‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 53 sur 72 · LA · texte numérisé non relu

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dansent avec beaucoup de légéreté , tournant tantôt autour les uns des autres , et tantôt se présentant en face , mais toujours avec des mouvemens violens et des contorsions extraordinaires. Quand ils sont entrés dans le cercle , ils dansent autour du siége sur lequel le chef est assis ; ils le frottent de leurs calumets depuis les pieds jusqu’à la tête ; puis ils vont à reculons retrouver ceux qui sont à leur suite. Alors ils chargent de tabac un de leurs calumets ; et tenant du feu d’une main, ils avancent tous ensemble auprès du chef, et le font fumer : ils poussent la première gorgée vers le ciel , la seconde vers la terre , et les autres autour de l’horizon ; après quoi ils présentent sans cérémonie la pipe aux princes et aux autres chefs. Cette cérémonie achevée , les ambassadeurs , en signe d'alliance , vont frotter leurs mains sur l'estomac du chef, et se frottent eux-mêmes tout le corps ; puis ils posent leurs calumets devant le chef sur de petites fourches. Celui des ambassadeurs qui est chargé particulièrement des ordres de sa nation, harangue pendant une grosse heure, Quand il a fini, on fait signe aux étrangers de s’asseoir sur des bancs rangés près du grand chef, qui leur répond par un discours d’une égale durée. Ensuite le maître de cérémonie allume un grand calumet de paix, et fait ‘umer les étrangers , qui avalent la fumée du tabac. Le

rand chef leur demande s’ils sont venus, c’est-à- Are , S'ils se portent bien. Ceux qui l’environnent vont les uns après les autres leur faire la même politesse. Après quoi on les conduit dans la cabane qu'on leur a préparée , et on les régale.

Le soir au soleil couchant , les ambassadeurs , le calumet à la main, vont en chantant chercher le grand chef , et le chargeant sur leurs épaules , ils le transportent dans le quartier où est leur cabane, Jls étendent à terre une grande peau où ils le font asseoir, L'un d'eux se place derrière lui , et posant

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les mains sur ses épaules , il agite tout son Corps , tandis que les autres assis en rond par terre , chantent leurs belles actions. Après cette cérémonie , qui se fait soir et matin pendant quatre jours , le grand chef retourne dans sa cabane. Lors u'il rend la dernière visite aux ambassadeurs , ceux-ci plautent Un poteau au pied duquel ils s’asseyent. Les guerriers de la nation ayant pris leurs plus beaux ajustemens, dansent en frappant le poteau , et racontent à leur tour leurs grands exploits de guerre : ils font ensuite aux ambassadeurs des présens , qui consistent en des chaudières , des haches » des fusils, de la poudre’, des balles, etc. Le lendemain de cette dernière cérémonie ; il leur est permis de se promener par tout le village, ce qu'ils ne pouvoient pas faire auparavant. On leur donne alors tous les soirs des spectacles , c’est-à-dire , que les hommes et les femmes avec leurs plus belles parures s’assemblent dans la place , et dansent jusque bien avant dans la nuit. Quand ils sont prêts à s’en retourner , les maîtres de cérémonie leur font fournir les provisions nécessaires pour le voyage.

Après vous avoir donné une légère idée du génie et des mœurs des Natchez > je vais, mon R. P. À entrer , comme je vous l'ai promis , dans le détail de leur perfidie et de leur trahison. Ce fut le 2 décembre 1729 que nous apprimés qu’ils avoient surpris les Français , et les avoient presque tous égorgés. Cette triste nouvelle nous fut d’abord apportée par un des habitans qui avoient échappé à leur fureur ; elle nous fut confirmée les jours Suivans par d’autres Français fugitifs; et enfin, des femmes françaises qu'ils avoient fait esclaves , et qu'on les a forcés de rendre , nous en ont rapporté toutes les particularités, Au premier bruit d’un événement si funeste , alarme et la consternation furent générales dans la Nouvelle-Orléans. Quoique ce car.

nage soit arrivé à plus de cent lieues d'ici, on eût dit qu'il se fût passé sous nos yeux. Chacun pleuroit la perte de son parent, de son ami , de ses biens ; tous craignoient pour leur propre vie : car il y avoit lieu d'appréhender que la conspiration des Sauvages ne fût universelle.

