LETTRES LETTRE
Du père Vivier, missionnaire aux Illinois, au père ***,
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QUAND on part de France pour les pays lointains, il n’en coûte rien pour faire des promesses à ses amis; mais, arrivé au terme, ce n’est pas un petit embarras de les exécuter , surtout les premières années. Nous n’avons ici qu’une seule occasion tous les ans pour faire tenir nos lettres en France; il faut donc consacrer une huitaine de jours à écrire sans relâche, si l’on veut effectuer toutes ses promesses. De plus, ce qu'on à à mander de ce pays-ci, est si peu curieux , si peu édifiant, que cela ne vaut pas la peine de mettre la main à la plume. C’est moins pour satisfaire votre curiosité, que pour répondre à l’amitié que vous me témoignez, que je vous écris aujourd’hui. Tâchons cependant de vous donner quelqu’idée du pays, de ses habitans et de nos occupations. Les Ylinoïs sont par le 39.° degré de latitude septentrionale , environ à 9 degrés de la Nouvelle-Orléans, capitale de toute la colonie. Le climat est à peu près comme celui de France, avec cette différence, que l'hiver y est moins long et moins continu, et les chaleurs un peu plus grandes en été. Le pays, en général, est entrecoupé de plaines et de forêts, et arrosé d'assez belles rivières. Le bœuf sauvage, le chevreuil, le cerf, l'ours, ladinde sauvage, abondent de toutes parts en toute saison, excepté près des gndroits qui sont habités : i] faut aller pour l'ordinaire
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à une ou deux lieues pour trouver le chevreuil, et à sept ou huit pour trouver le bœuf, Pendant une parue de l’automne, pendant l'hiver et une partie du printemps, le pays est inondé de cygnes, d’outardes, d’oies, de canards de trois espèces, de pigeons sauvages, de sarcelles , et de certains oiseaux gros comme des poules, qu'on appelle faisans en ce paysci, mais que je nommerois plutôt gelinotes, qui, cependant, ne valent pas les gelinotes d'Europe, à ce que je pense. Je ne parle ] pas des perdrix ni des lièvres, parce qu’on ne daigne pas tirer dessus. Les plantes, les arbres, les légumes qu'on a apportés de France ou de Canada, y réussissent assez bien; en général, le pays peut produire toutes les choses nécessaires et même agréables à la vie.
Les habitans sont de trois espèces : des Français, des Nègres et des Sauvages, sans parler des métis, qui naissent des uns et des autres pour l'ordinaire, contre la loi de Dieu. Il y a cinq villages français et trois villages de Sauvages dans l'espace e de vingt-une lieues , situés entre le Mississipi et une autre die ; qu'on appelle la rivière de Karkakiad. Dans les cinq villages français, il peut y avoir onze cents blancs, trois cents noirs et une soixantaine d’ esclaves rouges, autrement Sauvages. Les trois villages illinois ne
‘contiennent pas plus de huit cents Sauvages de tout
âge. Les Français habitués en ce pays-ci, ‘sont appliqués pour la plupart à la culture des terres : ils sèment du froment en quantité ; ils élèvent des bœufs venus de France , des cochons, des chevaux en grand nombre; ce qui, outre la chasse, leur donne une grande aisance pour vivre, On ne craint point la famine en ce pays-ci : : il y a toujours des vivres trois fois plus qu’on n’en peut consommer ; outre le froment , le mais (autrement blé de Turquie) vient L foison tous les ans ; on transporte à la Nouvelle-
léans quantité de farines. Voyons les Sauvages en par
ticulier : on n'en a que de fausses idées en Europe; à peine les croit-on des hommes. On se trompe grossièrement : les Sauvages , et surtout les Illinois , sont d’un caractère fort doux et fort sociable ; ils ont de l'esprit, et paroissent en avoir plus que nos paysans, ‘autant au moins que la plupart des Français, ce qui provient de cette liberté dans laquelle ils sont élevés. Le respect ne les rend jamais timides; comme il n’y a point de rang ni de dignité parmi eux , tout homme leur paroît égal. Un Illinois parleroit aussi hardiment au Roi de France qu’au dernier de ses sujets; la plupart sont capables de soutenir une conversation avec qui que ce soit, pourvu qu'on ne traite point de matière hors de leur sphère; ils entendent