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érir ses conducteurs, Mais les peines en ont été Een tempérées , non - seulement par la compagnie des autres missionnaires , mais encore pat celle de M. Fiesch, envoyé à Montréal en qualité d'étage, Cet oflicier , Suisse de naissance , et autrefois au service de France, est un des plus honnêtes hommes qu'on puisse trouver, I à servi , dans son séjour au milieu de la colonie , la nation à laquelle il est lié, avec une fidélité digne de tous les éloges.
Arrivé à Montréal, je comptois y prendre nn repos nécessaire ; mais les Sauvages y multiplièrent si Port mes OCCupations, et toutes si peu consolantes pour mon ministère , que je hâtai mon départ pour ma mission, J’avois une raison de plus de me presser; il s'agissoit d’acquitter la parole que j'avois donnéé à MM. les ofliciers anglais, de ne point m'épargner dans ce village pour engager les Sauvages à la restitution du reste dés prisonniers. Il étoit temps d'y venir mettre laffhain à l’œuvre. Un de nos Canadiens , échappé dés prisons de la Nouvelle-A ngleterre, ne tarissoit point sur les mauvais traitemens qu'il y avoit essuyés ; il rapportoit même qu'un Abnakis , pris à l’action de M. de Dieskau, avoit péri de faim cet hiver dans les prisons d'Orange. Cétte nouvelle ébruitée auroit pu faire périr bien des innocens, Je suis venu à bout de l’ensevelir dans un silence profond , qui a favorisé le départ de tous les Anglais injustement détenus dans les fers.
Voilà l’histoire fidèle de tous les événemens qui ont signalé la Campagne qui vient de se terminer ; VOUS ÿ avez vu avec satisfaction , que la valeur française s’y est soutenue avec éclat , et a opéré des prodiges : mais vous avez dû aussi vous apercevoir que les passions , partout les mêmes | produisent partout les mêmes ravages , et que nos Sauvages , pour être Chrétiens , n’en sont pas plus irrépréhen- Sibles dans leur conduite, Leur vie errante et vaga<
196 LETTRES bonde n’est pas une des moindres causes de leurs
malheurs, Abandonnés à eux-mêmes , et aux prises.
avec leurs passions , sans être soutenus même par le secours d'aucun exercice extérieur de religion , ils échappent , durant la plus grande partie de l’année, aux empressemens du zèle le plus actif, qui, condamné on ce long terme à la plus triste inaction ; est réduit à ne pouvoir former en leur faveur que des vœux presque toujours inutiles et superflus. Peut-être le Dieu des miséricordes éclairera-t-il un jour ces malheureux sur les dangers de leur étrange façon de vivre , et fixera-t-il leur instabilité et leurs courses ; mais si c’est là un événement qu’il est bien permis à un missionnaire de souhaiter > il n’est pas en sa puissance de le ménager, J'ai l’honneur d’être, etc.
Du père Gabriel Marest > Missionnaire de le Com-
pagnie de Jésus, au père Germon » de la même Compagnie.
Aux Cascaskias, punee illinois, autrement dit de l’Immaculée onception de la sainte Vierge, le 9 novembre 1712.
MON RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S.
JE souhaiterois pouvoir vous donner de nos missions des connoissances qui répondissent à l’idée que vous vous en êtes peut - être formée. Ce qu'on apprend tous les jours en Europe , de ces vastes pays semés de villes et de bourgades, où une multitude
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innombrabie d'idolâtres se présentent en foule au zèle des missionnaires, donneroit lieu de croire que les choses sont ici sur le même pied : il s’en faut bien; dans une grande étendue de pays , à peine trouvet-on trois ou quatre villages. Notre vie se passe à parcourir d'épaisses forêts , à grimper sur les montagnes , à traverser en canot des lacs et des rivières Pour atteindre un pauvre Sauvage qui nous fuit, et que nous ne saurions apprivoiser ni par nos discours, hi par nos caresses.
Rien de plus difficile que la conversion de ces Sauvages ; c’est un miracle de la miséricorde du Seigneur : il faut d’abord en faire des hommes , et travailler ensuite à en faire des Chrétiens. Comme ils sont maîtres absolus d'eux-mêmes > Sans être assujettis à aucune loi, l'indépendance dans laquelle ils vivent, les asservit aux passions les plus brutales. 1 y a pourtant des chefs parmi eux, mais ces chefs n'ont nulle autorité : s'ils usoient de menaces , loin de se faire craindre, ils se verroient aussitôt abandonnés de ceux mêmes qui les auroient choisis; ils ne s’attirent de la considération et du respect , qu’autant qu'ils ont, comme on parle ici, de quoi faire chaudière , c'est-à-dire, de quoi donner des festins à ceux qui leur obéissent.
C'est de cette indépendance que naissent toutes sortes de vices qui les dominent. Ils sont lâches $ traîtres , légers et inconstans , fourbes , naturellement voleurs , jusqu’à se faire gloire de leur adresse à dérober ; brutaux , sans honneur » Sans parole, capables de tout faire quand on est libéral à leur égard , mais en même temps ingrats et sans reconnoissance. C’est même les entretenir dans leur fierté naturelle , que de leur faire gratuitement du bien ; ils en deviennent plus insolens : on me craint, disent-ils , on me recherche. Aüïnsi, quelque bonne volonté qu’on ait de les obliger, on est contraint de
leur faire valoir les petits services qu'on leur rend.
