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qui étoit le repaire d’une multitude prodigieuse de serpens à sonnette, Nos Sauvages , qui leur donnèrent la chasse , en attrapèrent plusieurs qu'ils m’apportèrent. Ce reptile, venimeux s’il en fut jamais , a une tête dont la petitesse ne répond ps à la grosseur de son corps. Sa peau est quelquefois régulière ment tachetée d’un noi foncé, et d’un jaune pâle ; d'autres fois elle‘est entièrement noire. Il n’est armé d'aucun aiguillon , mais ses dents sont extrêmement aiguës, Il a l’œil vif et brillant. Il porte sous la queue plusieurs petites écailles, qu’il enfle prodigieusement, et qu'il agite violemment l’une contre l’autre , quand il estirrité; le bruit qui en résulte a occasioné le nom sous lequel il est connu. Son fiel boucanné est un spécifique contre le mal de denis. Sa “air > AUSSI boucannée et réduite en poudre , passe Luur un excellent fébrifuge. Du sel mâché et appliqué sur la plaie est un lopique assuré contre ses morsures ‘ dont le venin est si prompt , qu'il donne la mort dars moins d’une heure.
Le lendemain, sur les quatre heures du soir, M. de Montcalm arriva avec le reste de l’armée. IL fallut nous remettre en route malgré un déluge de pluie qui nous inondoit, Nous marchimes presque toute la nuit, jusqu’à ce que nous distinguâmes le camp de M. de Lev; , à trois feux placés en triangle sur la croupe d’une montagne, Nous fimes halte dans cet endroit, où l’on tintun conseil général , après lequel les troupes de terre se mirent de nouveau en marche vers le fort George, distant seulement de quatre lieues, Ce ne fut que vers le midi que nous remonâmes en canot, Nous naviguions lentement pour donner le temps aux bateaux chargés de l'artillerie de nous suivre. Il s’en falloit bien qu'ils le pussent. Sur le soir nous avions plus d’une grande lieue d'avance. Cependant, comme nous étions arrivés à une baie dont nous ne pouvions doubler la pointe
Sans nous découvrir entièrement aux ennemis , nous nous déterminâmes , en attendant de nouveaux 6rdres, à y passer la nuit. Elle fut marquée par une petite action , qui fut le prélude du siége.
Sur les anze heures , deux berges parties du fort parurent sur le lac. Elles naviguoient avec une assu- Trance et une tranquillité dont elles ne tardèrent pas à revenir. Un de mes voisins, qui veilloit pour la sûreté générale, les distingua dans un assez grand éloignement. La nouvelle fut portée à tous les Sauvages , et les préparatifs pour les recevoir, terminés avec une promptitude et un silence admirables. Je fus sommé dans l'instant de pourvoir à ma sûreté, en gagnant la terre, et de 1à l’intérieur des bois. Ce ne fut point parune bravoure déplacée dansun homme de mon état que je fis la sourde oreille à l'avis qu’on avoit la bonté de me donner ; mais Je ne le croyois pas sérieux, parce que je croyois avoir des titres pour suspecter la vérité de la nouvelle, Quatre cents bateaux ou canots, qui couvroient depuis deux jours la surface des eaux du lac Saint-Sacrement , formoient un attirail trop considérable pour avoir pu échapper aux yeux attentifs et éclairés d’un ennemi. Sur ce principe, j'avois peine à me persuader que deux berges eussent la témérité , je ne dis pas de se mesurer, mais de se présenter devant des forces si supérieures ; je raisonnois, et il ne falloit qu'ouvrir les yeux. Un de mes amis, spectateur de tout, m’avertit encore d’un ton trop sérieux pour ne pas me rendre,
que j'étois déplacé. Il avoit raison. Un bateau assez vaste réunissoit tous les missionnaires, On y avoit mis une lente pour nous mettre à l'abri des injures de l'air, pendant les nuits assez froides dès-lors sous ce climat ; ce pavillon , ainsi dressé, formoit en l'air une espèce d'ombrage qu’on découvroit aisément À Ja lueur des étoiles. Curieux de s'éclaircir, c’étoit Jà directement que tendoient les Anglais. Faire une telle