Ce massacre imprévu commença le lundi 28 novembre vers les neuf heures du matin. Quelques sujets de mécontentement que les Natchez crurent avoir de M. le commandant, et l’arrivée de plusieurs voitures richement chargées pour la garnison et pour les habitans , les déterminèrent à brusquer leur entreprise , et à faire leur coup bien plutôt qu'ils n'en étoient convenus avec les nations conjurées. Voici comment ils exécutèrent leur projet. D’abord ils se partagèrent , et placèrent dans le fort, dans le village, et dans les deux concessions , autant de Sauvages qu'il y avoit de Français. Ensuite feignant de partir pour une grande chasse, ils se mirent à traiter avec les Français de fus‘ls, de poudre et de balles , offrant de les payer compiant, et même plus cher qu'à l'ordinaire ; et en effet, comme il n’y âvoit aucune raison de soupçonner leur fidélité, on fit au même moment l'échange de leurs poules et de leur maïs, avec quelques armes ei des munitions dont ils se servirent bien perfidement contre nous. Il est vrai que quelques-uns témoignèrent de la défiance ; mais on la crut si peu fondée, qu’on les traita de trembleurs qui s’effrayoient de leur ombre, On étoit bien en garde contre les Tchactas; mais pour les Natchez, on ne s’en défioit nullement , et ceux-ci en étoient tellement persuadés , que c’est ce qui augmenta leur hardiesse. S’étant ainsi postés en différentes maisons avec nos armes, ils attaquèrent en même temps chacun leur homme , et en moins de deux heures ils massacrèrent plus de deux cents Français. Les plus connus sont M. de Chepar , com-

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mandant du poste ; M. du Codère, commandant des Yazous ; M. des Ursins, MM. de Kolly , père et fils ; MM. de Longrays, des Noyers, Bailly, etc.

Le père du Poisson venoit üe faire les obsèques de son compagnon le frère Crucy , qui étoit mort presque subitement d’un coup de soleil. Il s’étoit mis en route pour consulter M. Perrier , ct prendre avec lui des mesures propres à faire descendre les Akensas sur le bord du Mississipi pour la commodité des voyageurs. Il arriva chez les Natchez le 26 novembre , deux jours avant le carnage. Le lendemain , qui étoit le premier dimanche à l'Avent , il dit la messe paroissiale , et prêcha en l’absence du curé. Il devoit retourner l'après-midi à sa mission des Akensas ; mais il fut arrêté par quelques malades auxquels 1l falloit administrer les sacremens. Le lundi , il venoit de dire la messe, et de porter le saint viatique à un de ces malades qu’il avoit confessé la veille , lorsque le massacre commença. Le chef à la grosse jambe le prit à brasse corps, et l'ayant jeté par terre , il lui coupa la tête à coups de hache. Le père ne dit en tombant que ces paroles : 44 mon Dieu ! ah mon Dieu ! M. du Codère tiroit son épée pour le défendre , lorsqu'il fut tué lui-même d’un coup de fusil par un autre Sauvage qu'il n’aper-

- cevoit pas.

Ces barbares n’épargnèrent que deux Français , un tailleur et un charpentier, qui pouvoient les servir dans le besoin. Ils ne maltraitèrent point les esclaves Nègres ou Sauvages qui voulurent se rendre ; mais ils ouvrirent le ventre à toutes les femmes enceintes , et 1ls égorgèrent presque toutes celles qui allaitoient des enfans , parce qu'ils étoient importunés de leurs cris et de leurs pleurs. Ils ne tuèrent point les autres femmes , mais ils en firent leurs esclaves , et les traitèrent de la manière la plus indigne pendant deux ou trois mois qu'ils en furent les maîtres. Les moins

280 LETTRES malheureuses étoient celles qui savoient coudre , perse qu'on les occupoit à faire des chemises , des habits , etc. Les autres étoient employées à couper et à charrier le bois pour la chaudière, et à piler le mais dont se fait leur sagamité, Mais deux choses surtout augmentoient la honte et la rigueur de leur esclavage : c’étoit en premier heu d’avoir pour maîtres ceux-là mêmes qu’elles avoient vu tremper eurs mains cruelles dans le sang de leurs maris; et en second lieu, de leur entendre dire continuellement que les Français avaient été traités de la méme manière dans tous les autres postes , et que le pays en étoit entièrement délivré, Pendant le massacre, le grand chef des Natchez étoit tranquillement assis sous Le hangar à tabac de la compagnie. Ses guerriers apportèrent à ses pieds la tête du commandant à autour de laquelle ils rangèrent celles des principaux Français du poste , laissant leurs cadavres en proie aux chiens , aux carencros et aux autres oiseaux garnaciers,

