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régaler quelques jours auparavant, sans consulter autre chose que leur appétit; mais au défaut de ce secours , tant de bras animés par le courage et par le zèle envers le souverain , se prétèrent de si bonne grâce au travail , que les obstacles furent bientôt aplanis et vaincus, et l'ouvrage porté à sa perfecuon. Durant tous ces mouvemens, j'étois logé auprès de l’hôpital où j’espérois d’être à portée de donner aux mourans et aux morts les secours de mon ministère. J’y demeurai quelque temps sans avoir la moindre nouvelle de mes Sauvages. Ce silence m’in-
‘quiétoit; j’avois une grande envie de les assembler
encore une fois pour profiter des périlleuses con jonctures où ils étoient, et pour les amener tous , s’il étoit possible, à des senumens avoués par la religion. Sur cela je pris le parti de les aller chercher. Le voyage avoit ses difficultés et ses périls , outre sa longueur ; il me fallut passer au voisinage de la tranchée , où un soldat occupé à admirer le prodigieux effet d’un boulet de canon sur un arbre » fut bientôt lui-même , à quelques pas de moi, la victime de son indiscrétion. En faisant ma route , je vous avouerai que je fus frappé de l'air dont se portoient les Français et les Canadiens aux travaux pénibles et hasardeux auxquels on les occupoit. A voir la joie avec laquelle ils transportoient à la tranchée les fascines et les gabions , vous les auriez pris pour des gens invulnérables au feu vif et continuel de l’ennemi. Une pareille conduite annonce bien de la bravoure et bien de l'amour pour la patrie ; aussi est-ce là le caractère de la nation. Je parcourus tous les quartiers , sans rien trouver que quelques pelotons d'Abnakis dispersés çà et 1à: de sorte que je fus de retour de ma course , sans avoir d'autre mérite que celui de la bonne volonté. Ainsi, éloigné de mes gens, je ne pus guère leur être de grande utilité ; mails mes services y furent du moins de quelque T, IF. 12
178 LETTRES usage en faveur d’un prisonnier Moraigan dont la nation est dans les intérêts , et presque totalement sous la domination de l'Angleterre. C’étoitun homme dont la figure n’avoit assurément rien de revenant et de gracieux. Une tête énorme par sa grosseur avec de petits.yeux , une corpulence épaisse et massive jointe à une taille raccourcie , des. jambes grosses et courtes : tous ces traits et bien d’autres lui fournissoient de justes titres pour avoir place parmi les hommes difformes. Mais pour être disgracié de la nature , il n’en étoit pas moins homme , c'est-à-dire , u’il n’avoit pas moins droit aux attentions et aux és de la charité chrétienne ; il n’étoit pourtant que trop la victime autant de sa mauvaise mine, 1e de sa malheureuse fortune. Il étoit lié à un tronc d' arbre , où sa figure grotesque attiroit la curiosité des passans. Les huées po furent pas d’abord! : épargnées ; mais les mauvais traitemens vinrent après , jusque-là , que d’un soufllet rudement appliqué, on lui arracha presque un œil de la tête, Ce procédé me révolta; je vins au secours de l’af-
fligé, d'auprès de qui je chassai tous les spectateurs,
avec un ton d'autorité que je n’aurois sans doute: osé jamais prendre si j'avois été moins sensible à son malheur, Je fis sentinelle à ses côtés une partie de la journée ; enfin je fis si bien que je vins à bout. d’intéresser les Sauvages ( ses maîtres ) en sa faveur, de sorte qu'il ne fut plus besoin de ma présence pour le dérober à la persécution. Je ne sais s’il fut. trop sensible à mes services; du moins un coup d'œil: sombre fut tout ce que j'en tirai ; mais indépendamment de la religion , j'étois trop payé par le seul, plaisir d’avoir secouru un malheureux. Il ne manquoit pas de gens dont le sort étoit aussi à plaindre. Chaque jour l’activité et la bravoure sauvage multiplioit les prisonniers , c’est-à-dire , les misérables. 1 n’étoit pas possible à l'ennemi de faire un pas hors
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de la place, sans s’exposer , ou à la captivité, ou à Ja mort , tant les Sauvages étoient alertes, Jugez-en par ce seul récit. Une femme anglaise s’avisa d'aller ramasser des herbages dans les jardins potagers Presque Contigus aux fossés de la place, Sa ardiesse lui coûia cher : un Sauvage, caché dans un carré de choux , l’aperçut, et avec son fusil , la coucha sur le carreau. Il n’y eut jamais moyen que les ennemis vinssent enlever son cadavre; le vainqueur toujours caché fit sentinelle tout le jour , et lui enleva læ chevelure.