La gourmandise et l'amour du plaisir sont surtout les vices qui règnent le plus parmi nos Sauvages : ils se font une habitude des actions les plus malhonnêtes , ayant même qu’ils soient en âge de connoître toute la honte qui y est attachée. Si vous ajoutez à cela la vie errante qu'ils mènent dans les forêts à la poursuite des bêtes farouches, vous con viendrez aisément que la raison doit être bien abrutie dans ces gens-là, et qu’elle est bien peu capable de se soumettre au joug de l’évangile, Mais plus ils sont éloignés du royaume de Dieu , plus notre zèle doit-il s’animer pour les en approcher , et les y faire entrer. Persuadés que nous ne pouvons rien de nous-mêmes , nous savons en même temps que tout nous est possible avec le secours de celui pour lequel nous travaillons. Nous avons même cet avantage dans les conversions que Dieu veut bien opérer par notre ministère , que nous sommes à couvert de l'orgueil et de tout retour que nous pourrions faire Sur nous-mêmes, On ne peut attribuer ces conver= sions , ni aux solides raisonnemens du mission naire , ni à son éloquence , ni à ses autres talens j qui peuvent être utiles en d’autres pays , mais qui ne font nulle impression sur l'esprit de nos Sauvages : on n'en peut rendre Ja gloire qu’à celui-là seul, qui, des pierres mêmes , sait faire > quand il lui pit, des enfans d'Abraham.
Nos Illinois habitent un pays fort agréable, Il n’est pas néanmoins aussi enchanté que nous le représente l’auteur de la nouvelle relation de l’Amérique méridionale » laquelle a paru sous le nom dé M. le chevalier de Tonti. J'ai oui dire à M, de Tonti lui-même > qu’il désavouoit cet ouvrage , et qu'il n’y reconnoissoit que son nom qui est à la tête.
1 faut convenir pourtant que le pays est trèsbeau. De grandes rivières qui l’arrosent , de vastes
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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 199 et épaisses forêts, des prairies agréables , des collines chargées de bois fort touffus : tout cela fait une variété charmante. Quoique ce pays soit plus au sud que la Provence , l'hiver y est plus long : les froids ÿ sont pourtant assez modérés. Pendant l'été , la chaleur y est moins brûlante ; l'air est rafraichi par les forêts, et par la quantité de rivières, de lacs, et d’étangs dont le pays est coupé.
La rivière des Illinois se décharge dans le Mississipi, vers le 39.° degré de latitude : elle a environ 1 50 lieues de longueur , et ce n’est guère que vers le printemps qu’elle est bien navigable. Elle court au sud-ouest , et vient du nord-est ou est-nord-est,. Les campagnes et les prairies sont toutes couvertes de bœufs, de chevreuils, de biches , de cerfs, et d'autres bêtes fauves. Le gibier y est encore en plus grande abondance : on y trouve surtout quantité de cygnes, de grues , d’outardes et de canards ; les folles avoines , qui croissent naturellement dans les campagnes , les engraissent de telle sorte, qu'il en meurt très-souvent que la graisse étouffe. Les poules d'Inde y sont pareillement en grand nombre, et elles sunt aussi bonnes qu’en France.
Ce pays ne se borne pas à la rivière des Illinois : il s’étend encore le long du Mississipi de l’un et dé l’autre côté , et a environ 200 lieues de longueur et plus de 100 de largeur. Le Mississipi est un des plus beaux fleuves du monde : une chaloupe le monta ces dernières années jusqu’à 800 lieues : des chutes d’eau l’empêchèrent d'aller plus loin.
Sept lienes au-dessous de l'embouchure du fleuve des Illinois , se trouve une grande rivière nommée le Missouri (1), ou plus communément Pekrtanoui, c’est-à-dire , eau bourbeuse , qui se décharge
(1) D'autres missionnaires prétendent que les eaux du Missouri sont plus claires et meilleures que celles du Mississipi.
ans le Mississipi, du côté de l’ouest, Elle est extré: Le ru à Mement rapide , et elle salit les belles eaux du Mis.
L' $iSSipi, qui coulent de là jusqu’à la mer. Elle vient x du nord-ouest > assez près des mines que les Espa. 8 guuls ont dans le Mexique > €t est fort commode f aux Français qui voyagent dans ce pays-là, € Euviron 80 lieues au-dessous , du côté de la ri- a vière des Illinois, c’est - à dire, du côté de l’est 5 Ü car le Mississipi court ordinairement du nord au P sud), se décharge encore une autre belle rivière P appelée Ouabache, Elle vient de l’est-nord-est. Elle n & trois bras, dont l'un va jusqu'aux Iroquois, l'autre : L s'étend vers la Virginie et la Caroline , et le troi- : sième jusqu'aux Miamis, On prétend qu'il s'y trouve Ë d des mines d'argent : ce qu'il y a de certain, c’est | € qu'il y a dans ce Pays-c1 des mines de plomb et | q d'étain, et que , si des mineurs de profession ve. 1 d nolent creuser cette terre , ils ÿ trouveroient peut- a être des mines de cuivre et d'autre métal LL Outre ces grands fleuves > Qui arrosent un pays si d étendu, il y à encore un grand nombre de petites } tivières, C’est sur une de ces rivières qu'est situé il notre village du côté de l’est » entre le fleuve Ouabache ë £t lc Pekitanoui, Nous sommes par le 38.e degré, LS Un voit quantité de bœufs et d'ours qui paissent sur les bords du fleuve Ouabache. Ea chair des jeunes q QUES es{ Un mets très-délicat, Les marais sont remplis P @ racines, dont quelques - unes sont excellentes , É le temme sont fes pommes de terre, et d’autres don a 1l est inutile de marquer ici les noms barbares. Les Le arbres y sont fort hauts et fort beaux, Il Yenaun L auquel on à donné le nom de cèdre du Liban ;: | fc est un grand arbre fort droit , qui ne pousse ses L ke branches qu’en baut, où elles forment une espèce a] de C'uronne. Le copal est un autre arbre dont il a! sort de la gomme , qui répand une odeur aussi agréa- e ble que celle de lencens.
