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338 CETTRES dos d’une petite tortue. Cette bosse n’est ccyendant
formée que du repli des ailes : car, lorsqu'elles sont
plumées , il n’y à nulle apparence de bosse sur le
corps. Ce qui la fait paroître davantage, c’est que
leur queue est courte et recourbée en bas, etnon pas
élevée et retroussée en haut, comme celle des poules
communes,
Cette description, que Varron fait de la pintade, est fort juste, maïs elle n’est pas complète : je vais suppléer à ce qui lui manque. Elle a le cou assez court, fort mince , et légèrement couvert de duvet. Sa tête est singulière : elle n’est point couverte de plumes, mais revêtue d’une peau spongieuse , rude et ridée , dont la couleur est d’un blanc bleuâtre. Le sommet est orné d’une petite crête en figure de corne, de la hauteur de cinq à six lignes : c’est une substance cartilagineuse. Gesner , à ce qu’on rapporte, la cmpare au corno du bonnet ducal, que porte le doge de Venise. Il y a pourtant de la différence, en ce que le corno du bonnet ducal est incliné sur le devant, comme la corne de la licorne : au lieu que la corne de la pintade est un peu inclinée en arrière, comme celle ‘du rhinocéros. De la partie inférieure de la tête, qu'on peut appeler, quoiqu'improprement, les joues de la pintade, pend de chaque côté une barbe rouge et charnue, de même nature et de même cotleur que la crête des cogs. Enfin, sa tête est terminée par un bec trois fois plusgros que celui des poules communes, très-pointu, très-dur, et d’une belle couleur rouge.
Ajoutons encore, pour donner une description plus exacte de la pintade, qu’elle pond et couve de même que les poules ordinaires. Ses œufs sont plus petits et moins blancs ; ils tirent un peu sur la couleur de chair, et sont marquetés de points noirs. On ne peut guère l’accoutumer à pondre dans le pou-lailler : elle cherche le plus épais des haies et des
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broussailles, où elle pond jusqu’à cent cinquante œufs successivement, pourvu qu'on en Jusse toujours quel-
u'undans son nid, Ou ne permet guère aux pintades Ra de couver leurs œufs, parce que les mères ne s’y attachent point et abandonnent souvent leurs petits; on aime mieux les faire couver par des poules d'Inde , ou par des poules communes. Rien n'est plus joli que les jeunes pin lades : elles ressemblent à de petits perdreaux : leurs pieds et leur bec rouges, joints à leur plumage qui est alors d’un gris de perdrix, les rendent très-agréables : on les nourritavec du millet; mais elles sont fort délicates et irès-difficiles à élever.
La pintade est un animal extrêmement vif » inquiet et turbulent: elle court avec une vitesse extraordimaire , à pes près comme la caille et la perdrix ; mais elle ne vole pas fort haut. Elle se plait néanmoins à se percher sur les toits et sur les arbres, et s’y tient sa volontiers pendant la nuit que dans les poulail-
ers. Son cri est aigre, perçant, désagréable, et presque continuel : c’est une ficheuse musique pour ceux qui n’y sont pas accoutumés, et encore plus pour les malades, et pour ceux qui sont sujets à des insomnies. Du reste, eüt :+t d'humeur querelleuse , et veut être la maîtresse dans la basse-cour. Les plus grosses volailles , et même les poules d’T:de, sont forcées de lui céder, La dureté de son ber at l'agilité de ses mouvemens la fout respecter ce toute la gent volatile, Sa manière de combattre est à per près semblable à celle que Salluste attribue aux cavaliers Numides : leurs charges, dit-il, sont brusques et précipiées; si on leur résiste, ils tournent le dos, et un instant après ils font volte-face; cette perpétuelle alternative harcelle extrêmement l'ennemi, Les pintades, qui se sentent du lieu de leur origine , ont conservé le génie numide. Les coqs d'Inde, gloeux de leur corpulence , se flattent de venir aisé
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ment à bout des pintades; ils s’avancent contre elles avec fierté et gravité; mais celles-ci les désolent par leurs marches et contre-marches: elles ont plutôt fait dix tours, et donné vingt coups de bec, que ceux-là n’ont pensé à se mettre en défense.
Les pintades ne sont point naturelles de l’Amérique ; elles nous viennent de Guinée : les Génois les ontapportées avec les premiers nègres, qu’ils s’étoient engagés d'amener aux Castillans dès l’année 1508. Les Espagnols n'ont jamais pensé à les rendre domestiques; ils les ont laissé errer à leur fantaisie dans les bois et dans les savannes, où elles sont devenues
sauvages; el comme ils ont peu d’inclination pour
la chasse des oiseaux , elles s’y sont multipliées à l’infini. On ne peut guère voyager sur les terres espagnoles, qu'on n’en trouve des bandes très-nombreuses. On les appelle pintades marrones. C’est une épithète générale que les Espagnols d'Amérique, et à leur exemple nos Français, donnent à tout ce qui est sauvage et errant. Lorsque les Français commencèrent à s'établir dans cette colonie, il y en avoit prodigieusement sur nos terres; mais, comme ils sont grands destructeurs de gibier , ils en ont tué une si grande quantité, qu'il n’en reste presque plus. C’est un des mets les plus exquis qu'on puisse servir sur table; sa chair est tendre et d’un goût qui surpasse celui des faisans. Le goût des pintades domestiques n’est pas si relevé, quoiqu'il soit meilleur que celui des autres volailles. Une jeune pintade, cuite à la broche, n’est point inférieure au perdreau : les vieilles ne se mangent qu'en pâté ou bien à la daube; c’est un mets très-délicat.
Il semble que la bonté de cet oiseau et sa fécondité devroient engager nos habitans à en garnir leurs basses-cours , préférablement à toute autre volaille, Deux inconvéniens s’y opposent : le premier est son cri tout à fait incommode : on pourroit y remédier
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en éloignant le poulailler de la maison ; mais, ontre qu’elles seroient en proie aux Nègres , il seroit diffcile , pour peu qu’elles se multipliassent , de les tenir renfermées dans un même lieu ; quelques-unes ne manqueroient pas de s'échapper, et se perchant la nuit sur le toit de la maison on sur les arbres voisins, elles y feroient entendre ceriinuellement leurs cris importuns. Le second inconvénient, c’est qu'il faudroit se priver de toute autre volaille.
Il est à observer que , quoique les pintades marrones et domestiques soient Pare même espèce , celles que nous élevons dans nos maisons , ne vicnnent point de race espagnole marrone, On ia jamais pu accoutumer celles-ci à rester dans les bassescours : elles ont été apportées de Guinée il y a en viron treize à quatorze ans ; c’est depuis ce temps-là qu'elles ont beaucoup multiplié : leur nombre se se roit même bien plus augmenté , sans les raisons que je viens d'apporter,
Après ces éclaircissemens que j'ai cru nécessaires, il s’agit d'examiner la critique de M. Fontanini; sur quoi je dis d’abord, qu’il ne me paroît pas que le savant prélat ait raison de distinguer la pintade de Ja meleagride, Il s'est appuyé sur l'autorité de Snétone , pour faire cette distinction ; mais il me semble que, dans la matière dont il s’agit, cet auteur doit être moins écouté que Varron, Columelle et Pline. Ceux-ci sont naturalistes de profession ; au lieu que Suétone n’a fait son capital que de faits concernant l'histoire , et d’intrigues politiques. D'ailleurs, les ditférences que M. l'archevêque d'Ancyre produit, ne sont point asgez réelles ni assez marquées, pour fon. der une pareille distinction contre le sentiment de Varron et de Columelle.
La meleagride , dit-on , est maréçageuse, Il eût été bon d'en prodrire la preuve et de citer les anteurs qui en portent ce témoignage, Quoi qu'il en
soit, la pintade marrone se trouve également dans les lieux aquatiques , sauvages et marécageux. La meleagride , ajoute-t-on , est peu soigneuse de ses petits qu'elle abandonne souvent. La pintade en fait de même, ainsi que je l'ai déjà remarqué. On continue : la chair de la meleagride est mauvaise, On le dit sans doute sur le témoignage de Pline, que nous allons examiner tout-à-l'heure, La pintade , dit-on encore , est beaucoup plus grosse et plus grasse que la meleagride. IL y a des pintades fort grosses; il y en a de sèches et de maigres . il y en a aussi de plus grosses les unes que les autres. Cette même diversité ne se rencontre-t-elle pas dans les poules ordinaires ? s'avisera-t-on pour cela d'y trouver des espèces dif férentes ? Enfin , on finit par dire que les appendices charnues et cartilagineuses qui pendent aux jones. des pintades, sont rouges , et que les meleagrides les ont bleues. Je voudrois les voir pour en juger. Qu'on se rappelle ce que j'ai déjà dit, que la tête de la pintade et une partie de son cou sont de cou. leur bleue , et l’on verra que cette prétendue différence n’est qu'une errtur, et que , faute d'attention, on a confondu tanté {5 appendices barbues avec la peau , et tantôt 4 j:0a1: avec les appendices. D'ailleurs , quand les piniades sont encore jeunes , ces barbes ne leur pendent point encore assez sensiblement pour se faire bien remarquer. On ne voit pour lors que la couleur bleue de la peau au bas de la tête. Lorsque les pintades vieillissent, les barbes charnues prennent un rouge bien plus foncé et plus obscur ; au lieu que la peau du cou, s'gpongeant et se rétrécissant davantage dans les jeunés , frappe plus les yeux , et se fait mieux remarquer que les appendices. C’est ce changement qui aura donné lieu à la méprise des auteurs qui ont écrit sur la poule de Numidie , ct qui aura fondé la différence prétendue des uppendices dans la pintade et dans la meleagride ,
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ÉDITIANTES ET CURIEUSES, 343
dont on aura fait mal à propos deux espèces difiérentes.
levenons maintenant au passage de Varron , comparons ce qu'il d: à la lin de ce passage, av: les paroles de Pline , qui ne paroissent pas s’y corder, et qui par-l? ettent de l'obscurité dans cet question. Je répète ses termes : {1@ novissimè , ditil, 72 triclinium gallearium introierunt à culina propter fastidium hominum : veneunt , propler penuram , magnô. Ces paroles montrent évidemment ji les pintades ou meleagrides s’étoient :1troduites
epuis quelque temps à Rome, et que ceux qui tenoient des tables délicatement servies, se ! tant des mets ordinaires, ne trouvoient le plus propre à réveiller leur appétit que ces IUX » ce qui les rendoit extrêmement chers. Rier plus naturel que le sens de ces paroles, et rien en même tps de plus conforme à la vérité, Horace, Pétrone, ‘uvénal et Mart: nous le confirment en plusieurs ndroits de leu vrages. La pintade est en effet xcellente , et elle doit faire l'ornement et les délices des meilleures tables.
Il faut rendre justice à M. Fontanini; il a fort bien compris le sens du passage de Varron , et c’est avec raison qu'il a censuré Pline, du moins quant à un article que je vais examiner. Pline , après s’être expliqué sur les poules de Numidie, à peu près dans les mêmes termes que Varron, finiten disant qu’elles sont chères et très-recherchées à Rome, propter in-
ralum Virus.
L'illustre archevêque d’Ancyre critique Pline sur deux choses : 1.° sur ce qu’à l'exemple de Varron, 1l a confondu mal à propos la pintade avec la meleagride; 2.° sur ce qu’il a mal compris , ou mal rendu le sens de Varron, touchant le fastidium hominum.