Quand ils furent assurés qu'il ne restoit plus aucun homme dans le poste français , ils se mirent à piller les maisons , le magasin de la compagnie des Indes, et toutes les voitures qui étoient encore chargées au bord de la rivière. Ils employèreni les Nègres à transporter les marchandises; ils les partagèrent entr’eux à la réserve des munitions de guerre qu'ils mirenten sûreté dans une cabane particulière, Tant qu'ils eurent de l’eau-de-vie, dont ils trouvèrent une bonne provision , ils passèrent les jours et Les nuits à boire ; à chanter, à danser , à insulter de la manière la plus barbare ‘aux cadavres et à la mémoire des F rançais. Les Tchactas etles autres Sauvages étant de leur com. plot , ils étoient tranquilles, et ne craignoient point qu'on se portât à la vengeance que méritoit leur cruauté ct leur perfidie, Une nuit qu'ils étoient plon+ gés dans l'ivresse et dans le sommeil, madame des

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Noyers voulut se servir des Nègres pour venger la mort de son mari et des Français : mais elle fut trahie par celui à qui elle confia son dessein , et ils’en fallut peu qu’on ne la brûlât toute vive,

Quelques Français se dérobèrent à la fureur des Sauvages en se réfugiant dans les bois, où ils sou frirent extrêmement de la faim et des injures du temps. L'un d'eux en arrivant ici soulagea un peu l'inquiétude où l’on étoit, sur le poste que nous occupons chez les Yazous, qui n’est qu’à quarante ou cinquante lieues au-dessus des Natchez par eau , et à quinze ou vingt seulement par terre. Ne pouvant plus résister au froid extrême dont il étoit saisi, il sortit du bois à la faveur de la nuit pour aller se réchauffer dans une maison française. Lorsqu'il en fut proche, il y entendit des voix de Sauvages , et il délibéra s’il entreroit. Il s'y détermina néanmoins, aimant encore mieux périr de Ja main de ces barbares , que de mourir de faim et de froid. Il fut agréablement surpris lorsqu'il vit ces Sauvages s’empresser à lui rendre service, le combler d’amitiés, le plaindre , le consoler, lui fournir des vivres, des habits , et une pirogne pour se sauver à la Nonvelle- Orléans. C’étotent des Yazous qui revenoient de chanter le calumet aux Oumas. Le chef le chargea de dire à M. Perrier qu'il n’y avoit rien à craindre de Ja part des Yazous , qu’ils ne perdroient pas l'esprit, c'est-à-dire, qu’ils demeureroient toujours attachés aux Français ; et qu'il partiroit incessamment avec sa troupe, pour avertir toutes es pirogues françaises qui descendroient du fleuve, de se tenir sur leurs gardes contre les Natchez.

Nous crûmes long-temps que les promesses de ce chefétoient bien sincères , et nous ne craignions plus rien de la perfidie indienne pour le poste des Yazous. Connoiscez , mon révérend père , quel est le génie des Sauvages, et si l’on peut se fier à leurs paroles,

lors même qu’elles sont accompagnées des plus grandes démonstrations d'amitié. À peine furent-ils rendus dans leur village, que chargés des présens qu'ils reçurent des Natchez, ils suivirent leur exemple, et imitèrent leur trahison. Se joignant aux Corroys, ils convinrent ensemble d’exterminer les Français : ils commencèrent par le père Souel leur missionnaire commun , qui demeuroit au milieu d’eux dans leur propre village, La fidélité des Ofogoulas, qui étoient alors à la chasse , n'a pas été ébranlée, et ils font maintenant village avec les Tonikas.

