‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 62 sur 72 · EL CS · texte numérisé non relu

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416 Letrnes 0" LETTRE

Du père Crossard , supérieur des missions de la Compagnie de Jésus en l'ile de Cayenne, au père de la Neuville , procureur des missions de Amérique.

De l'ile de Cayenne, le 10 novembre 1726.

MoN RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S$,

Nous avons appris avec une joie sensible , que la Providence vous avoit chargé du soin de nos missions de l'Amérique méridionale, La Guyane, dont l’endroit le plus connu est l’île de Cayenne, en est une portion qui doit vous être chère. Vous y avez travaillé pendänt quelques années, et le zèle que vous y avez fait paroître, nous répond de l'attention et des mouvemens que vous vous donnerez pour avancer l’œuvre de Dieu dans ces terres éloignées.

Vous n’ignorez pas, mon révérend père, qu'il ÿ a environ dix-huit ans que le père Lombard et le père Rametie se consacrèrent à cette mission, et qu'ayant appris à leur arrivée que le continent voisin étoit peuplé de quantité de nations sauvages, qui n’avoient jamais entendu parler de Jésus-Christ, ils demandèrent avec instance la permission de leur porter les lumières de la foi. À peine leur fut-elle accordée, qu'à l'instant, sans autre guide que leur zèle , sans autre interprète que le Saint-Esprit, 1ls pénétrèrent dans la Guyane , et se répandirent parmi ces Indiens.

Ils mirent plus de deux ans à parcourir les différentes nations éparses (ans cette vaste étendue de

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Cette séparation fut pour le père Lombard une T. IF. 27

rude épreuve et la matière d’un grand sacrifice. Son zèle néanmoins, loin de se ralentir, se ranima, et prit de nouvearix accroissemens ; une Sainte opiniàtreté le retin: au milieu d’une si abondante moisson ; il résolut d’en soutenir le travail et d’en porter lui seul tout le poids. Il sentit bien que son entreprise étoit au-dessus des forces humaines ; il y suppléa par une invention que son ingénieuse charité lui suggéra. Il forma le dessein d'établir une habitation fixe dans un lieu, qui fût cotnme le centre d'où il

ût avoir communication avec tous ces peuples. pe cela, il parcourut les diverses contrées ; et enfin il s'arrêta sur les bords d'une grande rivière, où se jettent les autres rivières qui arroseut presque tous les cantons habités par les différentes nations des Indiens. Ce fui là qu'à la tête de deux esclaves nègres qu’il avoit amenés de {ayenne, et de deux Sauvages qui s'étoient attachés à lui, la hache à la main, 1l se mit à défricher un terrain spacieux. Il ÿ planta du manioc, du blé d'Inde, du mais, et différentes autres racines du pays, autant qu’il en falloit pour la subsistance de ceux qu’il vouloitattirer auprès de lui. Ensuite, avec le secours de trois autres Indiens qu’il sut gagner, il abattit le bois dont il avoit besoin pour construire une chapelle , etune grande case propre à loger commodément une vingtaine de personnes.

Aussitôt qu’il eut achevé ces deux bâtimens, il visita toutes les différentesnations, et pressa chacune d'elles de lui confier un de leurs enfans. Il s’étoit rendu si aimable à ces peuples, et il avoit pris un tel ascendant sur leurs esprits, qu'ils ne purent le refuser. Comme il connoissoit la plupart de ces

enfans , il fit choix de ceux en qui il trouva plus d'esprit et de docilité , un plus beau naturel, et des dispositions plus propres au projet qu’il avoit formé, Il conduisit comme en triomphe ces jeunes Indiess

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, dans son habitation naire de catéchistes destinés À prêcher la 1 Jésus-Christ,

Le père Lombard s'appliqua avec soin à cultiver ces jeunes plantes, et se livra tout entier à une édu-cation qui devoit être la source de la sanctification de tant de peuples, Il leur apprit d’ahord la langue française, et leur enseigna à lire et à écrire, Deux fois le jour, il leur faisoit des instructions sur la religion , et le soir étoit destiné à rendre compte de ce qu'ils avoient retenu, À mesure que leur esprit se développo:.. lesinstructions devenoient plus fortes. Enfin, quand ils avoient atteint l’âge de dix-sept à dix-huit ans, et qu'il les trouvoit parfaitement instruits des vérités chrétiennes » Capables de les ensei. gner aux autres, fermes dans ja vertu, et pleins du zèle qu’il leur avoit inspiré pour le salut des âmes, il les renvoyoit les uns après les autres, chacun dans leur propre nation > d'où il faisoit venir d’autres enfans qui remplaçoient les premiers.