trèsbien raillerie ; ils ne savent ce que c’est que disputer et s'emporter en conversant; jamais ils ne vous interrompent dans la conversation : je leur trouve bien des qualités qui manquent aux peuples civilisés. Ils sont distribués par cabanes. Une cabane est une espèce de chambre commune, où il y a communément quinze à vingt personnes ; ils vivent tous dans une grande paix, ce qui provient, en grande partie, de ce qu'on laisse faire À chacun ce que bon lui semble. Depuis le commencement d’octobre jusqu’à la mi-mars, ils sont en chasse à quarante et cinquante lieues de leur village ; et à la mi-mars ils reviennent à leur village. Alors les femmes font leurs semences du maïs. Pour les hommes, à la réserve de quelques petites chasses qu’ils font de temps en temps, ils mènent une vie parfaitement oisive; ils causent en fumant la pipe , et c’est tout. En général, les Ilinois sont fort paresseux et fort adonnés à l’eaude-vie, ce qui est cause du peu de fruit que nous faisons parmi eux. Nous avions autrefois des missionnaires dans les trois villages. MM. des Missions étrangères sont chargés de l’un de ces trois villages; nous avons abandonné le second faute de mission-
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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 307 naire et parce qu’on y faisoit fort peu de fruit; nous nous sommes bornés au troisième, qui seul est plus considérable que les deux autres, Nous y sommes deux prêtres, mais la moisson ne répond pas à nos travaux. Si ces missions n’ont pas eu plus de succès, ce n’est pas la faute de ceux qui nous ont précédés : car leur mémoire est encore en venération parmi les Français et les Illinois; cela vient peut-être du mauvais exemple des Français, mêlés continuellement parmi ces peuples, de l’eau-de-vie qu'on leur vend, et surtout de leur caractère tout à fait ennemi de toute gêne, et par conséquent de toute religion. Quand les premiers missionnaires sont venus parmi les Illinois, nous voyons par les écrits qu'ils nous Ont laissés, qu'ils comptoient cinq mille personnes de tout âge dans cette nation; aujourd’hui on n’en compte pas deux mille. Il faut noter qu'outre ces trois villages que je vous ai marqués, il en est un quatrième de |: me nation à quatre-vingts lieues d'ici, presqu’aussi considérable que les trois autres. Jugez par à combien ils ont diminué dans l’espace de soixante ans. J’ai l'honneur d’être, etc.
Aux Illinois, ce 8 juin 1750.
Du père Vivier, de le Compagnie de Jésus, à un père de la méme Compagnie.
Aux Illinois, le 17 novembre 1750.
MON RÉVÉREND PÈRE, La puix de NS.
J'ACCEPTE avec plaisir la proposition que vous me faites, Les foibles -nérites que je puis acquérir par Ads
mes travaux, je consens volontiers à vous en fairé part, dans l’assurance que vous me donnez de m’aider de vos saintes prières. Je gagne trop dans cette société , pour n’y pas entrer de tout mon cœur.
Un autre point que vous désirez, et sur lequel je vais vous satisfaire , c’est le détail de nos missions. Nous en avons tréis dans ces quartiers : une de Sauvages, une de Français, une troisième qui est en partie de Français et en partie de Sauvages. La première est composée de plus de six cents Illinois, tous baptisés, à la réserve de cinq ou six : mais l’eaude-vie que leur vendent les Français, surtout les soldats, malgré les défenses réitérées de la part du Roi,
et ce qu’on leur distribue quelquefois, sous prétexte de les maintenir dans nos intérêts, a ruiné cette mission , et a fait abandonner au plus grand nombre notre sainte religion. Les Sauvages , et les Illinois en particulier, qui sont les plus doux et les plus traitables des hommes, deviennent, dans l'ivresse, des forcenés et des bêtes féroces. Alors ils se jettent les uns sur les autres, se donnent des coups de couteau , se déchirent mutuellement. Plusieurs ont perdu leurs oreilles , quelques-uns une partie de leur nez dans ces scènes tragiques. Le plus grand bien que nous faisons parmi eux, consiste dans le baptème que nous conférons aux enfans moribonds. Ma résidence ordinaire est dans cette iission de Sauvages avec le père Guienne, qui me sert de maître dans l'étude de la langue illinoise.