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Les arbres fruitiers ne sont pas ici en grande quanuté: on y trouve des pommiers et des pruniers sauvages , qui produiroient peut - être de bons fruits, s'ils étoient greffés ; beaucoup de mûriers dont le fruit n’est pas si gros qu’en France , et différentes espèces de noyers. Les pacanes ( c’est ainsi qu’on appelle le fruit d’un de ces noyers ) sont de meilleur goût que nos noix de France: on nous a apporté des pêchers du Mississipi, qui viennent fort bien. Mais, parmi les fruits du pays , ceux qui me paroissent les meilleurs , et qui seroient certainement estimés en France, ce sont les piakimina et les racemine. Ceux-c1 sont longs deux fois à peu près comme le doigt , et gros environ comme le bras d’un enfant; ceux-là ressemblent assez aux nèfles, à la réserve que la couronne en est plus petite. Nous avons aussi du raisin , mais il n’est que médiocrement bon; c’est au haut des arbres qu'il faut le cueillir. Quelquefois nous avons été contraints d’en faire du vin, faute d'en avoir d'autre pour dire la messe, Nos Sauvages ne sont pas accoutumés à cueillir le fruit aux arbres ; ils croient faire mieux d’abattre les arbres mêmes; ce qui est cause qu’il n’y a presque aucun arbre fruiter aux environs des villages.
Il semble qu'un pays aussi beau et aussi étendu que celui-ci, devroit être semé de villages bien peuplés; cependant il n’y en a que trois en comptant le nôtre , dont l’un est à plus de cent lieues d'ici, où il ÿ a huit à neuf cents Sauvages, et l’autre est sur le Mississipi à vingt-cinq lieues de notre village. Les hommes sont communément d’une taille hante, fort lestes et bons coureurs , étant accoutumés , dès leur plus tendre jeunesse , à courir dans les forêts après les bêtes. Ils ne se couvrent qu’à la ceinture, ayant le reste du corps tout nu : pour les femmes, elles se couvrent encore le sein d’une peau de chevreuil, Mais les uns et les autres sont vêtus modes.
tement quand ils viennent à l'église; ils s’enveloppent le corps d’une grande peau , ou bien ils s’habillent d’une robe faite de plusieurs peaux cousues ensemble,
Les Illinois sont beaucoup moins barbares que les autres Sauvages ; le christianisme et le commerce des Français les ont peu à peu civilisés : c’est ce qui se remarque dans notre village , dont les habitans sont presque tous Chrétiens ; c’est aussi ce qui a porté plusieurs Français à s'y établir , et tout récemment qous En avons marié trois avec des Jllinoises. Ces Sauvages ne manquent pas d'esprit; ils sont naturellement curieux, et tournent une raillerie d’une mamière assez ingénieuse, La chasse et la guerre font toute l’occupation des hommes ; le reste du travail regarde les femmes et les filles. Ce sont elles qui préparent la terre que l'on doit ensernencer , qui font la cuisine , qui pilent le blé, qui construisent les cabanes, et qui les portent sur leurs épaules dans les voyages. Ces cabanes se fabriquent avec des nattes faites de jonc plat, qu’elles ont l'adresse de coudre les nes aux autres , de telle sorte que la pluie ne peut y Pénétrer quand elles sont neuves. Outre cela, elles s'occupent à mettre en œuvre le poil de bœuf , et à en faire des jarretières, des ceintures et des sacs : car les bœufs sont ici bien diftérens de ceux d’Eu- Tope; outre qu'ils ont une grosse bosse sur le dos, vers les épaules , ils sont encore tout couverts d’une laine très-fine , qui tient lieu à nos Sauvages de celle qu'ils tireroient des moutons , s’il y en avoit dans le pays. Les femmes ainsi occupées et humiliées par le travail , en sont plus dociles aux vérités de l’évangile. Il n’en est pas de même vers le bas du Missis- Sipi, où l’oisiveté qui règne parmi les personnes du sexe, donne lieu aux plus affreux déréglemens , et les éloigne entièrement de la voie du satut.
Il seroit diflicile de dire quelle est la religion de nos Sauvages ; elle consiste uniquement dans
oppent billent semble.
que les rce des qui se 1s sont | porté nment s, Ces turel- 1e mae font ravail S qui 1 font it les ns les nattes re les eut y elles f,et SACS :
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quelques superstitions dont on amuse leur crédulité, Comme toute leur connaissance se borne à celle des
bûtes et aux besoins de la vie , c’est aussi à ces
choses que se borne tout leur culte. Des charlatans, qui ont un peu plus d'esprit que les autres, s’attirent leur respect par leur habilité à les tromper. Ils leur persuadent qu'ils honorent une espèce de génie, auquel ils donnent le nom de Manitou ; et à les entendre, c'est ce génie qui gouverne toutes choses, et qui est le maître de la vie et de la mort. Un oiseau, un bœuf , un ours , ou plutôt le plumage des oiseaux et la peau de ces bêtes, voilà quel est leur manitou : ils l’exposent dans leurs cabanes , et ils lui font des sacrifices de chiens ou d’autres animaux.