Quand ces jeunes néophytes parurent au milieu de leurs compatriotes, ils s’attirèrent aussitôt leur admiration, leur amour, et toute leur confiance, Chacun s’empressoit de les voir et de les entendre.

Ils profitèrent en habiles catéchistes de ces dispo sitions favorables, Pour civiliser les peuples qui formoient leur nation, et travailler ensuite plus efficacement à leur conversion. Après quelques mois d'instructions purement morales , ils entamèrent inla religion. Les jours

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sensiblement les matières de entiers et une partie des nuits se passoient dans ce Saint exercice, et ce fut avec un tel succès qu'ils en gagnérent plusieurs à Jésus-Christ > qu'il ne se trouva aucun d'eux qui n’eût une connoissance suffisante de la loi chrétienne > et qui ne fût persuadé de l'obligation indispensable de la suivre.

Toutes les fois que ces jeunes catéchistes faisoient CLÉ

quelque conquête, ils ne mé Mes pas d’en donner avis à leur père commun. Ilsluirendoient compte, tous les mois, du succès de leurs petites missions , et Jui marquoient le temps auquel 1l devoit se rendre dans leurs quartiers, pour conférer le baptême à un certain nombre d'adultes qu’ils avoient disposés à le recevoir. Pour ce qui est des enfans, des vieillardset des malades qui étoient en danger d’une mort prochaine , ils les baptisoienteux-mêmes, et on ne peut dire de combien d’âmes ils ont peuplé le ciel , après les avoir ainsi purifiées dans les eaux du baptême. Quelle étoit la joie du missionnaire , lorsqu'il recevoit ces consulantes nouvelles! Il visitoit plusieurs fois l’année ces différentes nations, et il retournoit toujours à son petit séminaire, chargé de nombreuses dépouilles qu’il avoit remportées sur la gentilité , par le ministère de ses chers enfans.

Le père Lombard passa environ quinze ans dans ces travaux, toujours occupé ou à former d’habiles catéchistes, ou à aller recueillir les fruits qu’ils faisoient, ou à visiter les chrétientés naissantes. Cependant, comme ces chrétientés devenoient de jour en jour plus nombreuses, par les soins des jeunes Indiens qu’il avoit formés, 1l ne lui étoit pas possible de les cultiver, et d'entretenir en même temps

son séminaire : 1l falloit renoncer à l’un ou à l’autre.

de ces soins.

Dans l'embarras où il se trouva, il prit le dessein de réunir tous les Chrétiens dans une même bourarde. C’étoit une entreprise d’une exécution trèsdifficile. Une demeure fixe est entièrement contraire au génie de ces peuples ; l’inclination qui les porte à mener une vie érrante et vagabonde, est née avec eux, etestentretenue par l'habitude que forme l’éducation. Cependant leur penchant naturel céda à la douce éloquence du missionnaire. Toutes les familles véritablement convertiesabandonnèrent leur nation,

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 42t

etvinrent s'établir avec lui dans cette agréable plaine u'il avoit choisie sur le bord de la mer du Nord, à l'embouchure de la rivière de Kourou. Cette nouvelle colonie est actuellement occupée à bâtir une église, à former un grand village, et à défricher le terrain qui a été assigné à chaque nation, La difficulté étoit de dresser le plan de cette é lise, et de diriger les ouvriers qui y devoient travailler. Le père Lombard fit venir de Cayenne un habile charpentier > qui pouvoit servir d'architecte dans le besoin, On con— vint avec lui de la somme de quinze cents livres. Toute modique que paroît cette somme , elle étoit excessive pour un missionnaire destitué de tout se— Cours, et ne trouvant que de la bonne volonté dans une troupe de néophytes, qui sont sans argent et sans négoce. Son zèle toujours ingénieux lui fournit une nouvelle ressource. Les Indiens qui devoient former la peuplade, étoient pese en Cinq com- Pagnies, qui avoient chacune leur chef > et leurs officiers subalternes. Le père les assembla , et leur proposa le moyen que Dieu lui avoit inspiré pour pro- Curcr la prompte exécution de leur entreprise, Ce moyen étoit que chaque compagnie s'engageât À faire une pérogue (c’est un grand bateau qui peut contenir environ cinq cents hommes.) L’entrepreneur consentoit de prendre ces pirogues sur le pied de deux cents livres chacune:

Quoique ces Indiens soient naturellement indolens et ennemis de tout exercice pénible , ils se portèrent à ce travail avec une extrême activité » et en peu de temps les pirogues furent achevées. Il restoit encore cinq cents livres à payer à l'entrepreneur. Le père trouva de quoi suppléer à cette somme parmi les femmes indiennes, Élles voulurent contribuer aussi de leur part à une œuvre si sainte , et elles s'engagèrent de filer autant de coton qu'il en falloit pour faire huit £amacs (ce sont des espèces de lits por-

tatifs qu'on suspend à des arbres); l'architecte les prit en payement du reste de la somme qui lui étoit due,

Tandis que les femmes filoient le coton, leurs maris étoient occupés à abattre le bois nécessaire à la construction de l’église. © »:1 ce qui s'exécuta avec une promptitude éton: : avoient déjà équarri et rassemblé les pièces de bois, selon la proportion que leur avoit marquée l'architecte , lorsqu'il survint un nouvel embarras. I] s’agissoit de couvrir l'édifice, et pour cela il falloit des planches et des hardeaux , mais nos Sauvages n’avoient nul usage de ja scie. La ferveur des néophytes leva bientôt cette difficulté. Au nombre de vingt, ils allèrent trouver un Français, habitant de Cayenne, qui avoit deux Nègres trèshabiles à manier la scie ; ils les lui demandèrent, et ils s’offrirent à le servir pendant tout le temps que ces deux esclaves seroient occupés à faire le toit de l'église, Cette offre étoit trop avantageuse pour n’être

as acceptée; les Sauvages servirent le Français en Pace, des Nègres, et les Nègres finirent ce qui restoit à faire pour l’entière construction de l'église.

Telle est, mon révérend père, la situation de cette chrétienté naissante : elle donne, comme vous voyez, de grandes espérances; mais ce qu'il y a de triste et d’aflligeant, c’est qu’une si grande étendue de pays demanderoit au moins dix missionnaires, et que le père Lombard se trouve seul: que bien qu'il soit d’un âge peu avanc: , il à une sauté usée de fatigues qui nous fait craindre à tout moment de le perdre; et que s’il venoit À nous manquer , sans avoir eu le temps de former d’autres missionnaires, et de leur apprendre les langues du pays, que Jui seul possède, cet ouvrage qui lui a coûté tant de sueurs et de travaux , et qui Imtéresse si fort 12° ire de Dieu courroit risque d’être entièrement: 1} ous êtes e1 état, mon révérend père , de prévenir ce malheur,

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 423 vous en connoissez l'importance , « nous sommes assurés de votre zèle, Ainsi nous esp. rons que vous nous procurerez au plutôt un nombre d'ouvriers apostoliques , capables par leurs talens , par leur pa-

tence, et par leur vertu, de recueillir une moisson si fertile, Je suis, etc.

Du père Lavit, missionnaire de la Compagnie de Jésus, au père de la Neuville, de la même Com- Pagnie , procureur des missions de l'Amérique.

À Cayenne, ce 25 octobre 1728.

MON RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S.

JE croirois manquer à la reconnoissance que je vous dois de tant de marques d'amitié que vous me

donnätes av:ut mon départ de Paris, si je différois de vous fire en peu de mots le récit de mon voyage, et de la jiemière entrevue que j'ai eue avec nos Sauvages, dès Presniers jours de mon arrivée à sayenne,

Nous partimes de la Rochelle, comme vous le savez, le 3 juillet: le calme et les vents contraires ne nous permirent de mouiller devant Cayenne que le 21 de septembre, Il y avoit près de deux cents personnes sur notre bord , et qu ique dans cette tra versée, qui à été assez longue , nous ayons eu à souffrir et des ardeurs du soleil , et de la disette d’eau où nous nous sommes trouvés durant plus d’un LOIS,

père de Montville n’a pas été aussi heureux que moi; le mal de mer l’a tourmenté toute la route : pour moi j'ai profité de la santé que Dieu m'a accordée , pour dre tous les jours la messe à ceux de l'équipage qui pouvoient l'entendre, et pour faire des exhortations toutes les fêtes, J'ai eu la consolation d'en voir une grande partie approcher des sacremens ;.et plusieurs matelots ont fait leur première communion dans le vaisseau, Je vous avoue que j'ai quitté avec mi ds bonnes gens , en qui j'ai trouvé toute la simplicité de la foi.