La cure française que dessert le père Vattrin est de plus de quatre cents Français de tout âge, et de plus de deux cent cinquante nègres. La troisième mission est à soixante-dix lieues d'ici. Elle est beaucoup moins considérable; c’est le père Meurin qui en est chargé. Le reste de notre mission de la Louisiane consiste dans une résidence à la Nouvelle Orléans, où demeure le supérieur-général de la mis-
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sion, un autre de nos pères , avec deux frères. Nous
avons une habitation assez considérable et en assez Lan état. C’est des revenus de cette habitation, joints aux pensions que nous fait le Roi, qu’on fournit aux besoins des missionnaires.
Quand la mission est suffisamment pourvue d’ouvriers (qui, dans cette colonie, doivent être jusqu'au nombre de‘douze), on en entretient un aux Akansas , un autre aux Tchactas, un troisième aux Alibamons. Le père Baudouin, actuellement supérieur général de la mission, résidoit ci-devant parmi les Tchactass il a demeuré dix-huit ans parmi ces barbares. Lorsqu'il étoit à la veille de faire quelque fruit, les soulèfèmens que les Anglais ont excités dans cette nation, et le péril où il étoit évidemment exposé, ont obligé le père Vitri, alors supérieur général, de concert avec M. le gouverneur, à le rappeler à la Nouvelle-Orléans. Aujourd’hui que les troubles commencent à s’apaiser, on pense à rétablir cette mission. Le père Moran étoit, il y a quelques années, aux Alibamons. L'impossibilité d'y exercer son ministère , tant à l’ésard des Sauvages que des Français, a engagé le supérieur à le rappeler pour lui confier la direction des religieuses et de l’hôpital du Roi, dont nous sommes chargés.
Les Anglais commercent, ainsi que les Français, parmi les Alibamons. Vous concevez quel obstacle ce peut être au progrès de la religion ; les Anglais sont toujours prêts à prêcher la controverse. Un pauvre Sauvage seroit-1l en état de faire un choix ? Nous n’avons actuellement personne parmi les Akansas. Tel est l’état de notre mission. Le reste de ma lettre sera une courte description de ce pays. J’y entrerai dans un détail peut-être assez peu intéressant pour vous, mais qui deviendroit utile à cette contrée, si le gouvernement avoit égard à une partie de ce qu'il renferme,
L'embouchure du Mississipi est par le 29.° degré de latitude septentrionale. Le Roi ÿ entretient une petite garnison et un pilote Pour recevoir les vaisseaux et les introduire dans le fleuve. La multitude des îles, des bancs, non de sable, mais de vase , dont elle est remplie, en rend l'entrée difficile à quiconque ne l'a pas pratiquée, Il est question d’en trouver la passe, et il n’y a qu’un pilote habitué dans l'endroit même , qui en ait une parfaite connoissance. Le Mississipi est difficile à remonter pour les vaisseaux. Outre que le flux de la mer ne s'y fait point sentir, il fait des circuits continuels; de sorte qu'il faut, ou touér, ou avoir continuellement à ses ordres tous les rumbs de vent. Depuis le 29.e jusqu'au 31. degré de latitude, il ne m’a pas paru plus large que la Seine devant Rouen; mais il est infiniment plus profond. En remontant on le trouve plus large; mais il a, à proportion, moins de profondeur. On lui connoît plus de sept cents lieues de cours du nord au sud. Au rapport des derniers voyageurs, Sa Source, qui est à plus de trois cents lieues au nord des Illinois, est formée de la décharge de quelques lacs et marais.