Le 11 décembre , le père Souel revenant sur le soir de visiter le chef, et se trouvant dans une ravine , reçut plusieurs coups de fusil, et tomba mort sur la place. Les Sauvages vinrent fondre aussitôt Sur sa cabane pour la piller. Son Nègre qui faisoit toute sa compagnie et toute sa défense , s’arma d’un couteau de bûcheron pour empêcher le pillage , et blessa même un Sauvage. Cette action de zèle lui coûta la vie. Heureusement il ÿ avoit peu de mois qu’il avoit reçu le baptême, et il menoit une vie trèschrétienne.

Ces Sauvages qui jusque-là avoient paru sensibles à l'affection que leur portoit le missionnaire, se reprochèrent sa mort dès qu’ils furent capables de réflexion ; mais revenant à leur férocité naturelle , ils prirent la résolution de mettre le comble à leur crime en détruisant le poste français : « Puisque le » chef noir est mort, s’écrièrent-ils, c’est comme si » tous les Français étoient morts; n’en épargnons » aucun. » Dès le lendemain ils exécutèrent leur barbare projet; ils se rendirent de grand matin au fort qui n’étoit éloigné que d’une lieue. On crut qu'ils vouloient chanter le calumet au chevalier des Roches ” qui commandoit ce poste en l'absence de M. de Codère, Il n’y avoit que dix-sept hommes qui ne sOupçonnoient aucune mauvaise volonté de la part

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des Sauvages ; ils furent tous égorgés, et pas un n’échappa à la fureur de ces barbares. Ils accordèrent néanmoins la vie à quatre femmes et à ci enfans qu'ils y trouvèrent, et dont ils firent leurs esclaves.

Un de ces Yazous ayant dépouillé le missionnaire, se revêtit de ses habits, et annonça bientôt aux Natchez, que sa nation avoit tenu sa parole , et que les Français établis chez elle, étoient tous massacrés. On n’en douta presque plus dans cette ville, quand on y apprit ce qui venoit d'arriver au père Doutreleau. Ce missionnaire avoit pris le temps de l’hivernement des Sauvages pour venir nous voir , afin de régler quelques affaires de sa mission. Al étoit paru le premier jour de cette année 1730 , et ne croyant pas pouvoir arriver à temps pour dire la messe chez le père Souel dont il ignoroit la destinée , il prit le parti de la dire auprès de l'embouchure de la petite rivière des Yazous , où ilavoit cabané.

Comme il se préparoit à une si sainte action, on vit aborder une pirogue de Sauvages. On leur demanda de quelle nation ils étoient. Yazous , camarades des Français , répondirent-ils , en faisant mille amitiés aux voyageurs qui accompagnoient le missionnaire , et en leur présentant des vivres. Pendant que le père dressoit son autel, il passa une compagnie d’outardes sur laquelle les voyageurs déchargèrent les deux seuls fusils qu’ils eussent, sans penser à les recharger , parce qu’on alloit commencer la messe. Les Sauvages le remarquèrent ; ils se mirent derrière les voyageurs, comme s'ils avoient dessein d'entendre la messe , quoiqu’ils ne fussent pas Chrétiens.

Au temps que le père disoit le X'yrie eleison , les Sauvages firent leur décharge. Le missionnaire se sentant blessé au bras droit, et voyant un des voyageurs tué à ses picds , et les quatre autres en fuite,

se mit à genoux pour recevoir le dernier coup de la

mort qu'il regardoit comme certaine, Dans cette posture , il essuya deux ou trois décharges. Quoique les Sauvages tirassent sur lui presque à bout portant, ils ne lui firent point de nouvelles blessures. Se voyant donc comme miraculeusement échappé à tant de coups mortels , 1l prit la fuite ayant encore ses habits sacerdotaux, etsans autre défense qu'une grande confiance en Dieu dont il veroit d’éprouver la protection toute particulière. Il se jeta À l’eau ; ayant avancé quelques pas , il saisit la pirogue dans laquelle s’enfuyoient deux des voyageurs, qui le croyoient mort de tous les coups qu’ils avoient entendu tirer sur lui, En montant dans la pirogue, et tournant la tête pour voir si on ne le suivoit pas de trop près , il reçut dans la bouche un coup de plomb à outardes; la plupart des grains s’applatirent contre ses dents » quelques-uns entrèrent dans les gencives et y restèrent long-temps; j'y en ai vu deux moi-même. Le père Doutreleau, tout blessé qu'il étoit, se chargea de gouverner la pirogue , et ses deux compagnons se mirent à ramer. Malheureusement l’un d'eux avoit eu en partant la cuisse cassée d’un coup de fusil , dont il est demeuré estropié. Vous jugez bien, mon révérend père, que le missionnaire et ses compaque ne pensèrent plus à remonter la rivière; ils escendirent le Mississipi le plus vite qu’ils purent,