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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. . 171 route et courir à la mort, c’é* ‘t à peu près la même chose. Peu en cflet l’auru::1t échappée, si, par bonheur pour eux , une petite aventure ne nous eût trahis quelques momens trop tôt. Un des moutons de notre armée se prit à bêler; à ce cri, qui décéloit embuscade , les ennemis tournèrent face , firent route vers le rivage opposé , et forcèrent de rames pour s’y sauver à la faveur des ténèbres et des bois. Cette manœuvre aussitôt reconnue, que faire ? Douze cents Sauvages s’ébranlèrent et volèrent à leur poursuite avec des hurlemens aussi effrayans par leur continuité que par leur nombre. Cependant des deux côtés on sembla d’abord se respecter ; pas un seul coup de fusil ne fut lâché. Les agresseurs n’ayant pas eu le temps de se former , craignoient de se fusiller mutuellement , et vôuloient d’ailleurs des prisonniers. Les fugitifs employoient plus utilement leurs bras à accélérer leur fuite. Ils touchoient presqu’au terme , lorsque les Sauvages, qui s’aperçurent que leur proie échappoit, firent feu. Les Anglais, serrés de trop près par quelques canotsavant-coureurs, furent obligés d'y répondre. Bientôt un silence sombre succéda à tout ce fracas. Nous étions dans l'attente d’un succès, lorsqu'un faux brave s’avisa de se faire honneur dans l’histoire fabuleuse du combat + auquel il n’avoit sûrement pas assisté. Il débuta par assurer que l'action avoit été meurtrière pour les Abnakis. C’en fut assez pour me mettre en action. Muni des saintes huiles , je me jetai avec précipitation dans un canot pour aller au-devant des combattans. Je priois à chaque instant mes guides de faire diligence. Il n’en étoit pas besoin, du moins pour moi. Je fis rencontre d’un Abnakis, qui, mieux ins— truit , parce qu’il avoit été plus brave, m'apprit que cette action si meurtrière s’étoit terminée À un Nipistingue tué et un autre blessé à l'abordage. Je n’attendis pas le reste de son récit; je me pressai d'aller re-
joindre nos gens pour céder ma place à M. Mathavet, missionnaire de la nation nipistingue. J'arrivois par eau , lorsque M. de Montcalm, qui, au bruit de la mousqueterie , avoit pris terre un peu au-dessous , arriva à travers les bois; il apprit q'2 je venois de la découverte, et s’adressa à moi pour être mieux au fait: mon Abnakis, que je rappelai , lui fit un court récit du combat. L’obscurité de la nuit ne permettoit pas de savoir le nombre des morts ennemis ; on s’étoit saisi de leurs berges , et on leur avoit fait trois prisonniers. Le reste erroit à l'aventure dans les bois. M. de Montcalm, charmé de ce détail , se retira pour aller aviser, avec sa prudence accoutumée, aux opérations du lendemain.
Le jour commençoit à peine à paroître, que la par: tie de la nation bittathi di procéda à la cérémonie des funérailles de leur frère, tué sur la place dans l’action de la nuit précédente, et mort dans les erreurs du paganisme. Ces obsèques furent célébrées avec toute la pompe et l'appareil sauvage. Le ca davre avoit été paré de tous les ornemens , où plutôt surchargé de tous les atours Le la plus originale vanité puisse mettre en œuvre dans des conjonctures assez tristes par elles-mêmes; colliers de porcelaine, bracelets d'argent, pendans d’oreilles et de nez, habits magnifiques : tout lui avoit été prodigué. On avoit emprunté le secours du fard et du vermillon pour faire disparoître , sous ces couleurs éclatantes, la pâleur de la mort, et pour donner à son visage un air de vie qu’il n’avoit pas. On n’avoit oublié aucune des décorations d’un militaire sauvage : un hausse-col, lié avec un ruban de feu , pendoit négligemment sur sa poitrine; le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche , la lance à la main, la chaudière remplie à ses côtés. Sous cette attitude guerrière et animée , on l’avoit assis sur une éminence revètne de gazon,
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ÉDIFIANTES ET CURICUSES. 175
qui lui servoit de lit de parade. Les Sauvages rangés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelques momens un silence sombre, qui n’imitoit pas mal la douleur. L’orateur le rompit en prononçant l’oraison funèbre du mort; ensuite succédèrent les chants et les danses , accompagnés du son des tambours de basque entourés de grelots. Dans tout cela éclatoit je ne sais quoi de lugubre qui répondoit assez à une triste cérémonie. Enfin, le convoi funèbre fut terminé par l’inhumation du mort, auprès duquel on eut bien soin d’enterrer une bonne provision de vivres, de crainte sans doute que, par le défaut de nourriture, il ne mourût une seconde fois.