Mississipi sionific grand fleuve en langue illinoise. 11 semble qu'il ait usurpé cette dénomination sur le Missouri. Avant sa jonction avec cette rivière, le Mississipi n’est pas considérable, I] . peu de courant; au lieu que le Missouri est plus large , plus profond, plus rapide, et prend sa source d'encore bien plus loin. Plusieurs rivières considérables se jettent dans le Mississipi; mais il semble que le Missouri seul lui fournit plus d’eau que toutes ces rivières ensemble. En voici la preuve. L'eau de la plupart, je pourrois dire de toutes les rivières que reçoit le Mississipi, n'est que médiocrement bonne, Celle de plusieurs est positivement mal-saine; celle du Mississipi même, avant son alliance avec le Missouri, n’est pas des
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meilleures; au contraire , l’eau du Missouri est la meilleure eau du monde; or, celle du Mississipi , depuis sa jonction avec le Missouri jusqu’à la mer, devient excellente : il faut donc que l’eau du Missouri soit la dominante. Les premiers voyageurs venus par le Canada ont découvert le Mississipi : voilà pourquoi celui-ci a acquis le surnom de grand aux dépens.de la gloire de l’autre, ;
Les deux rives du Mississipi sont bordées, dans presque tout son cours , de deux lisières d’épaisses forêts, qui ont tantôt plus, tantôt moins de profondeur , depuis une demi-lieue jusqu’à quatre lieues. Derrière ces forêts, vous trouvez des pays plus élevés, entrecoupés de plaines et de bois, où les arbres sont presque aussi clair-semés que dans nos promenades publiques; ce qui provient en partie de ce que les Sauvages mettent le feu dans les prairies vers la fin de l’automne, lorsque les herbes sont desséchées. Le feu qui gagne de toutes parts, détruit la plupart des jeunes arbres, ce qui n’arrive pas dans les endroits plus voisins du fleuve, parce que le terrain y étant plus bas, et par là plus aquaiüque, les herbes conservent plus long-temps leur verdure, et sont moins accessibles aux atteintes du feu.
Les plaines et les forêts sont peuplées de bœufs sauvages qu’on rencontre par bandes, de chevreuils, de cerfs, d'ours, de tigres en petit nombre, de loups à foison , mais beaucoup plus petits que ceux d’'Europe, et beaucoup moins entreprenans ; de chats sauvages, de dindes sauvages, de faisans et autres animaux moins connus et moins considérables. Le fleuve et toutes les rivières qui s’y jettent, ainsi que les lacs qui sont en grand nombre, mais qui, chacun en particulier , ont assez peu d’étendue , sont la retraite des castors, d’une quantité prodigieuse de canards de trois espèces, de sarcelles , d’outardes, d’oies, de cygnes, de bécassines et de quelques autres
oiseaux aquatiques dont le nom n’est pas connu en Europe , sans parler des poissons de bien des espèces qui y abondent.
e n'est qu’à quinze lieues au-dessus de l'embouure du Mississipi qu'on commence à apercevoir les premières habitations françaises, les terres qui sont plus bas n'étant pas habitables. Elles sont situées sur les deux bords du fleuve jusqu’à la ville, Les terres F dans cet espace de quinze lieues, ne sont pas toutes occupées; il en est plusieurs qui attendent de nouveaux habitans, La Nouvelle-Orléans, métropole de la Louisiane, est bâtie sur la rive orientale du fleuve : elle est médiocre en grandeur ; les rues en sont tirées au cordeau , les maisons sont, les unes de brique, les autres de bois : elle est peuplée de Français, de Nègres, et de quelques Sauvages esclaves, qui tous ensemble ne montent pas , à ce qui m’a paru, à plus de douze cents personnes.
Le climat, quoiqu’infiniment plus supportable que celui des îles , paroît pesant à un nouveau débarqué. Si le pays étoit moins chargé de forêts, Surtout du côté de la mer, le vent du large qui pénètreroit tempèreroit beaucoup la chaleur. Le terroir en est fort bon ; presque toutes espèces de légumes y viennent assez bien > On y a de magnifiques Orangers ; on y recueille de lindigo , du maïs en abondance , du riz » des patates, du coton > du tabac, La vigne y pourroit réussir ; du moins J'y ai vu d'assez bon muscat, Le climat est trop chaud pour le froment. Le blé sarrazin , le millet, l’avoine y réussissent parfaitement, On élève dans le pays toute espèce de volaille, et les bêtes à cornes s’y sont fort multpliées. Les forêts sont aujourd’hui le plus grand et le plus sûr revenu de bien des habitans ; ils en tirent quantité de bois propres à la bâtisse, qu'ils préparent avec facilité et avec peu de frais, par le moyen de moulins à planches que plusieurs ont fait
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