Les guerriers portent leurs manitous dans une natte , et ils les invoquent sans cesse pour remporter la victoire sur leurs ennemis. Les charlatans ont pareillement recours à leurs manitous quand ils composent leurs médecines ou qu’ils pansent les malades. Ils accompagnent ces invocations de chants, de danses et de contorsions affreuses, pour faire croire qu'ils sont agités de leurs manitous ; et en même temps ils agitent tellement leurs malades , qu'ils leur causent souvent la mort. Dans ces diverses agitations , le charlatan nomme tantôt une bête , et tantôt une autre; ensuite il se met à sucer la partie du corps où le malade sent de la douleur ; après l'avoir sucée pendant quelque temps , il se lève tout à coup et il lui jette une dent d’ours ou de quelque autre animal, qu’il tenoit cachée dans la bouche : cher ami, s’écrie-t-il, tu as la vie, voilà ce quu te tuoit; après quoi il dit en s’applaudissant : qui peut résister à mon manitou ? N’est-ce pas lui qui est le maître de la vie? Si le malade vient à mourir , il a aussitôt une fourberie toute prête, pour rejeter cette mort sur une autre cause qui est survenue depuis qu'il a quitté le malade, Mais si le malade recouvre la santé , c’est
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alors qu’on le considère, qu'on le regarde lui-même comme un manitou , et qu'après l'avoir bien payé de ses peines, on lui apporte encore tout ce qu'il y a de meilleur dans le village pour le régaler,
L'autorité que se donnent ces sortes de charlatans metun grand obstacle à la conversion des Sauvages : embrasser le christianisme , c’est s'exposer à leurs insultes et à leurs violences. Il n'y a qu'un mois qu'une fille chrétienne en fit l'expérience, Elle passoit , tenant son chapelet à la main » devant la cabane d’un de ces imposteurs. Celui-ci s’imaginant que la vue d’un chapelet semblable avoit causé la mort À son père , entra aussitôt en fureur , prit son fusil, et éloit sur le point de tirer sur cette pauvre néophyte, lorsqu'il fût arrété par quelques Sauvages qui se trouvèrent présens.
Je ne vous dis pas combien de fois j'ai reçu de leur part de pareilles insultes » ni combien de fois j'aurois expiré sous leurs COUPS, sans une protection particulière de Dieu > Qui m'a préservé de leur fureur, Une fois entr’autres » l’un d’eux m’auroit fendu la tête d’un coup de hache, si je ne m'étois détourné dans le temps même qu'il avoit le bras levé pour me frapper, Grâces à Dieu, notre village est purgé de tous ces fourbes, Le soin que nous avons pris nous-mêmes des malades > les remèdes que nous leur donnons, et qui opèrent la guérison de la plupart, ont perdu les charlatans de crédit et de réputation, et les ont forcés d’aller s'établir ailleurs.
Il ÿ en a pourtant parmi eux qui ne sont pas tout à fait si brutaux ; on peut quelquefois les entretenir , et essayer de les détromper de la folle confiance qu'ils ont en leurs manitous : mais il n’est pas ordinaire d'y réussir, Un entretien qu'un de nos pères eut avec un de ces charlatans > Vous fera connoître jusqu'où va leur entêtement à cet égard , et quelle doit être la condescendance d’un missionnaire , pour
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à leurs n mois le pascabane que la mort à fusil , » néoes qui
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en venir jusqu’à réfuter des opinions aussi extrayagantes que celles dont ils sont prévenus.
Les Français étoien, venus établir un fort sur le fleuve Ouabache : ils demandèrent un missionnaire, et le père Mermet leur fut envoyé. Ce père crut devoir aussi travailler à la conversion des Mascoutens ; qui avoient fai un village sur les bords du même fleuve : c’est une nation de Sauvages qui entend la langue illinoise , mais qui, par l'attachement extrême qu'elle a pour les superstitions de ses charlatans , n’étoit pas trop disposée à écouter les instructions du missionnaire,
Le parti que prit le père Mermet fut de confondre en leur présence un de ces charlatans , qui adoroit le bœuf comme son grand manitou. Après lavoir conduit insensiblement jusqu’à avouer que ce n’étoit point le bœuf qu’il adoroit, mais un manitou de bœuf qui est sous la terre , qui anime tous les bœufs , et qui rend la vie à ses malades ; il lui demanda si les autres bêtes, comme l'ours, par exemple, que ses camarades adoroient , n’étoient pas pareillement animés par un manitou qui est sous la terre. Sans doute, répondit le charlstan, Mais si cela est, reprit le missionnaire, les hommes doivent avoir aussi un manitou qui les anime. Rien de plus certain, dit le charlatan. Cela me suffit, répliqua le missionnaire, pour vous convaincre que vous êtes bien peu raisonnable : car, si l’homme qui est sur la terre est le maître de tous les animaux ; s’il les tue , s’illes mange, il faut que le mamitou qui anime les hommes soit aussi le maître de tous les autres manitous : où est donc votre esprit de ne pas invoquer celui qui est le maître de tous les autres ? Ce raisonnement déconcerta le charlatan , et c’est tout l’effet qu’il produisit : car ils n’en furent pas moins attachés à leurs ridisules superstitions qu’ils l’étoient auparavant,
Dans ce temps-là même une maladie conta-
gieuse désoloit leur village , et enlevoit chaque jour plusieurs Sauvages. Les charlatans n'étoient pas épargnés , et ils mouroient comme les autres. Le missionnaire crut pouvoir s’attirer leur confiance en Prenant soin de tant de malades : il s'y appliqua sans relâche , et son zèle pensa lui coûter plusieurs fois la vie. Les services qu’il leur rendoit n’étoient payés que d’outrages ; il y en eut même qui en vinrent pus décocher des flèches contre lui , qui tom-
érent à ses pieds; soit qu'elles fussent poussées par des mains trop foibles , ou que Dieu , qui destinoit le missionnaire à d’autres travaux , ait voulu le sous traire pour lors à leur fureur, Le père Mermet ne laissa pas de conférer le baptême à quelques Sauvage qui le demandèrent avec instance > el qui moururent peu après lavoir reçu.