À l'égard du premier article , j'ai déjà fait voir que c’est avec raison que Columelle et Varron ont è
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confondu la pintade avec la meleapride, Qui ne diffèrent en effet que de nom. Elle s'appelle poule pinfade où africaine chez les Romains, et nelcagride chez les Grecs. Par conséquent Pline n’a pu mieux faire que de se conformer au sentiment de ces deux habiles naturalistes, Pour ce qui est du second ar.
ticle, qui concernele: astidium hominum de Varron, que Pline rend par ces mots
Varron, ou
soient fautifs , et que le texte ait été corrompu. En Voici la preuve.
Tous deux, Varron et Pline, conviennent que la pintade et ]
Romains ; qu'elles sont fort chères en Italie, et qu'elles font les délices des bonnes tables : mais Var- Ton prétend qu’elles ne sont recherchées que par les gens de bonne chère » PrOpler fastidium kominum, c'est-à-dire, que Pour piquer leur goût et les remettre en appétit; et Pline veut qu’elles ne soient rares que propler ingratum virus; quel rapport et quelle conséquence !
Le plus savant des commentateurs de Pline, que la mort nous a enlevé depuis peu (le père Hardouin), dit là-dessus que ce naturaliste à voulu nous faire entendre que la pintade étoit en soi-même un fort manvais ragoût, et qu’il n’étoit en vogue que par la fantaisie dépravée des Romains, qui cherchoient, Comme on fait encore aujourd’hui, à ranimer leur goût par un mets, qui n’avoit rien de bon que sa
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rareté et sa cherté. La remarque est fort bonne tant qu’elle se renferme dans le général ; mais on me permettra de la trouver très-mal appliquée à l'espèce particulière dont il s'agit, parce qu'en effet la
intade par elle-même mérite la préférence chez Les gens d'un goût délicat, et qu’elle est très-capable de devenir l’objet d’un raffinement du sensualité, Je conviendrai, si l’on veut, que la rareté d’un mets, quoique d’une bonté médiocre , en fait souvent le prix; qu'il y a même des ragoûts détestables, auxquels une débauche outrée peut donner de la vogue; mails on conviendra aussi avec moi qu'il est hors de vraisemblance , que des auteurs tels que Varron, Pétrone, Horace, Juvenal et Martial aient fait à l’envi l'éloge de la pintade, si elle avoit été , ainsi que Pline s'exprime, un ragoût d’empoisonneur : propter ingratum virus.
Concluons donc en premier lieu contre M. Fontanini, que Varron ayant une parfaite connoissance de la pintade et de la meleagride, s’est exprimé trèsexactement et très-clairement, soit quand il les a réunies sous une même espèce, soit lorsqu'il a mar. qué la raison de sa rareté et du prix qu’elle coûtoit à Rome. Concluons en second lieu avec M. Fontanini que Pline n’a pas compris, ou a mal rendu le sens de Varron, ou qu’il n’a pas bien connu la nature de la pintade, ou enfin, ce qui me paroîit plus vraisemblable , que le texte de Pline n’est pas fidèlement rapporté, de la manière dont on le cite, Je crois avoir raison de m’attacher à ce dérnier sentiment, par l'estime que l’on doit avoir pour un si habile homme, n’étant pas croyable que la poule de Numidie fût assez peu connue de ce savant naturaliste, pour qu'il en ait pu porter un jugement si faux.
Ce qui me fait croire que le texte pourroit être aliéré dans cet endroit, c’est que les termes qu’on
rapporte comme de lui, sont extraordinaires, et tout
à fait obscurs : Feneunt magnè propter ingraturn strus. Ces derniers mots me paroissent iIncompréhensibles et nullement faits l’un Pour l'autre, A-t-on jamais pensé qu’une viande fût chère et recherchée, Parce qu'elle est détestable et capable d’empoisonner ? D'ailleurs, que signifie un poison ingrat ou désagréable? Un écrivain aussi judicieux et aussi sensé qu'est Pline, seroit.il capable d'employer une expression si bizarre etsi ridiculement entortillée ? Ceux qui sont à portée de consulter les différentes éditions, pourront peut-être y trouver de quoi confirmer mon sentiment; c’est ce que j'abandonne à leurs recherches, faute de commodité et de loisir pour pouvoir le faire moi-même, Je suis avec beaucoup de respect, etc.
qe LETTRE
Du père M. aTgat, missionnaire de La C ompagnie de Jésus, au père de la Neuville, de la méme Compagnie, procureur des missions de l'Amérique.
À Notre-Dame de la petite Anse, côte de
Saint-Domingue, dépendante du Cap, ce 2 février 1729.
MON RÉVÉREND PÈRE, La paix de N,S.
AVANT que de répondre aux questions que vous me faites sur les Indiens qui habitoient anciennement l’île de Saint-Domingue » Permettez-moi de me réjouir un moment avéc vous de l’idée de ce bon ecclésiastique dont vous me parlez dans votre lettre.
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Touché, dites-vous, de l'abandon où on lui a dit qu'étoient les Nègres marrons de nos colonies fran çaises, il a fait des instances à la Cour pour être envoyé auprès d’eux en qualité de missionnaire, et leur procurer les secours spirituels dont ils manquent.
Il est vrai que quelque vif qu'ait pu être jusqu'ici notre zèle, il ne s’est pas encore étendu si loin. Si ce vertueux ecclésiastique dont la charité est louable, eût eu une juste idée des Nègres marrons, il auroit sans doute cherché d’autres objets à son zèle , et auroit rendu plus de justice à notre conduite.
Le terme de marron dont l'étymologie n’est pas fort connue même aux iles, vient du mot espagnol smarron, qui veut dire un singe. On sait que ces animaux se retirent dans les boïs, êt qu’ils n’en sortent que pour venir furtivement se jeter sur les fruits qui se trouvent dans les lieux voisins de leur retraite ; et dont ils font ün grand dégät. C’est le nom que les Espagnols, qui les premiers ont habité les îles , donnèrent aux ‘esclaves fugitifs, et ce nom a passé depuis dans les colonies françaises,
En eflet, lorsque les Nègres sont mécontens de leurs maîtres, où qu'après avoir fait un mauvais coup, ils appréhendent le châtiment, ils fuient dans les bois et dans les montagnes; ils s’y cachent pendant le jour , et la nuit se répandent dans les habitations voisines, pour y faire leurs provisions, et enlever tout ce qui tombe sous leurs mains. Quelquefois même , lorsqu'ils ont su se procurer des armes, ils s’attroupent pendant le jour, se mettent en embuscade, et viennent fondre sur les pässans; en sorte qu'on est souvent obligé d'envoyer des détächemens considérables pour arrêter leurs brigandages, et les ranger au devoir. Jugez de là quelle figure feroit un missionnaire parmi ces sortes de gens. S’aviseroit-on en France de donner des curésaux voleurs de grand
chemin ? Ce seroit pourtant l'emploi d’un missionnaire qu’on destineroit aux Nègres marrons. Nous nous contentons d’exhorter nos Nègres à ne point faire ce détestable métier , et quand quelqu'un d’eux a eu le malheur de s’y en ager, s'il vient nous trouver, nous tâchons d'obtenir son pardon , et de le remettre en grâce avec son maître,
Mais venons à l’autre question que vous me faites à et qui est plus sérieuse. Vous voulez savoir s’il ne reste plus d’Indiens de ce grand nombre qui peuploient autrefois Saint-Domingue, et vous êtes résolu, ajoutez-vous, de ne rien épargner pour qu’on travaille à leur conversion. C’est sur quoi je vais vous satisfaire,
Il est certain que lorsque l'amiral Christophe Colomb aborda pour la première fois à l’île Hoïrs (c'est le nom indien de Saint-Domingue), il ne fut pas moins surpris de sa grandeur, que de la multitude prodigieuse de ses habitans. Cette terre de deux cents lieues de longueur sur soixante, et quelquefois quatre-vingts de largeur , lui parut habitée de toutes parts , non-seulement dans les plaines , qui s'étendent depuis le bord de la mer, jusqu'aux montagnes qui occupent le milieu de l'île dans toute sa longueur de l’est à l’ouest; mais encore dans les montagnes mêmes, lesquelles, quoique fort escarpées, formoient néanmoins des états considérables,
A en croire les historiens espagnols, il n’y avoit pas moins d’un million d’'Indiens, lorsque Colomb en fit la découverte. En nous décrivant les guerres que ces conquérans du nouveau monde eurent à soutenir, ils nous les représentent combattant contre des armées de cent mille hommes, qui marchoient sous les étendarts d’un seul cacique ; ils comptent cinq ou six caciques, dont la puissance étoit égale, et qu'on n’a pu réduire que les uns après les autres. On pourroit soupconner ces historiens d’avoir un peu
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exagéré ce nombre pour donner plus de lustre à leurs héros; mais Barthelemi de /4s Casas » Qui n’étoit certainement pas le panéeyriste et l’admirateur de sa nation, en compte un pareil nombre, et c’est sur quoi il fonde une partie des reproches amers qu'il fait à ses compatriotes. Quoi qu'il en soit, et pour répondre à votre question, je vous dirai, mon révérend père, que, de cette multitude d’Indiens, il n'en reste pas un seul, au moins dans la partie française de l’île, où l’on ne trouve aujourd'hui aucun vestige de ses anciens habitans. Il n y en a plus dans la partie espagnole, à la réserve d’un petit canton, qui a été long-temps inconnu, et où quelques-uns se sont maintenus comme par miracle au milieu de leurs ennemis, ainsi que je vous l’expliquerai dans la suite, Vous me demanderez sans doute ce qu'est devenue la multitude étonnante de ce peuple. Je vous avoue que la religion ne peut s'empêcher de s'élever contre la politique , et que l'humanité a bien de la peine à n€ pas se récrier contre la destruction générale d’une nation, qui ne s’est trouvée coupou » que pour n'avoir pu souffrir les injustices et es violences de son vainqueur.
On doit rendre justice au zèle et à la piété des rois catholiques Ferdinand et Isabelle. Encore plus touchés du désir d'étendre l'empire de Jésus-Christ queleur propre domination, ils prirent les précautions les plus sages pour établir la foi parmi leurs nouveaux sujets, et assurer leur tranquillité. Rien de plus chrétien que les instructions qui furent données aux chefs de cette noble entreprise, On leur recommande sur toutes choses, que l'intérêt de la religion soit le mobile et la règle de toutes leurs démarches : on leur ordonne d’avoir de grands ménagemens pour ces peuples, de n'employer à leur conversion que les moyens ordinaires employés par l'Eglise, et de les attirer plutôt par la douceur, par la raison, et
par les bons exemples, que par la violence et par la force, Surtout la reine Isabelle > qui regardoit la découverte des Indes comme son ouvrage, n’oublia aucun des devoirs d’une souveraine, qui, aux plus rares qualités d'une héroïne, joignoit les plus vifs et les plus respectueux sentimens que la religion inspire. Aussi dans les différens voyages que fit Colomb, pour rendre compte à ses maîtres du succès de ses entreprises, la reine, qui lui donna de fréquentes audiences , ne s'informa de rien avec plus d’empressement que des progrès de la foi, et ne lui recommanda rien plus fortement que de ménager des sujets qu’une nouvelle domination ne devoit déjà que trop alarmer.
