‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 39 sur 72 · RE RER TA · texte numérisé non relu

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françaises, ceux-ci vers le fort, ceux-là vers tous les

lieux qui sembloient leur promettre un asile : voilà les pitoyables objets qui se présentoient à mes yeux. Cependant les Français n’étoient pas spectateurs oisifs et insensibles de la catastrophe; M. le chevalier de Levi couroit par-tout où le tumulte paroissoit le plus échanfté pour tâcher d’y remédier, avec un courage animé par la clémence si naturelle à son illustre sang. Il affronta mille fois la mort À laquelle , malgré Sa naissance et ses vertus, il n’auroit pas échappé, si une providence particulière n’eût veillé à la sûreté de ses jours, et n’eût arrêté les bras sauvages déjà levés poux le frapper. Les officiers français et canadiens imitèrent son exemple avec un zèle digne de l'humanité qui a toujours caractérisé la nation; mais le gros de nos troupes, occupé à la garde de nos batteries et du fort, étoit, par cet éloignement, hors d'état de leur prêter main-forte, De quelle ressource pouvoient être quatre cents hommes contre environ quinze cents Sauvages furieux, qui ne nous distinguoient pas de l'ennemi? Un de nos sergens qui s'étoit opposé fortement à leur violence » fut renversé par terre d’un coup de lance. Un de nos officiers français, pour prix du même zèle, avoit reçu une large blessure qui le conduisit aux portes du tom-

beau; d’ailleurs, dans ces momens d'alarme, on ne

Savoit de quel côté tourner. Les mesures qui sembloient le plus dictées par la prudence aboutissoient à des fins désastreuses et sinistres. M. de Montcalm, qui ne fut instruit que tard, à raison de l'éloignement de sa tente, se porta au premier avis vers le lieu de

la scène avec une célérité qui marquoit la bonté et

la générosité de son cœur. Il se multiplioit, il se reproduisoit, il étoit partout : prières, menaces, promesses, 1l usa, il essaya de tout; il en vint enfin à la force. Il crut devoir à la naissance et au mérite de M. le colonel Yonn, d’arracher d'autorité et avec

violence son neveu d’entre les mains d’un Sauvage ; mais, hélas! sa délivrance coûta la vie à quelques prisonniers, que leurs tyrans massacrèrentsur le champ par la crainte d’un semblable coup de vigueur. Le tumulte cependant croissoit toujours, lorsque quelqu’un s’avisa heureusement de crier aux Anglais qui formoient un corps considérable , de doubler le pas. Cette marche forcée eut son effet; les Sauvages, en partie par l'inutilité de leurs poursuites, en partie satisfaits de leurs prises, se retirèrent; le peu qui restèrent furent aisément dissipés. Les Anglais continuèrent tranquillement leur route jusqu’au fort Lydis, où ils n’arrivèrent d’abord qu’au nombre de trois ou quatre cents, J'ignore le nombre de ceux qui ayant gagné les bois, furent assez heureux pour s’y rendre à la faveur du canon qu'on eut soin de tirer pendant plusieurs jours pour les guider. Le reste de la garnison n’avoit cependant pas péri par le fer, et ne gémissoit pas non plus sous le poids des chaînes. Plusieurs avoient trouvé leur salut dans les tentes françaises ou dans le fort. Ce fut là que je me rendis, après que le désordre fut une fois apaisé. Une ioule de femmes éplorées vinrent en gémissant m’environner. Elles se jetoient à mes genoux ; elles baisoient le bas de ma robe, en poussant de temps en temps des cris lamentables qui me perçoient le cœur. Il n’étoit pas en moi de tarir la cause de leurs pleurs ; elles redemandoient leurs tils leurs filles, leurs époux dont elles déploroient l'enlèvement. Pouvois-je les leur restituer? L'occasion du moins ne tarda pas à se présenter de diminuer le nombre de ces misérables ; je l’embrassai avidement, Un officier françaism’avertit qu'un Huron actuellement dans son camp étoit en possession d’un enfant de six mois, dont la mort étoit assurée , si je n’accourois sur le champ à sa délivrance, Je ne balançai point. Je courus en hâte à la tnte du Sauvage, entre les bras de qui j’aperçus