Cependant les charlatans s’éloignèrent un peu du fort, pour faire un grand sacrifice à leur manitou. Ils immolèrent jusqu’à quarante chiens , qu'ils portèrent au haut d’une perche en chantant, en dansant et en faisant mille postures extravagantes. La mortalité ne cessoit pas pour tous ces sacrifices, Le chef des charlatans s’imagina que leur menitou , plus foible que le manitou des F rançais , étoit contraint de lui céder, Dans cette persuasion il fit plusieurs fois le tour du fort » en criant de toutes ses forces : « Nous sommes morts; doucement, manitou » des Français, frappe doucement, ne nous tue pas » tous. Puis s'adressant au missionnaire : arrête , bon » manitou , fais-nous vivre , tu as la vie et la mort 5 dans ton coffre; laisse la mort » donne la vie, » Le missionnaire l’apaisa , et lui promit de prendre encore plus de soin des malades qu’il n’avoit fait jusqu’.'ors ; mais nonobstant tous les soins qu'il se donna , il périt plus de la moitié du village.
Pour revenir à nos Illinois » ils sont bien diffé zens de ces Sauvages , et de ce qu'ils étoient eux-
que jour lent pas tres. Le iance en qua sans urs fois nt payés vinrent ui tomsées par lestinoit le sousmet ne es Sauui mou-
un peu ur mahiens , antant , gantes.
rifices.
nitou , it conit plutes ses anitou lue pas e, bon à mort vie, »
rendre it fait u’il se
diffé
, éux-
mêmes autrefois. Le christianisme , comme je l'ai dit, a adouci leurs mœurs farouches, et ils se dis tinguent maintenant par certaines manières douces et honnêtes , qui ont porté les Français à prendre de leurs filles en mariage. De Le » nous trouvons en eux de la docilité et de l’ardeur pour la pratique des vertus chrétiennes. Voici l’ordre que nous obser« vons chaque jour dans cette mission, Dès le grand matin on appelle les catéchumènes à l'église , où ils font la prière ; ils écoutent une instruction et chantent quelques cantiques, Quandils se sont retirés, on dit la messe, à laquelle tous les Chrétiens assis= tent , les hommes placés d’un côté et les fernmes de l’autre, On y fait aussi la prière , qui est suivie d’une instruction ; après quoi ste va à son travail ; nous nous occupons ensuite à visiter les malades , À leur donner les remèdes nécessaires ; à les instruire, et à consoler ceux qui ont quelque sujet d’afliction. Après midi se fait le catéchisme , où tout le monde se trouve , néophytes et catéchumènes, hommes et enfans , jeunes gens et vieillards , et où chacun, sans distinction de rang ni d'âge , répond aux questions que lui fait le missionnaire. Comme ces peuples n’ont aucun livre , et que naturellement ils sont indolens , ils auroient bientôt oublié les principes de la religion , si on ne leur en rappeloit le souvenir par des instructions presque continuelles. La visite des cabanes nous occupe le reste de la journée.
Le soir, tout le monde s’assemble encore à l’église pour ÿ entendre une instruction , faire la prière et chanter quelques cantiques. Les dimanches et les fêtes on ajoute aux exercices ordinaires une instruction qui se fait après les vépres. La ferveur avec laquelle ces bons néophytes se rendent à l'église à toutes ces heures est admirable ; ils interrompent leur travail, et accourent de fort loin pour s’y trouver au temps marqué, Ils terminent d'ordinaire la journée par des
RS
208 LEerrars
assemblées particulièresqu'ils font dansleurs maisons, les hommes séparément des femmes, et là ils récitent le chapelet à deux chœurs » 6t chantent des cantiques ien avant dans la nuit. Ces cantiques sont de véri= tables instructions , qu'ils retiennent d'autant plus aisément , que les sde sont sur des airs qu'ils savent et qui leur plaisent, Ils s’approchent souvent des sicremens, et l'usage est parmi eux de se confesser et de communier e quinze en quinze jours. Nous avons été ps ve de lixer les jours auxquels ils Pourroient se confesser, Sans quoi ils ne nous laisseroient pas le loisir de vaquer à nos autres fonctions. C’est le samedi et le dimanche de chaque semaine que nous les entendons, et ces jours-là nous sommes accablés par la foule des pénitens. Le soin que nous prenons des malades nous attire toute leur confiance, C’est surtout dans ces momens que nous recueillons le fruit de nos travaux ; leur docilité est parfaite alors, et nous avons la consolation assez ordinaire de les voir mourir dans une grande paix ,.et avec une vive espérance d’être bientôt réunis À Dieu dans le ciel Cette mission doit son établissement au feu père Gravier. A la vérité, le père Marquet fut le premier qui découvrit le Mississipi il ÿa environtrente-neuf ans : mais ne sachant pas la langue du pays , il ne s'y arrêta pas. Quelque temps aprés il y fit un second voyage, dans le dessein d'y fixer sa demeure , et de travailler à la conversion de ces peuples ; la mort qui nous l’enleva lorsqu'il étoit en chemin , laissa à un autre le soin d'exécuter cette entreprise, Ce fut le père Daloës qui s'en chargea : il savoit ia langué des Oumiamis , lquelle approche assez de celle des Illinois : cependant il n'y fit que fort peu de séjour, dans la pensée où il étoit qu'il feroit de plus grands fruits dans une autre contrée » Où effectivement il finit sa vie apostolique. Ainsi, c’est proprement le père
sons fcitent tiques * vériz t plus qu'ils