Mais il est assez ordinaire que les rois ne trouvent pas dans leurs ministres de fidèles exécuteurs dé leurs volontés : ceux principalement qui, dépositaires de l'autorité souveraine, l’exercent dans des lieux où leur conduite ne peut être que difficilement recherchée , ne s’accoutument que trop souvent à en abuser. Cette réflexion ne regarde point l’amiral Colomb : ce fut en tout sens un des plus grands hommes de son siècle : le succès de son entreprise , qui est un des plus nobles efforts du génie, du courage et de la résolution, l’immortalise avec justice ; et Sa piélé singulière, son attachement tendre et solide à tontes les pratiques de la religion , n’ontsans doute pas peu contribué à des succès si éclatans. Mais il s'en fallut bien qu’un si grand homme fût secondé comme il le méritoit. La troupe des nouveaux argonautes que conduisoit ce moderne Jason, n’étoit pas toute composée de héros. Si quelques-uns en avoient la bravoure , très-peu en eurent la sagesse et la modération. C’étoient pour la plupart des hommes que l'espoir de l'impunité des crimes dont ils étoient coupables, avoit exilés volontairement de leur patrie, et qui , au hasard d’une mort du moins hono-
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table, aspiroient aux richesses immenses de cette conquête, Le mauvais caractère de ces nouveaux conquérans causa la perte de tant d’âmes qui, avec le temps, auroient pu fonder une nombreuse chrétienté. Ici, mon révérend père, pour vous obéir, je me trouve comme engagé à vous faire un précis his torique de la première des révolutions, qui produisit en peu d'années, dans la plus florissante île des Indes, la perte totale d’une si grande nation.
Ce fut, comme on sait » AU COoMmencement de décembre 1492, que Christophe Colomb, après un long trajet et de grands risques , aborda enfin À cette île, à laquelle il donna d’abord, à cause de sa grandeur , le nom de Hispaniola > Ou petite Espagne, On ne l’appela Saint-Domingue que dans la suite des temps, et c’est la capitale qui a donné insensible ment ce nom à toute l’île, Ce fut par sa pointe la plus occidentale qu’il la reconnut. I] rangea d’abord toute la côte qui fait la partie du nord , et remontant avec peine de l’ouest à l’est, il jeta l'ancre dans un port de la province de Marien , entre Mancenille et Montechrist, qu'il appela Port-Royal. Ce canton étoit sous la domination d’un des Principaux caciques de l’île, nommé Guacanariq. Son état s’étendoit le long de la côte du nord, et Comprenoit tout le pays, depuis ce qu'on nomme aujourd’hui la Vega-Real , jusqu’au Cap-Français qui retient encore maintenant le nom de ce prince : car les Espagnols l’appellent el Guarico, Par Corruption de Guanarico.
I n’y avoit rien de barbare dans les manières de ce cacique. Ses sujets s’apprivoisèrent bientôt avec ces étrangers, dont la vue les avoit d’abord Surpris : ils les reçurent avec toute la cordialité possible , et ils se disputoient les uns aux autres À qui feroit plus de caresses à ces nouveaux hôtes. Ceux - ci firent bientôt connoître que l'or étoit le principal objet de leurs recherches, Les Indiens se firent aussitôt un
plaisir de se dépouiller de leurs riches colliers » et
de leurs autres ornemens pour en faire présent à ces nouveaux venus. Une sonnette ou quelqu’autre babiole de verre qu’on leur donnoit en échange , leur sembloit préférable à toutes les richesses qu'ils tiroient de leurs mines. Prévenus de la plus haute estime que ces étrangers , qu’ils regardoient comme descendus du ciel , ils tâchoient de se conformer À leurs manières, Une croix qu’on avoit plantée au milieu de leurs habitations devint bientôt l’objet de leur vénération, A l'exemple des Espagnols , ils se prosternoient à terre , ils se frappoient la poitrine , ils levoient les yeux et les mains vers le ciel , et sembloient déjà rendre leurs hommuges au vrai Dieu qu'ils ne connoissoient encore que d’une manière fort imparfaite, Le vaisseau que montoit l'amiral étoit mouillé sur un fond de mauvaise tenue, Ayant chassé sur ses ancres, 11 alla tout-à-coup se briser contre des roches à fleur d’eau , qé'on nomme ici récifs. Cet accident déconcertoit les mesures de Colomb , et le mettoit, pour ainsi dire , à la merci des Indiens. Le bon roi Guacanariq n’oublia rien pour le consoler de cette perte : il commanda sur le champ une nombreuse escadre de canots pour aller au secours du bâtiment étranger: ‘et de peur que la vue de la proie ne tentât ses sujets , 1] alla lui-même les tenir en respect par sa présence, Il fit promptement retirer tous les effets du vaisseau, les fit transporter dans un magasin sur le bord de la mer , et les fit garder avec soin. Enfin touché de l’aflliction de Colomb , ce bon prince versa des larmes ; et, pour le dédommager autant qu'il lui étoit possible , il lui offrit tout ce qu'il possédoit dans l'étendue de ses états , et le pria d'y fixer sa demeure.
L'amiral à qui il restoit une caravelle, obligé d'aller rendre Compte en Espagne de sa découverte, répondit
ers, et ésent à qu'autre hange , s qu'ils s haute comme rmer à tée au bjet de , ils se itrine , el , et ai Dieu anière
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répondit à ce généreux cacique qu’il ne pouvoit pas demeurer plus long-temps avec lui ; mais qu’en attendant son retour, qui ne seroit pas éloigné , il lui laisseroit une partie de ses gens. Le cacique s’employa aussitôt à faire construire un bâtiment sûr et commode pour ses nouveaux hôtes : des débris du vaisseau échoué , on éleva une espèce de fort , auquel Colomb donna le nom de Navidad » parce ul étoit entré dans cette baie le jour de la Nativité « Notre-Seisneur. On ke munit par dehors d’un bon fossé ; il étoit défendu d’ailleurs par une compagnie d'environ quarante hommes, sous la conduite d'un brave Cordouan , nommé Dicgue d’Arasta ; on lui laissa un canonnier expert avec quelques pièces de Campagne , un charpentier, un chirurgien , et on les pourvut de munitions pour une année entière. L’éloignement d’un chef sage et ferme , fut la source du dérangement de la nouvelle colonie. L’amiral leur avoit recommandé en partant de se Comporter en gens d'honneur et en véritables Chrétiens : ils ne l’eurent pas plutôt perdu de vue, qu'ils oublièrent ses sages remontrances. La division introduisit le désordre , et le libertinage y mitle comble. Egalement avares et débauchés, ils ‘se répandirent comme des loups ravissans dans tous les lieux circonvoisins , se jetant avec fureur sur l’or et sur les femmes des Indiens; ils joignirent la cruauté à la violence, et poussèrent tellement à bout leur patience , qu’au lieu d’amis sincères , ils en firent des ennemis irréconciliables. Ce fut virement qué Guacanariq leur remontra qu'ils avoient intérêt à mé nager ses sujets, et qu’il ne pourroit plus les contenir s'ils les poussoient ainsi aux dernières extrémités ; ils n’en continuèrent pas moins leurs brigandages. Ils firent plus : ils abandonnèrent la forteresse ; et ayant pénétré chez les nations voisines , ils laissèrent partout les plus funestes impressions de leur libertinage, T, IV. 23
354 L2TTRES
Tant de crimes ne furent pas long-temps impunis, Les Indiens qui ne connoissoient ces étrangers que par leurs violences , leur dressèrent des embûches ; Caunabo , un des caciques de l’île , en surprit quelques-uns lorsqu'ils enlevoient ses femmes, et les massacra tous, Ce fut là comme le sigrial du soulèvement général ; on ne fit plus de quartier à tous ceux qu'on put découvrir,
Ce succès enfla le cœur des Indiens, qui s’apergurent qu'il n’étoit pas si difficile de se délivrer de ces hommes qui leur paroissoient si terribles aupavant, et dont la seule vue les faisoit trembler. Caunabo ; à la tête de ce qu’il put ramasser de ses vassaux , s'ayvança jusqu’au fort de la Navidad , où il n'y avoit que cinq soldats qui, fidèles aux ordres d’Arasta , ne voulurent jamais le quitter. En vain le fidèle et 26lé Guacanariq vola- t-il au secours de ses amis. Surpris d'une attaque si brusque, il n’eut pas le temps de s’y préparer. L'armée de Caunabo beaucoup plus forte , eut aisément le dessus , et le cacique blessé fut forcé d'abandonner ses nouveaux alliés à leur mauvais sort. Que pouvoient faire cinq hommes contre une multitude innombrable de ces barbares? Ils se défendirent pourtant avec beaucoup de valeur, et les Indiens n’osoient les approcher pendant le jour : mais s'étant coulés dans les fossés à la faveur des ténèbres , ils mirent le feu au fort, qui fut bientôt consumé,
Le prompt retour de l'amiral qui aborda avec une flotte nombreuse à Port-Réal, le 28 novembre 1 493, auroit pu rétablir la tranquillité; mais n’ayant encore amené avec lui que le ramas de la canaille et des brigands dont on avoit purgé l'Espagne et vidé les prisons , des gens de ce caractère n’étoient capables que d’aigrir le mal ; d’ailleurs la plupart des chefs qui commandoient sous lui, jaloux de son autorité , et ne voulant agir que selon leurs vues
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particulières , ne gardèrent aucun des sages ménagemens que demandoit l'intérêt d’une colonie nais= sante : la guerre s’alluma de toutes parts, et elle fut longue et cruelle, Mon dessein n’est pas d’en faire ici la description : je ne prétends u'indiquer par quels malheurs cette île a été dépeuplée de ses anciens habitans. Les Castillans outrés de la résistance qu’ils trouvoient dans leurs nouveaux sujets , ne Le firent aucun quartier, Je ne rapporterai pas ici les cruautés qu'ils exercèrent, et qui furent détestées de leur propre nation, Il leur en coûta trois années pour réduire ces malheureux. Six rois , dont les états étoient fort peuplés, essayèrent en vain leurs forces contre l'ennemi commun, Si le sort des armes eût dépendu de la multitude > ils auroient mieux défendu leur liberté : mais les épées et les armes à feu de leurs ennemis trouvant des corps nus et désarmés, en faisoient un horrible carnage, et plus de la moitié des Indiens périrent dans cette guerre. Ces infortunés subirent enfin la loi du plus fort, et furent FM pa temps tranquilles. La puissance et le crédit e Guacanariq contribuèrent beaucoup à cette paix. Ce cacique, toujours ami des Castillans » avoit porté le zèle jusqu’à les accompagner dans leurs expéditions. Sa médiation acheva de pacifier les esprits, De nouvelles cruautés rallumèrent bientôt le feu mal éteint : les Indiens songèrent à secouer un joug qui leur étoit insupportable; mais le moyen qu'ils employèrent leur fut plus fatal qu’à leurs ennemis, Us prirent le parti d'abandonner ia culture des terres, et de ne plus planter ni manioc » Ni mais , se flattant que dans les bois et les montagnes où ils se retiroient, la chasse et les fruits sauvages leur fourniroient suffisamment de quoi subsister , et que leurs ennemis serotent forcés par la disette d'abandonner leur pays. Ils se trompèrent : les Castillans se soutinrent par les rafraichissemens qui venoient d'Europe, et n’en
furent que plus animés à poursuivre les Indiensdans les lieux que ceux-ci croyoient être inaccessibles. Sans cesse harcelés , ces malheureux fuyoient de montagnes en montagnes : la misère, la fatigue et la frayeur continuelle où ils étoient , en firent eacore plus périrqueleglaive, Ceux qui échappèrentà tant de misères, furent enfin obligés de se livrer à la discréüon du vainqueur qui usa de ses droits avec toute la rigueur possible. Jusqu’alors on ne s'étoit pas mis fort en peine d'exécuter les ordres de la cour d’'Espagne pour l'instruction de ces infidèles : les guerres fréquentes n’en avoient pas laissé le loisir , et les violences dont on usoïît envers eux, ne leur inspiroient guère le désir de se faire instruire.