Cependant toutes les nations sauvages s’'ennuyoient, fort du silence de nos gros fusils : c’est ainsi qu'ils désignent nos canons. Il leur tardoit de ne plus faire seuls les frais de la guerre > de sorte que pour les contenter , il fallut Pâter la tranchée , et y dresser notre première batterie. La première fois qu’elle joua , ce furent des cris de joie , dont toutes les montagnes retentirent avec fracas, Il ne fut pas nécessaire , durant tout le cours du siége » de se donner de grands mouvemens pour être instruit du succès de notre artillerie, Les cris des Sauvages en portoient à tous les momens la nouvelle dans tous les quartiers. Je pensai sérieusement à quitter le mien ; Eh où j'y étois condamné > à raison de l'éloignement de mes néophytes, m’y détermina; mais nous eûmes avant ce changement , une vive alarme à essuyer. Les fréquens voyages que les ennemis avoient faits pendant le jour vers leurs bateaux , avoient donné à soupçonner qu’ils préparoient quelque grand coup. Le bruit se répandit que leur dessein étoit dé venic incendier nos munitions de £uerre et de bouche. M. de Launay , capitaine de grenadiers dans un régi-
: ment de France , fut préposé pour veiller à la garde
des bateaux qui en étoient les dépositaires, Les dis- Posiuons qu'il avoit faites en homme du métier, firent presque regretter que les ennemis ne se fussent
pas montrés, C: s alarmes dissipées, je rejoignis mes Abnakis, pour we j!". m'en séparer dans tout le cours de la Ve-+ 24 ma Il ne se passa aucun événement remarquabde durant quelques jours, que la promptitude et là célérité avec am à les ouvrages de la tranchée s’avangoient, La seconde batterie fut établie en deux fours. Ce fut une nouvelle fête que les Sauvages célthrérent à la militaire. Ils étoient sans cesse autour de nos canonniers , dont ils admiroient la dextérité. Mais leur admiration ne fut ni oisive ni stérile. Ils voulurent essayer de tout pour se rendre plus utiles. Ils s’avisèrent de devenir canonniers ; un entr'autres se distingua : après avoir pointé lui-même son canon , il donna juste dans un angle rentrant ,
u'on lui avoit assigné pour but. Mais il se défendit à: réitérer , malgré les sollicitations des Français , alléguant pour raison de son refus, qu'ayant atteint dès son essai le degré de perfection auquel il pouvoit aspirer , il ne devoit plus hasarder sa gloire dans un seconde tentative, Mais ce qui fut le sujet de leur principal étonnement, ce furent ces divers sé pr qui , formant les différentes branches d’une tranchée, sont autant de chemins souterrains si utiles pour protéger les assiégeans contre le canon des assiégés, Ils examinèrent , avec une avide curiosité , la manière dont nos grenadiers français s’y prenoient pour donner à ces sortes d'ouvrages le degré d'achèvement qu’ils exigent. Instruits par leurs yeux , ils exercèrent bientôt leurs bras à la pratique. On les vit armés de pêles et de pioches, tirer un boyau de tranchée vers le rochef fortifié , dont l'attaque leur étoit échue en partage. Ils le poussèrent si avant , qu'ils furent bientôt à la portée du fusil. M. de Veillers , frère de M. de Jamonville , officier dont le nom seul est un éloge, profita de ces avances pour venir à la tête d’un corps de Can. liens, ottaquer les retranchemens avancés, L'action f:. ::.e ; lung-temps disputée et