Ce n'est point en témoin oculaire que je parle; la .
présence d'un missionnaire ne cadreroit guère avec ces sortes de cérémonies dictées par la superstition et adoptées par une stupide crédulité ; je tiens ce récit des spectateurs.
Cependant la baie dans laquellenousavionsmouillé retentissoit de toutes parts de bruits de guetre. Tout y étoit en mouvement et en action, Notre artillerie, qui consistoit en trente-deux pièces de canon et cinq mortiers, posés sur des plates-formes qui étoient assises sur des bateaux amarrés ensemble , défila la première. En dépassant la langue de terre qui nous déroboit à la vue de l'ennemi, on eut soin de saluer le fort par une décharge générale , qui ne fut d’abord que de pure cérémonie , mais qui en annonçoit de plus sérieuses. Le reste de la plus petite flotte suivit, mais lentement, Déjà un gros de Sauvages avoit assis son camp sur les derrières du fort George, ou sur le chemin du fort Lydis, pour couper toute communication entre les deux forts anglais. Le corps de M. le chevalier de Levi occupoit les défilés des montagnes, qui conduisoient au lieu projeté de notre débarquement. À la faveur de ces mesures si sages, notre descente se fit sans opposition, à une bonne
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demi-lieue au-dessous du fort. Les ennemis avoient top allaire chez eux pour entreprendre d'y venir former des obstacles. lls ne ve à rien moins qu'à un siége. Je ne sais trop de quel principe partoit leur confiance. Les environs de leurs forts étoient occupés par une multitude de’tentes encore toutes dréssées à notre arrivée, On ÿ remarquoit une quantité de baraques propres à favoriser les assiégeans. Il leur fallut nettoyer ces dehors , détendre les tentes , brûler ces baraques ; ces mouvemens ne purent se faire sans essuyer bien des décharges de la part des Sauvages, toujours attentifs à profiter des avan tages qu'on leur donne. Leur feu auroit été bien plus vif et plus meurtrier, si un autre objet n’eût attiré une partie de leur attention. Des troupeaux de bœufs et de chevaux , qu’on n’avoit pas eu le temps de mettre à couvert, erroient dans les bas-fonds situés au voisinnge du fort. Les Sauvages se firent d'abord une occupation de donner la chasse à ces animaux; cent cinquante bœufs tués ou pris, et cinquante chevaux furent d’abord les fruits de cette petite guerre : mais ce n’étoient là que comme les préliminaires et les dispositifs du siége.
Le fort George étoit un carré flanqué de quatre bastions ; les courtines en étoient fraisées , les fossés creusés à la profondeur de dix-huit à vingt pieds, l’escarpe et la contre-escarpe étoient talutées de sable mouvant; les murs étoient formés de gros pins terrassés et soutenus par des pieux extrêmement massifs, d’où il résultoit un terre-plein de quinze à dixhuit pieds, qu’on avoit eu soin de sabler tout à fait. Quatre à cinq cents hommes le défendoient à l’aide de dix-neuf canons, dont deux de trente-six , les autres de moindre calibre, et-de quatre à cinq mortiers. La place n’étoit protégée par aucun autre ouvrage extérieur que par un:rocher fortifié s! revêtu de palissades assurées par des monceaux de pierres.