Cependant des religieux de Saint - Dominique et de Saint-François , et quelques ecclésiastiques séculiers étoient passés aux Indes, Ces zélés mission naires leur prêchèrent les vérités de la foi; quelques htervalles de modération et de douceur dont on usa par les ordres réitérés de la cour, commencèrent à effacer les fâchéux préjugés qu’ils avoient contre la nation castiilane : déjà ils écoutoient les ministres de l’évangile avec respect et avec docilité ; et il y avoit tout lieu de croire qu’en continuant les voies de douceur , on les feroit entrer insensiblement dans le bercail de Jésus-Christ. Mais la mort de la reine Isabelle , qui fut bientôt suivie de celle de Christophe Colomb, ruina de si belles espérances. Cette princesse avoit toujours protégé les Indiens. Elle avoit même donné ordre de rechercher exactement la conduite des principaux auteurs de tant de cruautés pour les punir sévèrement; et voulant laisser un monument éternel de la bonté de son cœur pour ces nouveaux sujets , par un article particulier de son testament , elle chargea le roi Ferdinand son époux , la reine Jeanne sa fille , et le prince Charles son petit - fils, de continuer l’œuvre de Dieu , en
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Les intentions de cette pieuse princesse ne furent pas mieux suivies dans cette disposition que dans beaucoup d’autres. Les Indiens avoient commencé à jouir d’une espèce de liberté. A la réserve de quelques corvées , et destributs qu'on exigeoit d’eux ; on les laissoit vivre dans leurs villages selon leurs usages , sous le gouvernement de leurs caciques. L'avarice des principaux officiers entreprit de les dépouiller de ce reste de liberté, On proposa au conseil de Ferdinand d’asservir entièrement ces Sauvages , et de les répartir entre les habitans > pour être employés sous leurs ordres anx travaux des mines , et aux autres ministères qu :$ jugeroient à propos. On appuyoit ce projet de motifs de religion et de politique. Il est impossible , disoit-on, que ces peuples se portent à ‘embrasser la foi, tandis qu'on les laissera dans le libre exercice de leurs superstitions , et qu’on n’usera point avec eux d’une violence salutaire. La politique y trouvoit encore plus d'avantage » Parce que , ajoutoit-on, cette dispersion les mettant hors d’état de rien-entreprendre , Coupera racine à toutes leurs révoltes.
Voilà l’époque de la ruine entière des Indiens. Les missionnaires qui avoient déjà éprouvé que le fréquent commerce des Européens , et le déréglement de leurs mœurs, détruisoient en peu de momens tout ce que leurs plus solides instructions n'établissoient qu'avec beaucoup de temps et de travail, virent bien que la servitude où on les jetoit ruinéroit entièrement les vues qu'on avoit de les convertir à la foi, Aussi leur zèle-éclata-t-il hautement. Les pères Antoine Montesino et Pierre de Cordoue, dominicains , furent les plus ardens à déclamer contre le partage des Indiens. Les ofliciers
castillans , auteurs du projet, et qui en pressoient l'exécution , furent piqués des discours des mission naires : ils se crurent désignés dans leurs sermons , et en portèrent des plaintes à la cour. Ce fut là la source d’une infinité de contestations , où la religion ne gagna rien, et où la charité perdit beaucoup.
Cependant, sur les représentations réitérées des missionnaires , la cour fit tenir des assemblées de théologiens , où lx question des partages fut agitée avec autant de chaleur que peu de succès. Ces sortes d’affaires qui ont deux faces , et qui présentent de chaque côté de plausibles apparences , tronvent de part et d'autre leurs partisans. La cour se crut par-là suffisamment autorisée à suivre son premier plan ; elle envoya ordre à Michel Passamonte, trésorier des droits du Roi, de finir sans délai l'affaire des partages. Cette commission lui donna un grand crédit et une autorité qui échipsa celle des gouverneurs. Maître de la fortune des habitans, dont les Indiens alloient devenir le plus riche fonds , il se vit em état de se faire heaucoup d'amis et de créatures. On fit donc le dénombrement de ce qui restoit d’Indiens , et il ne s’en trouva plus que soixante mille,
On peut s’imaginer quel fut le désespoir des Indiens , lorsqu'ils se virent forcés de quitter leurs anciennes demeures, pour aller se livrer aux caprices de leurs nouveaux maîtres. La servitude est toujours cruelle , mais elle l’est surtont à ceux qui sont nés libres. Il est vrai que la cour avoit fait des règlemens qui en auroient adouci l’amertume , s'ils eussent été exactement observés; mais les maitres ne s’appliquérent qu'à tirer tout le profit qu'ils purent de leurs acquisitions ; ils chargèrent ces malheureux des plus rudes travaux , et sans égard aux défenses du Roi, ils les firent servir de bêtes de charge. Le chagrin et la misère en diminuèrent encore le nombre , et lorsque cinq ans après Rodrigue d'Albuquerque eut
succédé à Passamonte dans l'emploi de commissaire distributeur des Indie:.+ , i ne s’en trouva plus que quatorze milie.
Ce funeste succès des partages , qui ne jusüifioit que trop les plaintes des missionnaires , ranima de nouveau leur zèle, Le célèbre Barthelemi de Las- Casas, fut celui qui se signala davantage. C'étoit un vertueux ecclésiastique, que le désir de la conversion des infidèles avoit attiré dans le nouveau monde. Il possédoit la plus grande partie des talens qui font les hommes apostoliques : un grand zèle, une charité ardente , un désintéressement parfait , une pureté de mœurs irréprochable , un tempérament robuste et à l'épreuve des plus rudes fatigues, Ses plus grands ennemis ne lui reprochèrent qu'une vivacité peu mesurée , et ce reproche n’étoit pas sans fondement ; mais sa vertu » Son intelligence, et le talent singulier qu'il avoit de gagner la confiance des Indiens , le rendirent très - respectable. Uni de sentimens avec les missionnaires dominicains , il travailla de concert avec eux pour anéantir les partages ; et s'étant enfin déterminé à entrer dans leur ordre, il n’en sortit que pour prendre l’administration de l'évêché de Chiappa.
Tel fut l’homme apostolique que la Providence Susciia pour le soulagement des Indiens. On ne peut exprimer les fatigues , les dégoûts et les contradictions qu’il eut à essuyer dans la poursuite d’un si généreux dessein. Il lui fallut souvent traverser cette vaste étendue de mers , qui séparent l'Amérique d'avec les autres parties du monde. Ses premières démarches furent mal recues à la cour de Ferdinand, où les officiers de Saint-Domingue avoient eu soin de le décrier , en le faisant passer pour un esprit brouillon. La mort de Ferdinand ayant mis la ré gence entre les mains du cardinal Ximenès , Las- Casas crut la conjoncture favorable pour son dessein ;
il ne fat pas trompé. Le régent touché de l'exposition pathétiqne que lui fit le saint homme, de l’état pitoyable où l’avarice des Castillans tenoit les Indiens , songea efficacement à y remédier,
I fit choix de quatre religieux h: éronimites qu'il envoya à Saint - Domingue en qualité de commissaires , avec de pleins pouvoirs pour réformer les abus , et surtout pour casser et annuller les partages faits par les précédens commissaires , s'ils le u-
eolent à propos pour le bien de la religion. On fut pe surpris dans l’île de l’arrivée de ces comimissaires que Las-Casas accompagnoit, Leur commission ; qui fut lue et publiée avec les cérémonies accoutumées , jeta la terreur dans l’île. Une commission si délicate demandoit du courage et de la fermeté, Les pères hyérominites avoient de bennes intentions ; mais ils étoient timides et peu stylés au train des affaires. Las-Casas s’aperçut bientôt qu'ils mollissoient, en ne privant que quelques particuliers de leurs Indiens, et n’osant toucher aux plus puissans , qui étoient en même temps les plus mauvais maîtres. Il somma les commissaires d’exécuter les ordres du régent; mais on ne lui donna que des défaites. Les clameurs recommencèrent bientôt, et les esprits s’aigrissant de plus en plus, chacun porta ses plaintes à la cour. Las-Casas ac cusa les Hyéronimites de mollesse et de vues intéressées : ceux-ci renouvelèrent les anciennes accusations contre Las - Casas ; c’étoit une procédure à ne finir de long -temps ; les Indiens en furent les victimes.
Après ce peu de succès , le zèle de tout autre se seroit ralenti ; celui de Las-Casas n’en devint que plus vif. Les grands voyages ne lui coûtoient rien, quand il s’agissoit de la gloire de Dieu. Il prit donc la résolution de repasser en Europe. On voulut l’arrêter ; mais il montra un brevet du Roi > Qui lui
in fut mis amisonies COM de la 'nnes és au qu'ils tuicu— plus plus ’exéonna érent plus , AC— inté- CCUare à it les
re se
que rien , donc | l’ar- 1 lui
laissoit l'entière liberté d'aller et de venir > Comme il jugeroit à propos. Il trouva les choses bien changées à son arrivée en Espagne. Le cardinal Ximenès étoit mort , le conseil des [ndes avoit été gagné , et étoit fort prévenu contre Las-Casas. Loin de se faire écouter sur les plaintes qu'il avoit à faire des commissaires , il eut à se défendre sur plusieurs chefs d'accusation qu’on'avoit envoyés contre lui. Se voyant hors d'état de réussir au tribunal des Indes , il résolut de s'adresser directement au prince Charles , ui gouvernoit sous le nom et pendant la maladie Les la reine Jeanne sa mère, Cette résolution étoit hardie , et ne paroissoit guère prudente, Le jeune souverain obsédé par les ministres flamands , ne s’embarrassoit guère des Indes ; il étoit trop occupé d’affaires plus importantes qu’il avoit sur les bras au commencement d'un règne épineux.
Las-Casas se rendit à la cour ; ebCcomme on aime à y voir des hommes extraordinaires » il y fut recu avec distinction. Le seigneur de Chièvres , gouverneur et principal ministre de Charles d'Autri.he “
: l’écouta avec plaisir ; les ministres flamands eurent
aussi avec lui de fréquentes conférences. La jalousie qui régnoit entre les Espagnols et les Flamands au sujet de la confiance du prince , que ces derniers possédoient , servit beaucoup au missionnaire. Les Flamands furent charmés d'entrer en connoissance d’une affaire , qui donneroit un nouveau relief à leur autorité, et leur feroit naître un nouveau moyen de mortifier leurs rivaux, Ils promirent de faire attention à ses remontrances : mais les affaires qui survinrent à Charles et les mouvemens qu'on se donna pour faire tomber la couronne de l'Empire sur sa tête déjà chargée de tant de diadêmes » OCCasionèrent des lenteurs , qui donnèrent le loisir aux intéressés de prendre des mesures pour faire échouer le projet du missionnaire, On Opposa un homme
dont l'autorité étoit capable de balancer celle du vertueux ecclésiastique ; c’étoit l’évêque de Darien. L'exemple de Saint - Domingue avoit déjà servi de règle au continent de l'Amérique, et ce prélat , plus attentif à ses intérêts qu'à ceux de son troupeau , avoit eu part à la distribution des Indiens. Il passa en Europe plutôt pour traverser Las - Casas > que pour demander l'éclaircissement de quelques prétendues difficultés qui ne le tonchoient que médiocrement. Il se SAR + aussitôt à la cour , où Las- Casas étoit fort assidu. Son premier soin fut de se déclarer contge l'opinion des missionnaires , ét de détruire , dans ses visites et dans ses entretiens , les raisons sur lesquelles ils appuyoient la nécessité de révoquer les partages des Indiens. Ce sentiment si favorable à la cour et aux officiers qui y étoient intéressés, ne pouvoit manquer d’être agréé , et de former un groswparti. Las-Casas avoit pour lui tous les gens de bien, et si son parti n’étoit pas le plus fort , il paroissoit au moins le plus équitable, Ainsi
les disputes qui avoient déjà été si vives, commen-
cérent à se rallumer.