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l'innocente victime qui baisoit tendrement les mains de son ravisseur , et qui jouoit avec quelques colliers de porcelaine qui le paroient. Ce coup-d’œil donna une nouvelle ardeur à mon zéle. Je commençai par flatter le Huron par tous les éloges que la vérité pouvoit me permettre de donner à la valeur de sa nation. Il me comprit du premier coup : Tiens, me dit-il fort civilement, sois-tu cet enfant? je ne l'ai point volé ; je l'aitrouvé délaissé dans une haie ; tu le veux , mais tu ne l'auras pas. J’eus beau lui remontrer l’inutilité de son prisonnier , sa mort assurée par le défaut de nourriture convenable à la délicatesse de son âge; il me produisit du suif pour le régaler, ajoutant qu'après tout il trouveroit, en cas de mort, un coin de terre pour l’ensevelir, et qu’il me seroit libre alors de lui donner ma bénédiction. Je répliquai à son discours par l'offre que je lui fis de lui remettre une assez grosse somme d'argent, s’il vouloit se dessaisir de son petit captif; il persista dans la négative; il se relâcha dans la suite jusqu'à exiger en échange un autre Anglais. S'il n’eût rien diminué de ses prétentions , c’étoit fait de la vie de l'enfant. Je croyois déjà son arrêt de mort porté, lorsque je m’aperçus qu'il tenoit conseil en huron avec ses Compagnons : car jusqu'alors la conversation s’étoit tenue en français qu'il entendoit, Ce pourparler fit luire à mes yeux un rayon d'espérance; elle ne fut pas trompée. Le résultat fut que l'enfant étoit à moi, Si je lui délivrois une chevelure ennemie. La proposition ne m’embarrassa point : [/ paroitra dans peu, lui répliquai-je en me levant, s7 {4 es un homme d'honneur. Je partis en diligence pour le camp des Abnakis. Je demandai au premier venu, s’il étoit maître de quelque chevelure, ets’il vouloit me faire le plaisir de m'en gratifier, J’eus tout lieu de me louer de sa complaisance ; il délia son sac et me donna le choix. Pourvu d’une de ces barbares dépouilles, je la par-

190 LETTRES tois en triomphe , suivi d’une foule de F Canadiens curieux de savoir l'issue de joie me prêta des ailes; je fus dans un moment à mon Huron. Voih, lui dis-je en l’abordant, voilà ton Payement : Tu as raison , me répondit-il, c’est bien 4ne chevelure anglaise, car elle est rouge, C’est en effet la couleur qui distingue assez ordinairement les colons anglais de ces contrées. E} bien ! voilà l'en- J'ant, emporte-le ; ji l'appartient, Je ne lui donnai pas le temps de revenir sur le marché. Je pris sur le champ entre mes mains le petit malheureux. Comme il étoit Presque nu, je l’enveloppai dans ma robe. Il n’étoit pas accoutumé À être porté par des mains aussi peu habiles que les miennes. Le pauvre enfant poussoit des cris qui m'instruisoient autant de ma mal-adresse que de ses souffrances; mais je me consolai dans l'espérance de le calmer bientôt,

rançais et de l'aventure, La

dresse maternelle.

mais ni les yeux, ni le cœur d'aucune n°y distingna son fils. Elles se retirèrent à l'écart pour donner de nouveau un libre cours à leurs lamentations et à leurs plaintes. Je ne me trouvai pas dans un petit embarras par cette retraite, éloigné de Quarante à cinquante française ; comment nourrir un enfant d’un âge si tendre? J’étois enseveli dans mes réflexions, lorsque je vis Passer un officier anglais qui parloit fort bien la langue française. Je lui dis d’un ton ferme : Monsieur, je viens de racheter ce jeune enfant de la servitude ; mais il n’échappera pas à la mort, si vous n’ordonnez à quelqu’une de ces femmes de Jui tenir lieu de mère et de l’allaiter, en attendant que je puisse Pourvoir à le faire élever ailleurs. Les officiers français qui étoient présens appuyèrent ma demande, Sur cela, il parla à ces

