‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 50 sur 72 · WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

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village sauvage est dans les terres. De là aux Grands- Tonicas, il y dix ou douze lieues par le Mississipi ; Par terreil n'y a qu’une pointe ou langue de terre qui sépare les deux villages : autrefois on faisoit un porlage en traversant par terre. On appelle encore ce trajet / portage de la Croix. Le fleuve a pénétré cette pointe et l’inonde entièrement dans les grandes eaux : c’est ce que nous avions à faire le lendemain j c'est-à-dire , deux lieues, pour éviter les dix lieues qu’il faudroit faire , si on continuoit sa route par le Mississipi, Nous primes un Sauvage aux Petits-Tonicas pour nous servir de guide.

Le 10 , nous entrâmes donc dans ce bois , dans celte mer , dans ce torrent : car c’est tout cela à la fois. Notre guide , dont personne n’entendoit la langue , nous parloit par signes ; l’un les interprétoit d’une façon, et l’autre de l’autre , ainsi nous allions au hasard. Au reste, quand on est engagé dans ce bois , il faut continuer sa route ou périr; car, sion se laissoit aller au courant pour reculer , ce courant rapide jetteroit inmanquablement la pirogue contre un arbre qui la briseroit en mille pièces. Sans cela, nous nous serions retirés d’un si mauvais pas aussitôt que nous nous ÿ vimes engagés. Il falloit sans cesse virer la pirogne en zig-zag , pour n’aller pas donner de la pointe contre les arbres ; quelquefois elle se trouvoit serrée entre deux arbres, qui ne laissoient pas assez d'espace pour passer , contre l'attente dé celui qui gouvernoit, Tantôt c’étoit un torrent dont l'entrée étoit presque fermée par un embarras , ou seulement par deux arbres d’une longueur et d’une grosseur énorme, renversés en travers des deux bords du courant , et qui le rendoient plus impétueux. Tantôt l'entrée étoit entièrement barrée par un arbre ; il falloit changer de route au hasard de trouver le même obstacle un moment après, ou de ne trouver que très-peu d’eau , mais de la vase et

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des broussailles : alors il falloit passer la pirogue à force de bras. Souvent un de nos hommes étoit obligé de se jeter dans l’eau jusqu’au cou pour aller amarrer la pirogue à un arbre avancé , afin que si le courant l’emportoit sur la force des rames, et faisoit reculer la pirogue ; elle n’allàt point se briser contre un arbre. La nôtre risqua le plus ; elle commença à s'emplir dans un courant qui l'avoit fait reculer , et nous vimes le moment où elle alloit couler à fond : la force des rames nous sauva, et par bonheur il n’y avoit là ni embarras , ni arbres renversés, Après en avoir passé un autre, qui ne laissoit de passage que la largeur de la pirogue , elle demeura un moment immobile entre la force . du courant et la force des rames ; nous ne savions si elle reculeroit ou si elle avanceroit, c’est-à-dire que, dans ce moment, nous étions entre la vie et Ja mort : car si la rame eût cédé à la force du courant, nous allions nous briser contre un gros arbre qui barroit presque: entièrement le courant. Nos gens de l’autre pirogue qui avoit passé avant nous, nous. attendoiéent dans un morne et triste silence , et jetèrent un grand cri de jéigiquand ils nous virent hors de danger. Je ne init, si je voulois vous raconter tous les travaux de cette journée. Ce passage est bien nommé Ze passage de la Croix ; un voyageur qui sait ce que c’est et ne laisse pas d'y passer , mérite les Petites - Maisons s'il en échappe. On n’abrège le voyage , par ce raccourci, que d’une très - petite journée. Le Seigneur: nous sauva la vie, et nous vinmes enfin à bout de faire ces deux lieues fatales.

Nous arrivâmes donc , à quatre ou cinq heures du soir, aux Grands-Tonicas. Le chef de cette nation vint au bord de l’eau nous recevoir , nous serra la main, nous embrassa , fit étendre une natte et des peaux devant la cabane, et nous invita à nous

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Y Coucher ; ensuite il nous fit présenter un grand plat de mûres de ronces , et une manne ( c’est-à-dire une hotte) de fèves vertes: ce fut un vrai régal pour nous. Le passage de la Croix ne nous avoit pas permis de nous arrêter pour diner. Ce chef a été baptisé, aussi-bien que quelques-uns de sa nation, par M. Davion; mais depuis le retour de ce missionnaire en France, où il se retira peu de temps après l'arrivée des pères Capucins dans le pays , il n’a guère de chrétien que le nom, une médaille et un chapelet, I] parle un peu français; il nous demanda des nouvelles de M. Davion ; nous lui dimes qu'il étoit mort : il en témoigna du regret , et il parut souhaiter un missionnaire. Il nous montra aussi une médaille du Roi, que M. le commandant - général lui a envoyée au nom de S. M. » avec un écrit qui porte que c'est en considération de l'attachement qu’il a toujours eu pour les Français , que ce présent Jui a été fait. I] ÿ a quelques Français aux Tonicas ; ils nous firent de grands gémissemens de ce qu'ils n'avoient point de missionnaire. Le père Dumas dit la messe le lendemain de grand matin dans la cabane du chef, et nougffimes édifiés de l’empressement qu’eurent meta rar abs de profiter de cette octasion pour s'approcher des sacremens.

Le 11, nous passämes la nuit pour la dernière fois dans la pirogue, Le 12, nous cabanâmes aux Ecors - Blancs, et le 13 > aux Natchez. Nous rendimes aussitôt notre visite au père Philibert , capucin, qui en est curé ; c’est un homme de bon sens, qui n’a pas été effarouché de nous voir, Comme ses confrères l’avoient été à la Nouvelle-Orléans ; d’ailleurs | homme de bien » ettrès-zélé. Nous descendimes ensuite au bord de l’eau » Pour y faire nos baires,

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