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La garnison en étoit de dix-sept cents hommes, et rafraichissoit sans cesse celle du fort. La principale défense de ce retranchement consistoit dans son assiette qui dominoit tous les environs, et qui n’étoit accessible à l’artillerie que du côté de la place , à raison des montagnes et des marais qui en bordoiens les différentes avenues. Tel étoit le fort George, selon les connoissances que j'ai prises sur les lieux après la reddition de la place ; il n’étoit pas possible de l’investir et de lui boucher entièrement tous les passages. Six mille Français ou Canadiens et dix-sept
Cents Sauvages, qui faisoient toutes nos forces, ne
répondoient point à l’immensité du terrain qu'il auroit fallu embrasser pour y parvenir. A peine vingt mille hommes auroient-ils pu y suflire, Les ennemis jouirent donc toujours d’une porte de derrière pour se glisser dans les bois, ce qui auroit pu leur servir d’une utile ressource, s’ils n’avoient pas eu en tête des Sauvages ; mais rarement échappe-t-on de leurs mains par cette voie. Leurs quartiers étoient d’ailleurs placés sur le chemin Lydis, si fort au voisinage des bois, et où ils battoient si souvert l’estrade, que ç’auroit été bien aventurer sa vie que d’y chercher un asile, À peu de distance étoient logés les Canadiens postés sur le sommet des montagnes, et toujours à poriée de leur donner la main. Enfin les troupes réglées venues de France, à qui proprement appartenoient les travaux du siége, occupoient la lisière des bois fort près du terrain où devoit s'ouvrir la tranchée; suivoit le camp de réserve, muni de forces suffisantes pour le mettre à couvert de toute insulte. Ces arrangemens pris, M. de Montcalm fit porter à l'ennemi des propositions qui lui auroient épargné bien du sang et bien des larmes, sielles eussent été acceptées. Voici à peu près en quels termes étoit conçue la lettre de sommation qui fut adressée À M, Moreau :
commandant de la place au nom de S. M, Britannique. Monsieur , j'arrive avec des Jorces suffisantes Pour emporter la place que vous tenez, et pour cuuper tous les secours qui pourroient vous venir d'ailleurs ; je compte à ma suite une Joule de nations Sauvages ; que la moindre effusion de sang pour- Toit aigrir au point de les arracher Pour toujours à 1ous sentimens de modération et de clémence. L'amour de l'humanité m'engage à vous sommer de vous rendre dans un temps où il ne me sera pas impossible de les faire condescendre à une composition honorable pour vous et utile pour tous: J'ai, etc., signé MONTCcALM. Le porteur de la lettre fut M. de Levi. Il fut accueilli par les officiers an glais, dont plusieurs étoient de sa connoissance , avec une politesse et des égards dont les lois de l'honneur ne dispensent personne , quand il fait la guerre en honnête homme. Mais cette favorable ré ception ne décida de rien pour la reddition de la place ; il y parut par la réponse. La voici: M. le général Montcalm , je vous suis obligé en particulier des offres gracieuses que vous me faites; maïs je ne puis les accepter : je crains peu lu barbarie. J'ai d'ailleurs sous mes ordres des soldats déterminés comme moi à périr ou à vaincre. J'ai, etc., signé MOREAU. La fierté de cette réponse fut bientôt publiée au bruit d’une salve générale de l'artillerie ennemie, Il s’en falloit bien que nous fussions en état de riposter sur le champ. Avant que de venir à bout d'établir une batterie, il falloit transporter nos canons l’espace d’une bonne demi-lieue, à travers les rochers et les bois. Grâce à la voracité des Sauvages, nous ne pouvions emprunter pour cette ma-
-nœuvre le secours d’aucune de nos bêtes de somme.
Ennuyés, disoient-ils, de la viande salée, ils n’avoient point fait de dificulté de s’en saisir et de s’en régaler
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