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femmes anglaises. Une s'offrit à lui rendre ce service , si je voulois répondre de sa vie et de celle de son mari, me charger de leur subsistance et les faire conduire à Boston par Montréal, J'acceptai sur le champ la proposition; je priai M. Dubourg-la-Marque de détacher trois grenadiers pour escorter mes Anglais jusqu’au camp des Canadiens, où je me flattai de trouver des ressources pour remplir mes nouveaux engagemens; ce digne oflicier répondit avec bonté À ma requête,

Je me disposois à quitter le fort, lorsque le père de l'enfant se retrouva; blessé d’un éclat de bombe et dans l’impossibilité de se secourir lui-même , il ne put qu'acquiescer avec plaisir aux dispositions que J'avois faites pour la sûreté de son fils. Je partis donc accompagné de mes Anglais ,| sous la sauve-garde de trois grenadiers. Après deux heures d’une marche pénible mais heureuse | nous arrivèmes au quartier où étoient logés les Canadiens. Je n’entreprendrai pas de vous rendre fidèlement la nouvelle circonstance qui couronna mon entreprise : il est des événemens qu'inutilement se flatteroit-on de présenter au naturel, Nous étions à peine aux premières avenues du camp, lorsqu'un cri vif et animé vint subitement frapper mes oreilles ; étoit-ce de la douleur ? étoit-ce de la joie ? C'étoit tout cela et plus encore ; car c’étoit la mère, qui de fort loin avoit distingué son fils, tant les yeux de la tendresse maternelle sont éclairés. Elle accourut avec une précipitation qui dénotoit ce qu’elle étoit à cet enfant. Elle l’arracha des mains de l’'Anglaise avec un empressement qui sembloit désigner la crainte qu’elle avoit qu’on ne le lui enlevât une seconde fois. Il est aisé de s’imaginer à quels transports de joie elle s’abandonna, surtout lorsqu'elle At assurée et de la vie et de la liberté de son mari , à qui elle croyoit avoir fait les derniers adieux. I ne manquoit à- leur benheur que

leur réunion ; je crus la devoir à la perfection de mon ouvrage.

Je repris la route du fort, Mes forces suflirent à peine pour m’y rendre : il étoit plus d'une heure après midi, sans que j'eusse pris aucune nourriture. Aussi tombai-je presqu’en défaillance en y arrivant. La politesse et la charité de MM. les ofliciers françuis m'eurent bientôt mis en état de continuer la bonne œuvre. Je fis chercher l'Anglais en question , mais les recherches furent pendant plusieurs heures sans succès. Les douleurs de sa blessure l’avoient obligé de se retirer dans le lieu le plus solitaire du fort , pour y prendre du repos; on le trouva enfin. Je me disposois à l'emmener lorsque son épouse et son fils reparurent, Les ordres avoient été donnés de ramasser tous les Anglais dispersés dans les diffé rens quartiers, au nombre de près de cinq cents, et de les conduire au fort, afin qu'on pût pourvoir plus sûrement à leur subsistance » en attendant qu’on pût les faire conduire à Orange ; ce qui fut heureusement exécuté quelques jours après. Les démonstrations de joie furent renouvelées avec encore plus d'épanchement qu'auparavant. Les remercimens ne me furent pas épargnés , non-seulement de la part des intéressés, mais encore des officiers anglais,

qui eurent la bonté de me les réitérer plus d’une fois. |

Quant à leurs offres de service , elles ne m'ont flatté que par les sentimens d’où elles partoient. Un homme de mon état n’a aucune récompense à attendre que de Dieu seul,

Je ne dois pas passer ici sous silence le prix qu’à eu de sa charité l’autre femme anglaise qui s’étoit obligée à servir de mère à l'enfant en l'absence de la vraie mère ; la Providence lui ménagea, par l’entremise de M. Picquet , le recouvrement du fils qui lui avoit été, injustement ravi, Je restai encore quelques jours aux environs du fort, où mon ministère ne fut

