire le fond du festin. Il l'élève assez haut pour être aperçue de toute l’assemblée, en criant : Vorlà la téte de l'ennemi. Des cris de joie et d’applaudissement s'élèvent alors de toutes parts et annoncent la satisfaction de l'assemblée. Le capitaine, toujours la tête de l'animal en main, parcourt tous les rangs , en chantant sa chanson de guerre, dans laquelle il s’épuise en fanfaronades , en défis insultans pour l’ennemi, et en éloges outrés qu'il se prodigue. A les entendre se prôner dans ces momens d’un enthousiasme militaire, ce sont tous des héros à tout emporter, à tout écraser, à tout vaincre. À mesure qu'il passe en revue devant les Sauvages, ceux-ci répondent à ces chants par des cris sourds, entrecoupés et tirés du fond de l’estomac, et accompagnés de mouvemens de corps si plaisans, qu’il faut y être fait pour les voir de sang froid. Dans le cours de la chanson il à soin d'insérer de temps en temps quelque plaisanterie grotesque. I s'arrête alors comme pour s'applaudir, ou plutôt pour recevoir les applaudissemens sauvages que muile cris confus font retentir à ses oreilles. A] prolonge sa promenade guerrière aussi long-temps que le jen lui plaît; cesse-1-! de ni plaire, il 14 termine em jetant avec dédain la tête qu'il avoit entre les

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mains, pour désigner par ce mépris affecté, qua c'est une viande de toute autre espèce qu'il lui faut pour contenter son appétit militaire, Il vient ensuite reprendre sa place, où il n’est pas plutôt assis, qu’on lui coiffe quelquefois la tête d’une marmite de cendres chaudes, mais ce sont là de ces traits d'amitié, de ces marques de tendresse qui ne se souffrent que de la part d’un ami bien déclaré et bien reconnu : une pareille familiarité d’un homme ordinaire seroit censée une insulte. À ce premier guerrier en succèdent d’autres qui font traîner en longueur la séance, surtout quand il s’agit de former de gros partis, parce que c’est dans ces sortes de cérémonies que se font les enrôlemens. Enfin, la fête s’achève par la distribution et la consommation des viandes.

Tel fut le festin militaire donné à nos Sauvages, et le cérémonial qui s’y observa. Les Algonkins, les Abnakis, les Nipistingues et les Amenecis étoient de cette fête. Cependant, des soins plus sérieux demandoient ailleurs notre présence; il se faisoit tard, nous nous levâmes, :t chaque missionnaire , suivi de ses néophytes, alla sicutre fin à la journée par les prièresaccoutumées. Une partie de ia nuitfutemployée à faire les dernières dispositions pour le départ fixé au lendemain. Le temps, pour cette fois, nous favorisa, Nous nous embarquâmes apresavnir mis notre voyage sous la protection spéciale du Seigneur , par une messe chantée solennellement, avec plus de méthode et de dévotion qu’on ne sauroit se l’imaginer , les Sauvages se surpassant toujours dans ce spectacle de religion, L’ennui de la marche me fut adouci par l'avantage que j'eus chaque jour de célébrer le saint sacrifice de la messe, tantôt sur quelques îles, tantôt sur les rivages des rivières, mais toujours dans un endroit assez découvert pour favoriser la dévotion de notre petite armée. Ce n’étoit pas une légère consolation pour des ministres du Seigneur, d'entendre

chanter ses louanges en autant de langues différentes qu'ils étoient de peuples assemblés, Tous les jours chaque nation se choisissoit un endroit commode où elle campoit séparément. Les exercices de religion S'y pratiquoient aussi régulièrement que dans leurs villages; de sorte que l2 consolation des missionuaires auroit été complète, si tous les jours de cette campagne eussent Été aussi innocens que le furent les jours de notre marche.

Nous traversimes le lac Champlain, où la dextérité des Sauvages à pêcher , nous fournit un spectacle fort amusant. Placés sur le devant du canot, debout et la lance à la main, ils la dardoient avec une adresse merveilleuse, et amenoient de gros esturgeons , sans que leurs petites nacelles, que le moindre mouvement irrégulier pouvoit faire tourner, parussent pencher le moins du monde , ni à droite, ni à gauche; il n’étoit pas nécessaire pour favoriser une pêche si uüle, qu’on suspendit la marche. Le seul pêcheur cessoit de marcher; mais, en récompense, il étoit chargé de pourvoir à la subsistance de tous les autres, et il y réussissoit. Enfin, après six jours de route, nous nous rendimes au fort Vaudreuil, autrement nommé Carillon, où l’on avoit assigné le rendezvous général de nos troupes. À peine commençoit-on à distinguer le sommet des fortifications, que nos Sauvages se rangérent en bataille, chaque nation sous son pavillon, Deux cents canots placés dans ce bel ordre, formoient un spectacle que les officiers Français, accourus sur le rivage , ne jugèrent pas indigne de leur curiosité.

Dès que j'eus mis pied à terre, je m'empressai d'aller rendre mes devoirs à M. le marquis de Montcalm, que j’avois cu l'honneur de connoître à Paris. Les sentimens dont il honore nos missionnaires , m étoient connus. Îl me reçut avec cette affabilité qui annonçoil la bonté et la générosité de son cœur. Les

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Abnakis , moins pour se conformer au cérémonial que pour satisfaire à leurs inclinations et à leurs devoirs, ne tardèrent pas à se présenter chez leur général. Leur orateur le complimenta brièvement , comme on l’en avoit prié. on père, lui dit-il, n'appréhende pas , ce ne sont pas des éloges que je siens te donner ; Je connois ton cœur , il les dédaigne; {l te suffit de les mériter. Eh bien, tu me rends service; car je n'étois pas dans un petit embarras de pouvoir te marquer tout ce queje sens. Je me contente donc de t'assurer que voici tes enfans tout prêts à partager tes périls, bien sûrs qu'ils ne tarderont pas à cn partager la gloire. La tournure de ce compliment ne paroîtra pas venir d'un Sauvage : mais on n’auroit là-dessus aucun doute , si l’on connoissoit le caractère d'esprit de celui qui le prononça.