Ces contestations qui partageoient la cour, piquèrent la curiosité du Roi. Il résolut de convoquer une assemblée où les parties intéressées feroient valoir leurs raisons. Il fut donc ordonné À l’évêque de Darien et au père de Las- Casas, de se trouver an conseil au jour qui fut fixé, Le même ordre fut donné à Diegue-Colomb , fils du grand Christophe , qui , ayant succédé à son père dans la charge d’amiral des Indes , n’avoit pas hérité de son pouvoir ni de sa considération. Il étoit revenu depuis quelques années en Espagne, mécontent des atteintes que les ofliciers royaux donnoient continuellement à son autorité.
-La cour étoit nombreuse , la cause intéressante, et la présence du prince rendoit cette assemblée
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auguste. Il avoit reçu tout récemment le décret de son élection à l'Empire , et ce fut là que pour la première fois il fut traité de sacrée Majesté. On avoit dressé un trône au lieu de l'assemblée , et le prince s’y rendit accompagné de ses ministres et d’un brillant cortége. Le seigneur de Chièvres et le grand chancelier étoient assis aux pieds du trône ; celui-ci ordonna, de la part du monarque , à l’évêque de Darien de s'expliquer sur l'affaire des partages. Il s’excusa d’abord sur ce que cette affaire étoit trop importante pour la rapporter en public; mais ayant reçu unsecond ordre , il parla ainsi :
« Ilest bien extraordinaire, qu'on délibère encore sur un point qui a déjà été tant de fois décidé dans les conseils des rois catholiques vos augustes aïeux : ce n’est sans doute que sur une connoiïssance réfléchie du naturel et des mœurs des Indiens , qu'on s'est déterminé à les traiter avec sévérité. Est-il nécessaire de retracer ici les révoltes et les perfidies de cette indigne nation ? A-t-on jamais pu venir à bout de les réduire que par la violence? N’ontils pas tenté toutes les voies d’exterminer leurs maitres , et d’anéantir lenr nouvelle domination ? Ne nous flattons point : il fautrenoncer sans retour à la conquête des Indes , et aux avantages du nouveau monde, si on laisse à ces barbares une liberté qui nous seroit fatale,
» Mais que trouve-t-on à redire à l'esclavage où on les a réduits ? N’est-ce pas le privilége des nations victorieuses , et la destinée des barbares vaincus ? Les Grecs et les Romains en usoient-ils autrement avec les nations indociles qu'ils avoient subjuguées par la force de leurs armes ? Si jamais peuples méritèrent d’être traités avec dureté > ce sont nos Îndiens , plus semblables à des bêtes féroces qu’à des créatures raisonnables. Quedirai-je de leurs crimes et de leurs débauches qui font
rougir la nature ? Remarque-t-on en eux quelque teinture de raison ? Suivent-ils d’autres lois que celles de leurs plus brutales passions ? Mais cette dureté les empêche , dit-on , d'embrasser la religion. Hé ! que perd-elle avec de pareils sujets ? On veut en faire des Chrétiens ; à peine sont-ils des hommes, Que nos missionnaires nous disent quel a été le fruit de leurs travaux et combien ils ont fait de sincères prosélytes.
» Mais ce sont des âmes pour lesquelles Jésus- Christ est mort ; j'en conviens. À Dieu ne plaise que je prétende les abandonner. Soit à jamais loué le zèle de nos pieux monarques pour attirer ces infidèles à Jésus-Christ! mais je soutiens que l’asservissement est le moyen le plus efficace : j'ajoute que c'est le seul qu’on puisse employer, Ignorans , stupides , vicieux comme ils sont , viendra-t-on jamais à bout de leur imprimer les connoissances nécessaires , à moins que de les tenir dans une contrainte utile ? Aussi légers et indifférens .à renoncer au christianisme qu’à l’embrassert, on les voit souvent au sortir du baptême se livrer à leurs anciennes superstitions. »
Le discours du prélat fut écouté avec attention ,
et reçu selon les différentes dispositions où l’on étoit. Lorsqu'il eut fini , le chancelier s’adressa au père de Las-Casas , et lui ordonna de la part du Roi de répondre. Il le fit à peu près en ces termes :
« Je suis un des premiers qui passai aux Indes, lorsqu’elles furent découvertes sous le règne des invincibles monarques Ferdinand et Isabelle , prédécesseurs de Votre Majesté. Ce ne fut ni la curiosité , ni l'intérêt, qui me firent entreprendre un si long et si périlleux voyage. Le salut des infidèles fut mon unique objet. Que ne m'’a-t-il été permis de m'y employer avec tout le succès que demandoit une si ample moisson ! Que n’ai-je pu
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Jésusplaise s loué er ces ’asserte que rans , a-t-on sances s une ens . à *, on vrer à
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ndes , 1e des » précuriore un s infi- -il été s que
-je pu
au prix de toït mon sang, racheter la perte de tant de milliers d’âmes qui ont été malheureusement sacrifiées à l’avarice ou à l’impudicité!
» On veut nous persuader que ces exécutions barbares étoient nécessaires pour punir ou pour empéêcher la révolte des Indiens. Qu’on nous dise donc par où elle a commencé. Ces peuples ne recuréntils pas nospremiers Castillansayec humanité etavec douceur ? N’avoient-ils pas plus de joie à leur prodiguer leurs trésors , que ceux-ci n’avoient d’avidité à les recevoir ? Mais notre cupidité n’étoit pas satisfaite : ils nous abandonnoient leurs terres A leurs habitations , leurs richesses : nous avons voulu encore leur ravir leurs enfans, leurs femmes et leur liberté. Prétendions-nous qu'ils se laissassent outrager d’une manière si sensible, qu'ils se laissassent égorger , pendre , brûler sans en témoigner le moindre ressentiment ?
» À force de décrier ces malheureux , on voudroit nous insinuer qu'à peine ce sont des hommes, Rougissons d’avoir été moins hommes et plus barbäres qu'eux. Qu’ont-ils fait autre chose que de se défendrequand onles attaquoit , quede repousser les injures et la violence par les armes ? Le désespoir en fournit toujours à ceux qu’on pousse aux dernières extrémités. Mais on nous cite l'exemple des Romains pour nous autoriser À réduire ces peuples en servitude. C’est un chrétien, c’est un évêque qui parle ainsi; est-ce là son évangile ? Quel droit en effet ayvons-nous de rendre esclaves des peuples nés libres, que nous avons inquiétés sans qu’ils nous aient jamais offensés ? Qu'ils soient nos vassaux ; à la bonne heure ; la loi du plus fort nous y autorise peut-être ; mais par où ont-ils mérité l'esclavage ? Ce sont des brutaux » ajoutet-il, des stupides, des peuples adonnés à tous les vices. Doit-on en être surpris ? Peut-on attendre
d’autres mœurs d’une nation privée des lumières de l’évangile ? Plaignons-les , mais ne les accablons pas; tûchons de les instruire, de les éclairer, de les redresser ; réduisons-les sous la règle ; mais ne les jetons pas dans le désespoir.
» Que dirai-je du prétexte de la religion dont on veut couvrir une injustice si criante ? Quoi ! les chaînes et les fers seront-ils les premiers fruits que ces peuples tireront de l’évangile? Quel moyen e faire goûter la sainteté de notre loi à des cœurs envenimés par la haine et irrités par l'enlèvement de ce qui leur est le plus cher , leur liberté ? Sont-ce là les moyens dont les apôtres se sont servis pour convertir les nations ? Ils ont souffert les chaînes, mais ils n’en ont pas fait porter : Jésus-Christ est venu pour nous affranchir de la servitude , et non pas pour nous réduire à l'esclavage. La soumission à la foi doit être un acte libre ; c’est par la persuasion , par la douceur et par la raison qu’on doit la faire connoître. La violence ne peut faire que des hypocrites,etne fera jamais de véritablesadorateurs. » Qu'il me soit permis de demander à montour au seigneur évêque , si depuis l'esclavage des Indiens , on a remarqué dans ce peuple plus d’empressement à embrasser la religion ; si les maîtres entre les mains de qui ils sont tombés ont beaucoup travaillé à instruire leur ignorance. Le grand service que les partages ont rendu à l'état et à la religion ! Lorsque j'abordai pour la première fois dans l’île,elle étoit habitée parun million d’hommes; à peine aujourd'hui en reste-t-il la centième partie. La misère, les travaux, les châtimens impitoyables, la cruauté etla barbarie en ontfait périr desmilliers. On s’y fait un jeu de la mort des hommes ; on les ensevelit tout vivans sous d’affreux souterrains , où ils ne reçoi, ent ni la lumière du jour, ni celle de l'évangile. Si le sang d’un homme injustemeut
mières » répandu crie vengeance , quelles clameurs doit sblons .» pousser celui de tant de misérables qu’on répand er, de » inhumainement chaque jour ! »
nais ne Las-Casas finit en implorant la clémence de l'Empeveur pour des vassaux si injustement opprimés , ont on eten lui faisant entendre que c'étoit à Sa Majesté ni! les que Dieu demanderoit compte un jour de tant d’infruits justices , dont il pouvoit arrêter le cours. noyen L'affaire étoit trop importante pour être décidée cœurs sur l'heure. L'Empereur loua fort le zèle de Lasement Casas, et l’exhorta à rétourner dans sa mission , lui ont-ce promettant d'apporter un remède prompt et efficace s pour aux désordres dont il lui avoit fait une si vive peinaines , ture. Ce ne fut que long-temps après que Charles, ist est de retour en ses états, eut le loisir d'y penser : mais pa t non il n'étoit plus temps, du moins pour Saint-Domin- , ission gue. Tout le reste des Indiens y avoit péri, à la ré- per- serve d’un petit nombre qui échappèrent à l’atten- Joit la tion de leurs ennemis.
1e des Une chaîne de montagnes partage Saint-Dominteurs. gue dans toute sa longueur, Il y à d'espace en espace rtour de petits cantons habitables. Les récipices dont ils » des sont environnés, en rendent l'ford très-diflicile : l'em- ils peuvent servir de retraites assez sûres , et des faaîtres miiles entières le Nègres marrons y ont quelquefois beau- subsisté plusieurs années à l'abri des poursuites de zrand leurs maîtres. Ce fut Ià qu'une troupe d’Indiens alla Là la chercher un asile, Ils le trouvèrent dans les doubles e fois | montagnes du Pifial, à seize ou dix-sept lieues de names; à la Vega-Real. Ils ÿ subsistèrent plusieurs années in artie. À connus au milieu de leurs vainqueurs , qui croyoient ables, à leur race entièrement éteinte. Ce fut une bande de liers. chasseurs qui les découvrirent. Leur petit nombre on les et le pitoyable état où ils étoient, ne causèrent plus s, où : d'ombrage, Leurs vainqueurs gémissoient peut-être le de ; eux-mêmes sur la cruauté de leurs ancêtres. Ou les meut
traita avec beaucoup de douceur, et ils répou-
dirent parfaitement à toutes les avances d'amitié qu'on leur sort. Dociles aux instructions qu'ils re- Çurent , ils &°".assèrent la religion chrétienne; et S'acCOimant peu à peu aux mœurs et aux usages de leurs maîtres , ds Contractèrent avec eux des mariages. On leur permit d'ailleurs de vivre selon leurs coutumes ; ils les gardent encore maintenant en parue, et ne vivent que de chasse ou de pêche.