et perdirent enfin de vue la pirogue de leurs ennemis , qui les avoient poursuivis pendant plus d’une heure, en faisant un feu continuel sur eux » et qui

se vantérent au village de les avoir tués. Les deux

rameurs furent souvent tentés de se rendre ; mais encouragés par le missionnaire , ils firent peur à leur

tour aux Sauvages. Une vieille arme qui n’étoit point

chargée , ni en état de l'être, qu'ils leur montrèrent

de temps en temps, leur fit faire souvent le plon-

geon dans leur pirogue , et les obligea enfin de se relirers

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Dès qu'ils se virent débarrassés de leurs ennemis, ils pansèrent leurs plaies comme ils purent, et jetant dans le fleuve tout ce qu’ils avoient dans leur pirogue, pour s'éloigner plus aisément de cette rive meurtrière , ils ne conservèrent que quelques morceaux de lard cru pour leur nourriture.

Leur dessein étoit de s'arrêter en passant aux Natchez; mais ayant aperçu les maisons françaises ou abattues ou brülées, ils ne jugèrent pas à propos d'écouter les complimens des Sauvages, qui du bord du fleuve les invitoient à mettre pied à terre: ils gagnèrent au plus vite le large, et par-là ils évitèrent les coups qu’on tira inutilement sur eux. C’est alors qu'ils commencèrent à se défier de toutes ces nations sauvages , et qu'ils résolurent de n’approcher de la terre qu'à la Nouvelle-Orléans , et même , supposé

ue ces barbares s’en fussent rendus les maîtres, de river jusqu'à la Balize, où ils espéroient trouver quelque vaisseau français , à portée de recueillir les débris de la colonie, En passant devant les Tonikas,

ils s’éloignèrent le plus qu'ils purent de leur bord ;

mais ils furent découverts, et une pirogue qu’on avoit dépêchée pour les reconnoître, ne fut pas long temps sans les approcher. Leur crainte et leur défiance se renouvelèrent , et ils ne prirent le parti de s'arrêter, que quand ils s’aperçurent qu’on parloit fort bien français dans cette pirogue ; alors ils revinrent de leur frayeur, et dans l'abattement où ils étoient, ils furent bien consolés de pouvoir mettre pied à terre. Ils y trouvèrent la petite armée française qui se formoit, des officiers compatissans et tout à fait gracieux , un chirurgien et des rafraîchissemens : ils se refirent un peu après tant de périls et de misères , etils profitèrent dès le lendemain d’une pirogue qu’on équipoit pour la Nouvelle-Orléans.

e ne puis vous exprimer, mon révérend père, quel fut mon saisissement, quand je vis le père Dou=

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treleau le bras en écharpe, arriver de plus de quatre cents lieues , n'ayant que sa soutane qui ne fût point d'emprunt, Ma surprise augmenta au récit de ses aventures. Je le mis aussitôt entre les mains du frère Parisel, qui visita ses plaies , et qui les a pansées avec un grand soin et un prompt succès. Il n'étoit point encore entièrement guéri de ses blessures, qu'il partit pour aller servir d’aumônier à Farmée française , comme il l’avoit promis aux ofliciers qui l'en avoient prié. Il partagea avec eux les fatignes du siége de Natchez, etil y dunna de nouvelles preuves de son zèle , de sa sagesse , et de son courage.

À son retour des Natchez , il vint se délasser ici pendant six semaines , qu’il trouva bien longues , et

i me parurent bien courtes, Il étoit dans l’impatience de retourner à sa chère mission ; mais il me fallut l’équiper généralement de tout ce qui est nécessaire à un missionnaire , et il fut obligé d'attendre le convoi pour les Illinois. Les risques qu’on couroit sur le fleuve durant ce soulèvement des Sauvages , portèrent M. le commandant à défendre aux voyageurs d'aller par bandes séparées. Le père partit le 16 avril avec plusieurs autres en assez grand nombre, pour n’avoir rien à craindre des ennemis. J’appris en effet qu'ils étoient rendus au - dessus des Akensas , sans qu’il leur fût arrivé aucun accident.