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meurtrière pour les ennemis. Ils fusent chassés de leurs premiers postes , et il est à présumer que les grandsretranchemens auroientété emportés ce jour-là même , sileur prise eût dû décider dela reddition de là place. Chaque jour étoitsignalé par quelquecoupd’éclat de la part des Français , des Canadiens et des Sauvages. Cependant les ennemis se soutenoient toujours par l'espérance d’un prompt secours. Une petite aventure ; arrivée dans ces conjonctures , dut bien diminuer leur confiance. Nos éclaireurs rencontrèrent dans les bois trois courriers partis du fort Lydis ; ils tuèrent le premier , prirent le second , et le troisième se sauva par sa légèreté à la course, On se saisit d’une lettre insérée dans une balle creusée > Si bien cachée sur le corps du défunt, qu'elle auroit échappé aux recherches de tout autre qu’à celles d’un militaire qui se connoît à ces sortes de ruses de guerre. La lettre étoit signée du commandant du fort Lydis, et adressée à celui du fort George. Elle contenoit en substance la déposition d’un Canadien , fait prisonnier la première nuit de notre arrivée, Suivant sa déclaration , notre armée se montoit à onze mille homrues , et le corps de nos se de à deux mille; et notre artillerie étoit des plus formidables, Il y avoit du mécompte dans cette supputation. Nos forces y étoient amplifiées bien au-delà du vrai. Cette erreur ne doit point cependant s’attribuer à la fraude et à la supercherie, qui, quoiqu’utiles à la patrie , ne sauroient se justifier au tribunal de l’honnête homme le plus passionné et le plus national. J usqu’à celte guerre , les plus nombreuses armées du Canada n'avoient guère passé huit cents hommes; la surprise et l’étonnement grossissoient les objets à des yeux peu accoutumés à en apercevoir de considérables. J’ai été témoin, dans le cours de la campagne, de méprises bien plus grandes en ce genre. Le commanclant de Lydis concluoit sa lettre par avertir son
collégue que les intérêts du roi son maître ne lui permettant pas de dégarnir sa place , c’étoit à lui à capituler , et à se ménager les conditions les plus avantageuses.
M. de Montcalm ne crut pas pouvoir faire un meilleur usage de cette lettre, que de la faire remettre à son adresse par celui des courriers même qui étoit
tombé vivant entre nos mains. Il en reçut de l'officier
anglais des remercimens, accompagnés de la modeste prière de vouloir bien lui continuer long-temps les mêmes politesses, Un pareil compliment , ou tenoit du badinage , ou promettoit une longue résistance. L'état actuel de la place ne la présageoitpas, Une partie de ses batteries démontées et hors de service par le succès des nôtres ; la frayeur répandue parmi les assiégés , qu’on ne rendoit plus soldats qu'à force de leur verser du ‘rhum ; enfin les désertions fréquentes en annonçoient la chute prochaine. Telle étoit du moins l'opinion générale des déserteurs ; dont la foule auroit été tout autrement considérable À si les armes sauvages n’avoient multiplié les périls de la désertion,
Parmi ceux qui vinrent se rendre à nous, il en fut un , sujet d’une république voisine , et notre fidèle alliée, qui me procura la douce consolation de lui préparer les voies à sa prochaine réconciliation à l'Eglise. J’allai le visiter à l'hôpital , où ses blessures le détenoient, Dès l'entrée de la conversation : je compris qu’il n’étoit pas difficile de faire goûter à un bon esprit les dogmes de la véritable religion, dès que le cœur étoit dans une situation à ne plus être trop sensible aux trompeuses douceurs des passions humaines.
J'étois à peine de retour de cette course , qui m'avoit coûté une marche de trois lieues , dont les peines me furent bien adoucies par les motifs qui l'animérent et par les succès qui la couronnèrent ,
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