Telle à été, mon révérend père ; la destinée de la nation indwenne dans l'ile .de Saint-Domingue. Adorons les vues de la Providence, qui semble ne s'être appesantie sur ce peuple, que pour lui en substituer un autre. Je parle des Nègres, qui tout mauvais qu'ils sont, ont néanmoins de meilleures dispositions au christianisme que les Indiens, si l’on en juge par les Sauvages du continent, qui sont probablement de même race que ceux qui habitoient cette ile. Je crois, mon révérend père, avoir satisfait pleinement à vos deux questions. Il ne me reste plus que de vous assurer du respect avec lequel je suis, etc.
RE EEEEEEELELELELELUELELC QC QU LETTRE
Du père Margat, missionnaire de la Compagnie de Jésus, au procureur-général des missions de la méme Compagnie aux iles de l'Amérique.
MoN RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S.
Vous souhaitez depuis long-temps d’avoir une ex- Lication détaillée de nos missions à la côte de Saintomingue, le vais vous satisfaire.
Nous trav. ‘Üons à ces missions depuis 1704. Nous
By
imitié ils ree; et sages ; ma leurs | par-
ée de ngue.
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n’y trouvâmes d'abord que quatre ou cinq quartiers
d'établis dans la partie à la côte que le Roi confia à nos soins, La colonie s’est bien accrue depuis ce temps-là. On à formé quantité de nouveaux quar— tiers, et par conséquent de nouvelles paroisses, Nous €n avons dans notre district dix-neuf, qui, en suivant la côte est et ouest, et la Parcourant ensuite nord et sud , donnent une étendue de plus de cent lieues. Les plus petites paroisses ont plus de six à sept lieues de contour: il ÿ en à qui en ont plus de trente, On compte, dans cette étendue, plus de cent cinquante mille Nègres. Le nombre des blancs n'est pas, À beaucoup près, si considérable, Il ya des paroisses dans les plaines, dont le terrain est plat ei uni; il y en a quantité d’autres dans des pays moutueux , coupés de ravins et très-difficiles à parcourir,
Je ne répéterai point ici ce que j'ai marqué assez au long dans une dés mes lettres précédentes au su jet du climat de Saint-Domingue » de différentes particularités du pays, et des OCcupations des missionnaires ; je me borne dans celle-ci a vous décrire
l'établissement , les progrès et la situation présente de nos missions.
Les colonies françaises commençoient à s'étendre dans l’île de Saint-Domingue vers la fin du dernier siècle. Léogane et toute sa dépendance étoit déjà gouvernée par les pères Dominicains > qu'on y appelle, comme dans toutes les îles de l'Amérique , les pères blancs. Cette portion de la mission qui leur fut confiée , leur est demeurée depuis ce tempslà. La dépendance du Cap, où les progrès de nos Français avoient été pluslents, n’avoit presque rien de fixe pour le gouvernement spirituel. Le peu de paroisses qu'il ÿ avoit dans les commencemens ‘ étoient desservies par les premiers prêtres séculiers
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370 LETTRES ou réguliers que le hasard ou les fonctions d’aumônier de vaisseaux amenoient aux Îles.
La mission du Cap fut dans la suite confiée aux pères Capucins, et prit une forme plus régulière. Cela dura jusque vers 17023 mais les mortalités , si communes sous ces climats, mirent bientôt ces pères hors d'état de pouvoir soutenir cette mission; la cour proposa donc aux supérieurs Jésuites de s’en charger. Le père Gouye, alors procureur-général des missions de la Compagnie aux îles de l’Amérique, par déférence pour les pères Capucins, ne voulut rien accepter avant que de conférer sur cette affaire avec leurs supérieurs à Paris; mais ceux-ci lui ayant déclaré positivement qu'ils n’étoient plus en état, ni en volonté de fournir des sujets à la mission de Saint-Domingue , et qu’ils en faisoient une cession volontaire à ceux qui, du consentement de la cour, voudroient s’en charger, le père Gouye, sur cette réponse, alla offrir ses missionnaires au ministre , qui les accepta, et qui recommanda avec instance d'envoyer au plutôt des ouvriers, parce que le besoin étoit urgent.
L'ile de Saint-Christophe fut, comme chacun sait, envahie sur les Français par les Az jlais, l'an 1660. Alors les habitans de ces colonies furent transportés partie à Sainte-Croix et partie à la Martinique; ils passèrent ensuite pour la plupart à Sant- Domingue, où ces nouveaux colons portèrent un accroissement considérable, Notre mission de Saint- Christophe qui étoit florissante , suivit le sort de la colonie. Le supérieur reçut ordre de passer à Saint- Domingue poûr y prendre possession de la mission
du Cap-Français. 1] s’'embarqua et aborda heureusement à la Caye Saint-Louis. C’est la partie la plus méridionale de l’île de Saint-Domingue.
On appelle Caye dans l'Amérique, les rochers qui s'élèvent du fond de la mer, et qui forment
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quelquefois de petites îles. Sur une de ces iles, à peu de distance de la côte qu'on appelle le Fond de d'Ile à Vache, la Compagnie dite de Saint-Domingue bâtissoit actuellement un fort, à l'abri duquel elle se proposoit de défendre tous les établissemens que le Roi lui avoit permis de faire dans tout le vaste terrain qu’on nomme ici le Fond de l'Ile à F. ache. Ce terrain est de toute la partie de l’île qui appartient aux Français, le lieu le plus éloigné da Cap. 11 ÿ a par terre plus de cent lieues d’une traversée très-difficile ; il y a encore plus loin par mer, puis. u'il faut faire le tour de la moitié de l'ile, qui, de son total, n’a guère moins de trois cent cinquante lieues de circuit, Les hommes apostoliques ne sont jamais dépaysés, et trouvent partout de quoi s'occuper suivant leur
ministère, Le missionnaire attendant une occasion Pour passer au Cap, s’occupa pendant quelques mois à faire gagner le jubilé à toute la garnison et à tous les ouvriers qui travailloient dans ce moment à la
Construction du fort Saint-Louis. Il le fit avec tant de zèle et une si grande satisfaction pour tout le monde , que le directeur et le commandant de la Compagnie n’oubliérent rien pour le retenir, ou du moins pour l’engager à procurer à cette portion de l'ile une mission de Jésuites. Le père leur donna les meilleures paroles qu’il put; mais suivant les ordres pressans de ses supérieurs , il se rendit au Cap, où 1l arriva vers le commencement de juillet 1304.
Le Cap, aujourd’hui ville considérable » étoitalors bien peu de chose, et commençoit à peine à se re lever des désastres qu’il avoit essuyés dans les guerres précédentes, ayant été brûlé deux fois en cinq ans, par les Anglais et les Espagnols réunis ensemble contre la France. Les débris sanvés des colonies de Saint-Christophe et de Sainte-Croix avoient jeté du monde au Cap, qui commençoit à se repeupler, Mais
ces misérables colons, que l'ennemi avoit dépouillés de tous leurs biens, se trouvoient dans une triste situation. Ce fut une ample matière au zèle du missionnaire ; mais quelque bonne volonté qu'il eût, il ne pouvoit guère leur donner que des assistances spirituelles, les Anglais ayant enlevé tout ce que pouvoit avoir acquis la mission de Saint-Christophe, et le père se trouvant au Cap dans l'embarras d’un nouvel établissement. La charité qui est ingénieuse , lui fit trouver une ressource aux misères publiques ; il les représenta vivement, et il proposa comme un remède nécessaire et convenable, d'établir une association de dames pieuses, qui, par leurs charités et leurs soins, se fissent un devoir de visiter les maladas et les personnes nécessiteuses qui n’osoient ouvertement demander l’aumône , et de leur procurer tous les soulagemens nécessaires. Comme 1l avoit le talent dé manier les esprits, il vint à bout de son dessein. Les principales dames de la ville se firent un honneur d’enutrer dans cette bonne œuvre. On vit donc en peu de temps une confrérie formée de dames de miséricorde : on élisoit une supérieure et une trésorière tous les ans, et chacune des autres dames à leur tour , pour visiter les malades et pour leur procurer chaque mois les secours de la confrérie. Ces dames ne bornèrent pas là leur charité ; elles établirent un hôpital pour les hommes, les femmes et les familles entières, réduits à l’aumône ou malades. On acheta deux maisons pour cela; on établit un syndic ; le tout sous la direction du supérieur de la mission, qui assembloit ces dames une fois tous les mois. Cet hôpital dura jusqu’en 1707, où M. de Charite, commandant en chef après la mort ‘de M. Augé, ayant besoin des emplacernens de ce nouvel hôpital, pour alig er la nouvelle place d’armes, détruisit les maisons et en renferma le terrain dans cette place, sans donner aucun dédommagement aux dames de la miséricorde,
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Il n’y avoit alors dans l'étendue de la déperdance du Cap, que huit paroisses: /e Cap, le Morne- Bouge, l'Accul, la Petite- Anse, le Quartier-Morin, Limonade, et deux au Port-de- Paix, Xe père Gouye, procureur de la mission, sachant le besoin qu'on avoit de sujets pour gouverner ces paroisses , avoit déjà écrit avec succès dans toutes les provinces de l'assistance de France pour exciter le zèle et obtenir des missionnaires, Le père Jean-Baptiste de Pers, de la province de Flandre » fut des premiers à partir. Il arriva au Cap le 24 août 1704, et dans le cours de l’année 1705 il fut suivi des PP, Olivier ; le Breton, Laval et Boutin; ainsi avec le secours de deux prêtres séculiers qui se trouvèrent dans ces quarters, le supérieur de la mission eut de quoi remplir dès cette année-là toutes les paroisses vatantes.
IL étoit juste de donner une forme stable à cette mission; c'est à quoi travailla efficacement le père Gouye , en obtenant des lettres-patentes du Roi, qui furentenregistréesau parlementle 29 novembre 1704. Par ces lettres, le Roi établit Les Jésuites dans l’administration spirituelle des colonies françaises de la côte de Saint-Domingue, depuis Monte-Christ jusqu'au Mont de Saint-Nicolas, avec défense à tous prêtres séculiers ou réguliers de s’immiscer dans cette mission, sans le consentement exprès des Jésuites. Le supérieur du Cap fut établi supérieur général de la mission.
Rien de plus déplorable que l’état où les missionnaires Jésuites, distribués dans les différentes paroisses, trouvèrent leurs églises. La plupart étoient ouvertes de toutes parts et livrées nuit et jour à toutes sortes de profanations par les hommes et par les bêtes, sans que rien pût les défendre. J ’excepte l’église du Cap, où il y avoit un tabernacle dans les formes ; envoyé par le Roi. Le premier soin des nouveaux
missionnaires fut donc de travailler à la réparation de leurs églises; c’est en quoi se signalèrent surtout, le père le Pers à Limonade, le père Boutin à Saint- Louis, et le père d'Autriche au Port-de-Paix.