Le plaisir de voir le père Doutreleau pour la première fois, et de le voir échappé à tant de périls, fut bien troublé par la vive douleur que je ressentois de la perte de deux missionnaires, dont vous appréciez aussi- bien que moi le mérite. Vous savez qu’à un très - aimable caractère’, ils joignoient les qualités propres des hommes apostoliques ; qu'ils étoient très - affectionnés à leur mission ; qu'ils parloient déjà assez bien la langue des Sauvages ; que leurs premiers travaux produisoient de grands fruits, et

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en auroient produit bien d’autres , puisque l’un et l'autre n’avoient guère que trente- cinq à trente-six ans, Cette perte qui m'occupe uniquement , ne me permet pas même de penser à la perte que nous avons faite de leurs Nègres et de leurs effets, quoiqu'elle dérange bien une mission qui ne fait que de naître » et qui est dans des besoins que vous connoissez mieux que personne, |

Au reste , il n’est rien arrivé à ces deux excellens missionnaires ee nous pleurons , à quoi ils ne se fussent préparés, lorsqu'ils se consacrèrent aux missions des Sauvages de cette colonie. Cette seule disposition , indépendamment de tout le reste, a mis sans doute une grande différence aux yeux de Dieu entre leur mort et celle de tant d’autres , qui ont été les martyrs du nom français. Aussi suis-je bien persuadé que la crainte d’un sort semblable ne rallentira point le zèle de ceux de nos pères qui auroient la pensée de nous suivre , et ne détournera pas nos supérieurs de se rendre aux saints désirs qu'ils auront de venir partager nos travaux.

Connoissant comme vous faites , mon révérend père, la vigilance et les vues de M. notre commandant, vous jugez bien qu'il ne s’est pas endormi dans les tristes conjonctures où nous nous trouvions. On peut dire sans flatterie qu’il s'est surpassé luimême , par les mouvemens continuels qu'il s’est donnés , et par les sages mesures qu’il a prises pour venger le sang français, et pour us les malheurs dont presque tous les postes de la colonie étoient menacés. Aussitôt qu'il eut appris l'irruption imprévue des Natchez , il en fit porter la nouvelle dans tous les postes , et jusqu'aux Illinois, non par la voie directe et ordinaire du fleuve , qui étoit fermée , mais d’un côté par les Natchitoches et les Akensas ; et de l’autre par la Mobile et les Tchicachas. Il invita les voisins nos alliés , et particulièrement les

Tchactas , à venger cette perfidie ; il fournit d'armes et de munitions toutes les maisons de la ville et des habitations ; il fit monter deux bâtimens, le Ducde-Bourbon e1 Y Alexandre » Vers les Tonikas : ces Vaisseaux étoient comme deux bonnes forteresses contre les insultes des Sauvages , et en cas d'attaque, deux asiles assurés pour les femmes et pour les enfans. I] fit faire un fossé d'enceinte autour de la ville , et il plaça des corps-de- garde à ses quatre extrémités ; il forma pour sa défense plusieurs compagnies de milice bourgeoise , qui continuent de monter la garde tous les soirs. Comme il y avoit plus à craindre dans les concessions et les habitations que dans la ville, on s'y est fortifié avec plus de soin : il y a de bons forts aux Chapitoulas , aux Cannes-brülées, aux Allemands, aux Bayagoulas , et à la Pointe-Coupée,

D'abord M. notre commandant n’écoutant que son courage, prit le dessein de se mettre à la tête des troupes ; mais on lui représenta qu'il ne devoit point quitter la Nouvelle - Orléans où sa présence étoit absolument nécessaire ; qu'il y avoit à craindre qu'il ne prit envie aux Tchactas de tomber sur la ville , si elle étoit dégarnie de troupes , et que les Nègres, pour s'affranchir de l'esclavage, ne se joi-

nissent à eux , ainsi que quelques - uns s’étoient joints aux Natchez. D'ailleurs il pouvoit être tran-

uille sur la conduite des troupes, M. le chevalier d Loubois, dont il connoissoit l’expérience et la bravoure , ayant été chargé de les commander,