usage er a és de esser , ir de et le dons, e des lades dans nos voir vive ciel, père mier neuf l ne ond , et nort sa à fut gué des ur, nds t 1l le ère
père Gravier qui doit être regardé comme le fondateur de la mission des Illinois ; c’est lui qui a défriché le premier tous les principes de leur langue , et qui les a réduits selon les règles de la grammaire : nous n'avons fait que perfectionner ce qu’il a commencé avec succès, Ce missionnaire eut d’abord beaucou à souffrir des charlatans , et sa vie fut exposée à de continuels dangers : mais rien ne le rebutoit, et il surmonta tous les obstacles par sa patience et sa douceur. Etant obligé de partir pour Michillimakinac, sa mission fut confiée au père Bineteau et au père Pinet. Je travaillai pendant quelque temps avec ces deux missionnaires , et après leur mort je restai senl chargé de toutes les fatigues de la mission jusqu’à l'arrivée du père Mermet, J’étois auparavant dans le grand village des Peouarias , où le père Gravier , qui y étoit retourné pour la seconde fois , reçut une blessure qui lui causa la mort,
Nous avons perdu peu de monde cette année ; mais je regrette infiniment un de nos instructeurs , dont la vie et la mort ont été très-édifiantes. Nous appelons ici instructeurs ce que dans d’autres missions on appelle catéchistes ; parce que ce n’est pas dans l'église, mais dans les cabanes, qu'ils instruisent les catéchumènes et les nouveaux fidèles. Il y a pareille ment des instructrices pour les { inmes et pour les filles. Henri (c’est ainsi que se nommoit l’instructeur dont je parle) , quoique d’une famille assez basse , s’étoit rendu respectable à tout le monde par sa grande piété. Il n’y avoit que sept à huit ans qu’il demeuroit dans notre village , et avant que d'y venir il n’avoit jamais vu de missionnaires , et n’avoit pas même la première idée du christianisme, Sa conversion eut quelque chose d'assez singulier, Il fut attaqué de la petite vérole , lui et toute sa famille. Cette maladie lui ravit d’abord sa femme et quelques-
uns de ses enfans; elle rendit les autres aveugles ou T, 1. 14
extrèmement difformes : il fut lui-même réduit à l'extrémité. Lorsqu'il croyoit n’avoir plus que quelques momens à vivre , il lui sembla voir des missionnaires qui lui rendoient la vie, qui lui ouvroient la porte du ciel, et qui le pressoient d’y entrer ; et dès ce moment il commença à se mieux porter.
À peine fut-il en état de marcher , qu'il vint nous trouver dans notre village , et nous pria instamment de lui apprendre les vérités de la religion. A mesure que nous F'instruisions ; il enseignoit à ses enfans ce qu'il avoit retenu de nos instructions , et toute cette famille fut bientôt disposée à recevoir le baptême. Un de ses enfans , tout aveugle qu'il étoit, nous charma par les grands sentimens de piété que nous découvrimes en lui. Dans les cruelles rialéles dont il fut long-temps aflligé , sa prière étoit coniinuelle , et il est mort depuis quelques années dans une grande innocence. Henri , son père, a passé pareillement par de rudes épreuves ; une longue et fâcheuse maladie acheva de purifier sa vertu , et l’a disposé à une mort qui nous a paru précieuse aux yeux de Dieu.
Il r’y a que peu de temps que je conférai aussi le baptême à une jeune catéchumène âgée de dixsept ans , qui a fort édifié nos Chrétiens par sa fermeté et par son attachement inviolable au christianisme. Les exemples domestiques étoient bien capables de la séduire : fille d’un père et d’une mère idolâtres , elle trouvoit dans sa propre famille les plus grands obstacles aux vertus qu’elle pratiquoit. Pour l’éprouver encore davantage , il prit fantaisie à un jeune libertin de l’épouser : il mit tout en œuvre pour la faire consentir à ce mariage , jusqu’à promettre qu'il se feroit Chrétien. Le père et la mère de notre catéchumène , qui avoient été gagnés par le jeune homme , la traïtèrent avec la dernière inhumanité pour ébranler sa constance, Son frère
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en vint jusqu'à la menacer qu'il la tueroit si elle s’obstinoit à refuser son consentement: Ces menaces et ces mauvais traitemens ne firent nulle impression sur elle : toute sa consolation étoit de venir à l'église, et souvent elle me disoit : « La mort dont on me » menace ne m'effraÿe point, je la préférerai volon- » tiers au parti qu'on me propose. C’est un séduc- » teur que ce jeune homme qu'on veut que j épouse ;
il ne pense nullement à se convertir, Mais quand
ses promesses seroient sincères, ni lui ni d’autres
ne changeront point la résolution que j'ai prise : non, mon père , je n’aurai jamais d'autre époux que Jésus-Christ, »
La persécution que l’on continua de lui susciter dans la famille , fut poussée si loin , qu’elle fut obligée de se cacher chez un de ses parens qui étoit Chré-
-ien. Là elle fut éprouvée par diverses infirmités, “Qui ne ralentirent point sa ferveur : ce qui est d’autant plus surprenant, que la moindre adversité est capable de décourager nos Sauvages. Ayant appris quelque temps après que sa mère étoit en danger de erdre la vue , par deux cataractes qui lui couvroient ks yeux , cette généreuse fille, oubliant les indignes traitemens qu’elle en avoit reçus, courut aussitôt à son SeCOurs : sa tendresse et ses soins assidus attendrirent le cœur de la mère , et la gagnèrent au point, qu’elle accompagne maintenant sa fille à l'église, où elle se fait instruire, pour se disposer à la grâce du baptéme qu’elle demande avec empressement,