Le Cap, déjà centre des missions, et destiné à être la ville principale et comme la capitale de la colonie française à Saint-Domingue, ne se distinguoit pas avantageusement par son église, qui n’étoit encore qu'un assez mauvais bâtiment de bois palissadé à jour, suivant l'ancienne manière de bâtir dû pays; d’ailleurs assez mal-propre et mal pourvue d’ornemens. C’étoit sans doute en cet état que l’avoit trouvée le père Labat, si connu par ses mémoires, qui ne fut point édifié de cette négligence, et qui s’en plaint amèrement dans la description qu’il en fait. Mais quandil ÿ passa en 1703, cette ville ne faisoit encore que de se relever de deux incendies consécutifs; et d’ailleurs les églises de la colonie, en proie, pour ainsi dire, au premier venu qui vouloit s’en emparer, ne pouvoient guère être ni décorées ni entretenues comme il convient, Le zèle des missionnaires ré-
veilla l'indolence des habitans, qui se sentoient encore
de la licence de la fibuste. On forma donc au Cap de grandes entreprises pour la construction d’une église. Le père Boutin qui s’y trouvoit alors en qualité de curé , et qui venoit tout récemment d’achever l'église de Saint-Louis, qu’il avoit bâtie sans le secours d'aucun entrepreneur , prit encore surlui d’en faire autant au Cap, et il en vint à bout, M. le comte d'Arquian, gouverneur de la ville , fut prié de poser la première pierre. Ce fut le 28 mars 1715; et en trois ans et demi, ce qui est prompt, vu la lenteur
ordinaire des entreprises du pays, l’église se trouva
en état d'être bénie le 22 décembre 1718, sous le titre del’Assomption dela sainte Vierge. C’estun grand bâument de maçonnerie de cent vingt pieds de long sur quarante-cinq de large. En général il est d’assez
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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 375 bon goût , quoique trop simple par le dedans, et trop peu spacieux aussi pour la quantité de monde qui est dans la ville, La sacristie est bien fournie et bien entretenue ; les ornemens sont beaux , et le service divin s’y fait avec autant d'ordre et de dignité qu'en aucune province de France. Il ÿ a un clocher détaché du corps de l'église ; c’est une tour carrée où il y a une assez belle sonnerie et une horloge qui s'entend dans toute la ville,
Je ne m’amuserai point ici, mon révérend père, à vous faire le détail des missionnaires arrivés depuis ce temps-là, ni à vous marquer les nouveaux établissemens de paroisses à mesure que la colonie s’est étendue. Vous en jugerez par l'exposé que je vais vous tracer de l’état présent de cette mission. Je parcourrai pour cela assez rapidement les différentes paroisses qui sont sous la direction du supérieur général , et je ne m’arrêterai qu’autant qu’il sera nécessaire , à quelques circonstances particulières qui méritent attention.
Le Cap qui, dans ses commencemens , n’étoit qu'un amas fortuit de quelques cabanes de pêcheurs et de quelques magasins pour les embarquemens , est présentement une ville considérable. Elle est bâtie au pied d’une chaine de montagnes qui l’environnent en partie, et qui lui font une espèce de couronnement, Ces montagnes, qui sont ou cultivées par des habitations, ou boisées par la nature, forment un amphithéâtre varié qui ne manque pas d'agrément. La plus grande partie de la ville s’étend tout du long de la rade , qui peut avoir trois ou quatre lieues de circuit , et qui est toujours remplie d’un grand nombre de bâtimens de toute espèce. Il n’en vient guère moins de cinq cents chaque année, tant grands que petits , ce qui entretient dans cette rade un mouvement continuel , qui donne à la ville un air animé. Toutes les rues en sont alignées et se coupent dans
les traverses à angles droits; elles ont toutes trente À quarante pieds de large. 11 y a dans le centre une belle place d'armes , sur laquelle l'église paroissiale fait face, Au milieu est une fontaine ; On a planté sur les extrémités des allées d’arbres > Qui donneront de Tombrage ét de la fraîcheur. Les maisons n’en sont pas fort belles , mais elles sont assez riantes et bâties pour la fraîcheur et pour la commodité du commerce. C’est à trois incendies que le Cap doit son embellissement, Pour se garantir de pareils accidens , on s'est mis depuis dans le goût de bâtir en maçonnerie , et l’on fait tous les Jours de nouvelles maisons qui, avec l'agrément , auront plus de solilidité, Les bâtimens les plus considérables sont d'assez belles casernes où tous les soldats ont leur logement, et un grand magasin du Roi, sur le bord de la mer $ où le conseil supérieur et la justice ordinaire tien nent leurs séances.
Notre logement est dans un des endroits les plus élevés du Cap. On y arrive par une fort belle avenue de grands arbres qu’on appelle poiriers de la Martinique , parce que la feuille de ces arbres ressemble assez à celle des poiriers d'Europe. Cette allée donne un ombrage et une fraîcheur qu'on ne sauroit trop estimer dans un pays aussi chaud que celui-ci. La maison ne répond point à cela ; c’est une équerre de vieux bâtimens qui n’ont ni goût ni commodité ; nous y sommes très-mal et très-étroitement logés , mais la situation est belle et l'air fort bon. Ce qu'il a de plus considérable , c’est une chapelle , dédiée à saint François-Xavier ; elle est toute de pierre de taille , et fort bien décorée. Nous avons à nos côtés (la rue seulement entre deux} le couvent des religieusesde la congrégation de Notre-Dame, qui s’occupent utilement à l'instruction des Jeunes créoles. Cet établissement si nécessaire | n’a pas encore la forme qu'il doit avoir, Le feu père Boutin , qui en est le
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fondateur , avec le plus grand zèle et les meilleures intentions du monde , n’avoit pas le goût le plus sûr pour l'architecture. Comme il n’avoit pensé qu'au plus pressé , tous les bâtimens de cette maison ne sont ni solides , ni proportionnés.
Cette ville est la résidence ordinaire du gouverneur, de l'état-major, du conseil supérieur; ce qui, avec les officiers de la juridiction ordinaire , les négoclans de la ville et ceux de la rade » les allans et venans de la plaine , tant blancs que noirs et métis, met dans le Cap environ dix à douze mille âmes.
Outre un bel hôpital du Roi, qui est à demi-lieue + qui a plus de quatre-vingt mülle livres de revenu , et où sont reçus et traités tous les pauvres et les soldats malades , il s’est formé en cette ville depuis quelques années , trois établissemens de charité, qui sont d’une grande ressource pour les pauvres.
Le premier est appelé Maison de Providence des hommes. I] y a quelque temps qu'un de nos missionnaires, curé du Cap , fut touché de la misère de quantité de personnes qui viennent ici dans l’espérance de s'enrichir , et qui souvent, n’ayant ni moyen pour subsister , ni asile où se réfugier , prennent du chagrin , et bientôt après , saisis par la maladie, périssent misérablement dans le lieu même où ils avoient espéré faire quelque fortune, Ce missionnaire pensa que ce seroit une œuvre bien charitable , et en même temps d'une grande utilité pour la colonie, de former un établissement où ces pauvres gens fussent reçus et entretenus , jusqu’à ce qu'il se présentât des emplois qui pussent leur convenir , suivant leurs talens et leur profession. Il s’ouvrit sur son projet à un homme vertueux et intelligent ; et l'ayant trouvé dans une disposition favorable à ses vues ,ils mirent, incessamment la main à l’œuvre. Le séculier offrit pour cela une petite maison avec son emplacement, qu'il avoit en propre , où l’on se proposa
de faire une augmentation de bâtimens ; et le missionnaire s'engagea de son côté , À nourrir et à entretenir les pauvres nouvellement arrivés. On en vint bientôt à l'exécution » et on ne manqua pas de pratiques. Le bruit de cet établissement s'étant répandu dans tonte la colonie, chacun y applaudit, et se proposa de le favoriser suivant ses facultés, Les gouvernexrs généraux , l’intendant et le conseil supérieur du Cap, en prirent connoissance , ÿ donnèrent leur approbation , et promirent leur protection. On acheta un emplacement plus étendu à l’extrémité du Cap, du côté des montagnes , où il y avoit du logement, du tersain et des nègres pour le faire vainir, et beaucoup de commodités, entr'autres une belle source qui est au pied de la maison , avantage si précieux dans des climats tels que celui-ci ; et l’on ÿ transporta le nouvel établissement.
Cette forme, plus solide et plus gracieuse , attira bientôt à cette maison , (qu'on appela la maison de la Providence ) , des avantages plus considérables. M. le marquis de Lamage, général des îles sous le vent, et M. Maillard ; intendant , étant venus au Cap , honorèrent la nouvelle maison de leur visite. Is se firent exactement informer de tout ce que l’on y faisoit pour le soulagement des pauvres : ils en parurent très-satisfaits , promirent leur protection et s'engagèrent , sitôt que la maison auroit pris une forme encore plus solide, d'obtenir des lettres-patentes du Roi, qui mettroient le sceau à cet établissement. Par leur avis , et suivant celui des notables, on nomma des administrateurs et on dressa un règlement pour la conduite de cette maison. Le sieur de Castelveyre , qui est celui qui a consacré à ce pieux établissement ses facultés et ses soins , en fut établi le premier hospitalier. W y fait sa résidence , et tout le détail roule sur lui ; on y tient bureau tous les lundis , où se trouvent les deux administrateurs séculiers , et le
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curé du Cap , qui en est administrateur né. On ÿ reçoit indifféremment tous les nouveaux venus : ils ÿ. Sont nourris et entretenus jusqu’à ce qu'on leur ait trouvé quelque place au Cap ou à la plaine. En attendant , on les occupe à quelque travail pour la maison. On y reçoit en outre tous les convälescens qui sortent de l’hôpital du Roi, et tous les pauvres de la ville, dans laquelle on a recommandé trèsinstamment de ne donner aucune aumône aux mendians , puisqu'ils trouvoient le vivre et le couvert À la Providence , et que quand ils mendioient, ce n’étoit que pour avoir de quoi s’enivrer : désordr’ jusqu'à présent trop commun , et auquel on s’est principalement proposé de remédier , en les obligeant à se retirer à la Providence. Quand ils sont malades , on les fait porter à l'hôpital du Roi. Voilà déjà plus de six cents personnes, suivant les registres de cette maison , qui y ont passé , et qui, y ayant été reçues , ont été placées ensuite dans différens endroits. Si on avoit eu , il y a trente ans , un pareil établissement , on auroit conservé dans la seule dépendance du Cap plus de trente mille colons que la misère et le désespoir ont fait périr.
Cette maison prend tellement faveur et est si fort au gré des habitans , qu'il s’y fait depuis quelque temps des legs et des donations considérables. On ne les hasardoit dans les commencemens qu'avec crainte , parce qu'on ne voyoit encore rien de bien solide ; mais M. le général et M. l’intendant ont bien voulu y pourvoir, en déclarant par une ordonnance spéciale , et en vertu de l'autorité du Roi dont ils sont dépositaires , que ces maisons de Providence , si utiles au public, doivent être censées capables de recevoir et accepter toutes sortes de donations et de legs, Une déclaration si précise a rassuré le public , et a donné une nouvelle chaleur à la charité,
Le second établissement est aussi d’une maison de Providence pour les femmes. Il se trouve , parmi le nombre des habitans aisés de cette ville , quantité de pauvres femmes âgées, hors d'état de pouvoir gagner leur vie, et à qui on étoit obligé de fournir de quoi payer le loyer des maisons où elles ont leur logement ; ce qui va loin dans cette ville où les loyers sont extrêmement chers. Cela inspira au missionnaire curé du Cap , la pensée d'acheter quelque emplacement où l’on pût bâtir des chambres dans les- Ms on donneroit logement à ces personnes in-
igentes ; et c’est ce qu'il a exécuté avec succès.