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pas infruciueux , soit envers Pere ir risotiniers ; dont je fus assez heureux que de briser les fers, soit envers quelques ofliciers drangnis dont l'ivresse saw: vage menaçoit les jours , et que je vins à bout de mettre à couverts rt i

Telles ont été les circonstances de ja malheureuse expédition qui & déshouoré la valeur que les Sau= Vages avoient fait éclater durant tout le cours du siége et qui nous a rendu onéreux jusqu’à léürs services; Ils prétendent la bon, les Abnakis, ent particulier, par le droit de représailles , alléguarit que plus d’une fois ; dans le sein même de la paix ; ou dans des pourparlers tels que celui de l'hiver passé, leurs guérriers avoient trouvé leurs tombearix sous les coups de la trahison dans les forts anglais de l’Aca: die, Je n'ai ni les lumières , üi les connoissänces pour juger une nation, qui pour être notre ennemie, n’en est pas moins respectable par bien des titres. Je né sache pas au reste ; que dans le tissu dé cette rela= tion ; il me soit échappé une seule particularité dont on puisse avec justice infirmer la certitude ; encoré moins À me persuader que la malignité puisse découvrir un seul trait qui lautorise à rejeter sur la nation française l’indignité de cet événement:

On avoit fait agréer aux Sauvages le traité de la ca:

Pitulation + pouvoit-on prévenir plus sûrement l'in:

fraction ? On avoit assigné aux ennemis, pour assurer

leur retraite , une escorte de quatre cents hommes ,

dont quelques-uns même ont été victimes d’ut

zèle trop vif à réprimer le désordre : pouvoit-on plus efficacement empêcher l'inobservation du traité ? Enfin, on est allé jusqu’à racheter À grands frais les

Anglais, et à les tirer à prix d'argent des mains des

Sauvagés ; de sorte que près de quatre cents sont à:

Quebec, prêts à s’'embarquer pour Boston : pouvoit:

on plus sincèrement réparer la violation du traité ?

Ces réflexions me paroissent sans réplique.

Les Sauvages sont donc seuls responsables du violement du droit des gens : et ce n’est qu’à leur insa tiable férocité et à leur indépendance , qu'on peut en attribuer la cause, La nouvelle de cette fatale exécution , répandue dans les colonies anglaises , y a semé la désolation et l’effroi au point qu'un seul Sauvage a bien osé pousser la témidrité jusqu’à aller en lever des prisonniers Presque aux portes d'Orange , sans qu'on l'ait inquiété , ni dans son expédition, ni dans sa retraite, Aussi les ennemis n'ont-ils formé aucune entreprise contre nous dans les jours qui ont suivi la prise du fort, Rien cependant de plus critique pour nous que la situation où se trouvoit alors l'armée française. Les Sauvages > Aux Abnakis et aux Nipistingues près, avoient isparu dès le jour même

de leur malheureuse expédition ; douze cents hommes étoient occupés à la démolition du fort; près de mille étoient employés à faire le transport des provisions immenses de bouche et de guerre dont nous nous étions emparés. À peine restoit-il une Poignée de gens pour faire tête à l'ennemi, s’il avoit pris le parti de l'offensive, Sa tranquillité nous fournit les moyens de consommer notre ouvrage, Le fort George a été détruit et renversé de fond en comble, et les débris consumés par le feu. Ce ne fut que dans l’incendie , que nous comprimes la grandeur de la perte des ennemis. Il se trouva des casemates et des sou-

terrains cachés remplis de cadavres ; qui, pendant

quelques jours, fournirent un nouvel aliment à l’acuvité des flammes. Pour notre perte, elle consiste dans Vingt-un morts, dont trois Sauvages, et dans

environ vingt-cinq blessés, C’est tout.

Enfin, le jour. de l’Assomption je remontai en bateau pour Montréal, par un temps des plus pluvieux et des plus froids. Ce voyage n’a été marqué que par la continuité des orages et des tempêtes , qui faillirent à submerger une de nos berges , et à faire

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