Peu de jours après mon arrivée à Cayenne , je fus appelé à une habitation qui est de sa dépendance, quoiqu'elle en soit éloignée de quinze lieues dans les terres; c'étoit pour administrer les sacremens à un malade. Dans ce petit voyage que je fis partie sur l’eau , et partie dans les bois, je trouvai sur ma route deux familles de Sauvages. Ce fut pour moi un touchant spectacle de voir pour la première fois ces pauvres infidèles , et la misérable vie qu’ils mènent ; je m arrêtai dans leurs carbets environ une heure; ma présence n’effaroucha que les enfans; les autres vinrent à moi avec moins de peine , et je les apprivoisal encore davantage, en leur distribuant le peu d’eau-de-vie que j’avois portée avec moi, et en leur faisant quelques petits présens. J’aurois été très-embarrassé avec eux, si le Nègre qui me conduisoit n'avoit pas su leur langue : il me servit de truchement, et avec son secours je fis connoître à ces pauvres Sauvages, que vivant comme ils faisoient dans l'ignorance du vrai Dieu, ils étoient dans un état de perdition; qu'ils avoient une âme immortelle, et que s'ils négligeoient de se faire instruire, des feux éternels seroient leur partage aussitôt après leur mort; qu'ils pouvoient éviter ce terrible malheur ; que pour cela ils n’avoient qu’à aller trouver le père Lombard, qui sait parfaitement leur langue; que s'ils faisoient

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cette démarche, ce père les recevroit à bras ouverts, et prendroit d’eux le même soin que le père le plus tendre prend de ses enfans.

Je vis à leur air qu'ils étoient touchés de ce discours : ils me répondirent qu'ils ne vouloient point être malheureux dans cette vie et dans l’autre ; qu'avec plaisir ilsiroient trouver le père Lombard , mais qu’ils n'éloient pas maîtres d'eux-mêmes, qu'ils vivuient dans la dépendance de leurs chefs, auxquels ils obéiroient, si cela entroit dans mes vues; qu'actuellement ils étoient à la pêche » et que si je voulois repasser chez eux, je Les trouverois de retour sur le midi, Je sortis assez content de ma visite, et leur ayant donné parole de revenir, j'allai au secours du moribond pour lequel on m’avoit appelé , et dont l'habitation n’étoit qu'à une petite lieue de la demeure de ces Sauvages. Après avoir dit la messe et confessé le malade, je lui donnai le saint viatique. Il trouva dans la participation des sacremens la santé du corps; aussi bien que celle de l’âme; car dès le jour même, non-seulement il fut hors de danger, mais il se vit entièrement délivré de la fièvre, quoiqu'il eût passé la nuit précédente dans un délire continuel, et que depuis trois jours on désespérât de sa vie. Le voyant donc en train de guérison , je ne songeai plus qu'à aller revoir mes Sauvages. À vant que de sortir de la maison, je m’informai quel étoit le caractère et la manière de vie de ces barbares, On me

répondit qu’ils vivoient comme des bêtes, sans aucun culte, et Presque sans nulle connoissance de la loi naturelle; que leur principal chef avoit mis sa propre fille au nombre de ses femmes; qu’en vain tenterois-je de les engager dans un autre train de vie que celui qu’ils mènent; qu'ils ne daigneroïent seu lement pas m'écouter ; qu'on avoit déjà fait divers efforts pour leur persuader de faire un voyage à Kourou, et qu'on n'avoit jamais pu y réussir, Ce récit

rallentissoit fort le zèle que je me sentois de continuer la bonne œuvre que je n’avois qu'ébauchée ; cependant , ranimant toute ma confiance en Dieu , je ne crus pas devoir céder à cet obstacle ; et comme le Seigneur emploie quelquefois ce qu’il y a de plus vil pour rapprocher de lui ceux qui en paroissent le plus éloignés, je me persuadai que j'aurois un reproche éternel à me faire si je négligeois d'entretenir les chefs, ainsi que je l’avois promis à leur famille.