Comme nos Sauvages ne vivent guère que de la chair boucannée des animaux qu’ils tuent à la chasse, il ya des temps pendant l’année oùtout lemonde quitte le village et se disperse dans les forêts pour courir après les bêtes. C’est un temps critique où ils ont plus besoin que jamais de la présence du mission naire , qui est obligé de les accompagner dans toutes ces courses, Îl y à surtout deux grandes chasses :
celle d'été , qui ne dure guère que trois semaines, et celle qui se fait pendant l’hiver , qui dure quatre à cinq mois. Quoique la chasse d’été soit la plus courte , elle estcependant la plus pénible. Elle a coûté la vie au feu père Bineteau. Il suivoit les Sauvages durant les plus grandes chaleurs du mois de juillet ; tantôt 1l étoit en danger d’être étouffé au milieu des herbes qui sont extrêmement hautes ; tantôt il souffroit cruellement de la soif, ne trouvant point dans les prairies toutes desséchées une seule goutte d’eau pour l’apaiser. Le jour il étoit tout trempé de sueur, et la nuit il lui falloit prendre son repos sur la terre, exposé à la rosée , aux injures de l'air, et à plusieurs autres misères dont je ne vous fais pas le détail. Ces fatigues lui causèrent une violente maladie > qui le fit expirer entre mes bras.
Pendant l'hiver, les Sauvages se partagent en plusieurs bandes, et chercheut les endroits où ils présument que la chasse sera plus abondante. C’est alors que nous souhaiterions pouvoir nous multiplier , afin de ne les perdre pas de vue."T'out ce que nous pouvons faire, c'est de parcourir successivement les divers campemens où ils se trouvent , pour les entretenir dans la piété, et leur administrer les sacremens. Notre village est le seul où il soit permis à quelques Sauvages de demeurer pendant toutes ces courses : plusieurs y élèvent des poules et des cochons , à l'exemple des Français qui s’y sont établis; et ceux-là se dispensent, pour la plupart, de ces sortes de chasses. Le père Mermet, avec qui j'ai le bonheur d’être depuis plusieurs années, reste au village pour leur instruction ; la délicatesse de sa complexion le met entièrement hors d’état de soutenir les fatigues attachées à ces longs voyages : cependant malgré sa foible santé, je puis dire qu'il est l’âme de cette mission : c’est sa vertu, sa douceur; ce sont ses instructions pathétiques, et le ialent singulier qu'il a de s’attirer le res-
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pect et l'amitié des Sauvages, qui ont mis notre mission dans l'état florissant où elle se trouve. Pour moi qui suis fait à courir sur la neige, à manier l’aviron dans un canot , etquiai, grâces à Dieu , les forces nécessaires pour résister à de semblables travaux , je parcours les forêts avec le reste de nos Sauvages, dont le plus grand nombre passent une partie de l'hiver à chasser.
Ces courses qu'il nous faut faire de temps en temps, soit à la suite des Sauvages, soit pour d’autres raisons importantes au bien de nos missions, sont extrêmement pénibles. Vous en jugerez vous-même par le détail de quelques-unes que je fis ces dernières années , lesquelles pourront vous donner une idée de la manière dont nous voyagcons en ce pays-ci, Si nos missions ne sont pas si florissantes que d’autres par le grand nombre de conversions, elles sont du moins précieuses et salutaires par les travaux et les fatigues qui en :::.: inséparables,
À vingt-cinq licues d'ici se trouve le village de Tamarouas. C’est une mission qui d’abord avoit été confiée au père Pinet, dont Dieu bénit tellement le zèle et les travaux , que j'ai été témoin moi-même que son église ne pouvoit contenir la multitude des Sauvages qui s’y rendoient en foule. Ce père eut pour successeur M. Bergier, prêtre du séminaire des missions étrangères, Ayant appris qu'il étoit dangereusement malade, je m'y transportai aussitôt pour le secourir. Je demeurai huit jours entiers auprès de ce digne ecclésiastique. Les soins que je pris de lui, et les remèdes que je lui donnai semblèrent le rétablir insensiblement ; de telle sorte que , croyant se trouver mieux, et sachant d’ailleurs combien ma présence étoit nécessaire dans ma mission , à cause du départ des Sauvages, il me pressa de m’en retourner. Avant de le quitter, je lui donnai par précaution le saint vintique; il w'instruisit de l’état de
sa mission, en me la recommandant, au cas que Dieu disposât de lui. Je chargeai le Français qui avoit soin du malade , de nous faire avertir aussitôt qu’il seroit en danger, et Je repris le chemin de ma mission.
Comme il n’y a que vingt-cinq lieues de l'un à l’autre village, on ne couche qu'une fois dehors, pourvu qu'on marche bien : les repas qu’on prend en ‘chemin, consistent es: quelques épis de blé et quelques morceaux de bœuf boucanné qu’on porte avec soi. Lorsque la faim presse , on allume du feu auprès de quelque ruisseau pour avoir de quoi boire, on fait griller le blé et la viande, aprés quoi on se couche auprès de feu, se tournant tantôt d’un côté, tantôt d’unautre, selon qu'on a besoin de se réchauffer.
