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Les voyages qu’on fait en ce pays-ci ne doivent pas se comparer à ceux que vous faites en Europe. Vous trouvez de temps en temps des bourgs :et des villages, des maisons pour vous retirer, des ponts ou des bateaux pour passer les rivières , des sentiers battus qui vous conduisent à votre terme, des personnes qui vous mettent dans le droit chemin. si vous vous égarez. Ici, rien de tout cela : nous avons marché pendant douze jours sans rencontrer une seule âme. Tantôt nous nous trouvions dans des prairies à perte de vue, coupées de ruisseaux et de rivières , sans trouver aucun sentier qui:nous guidât; tantôt il falloit nous ouvrir un passage au travers de forêts épaisses, au milieu de. broussailles remplies de ronces et d'épines ; d’autres fois nous avions à passer des marais pleins de fange, où nous enfoncions quelquefois jusqu'à la ceinture. Après avoir ainsi bien fatigué pendant le jour , 1l nous falloit prendre le repos de la nuit sur l'herbe ou sur quelques feuillages , exposés .au vent , à la:pluie'et aux injures de l'air ; heureux encore quand on se trouve auprès de quelque ruisseau. ; autrement, quelque altéré qu’on soit, la nuit se passe sans pouvoir
mages
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éteindre sa soif, On allume du feu, et quand on a tué quelque bête chemin faisant , on en fait griller des morceaux , qu’on mange avec quelques épis de blé d'Inde, si l’on en a.
Outre ces incommodités, communes à tous ceux qui voyagent dans ces déserts, nous avons eu celle
e bien jeûner pendant tout notre voyage. Ce n’est pas que nous ne trouvassions quantité de chevreuils, de cerfs , et surtout de bœufs ; mais nos Sauvages n'en pouvoient tuer aucun, Ce qu'ils avoient oui dire la veille de notre départ, que le pays étoit infesté de partis ennemis , les avoit empêchés de prendre leurs fusils, de peur d’être découverts par le bruit des coups qu’ils üreroient , ou d’en être embarrassés , s’il leur falloit prendre la fuite ; ainsi , ils ne se servoient que de leurs flèches , et les bœufs qu'ils dardoient , s’enfuyoient avec la flèche dont ils étoient percés , et alloient mourir fort loin de nous. Du reste, ces pauvres gens avoient grand soin de moi ; ils me portoient sur leurs épaules , lorsqu'il falloit passer quelque ruisseau ; et quand il ÿ avoit de profondes rivières à traverser, ils ramassoient plusieurs morceaux de bois sec qu'ils lioient ensemble, et me faisant asseoir sur cette espèce de bateau , ils se mettoient à la nage et me poussoient devant eux jusqu’à l’autre bord.
Ce n’étoit pas sans raison qu’ils craignoient quelque parti de guerriers ; il n’y auroit point eu de quartier pour eux ; ou ils auroient eu la tête cassée , ou bien on les auroit fait prisonniers , pour les brüler ensuite à petit feu , où les jeter dans la chaudière. Rien de plus affreux que les guerres de nos Sauvages. Ce ne sont d'ordinaire que des partis de vingt, de trente ou de quarante hommes. Quelquefois ces partis ne sont que de six ou de sept personnes, et ce sont les plus redoutables, Comme ils font consister toute leur habileté à surprendre l'ennemi , Le
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petit nombre facilite le soin qu'ils ont de se cacher pour faire plus sûrement le coup qu'ils méditent ; car nos guerriers ne se Le point d'attaquer l’ennemi de front , et lorsqu'il est sur ses gardes : il faut pour cela qu’ils soient dix contre un ; encore, dans ces occasions-là , chacun se défend-il d'avancer le premier. Leur méthode est de suivre leurs ennemis à la piste , et d’en tuer quelqu'un lorsqu'il est endormi, on bien de se mettre en embuscade aux environs des villages , de casser la tête au premier qui sort , et de lui enlever la chevelure pour s’en faire un trophée parmi ses compatriotes ; et voici comme la chose se pratique. Aussitôt qu'un de ces guerriers a tué son ennemi, 1l tire son couteau , il lui cerne la tête, et il en arrache la peau avec les cheveux , qu’il porte en triomphe dans son village. Il suspend , durant plusieurs jours , cette chevelure au haut de sa cabane , et alors tous ceux du village viennent le féliciter de sa valeur , et lui apportent des présens pour lui témoigner la part qu'ils prennent à sa victoire. Quelquefois ils se contentent de faire des prisonniers ; mais aussitôt ils leur lient les mains , et ils les font courir devant eux à toutes jambes , dans la crainte qu’ils ont d'être poursuivis , comme il arrive quelquefois, par les compagnons de ceux qu'ils emmènent. Le sort de ces prisonniers est bien triste ; car souvent on les brûle à petit feu, et d’autres fois on les met dans la chaudière , pour en faire un festin à tous les guerriers.