Lorsque j'entrai dans leurs carbets , je les trouvai de retour de la pêche : ils étoient tranquillement couchés dans leur hamac, et ils ne daïgnèrent pas en sortir pour me recevoir. Dès que le premier capitaine m’aperçut , il se mit à rire u toutes ses forces, ce qui me sembla de mauvais augure ; cependant, il me fit signe d'approcher ma main de la sienne , et cette légère marque d'amitié me donna du courage. Je m'assis sur un tronc d'arbre qui étoit auprès de son hamac, et comme lui et le second capitaine me parurent assez disposés à m’entendre , je leur-répétat ce que j'avois dit le matin à leur famille : puis je leur ajoutai que je n’avois d'autre vue que de leur procurer une vie heureuse ; qu’il étoit enfin temps d'ouvrir les yeux à la lumière et de sortir de leurs ténèbres ; qu'ils n’avoient que trop résisté à la voix de Dieu qui les pressoit, et par lui-même: et par ses ministres , de renoncer à leurs folles superstitions, et d’embrasser la religion chrétienne ; que s'ils vouloient me suivre à Kourou , je les mettrois entre les mains d’un vrai père , qui les recevroit avec bonté , et qui leur faciliteroit les moyens de s’y établir avec leur famille.

C'est alors que je reconnus quelle est la force de la grâce sur les cœurs les plus endurcis : ils me répondirent qu'ils étoient sensibles à mon amitié, et qu'ils étoient prêts à faire ce que je souhaitois. I fut conclu que nous partirions ensemble dès le

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lendemain matin, et c’est ce qui s’exécuta, Je les conduisis à Kourou , qui est éloigné de leurs bois d'environ dix - huit lieues. L’aimable accueil que leur fit le père Lombard , les engagea encore davantage ; 1] convint avec eux qu'après qu'ils auroient fait leur -écolte de manioc > Qui est une racine dont ils font leur pain , il leur préteroit sa plrogue , afin d'y mettre leur bagage et d'amener leur famille , composée de vingt personnes. | Si je fus touché de compassion en voyant l’étai déplorable où se trouvoient les Sauvages que je conduisois à Kourou , je fus bien consolé de voir le progrès rapide que la religion a fait dans le cœur des indiens qui composent cette Eglise naissante. Je ne pus retenir mes larmes en voyant le recueillement, la modestie et la dévotion avec laquelle ces différentes nations de Sauvages rassemblés > ASSIStoient aux divins mystères. Ils chantèrent la gran droesse avec une piété qui en auroit inspiré aux plus tièdes ei aux plus dissipés. Après l’évangile , le père Lombard monta en chaire : les larmes des Indiens firent l'éloge du prédicateur. Comme il prêchoit dans leur langue , je ne compris rien à ce qu’il disoit ; je ne jugeai de la force de sa prédication que par l’impression sensible qu’elle faisoit sur ses auditeurs, Il ÿ eut grand nombre de communions à Ja fin de la messe , etils employèrent une heure et demie À leur : action de grâces, A la vue de ce spectacle, et com- Parant ce que je voyois de ces nouveaux Chrétiens , avec l'idée que je m'’étois formée des Sauvages, je ue pus m'empêcher de m’écrier : © mon Dieu quelle piété ! quel respect ! quelle dévotion ! Aurois-je pu le croire , si je n’en avois été témoin ? L'après-midi , le père Lombard fit le catéchisme aux enfans, après quoi on chanta les vêpres, La prière du soir , qui se fit en commun dans l'église, termina la journée du dimanche, Le lundi maën je

vis encore les Indiens rassemblés dans l’église pour faire la prière ; ensuite ils entendirent la messe du père Tombard, pendant laquelle ils récitèrent le chapelet à deux chœurs, et de là ils allèrent chacun à leur travail.

La mission de Kourou sera le modèle de toutes celles qu’on songe à établir parmi toutes ces nations de Sauvages, qui sont répandues de tous côtés dans cette vaste étendue de terres que présente la Guyane. Il y a de quoi occuper plusieurs ouvriers évangéliques, que nous attendons avec une extrême impatience. Je suis avec respect , etc.

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Du père Fauque , missionnaïre , au père de la Neuville ; procureur des missions de l Amérique.

À Kourou, dans la Guyane, à r4 lieues de l'île de Cayenne, ce 15 janvier 1729.

MON RÉVÉREND PÈRE, La paix de N,S.