J’appris chez M. de Montcalin la belle défense qu'avoit faite , quelques jours auparavant, un officier canadien ; nommé M. de Saintout : il avoit été envoyé à la découverte sur le lac Saint-Sacrement, lui onzième, dans un seul canot d’écorce, En doublant une langue de terre , il fut surpris par deux berges anglaises , qui, cachées en embuscade, l’attaquèrent brusquement. La partie n’étoit pas égale. Une seule décharge faite à propos sur le canot , auroit décidé de la victoire ou de la vie des Français. M. de Saintout , en homme sage, gagna à la hâte une ile que formoit dans le lac un rocher escarpé. Il fut vivement poursuivi par les ennemis. Mais il suspendit bientôt leur ardeur par une décharge qu'il fit faire sur eux avec autant de prudence que de bonheur. Les ennemis, déconcertés pourquelquesmomens, revinrent bientôt à la charge ; mais ils furent de nouveau si bien reçus , qu'ils prirent le parti de débarquer sur la grève , qui étoit à la portée du fusil. Le combat recommença avec plus d’opiniâtreté qu'auparavant, als avec un SUCCÈS toujours égal pour nous. M. de

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Saintout s'apercevant que les ennemis n’étoient pas d'humeur à le venir attaquer dans son poste , et qu’il ne pouvoit aller à eux sans risquer de voir son canot couler bas, pensa à la retraite. F1 la fit en homme d'esprit, comme il s’étoit défendu en homme de cœur. Îl s'embarqua en présence des Anglais , qui, n'osant le poursuivre, se contentèrent de faire sur lui un feu continuel, Nous eûmes dans cette rencontre trois blessés , mais légèrement; M. de Saintout étoit du nombre, M. de Grosbois, cadet dans les troupes de la colenie , fut tué sur lo place. Les ennemis, de leur aveu , étoient sortis de leur fort trente - sept ; dix-sept seulement y rentrèrent. De Pareils coups surprennent en Europe; mais ici la valeur des Canadiens les a si souvent multipliés , qu’on seroit étonné de ne les voir pas renouvelés plus d’une fois dans le cours d’une campagne ; la suite de cette lettre en fournira la preuve.

Après avoir pris congé de M. de Montcalm, je me rendis au quartier des Abnakis. Je fis avertir l’orateur d’assembler irressamment ses compatriotes, et de les avertir «1, devant aller dans quelques jours à l'attaque du {rt anglais , j'attendois de leur religion, qu'ils se p:épareroient à cette périlleuse expédition , par toutes les démarches propres à en assurer le succès devant Dieu : je leur fis savoir en même temps , que ma tente seroit cuverte en tout temps et à tout le monde , et que je serois toujours prêt, au péril même de ma vie, à leur fournir les secours qu'exigeoit mon ministère. Mes offres furent acceptées, Une partie me donnèrent la consolation de les voir s'approcher du tribunal de la pénitence, J'en disposai quelques-uns à la réception de l’anguste sacrement de nos autels, Ce fut le dimanche suivant, 24 juillet, qu'ils eurent ce bonheur. Je n’oubliai rien pour donner à cette action le plus d'éclat qu'il m’étoit possible, Je chantat solennellement la messe, pen-

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 155 dant laquelle je leur fis la première exhortation abn:

kise que j'aie faite dans les formes. Elle roula su l'obligation où ils étosent de ‘aire honneur à k religion par leur cor luite , en présence de tant d nations idolâtres, qui, ou ne la connoïissoient pas , ou la blasphémoient , et qui avoient les yeux attachés sur eux. Les motifs les plus propres à faire impression , je tâchai de les présenter sous des couleurs frappantes; je n’oubliai pas de leur rappele: les périls inséparables de la guerre , que leur courage et leur valeur ne servoit qu'à muluplier. Si l'atten l'auditeur et un maintien modeste décidoit it d'un discours , j'aurois eu tout lieu de me fé! r de mes foibles e{Torts. Ces exercices nous menère bien avant dans la matinée , mais le Sauvage ne compte pes momens qu'il donne à la religion; il se montre.

vec décence et a: empressement dans nos temples. 65 libertés que lt ; Français s’y permettent, et l’ennui

puils portent peint jusque sur leur front, ne sont que trop souvent le sujet de leur scandale, Ce sont là d’heureuses dispositions pour en faire un jour de parfaits Chrétiens.

Voilà les occupations auxquelles je me livrai avec bien du plaisir durant notre séjour aux environs du fort Vaudreuil. Il ne fut pas long ; le troisième jour expiré, nous reçûmes l’ordre d’aller rejoindre l’armée française , campée à une licue plus haut, vers le portage, c'est-à-dire, vers l’endroit où une grande chute d’eau nous obligeoit de transporter par terre, dans le lac Saint- Sacrement , les munitions nécessaires pour le siége. On faisoit les dispositions pour le départ, lorsqu'elles furent arrêtées par un spectacle qui fixa tous les yeux. On vit paroître au loin, dans un des bras de la rivière, une petite flotte de canots sauvages, qui, par leurs arrangemens et leurs ornemens , annoncoient une victoire. C’étoit M Marin, officier canadien d’un grand mérite , qui

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