Dès le premier jour de notre départ, nous trouvâmes des traces d’un parti de ces guerriers. J’admirai combien la vue de nos Sauvages est perçante ; ils me montroient sur l'herbe leurs vestiges ; ils distinguoient où ils s’étoient assis , où ils avoient marché , combien ils étoient ; et moi, j'avois beau regarder fixement , je n’y pouvois pas découvrir la
plus légère trace, Ce fut un grand bonheur ponr moi que la peur ne les saisit pas à ce moment ; ils m'auroient laissé tout seul au milieu des bois. Mais peu après, moi-même je leur donnai, sans y penser, une rude alarme, Une enflure que j'avois aux pieds, me faisoit marcher lentement » etils m'avoient tant soit peu devancé , sans que j'y fisse attention : je m'aperçus tout- à - coup que j'étois seul , et vous pouvez juger quel fut mon embarras. Je me mis aussitôt à les appeler ; mais ils ne me firent aucune réponse, Je criai plus fort; et eux, ne doutant pas que je ne fusse aux prises avec un parti de guerriers , se déchargeoient déjà de leurs paquets pour courir plus vite : je redoublois mes cris » et leur frayeur augmentoit de plus en plus. Les deux Sauvages idolâtres commençoient déjà à prendre la fuite ; mais le catéchumène , ayant honte de m’abandonner P s'approcha tant soit peu Pour examiner de quoi il s'agissoit, Quand il se fut aperçu qu'il n’y avoit rien à craindre , il fit signe à ses camarades ; puis , en m'abordant , « vous nous avez bien fait peur , me » dit-il d’une voix tremblante ; mes compagnons » s’enfuyoient déjà ; mais pour moi, j'étois résolu » à mourir avec vous, plutôt que de vous aban- » donner, » Cet incident m'apprit à suivre de près mes Compagnons de voyage, et, de leur côté , ils furent plus attentifs à ne pas s'éloigner de moi. Cependant le mal que J'avois aux pieds devenoit plus considérable. Dès le commencement du voyage , je m'y étois fait quelques ampoules que je négligeai , me persuadant qu’à force de marcher je m’endur-cirois à la fatigue. Comme la crainte de trouver des partis ennemis nous faisoit faire de longues traites ; que nous passions la nuit au milieu des broussailles et des halliers , afin que l’ennemi ne pût approcher de nous sans se faire entendre : que d’ailleurs nous n'osions allumer de feu de peur d’être découverts ,
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ces fatigues me mirent dans un triste état : je ne marchois plus que sur des plaies; ce qui toucha tellement les Sauvages qui m'accompagnoiïent , qu'ils prirent la résolution de me porter tour à tour ; ils me rendirent ce service deux jours de suite; mais ayant gagné la rivière des Illinois , et n'étant plus
u’à vingt-cinq lieues des Peouarias , j'engageai un
e mes Sauvages à prendre les devants, pour donner avis aux Français de mon arrivée , et de la fâcheuse situation où je me trouvois. Je ne laissai pas d'avancer encore un peu pendant deux jours , me traînant comme je pouvois, et étant porté de temps en temps par les deux Sauvages qui étoient restés avec moi.
Le troisième jour je vis arriver , sur le midi, plusieurs Français, m’amenoient un canot et des rafraichissemens. Ils furent étonnés le voir :ombien j'étois languissant; c’étoit l'effet de la longue abstinence que j’avois faite , et de la doul: : que j’avois ressentie en marchant. [ls membarquèrent dans leur canot, et comme je n’avois point d'autre incommodité, le repos et les bons traitemens qu’ils me firent, meurent bientôt rétabli. Je ne laissai pas d’être encore plus de dix jours sans pouvoir me soutenir sur les pieds. D'un autre côté, je fus fort consolé des démarches que firent les Peouarias. Tous les chefs du village vinrent me saluer , en me témoignant la joie qu'ils avoient de me revoir, et me conjurant d'oublier leurs fautes passées , et de venir demeurer avec eux. Je répondis à ces marques d'amitié par des témoignages réciproques de tendresse , et je leur promis de fixer mon séjour au milieu d'eux, aussitôt que j'aurois terminé les affaires qui m'appeloient à Michillimakinac.
Après avoir demeuré quinze jours dans le village des Peouarias , et m'être un peu rétabli par les soins qu'on prit de moi , je songeai à continuer ma route. J'avois espéré que les Français, qui devoient s'en
retourner vers ce temps-là, me mèneroient avec eux
jusqu’à mon terme ; mais, comme il n’étoit point
encore tombé de pluie, il ne leur fut pas possi-
ble de sortir de la rivière. Ainsi » Je pris le parti
d’aller à la rivière de Saint-Joseph, dans la mission
des Pouteautamis , qui est gouvernée par le père
Chardon. En neuf jours de temps, Je fis ce second
voyage , qui est de soixante-dix lieues , et je le fis