Le troisième établissement de charité » qui est tout récent, est un petit hôpital pour les femmes malades, établissement extré mement nécessaire : car, comme dans un pays aussi mal-sain que celui-ci , il a toujours des malades dans la ville , lorsqu'il se trouvoit des femmes ou nouvellement arrivées , sans moyens et sans cConnoissances , ou anciennes dans le pays > mais réduites à la mendicité, on ne savoit où es loger pendant leurs maladies : on étoit encore plus embarrassé à leur procurer les soulagemens nécessaires , faute de domestiques et de personnes capables de les soigner; ou du moins, comme on se trouvoit en ces occasions obligé de partager ses attentions, ces difficultés multiplioient extraordinaire ment les frais et les dépenses. Ce qu’on souhaitoit donc depuis long-temps , vient enfin de réussir, par la disposition pieunse qu'un habitant du Cap, nommé
François Dolioules , a faite en mourant , d’une jolie maison et de ses dépendances, à condition qu'elle serviroit à y recevoir les pauvres femmes malades de la ville. Cette maison , qui s'appelle Sainte-Elisabeth, est gouvernée par les mêmes administrateurs que les deux précédentes.
Notre maison du Cap est comme le chef-lieu de la mission. C’est là que réside le supérieur général.
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qui, de temps en temps, fait sa tournée pour visiter les paroisses et les églises. Nous ne somimnes de résidens fixes au Cap que quatre prêtres en comptant le supérieur , et deux frères. Le curé de la paroisse ,
ui a un vicaire sous lui, est pour les habitans blancs s Cap. Il y a un curé pour les Nègres , qui prend aussi soin des marins.
Le supérieur général de la mission est supérieur des religieuses. La cour, par les lettres-patentesqu’elle leur a données, les soumet aussi au curé du Cap. Les jours ouvrables , on dit une première messe à la paroisse , que l’on sonne au lever du soleil, Il y en a une seconde de fondation à sept heures, et une que l’on dit ordinairement, quand on le peut, à huit heures, et qui est pour les écoliers. Il y a donc une école pour les garçons; mais elle est peu stable; et une des choses qu'il seroit ici le plus nécessaire d’avoir, ce sont, par exemple, des frères des écoles chrétiennes , qui s'acquittassent de l’importante fonction de l'instruction de la jeunesse, non par un esprit mercenaire, comme font ceux dont on est obligé de se servir , mais dans un esprit de religion et avec le désir de procurer la gloire de Dieu. La jeunesse d'ici est perterse, indocile, ennemie de l'application , volage , gâtée par la tendresse aveugle de leurs pères et mères, peut-être par les Nègres et Né gresses , auxquels ils sont livrés dès qu'ils ont vu le jour ; apprenant néanmoins aisément à lire , et ayant une disposition marquée pour l'écriture.
Les dimanches et les fêtes, outre la première et la deuxième messe , qui se disent à la même heure que les jours ouvrables, il y a encore une grandmesse chantée à huit heures et demie; ensuite la messe , qu'on appelle des Nègres, par ce qu’elle est spécialement destinée pour eux. On chante à celle-ci des cantiques, et on fait aux esclaves qui sont présens, une explication de l'évangile, et des instructions pro-
ortionnées à leur capacité. Il y a tous les jeudis de F année un salut de fondation, Outre le catéchisme qu'on fait toutes les fêtes et dimanches aux enfans, on en fait un trois fois la semaine, pendant le carême, pour les disposer à la première communion. Le curé des Nègres fait aussi, toutes les fêtes et dimanches , à l'issue des vêpres, une instruction aux Nègres; et tous les soirs des jours ouvrables , à la fin du jour, on rassemble ce que l’on peut de Nègres pour leur faire la prière, et pour disposer les prosélytes au saint baptême.
Le Cap nous a arrêtés quelque temps: nous parcourrons plus 2 les paroisses des plaines.
La plus voisine du Cap, en tournant À l’est, est /7 Petite-Anse. C’est un des quartiers les plus ancien nement établis de la colonie, Les fonds de terre ÿ sont admirables : il y a près de cinquante sucreries roulantes , plusieurs belles raflineries, et au moins six mille Nègres esclaves. Le nombre des blancs ne répond pas à cela. La plupart des propriétaires des habitations de ce quartier, ainsi que de ceux du voisinage, sont en France, et font régir leurs biens par des procureurs et par des économes.
L'église paroissiale de ce quartier est la plus belle de toutes celles de la dépendance du Cap. Elle fut commencée du temps du père Larcher , qui en a été curé dix ans, et qui , par ses soins, son activité et la confiance distinguée que les paroissiens avoient en lui, avança extrêmement cet ouvrage. La première pierre en fut posée le 20 mai 1 720, par M. le marquis de Sorel , nouvellement arrivé au Cap, avec la qualité de gouverneur général. Elle ne fut achevée que plus de dix ans après. J’étois alors curé de cette paroisse , où j'ai demeuré près de vingt ans. Le père Larcher , célèbre dans la mission par sa prudence, son affabilité et son application infatisable au travail, extrêmement dur à lui - même, et universellement
dis de hisme fans , rême, curé es, à es; et jour, ‘ leur saint
parunes.
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chéri des grands et des petits , fut nommé supérieur du Cap en 1720. Il eut peu de temps après la qualité de préfet apostolique, I gouverna la mission avec une grande douceur et une estime générale , jusqu’en 1734. Sa santé s'étant alors extrémement dérangée , les médecins jugèrent qu’il n’y avoit que la France qui pût le rétablir, Il s'embarqua le 10 mars 1734 , le jour. des cendres ; mais son mal ayant augmenté , il mourut sur mer le 12 avril suivant.
A deux lieues de la Petite-Anse , un peu plus au nord , est l’église du quartier Morin , pr est sous le titre | Saint-Louis. Ce quartier l'emporte sur tous ceux de la colonie pour la bonté du terrain, la beauté des chemins et la richesse des habitations. Il est redevable en partie de tous ces ornemens à feu M. de Charite qui en a été gouverneur , et ensuite lieutenant au gouvernement général, où il mourut en janvier 1720. L'église paroissiale, qui est de brique , et qui a été nouvellement réparée , est fort jolie, et surtout d’une très-grande propreté. Il y a un autel à la romaine , un baldaquin et un tabernacle d’un très-hon goût. Ce quartier est fort ramassé , mais c’est tout plaine, et la meilleure qualité de terrain qu’on puisse souhaiter pour la culture. Il ÿ a autant de Nègres à peu près qu’à la Petite-Anse.
Cette paroisse se glorifie avec raison d’avoir eu assez long-temps pour curé le père Olivier, de la province de Guyenne , homme véritablement respectable par toutes les vertus propres à un missionnaire, Il arriva au Cap au commencement de 1705. C’étoit un petit homme d’un tempérament assez foible , et qu'il ruina encore par ses austérités et son abstinence presque incroyables. Il avoit une douceur ; une modestie et une simplicité religieuse , qui lui gagnoient d’abord l'estime et la confiance des personnes qui avoient affaire à lui. Son zèle pour le
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384 LESTRES salut des âmes étoit infatigable. Sitét qu'il étoit appelé pour quelque malade, il couroit sans faire at tention ni à l'heure , ni au temps, ni à la chaleur ; ni à l'abondance des pluies , qui causent presque toujours des fièvres aux voyageurs qui en sont mouillés. Les Nègres esclaves trouvoient toujours dans lui un père et un défenseur zélé. Il les recevoit avec bonté , les écoutoit avec patience , les instruisoit avec une application singulière. Il joignoit à ces vertus une union intime avec Dieu , un mépris extrême de lui-même, une mortification en toutes choses , une délicatesse de conscience qui allait jusqu’au scrupule, Il n’employoit guère moins de trois heures chaque jour , pour le saint sacrifice, tant pour s’y disposer que pour offrir, et pour faire son action de grâces. Il fut supérièur jusqu’en 1720. Il étoit déjà attaqué d’un mal de jambe auquel il ne paroissoit pas faire attention ; cependant se trouvant hors d'état de desservir une paroisse , il demanda d'aller faire sa demeure sur une habitation que nous avons aux Zerriers-Rouges , à laquelle il donna ses soins en qualité de procureur. Là il se livra à son attrait pour la prière et pour l’oraison , qu'il n’interrompoit que pour vaquer à l'instruction de nos Nègres, et à quelques soins temporels du ressort de son emploi. Ce fut dans cette solitude que la plaie de sa jambe s'étant fermée , il se sentit peu de temps après attaqué de la maladie dont il mourut. IL vit les approches de ce dernier moment avec une résignation , une constance et une joie dignes de la sainte vie qu'il avoit menée jusqu'alors. Îl mourut le 28 mars 1731, âgé d'environ cinquante-huit ans, après avoir été vingt-six ans dans la mission dont il avoit été supérieur pendant quatre ans. Sa mémoire est ici dans une extrême vénération , et toute la colonie le regardoit comme un saint, En urant vers l'est, on trouve Limonade qui est
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ÉDIFIANTÉES ET CURIEUSES. 385
à une égale distance du quartier Morin et de la Petite-Anse, Ce quartier n’est point inférieur aux deux précédens, ni pour là bonté du terrain , ti pour la quantité d’esciaves. L'église est sous le titre de Sainte-Anne, Elle est déjà fort ancienne, et n’est que de bois ; mais elle est riche en argenterie et en ornemens, La fête de sainte Anne dont l'église porte le nom , attire tous les ans un grand concours de tous les quartiers de la colonie.
Deux lieues plus haut en tirant un peu du côté du sud , on trouve le quartier du Trou. Nos pre= miers colons n’étoient pas d’élégans nomenclateurs, comme il ne paroît que trop par les noms ridicules qu'ils ont donnés à différens quartiers. Ils appellent Trou toute ouverture un peu large qui se prolonge entre deux montagnes , et qui débouche dans quelque plaine, Telle est la situation de la paroisse du Trou , dont l’église a pour patron saint Jean- Baptiste, Ce quartier est plus étendu que les précédens , mais le terroir n’en est pas à beaucoup près si bon , quoiqu'il ÿ ait cependant quantité de belles habitations. L'église n’est que de bois , d'assez mauvais goût et fort mal ornée. Il ne tient qu’aux paroissiens d’en bâtir une belle , puisqu'ils ont des fonds très - considérables depuis vingt ans; mais souvent l'indolence , ense bornant aux intérêts particuliers , fait négliger les intérêts communs , surtout quand ils n’ont que la religion pour objet, De là vient que, malgré tous les projets en l’air que l’on a faits, les choses sont toujours demeurées dans une inaction très-préjudiciable au bien de cette paroisse. La situation de cette église est des plus avantageuses , au milieu d’un peut bourg d'environ trente ou quarante maisons ; et sur le bord d’une jolie rivière, Cette paroisse , depuis 1739, est desservie par un père Cordelier,
En remontant toujours la côte à l’est, on trouve la paroisse de Saint-Pierre des Terriers-Rouges, Le