Lorsque j’arrivai à notre village, presque tous les Sauvages étoient partis : ils s’étoient dispersés le long du Mississipi. Je me mis aussitôt en chemin pour les aller joindre. A peine avois-je fait six lieues, que je trouvai trois cabanes , dans l’une desquelles étoit un bon vieillard fort malade. Je le confessai., je lui donnai quelques remèdes , et je lui promis de venir le revoir, jugeant bien qu'il avoit encore plusieurs jours à vivre. ;
Cinq ou six lieues plus loin, Je trouvai un grand nombre de cabanes qui faisoient une espèce de village : je m’y arrétai quelques jours pour y faire mes fonctions accoutumées. Dans l'absence du missionnaire, On ne manque point de s’assembler tous les jours dans une grande cabane; et là on'fait la prière, on récite le chapelet, on chante des cantiques , quelquefois bien avant dans la nuit : car c’est principalement durant l’hiver , lorsque les nuits sont longues, qu'on en passe une grande partie à chanter les louan ges de Dieu. Nous avons soin de nommer quelqu'un de nos néophytes des plus fervens et des plus respectés , pour présider à ces sortes d’assemblées. J'avois déjà demeuré quelque temps avec ces chers
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Pr PAR PSM RC 2 DE 20e
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 215 néophytes, lorsqu'on vint m'avertir qu'à dix-huit lieues encore plus loin, en descendant le Mississipi, il y avoit des malades qui avoient besoin d’un prompt secours. Je m’embarquai sur l’heure dans une pirogue : c'est une espèce de bateau fait d’un grand arbre creusé jusqu à quarante ass en longueur , et qui est fort massif; ce qui donne beaucoup de peine , quand il faut remonter la rivière. Heureusement nous n’avions qu’à la descendre; et comme sa rapidité égale en cetendroit celle du Rhône, nous fimes ces dix-huit lieues en un seul jour. Les malades n’étoient pas dans un danger aussi pressant qu’on me l’avoit dépeint , et je les eus bientôt soulagés par mes
remèdes. Comme il y avoit là une église et un grand
nombre de cabanes, j'y demeurai quélques jours pour ranimer la ferveur de mes néophytes par de fréquentes instructions, et par la participation des sacremens. Nos Sauvages ont une telle confiance au missionnaire qui les gouverne , qu’ils lui découvrent avec une ouverture de cœur admirable tout ce qui s’est passé durant son absence : ainsi quand il est arrivé quelque désordre, ou lorsque quelqu'un a donné quelqu'occasion de scandale , le missionnaire en étant ue , est en état de remédier au mal, et de prévenir les suites fâcheuses qu'il pourroit avoir.
Il me fallut séparer de mes néophytes plutôt que je n’aurois voulu: ce bon vicillara que j'avois laissé assez mal, etla maladie de M. Bergier m'inquiétuient sans cesse , et me presscient de retourner au village pour en apprendre des nouvelles. Je remontai donc le Mississipi , mais ce fut avec de grandes fatigues. Je n’avois qu'un Sauvage avec moi, et son peu d’h«bileté m’obligeoit à ramer continuellement , ou à me servir de la perche. Enfin , j'arrivai à temps dans la cabane de ce fervent Chrétien qui se mouroit : il se confessa pour la dernière fois, et reçut le saint via-
tique àvec de grands sentimens de piété , exhortant Son fils et tous les assistans à vivre selon les maximes de l’évangile, età persévérer jusqu’au dernier soupir dans la foi qu'ils avoient embrassée.
Aussitôt que je fus arrivé à notre village , je voulus aller voir M. Bergier , mais on s'y opposa, et on m'allégua pour raison que personne n'ayant apporté de ses nouvelles, comme on l’avoit promis supposé qu'il se trouvât plus mal, on ne pouvoit douter que sa santé ne fût retablie, Je me rendis à cette raison ; mais peu de jours après, j'eus un véritable regret de n’avoir pas suivi mon premier dessein, Un jeune esclave vint sur les deux heures après midi nous apprendre sa mort, et nous prier d’aller faire ses obsèques. Je Mirtis à l'heure même. J’avois déjà fait six licues lorsque la nuit me prit : une grosse pluie qui Survint ne me permit pas de prendre quelques heures de repos. Je marchai donc jusqu’à la pointe du jour, que le temps s’étant un peu éclairci » J'allumai du feu pour me sécher, et je continuai ma route, J’arrivai sur le soir au village, Dieu m'ayant donné la force de faire ces quinze lieues en un Jour et une nuit, Le lendemain dès le grand matin Je dis la messe pour le dé’unt , et je le mis en terre,
La mort de M. Bergier fut presque subite, à ce que me rapporta le Français qui étoit auprès de lui : il la sentit venir tout à Coup, et dit qu'il étoit inutile de me venir chercher > puisqu'il seroit mort avant mon arrivée, Il prit seulement le crucifix entre ses mains, qu'il baisa affectueusement » et il expira. C'étoit un missionnaire d’un vrai mérite , et d’une vie très-ausière. Au commencement de sa mission, il eut à soutenir de rudes assauts de la part des charlatans, qui, profitant du peu de connoissance qu’il avoit de la langue des Sauvages , lui enlevoient tous les jours quelques Chrétiens : mais dans la suite il sut se faire craindre à son tour de ces imposteurs. Sa