I£ faudroit être au fait du caractère et du génie de nos Indiens de la Guyane pour se figurer ce qu'il en a coûté de sueurs et de fatigues , afin de parvenir à les rassembler en grand nombre dans une même peuplade , et à ies engager de contribuer du travail de leurs mains , à la construction de l’église qui vient d'être heureusement achevée. Vous le comprendrez aisément, vous qui savez quelle est la légéreté et l’inconstance de ces nations sauvages , et combien elles sont ennemies de tout exercice tant soit peu

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pénible, Cependant le père Lombard a su fixer cette inconstance en les réunissant dans un même lieu , etila, pour ainsi dire , forcé leur naturel , en leur inspirant pour le travail une activité et une ardeur , dont la nature et l'éducation les rendoient tont à fait incapables. C’est au travail et au zèle de ces néophytes que ce missionnaire est redevable de la première église qui ait été élevée dans ces terres infidèles : 1] en avoit dressé le plan en l’année 1726, comme vous en fûtes informé par une lettre de notre Supérieur général.

Le corps de cet édifice a quatre-vingt quatre pieds de long sur quarante de large ; on a pris sur la longueur dix-huit pieds pour faire la sacristie » ét une chambre propre à loger le missionnaire : l’une et l'autre sont placées derrière le maître - autel. Le chœur , la nef, et les deux aîles qui l’accompagnent sont bien éclairés; et si l’on avoit pu ajouter à l'autel la décoration d’un retable » jose dire que la nouvelle église de Kourou seroit regardée, même en Europe , comme un ouvrage de bon goût.

On en fit la bénédiction solennelle le troisième dimanche de l'Avent, c’est-à-dire , le 12 décembre de l’année dernière. La cérémonie commença sur les huit heures. Nous nous rendimes processionnel.. lement À l'église, en chantant le Fenr Creator. Le Célébrant en aube , étole et pluvial, étoit précédé d’une bannière, de la croix » et d’une dixaine de jeunes Sauvages revêtus d’aubes et de dalmatiques. Quand nous eûñmes récité à la porte de l’église les prières prescrites dans le rituel » ON COoMmenca à en bénir les dehors. Le premier coup d’aspersoir fut accompagné d’un coup de canon , qui réveilla Pattention des Indiens : c’est M. Dorvilliers , gouverneur de Cayenne, qui leur à fait présent de cette pièce

d'artillerie, dont il se fit plusieurs salves pendant la cérémonie, On ne pouvoit s'empêcher d’être

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430 LETTRES attendri en voyant la sainte alégresse qui étoit peinte sur le visage de nos néophytes.

Lorsque la bénédiction de l’église fut achevée , nous allâmes encore processionnellement chercher le saint sacrement dans une case, où dès le matin on avoit dit une messe basse pour y consacrer une hostie. Le dais fut porté par quelques-uns des Français de l’île de Cayenne , que leur dévotion avoit attirés à cette sainte cérémonie. Ce fut un spectacle bien édifiant de voir une multitude prodigieuse d’Indiens , fidèles et infidèles , répandus dans une grande place , qui se prosternoient devant Jésus-Christ pour l'adorer , tandis qu’on le portoit en triomphe dans le nouveau temple qui venoit de lui être consacré. La procession fut suivie de la grand’messe , pendant laquelle le père Lombard fit un sermon très-touchant à ses néophytes. Douze Sauvages, rangés en deux chœurs, y chantèrent avec une justesse qui fut admirée de nos Français , lesquels y assistèrent. L’aprèsmidi, on se rassembla pour chanter vêpres, et la fête se termina par le Te Deum et la bénédiction du très-saint sacrement. Un instant avant que le prêtre se tournât du côté du peuple pour donner la bénédicton, le père Lombard avança en surplis vers le milieu de l'auie, , et par un petit discours très-pathétique , il fit à Jésus-Christ, au nom de tous ses néophytes, l’offrande publique de la nouvelle église, Le silence et l'attention de ces bons Indiens faisoient assez connoître que leurs cœurs étoient pénétrés des sentimens de respect, d'amour et de reconnoissance que le missionnaire s’effurçoit de leur inspirer.

Depuis que nos Sar-x9es ont une église élevée Gans une peuplade, on s aperçoitqu'ils s’attectionnent beaucoup plus qu’ils ne faisoient auparavant , à tous les exercices de la piété chrétienne : ils s’y rendent en foule tous les jours, soit pour y faire leur prière, et entendre l'instruction qui se fait soir et matin en

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