Pendant que notre petite armée se rendoit aux Tonikas , sept cents Tchactas ramassés et conduits par M. le Sueur, marchoient vers les Natchez. On fut informé par un parti de leurs gens , que ces Sauvages n’étoient nullement sur leurs gardes , et qu'ils passoient toutes les nuits à danser. Les Tchactas les surprirent , et vinrent fondre sur eux le 27 janvier

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à la pointe du jour. En moins de vois heures > ils délivrèrent cinquante-neuf personnes, tant femmes qu'enfans , avec le tailleur et le charpenti:: , :t cent six Nègres ou Négresses avec leurs enfans ; ils firent dix-huit Natchez esclaves , et enlevèrent soixante chevelures; ils en auroient enlevé davantage , s'ils ne s’étoient pas attachés à délivrer les esclaves » Comme on le leur avoit recommandé, Ils n’eurent que deux hommes de tués, et sept ou huit de blessés, Ils se campèrent avec leur prise à la concession de Sainte- Catherine , dans un simple parc fermé de pieux. La victoire eût été complète » S'ils eussent attendu l’armée française , ainsi qu’on en étoit convenu avec leurs députés.

Les Natchez se voyant attaqués par les formimidables Tchactas, regardèrent leur défaite comme certaine ; ils se renfermèrent dans deux forts ,» et passèrent les nuits suivantes à danser leur danse de mort, Dans leurs harangues on les entendoit reprocher aux Tchactas leur perfidie , de ce qu’ils s’étoient déclarés en faveur des Français, contre la parole

wils leur avoient donnée de s’unir à eux pour les détvaires

Trois jours avant cette action , le sieur Mesplex arriva aux Natchez avec cinq autres Français : ils s’étoient offerts à M. de Loubois, pour aller leur porter des paroles de paix , afin de pouvoir sous ce prétexte s'informer de leurs forces et de leur situation présente. En descendant de la barque , ils rencontrèrent un parti, qui, sans leur donner le temps de parler, leur tua trois hommes, et fit les trois autres prisonniers. Le lendemain , ils renvoyèrent

un de ces pre avec une lettre , par laquelle

ils demandoient pour ôtage le sieur Broutin, qui

avoit autrefois commandé chez eux, et le chef Le

Tonikas : de plus ils exigeoient pour la rançon des

femmes , des enfans et des esclaves, deux cents fusils , TI, 17, 19

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deux cents barils de poudre, deux cents barils de balles, deux mille pierres à fusil, deux cents couteaux , deux cents haches , deux cents pioches, vingt quarts d’eau-de-vie , vingt barriques de vin, vingt barils de vermillon , deux cents chemises, vingt pièces de limbourg, vingt pièces de toile, vingt habits galonnés sur les coutures, vingt chapeaux bordés avec des plumets , et cent habits plus simples. Leur dessein étoit d’égorger les Français qui apporteroient ces marchandises. Dès le même jour ils brülèrent avec la dernière inhumanité l’infortuné Mesplex et son compagnon. Le 8 février , les Français avec les Tonikas , et quelques autres petites nations qui sont vers le bas du Mississipi , arrivèrent aux Natchez. Ils s'emparèrent de leur temple dédié au soleil,

L’impatience et l’indocilité des Tchactas , lesquels, comme presque tous les Sauvages , ne sont capables que d’un coup de main, et ensuite se reurent; le trop petit nombre de soldats français qui se trouvèrent accablés de fatigues ; le manque de vivres que les Sauvages voloient aux Français; le défaut de munitions dont on ne pouvoit rassasier les Tchactas, qui en dépensoient une partie inutilement , et qui mettoient l’autre en réserve pour la chasse ; la résistance des Natchez qui s’étoient bien fortifiés , et qui se battoient en désespérés : tout cela détermina à écouter les propositions que firent les assiégés après sept jours de tranchée ouverte. Ils menaçoient , si nous: persistions dans le siége, de brûler ce qui leur restoit de Français , et ils s’offrirent de les rendre, si nous voulions retirer nos sept pièces de canon, qui, dans le fond, faute d'un bon canonnier , et dans les circonstances présentes , n’étoient guère propres qu’à leur faire peur. Les propositions furent acceptées et accomplies de part et d’autre. Le 25 février , les assiégés remirent fidèlement tout ce

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