‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 67 sur 72 · RENE EE · texte numérisé non relu

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» savez que les autres capitaines m’en ont su mau- » vais gré, et que j'aiété l'objet de leurs censures : » mais je me suis mis au-dessus de leurs discours , » et je n’ai pas craint de leur déplaire. Imitez en » Cela mon exemple; regardez les missionnaires » comme vos pères en Jésus-Christ; ayez en eux » une entière confiance , et prenez garde qu’une vie » peu chrétienne ne les oblige malgré eux À vous » abandonner, » J'ai été très touché de cette mort : c'étoit un ancien ami que j'affectionnois fort, à cause de son zèle pour la religion, et qui m'étoit véritablement attaché. Il étoit mon Banarë, ei j'étois le sien : c’est, après les liaisons du sang, une sorte d'union, parmi les Indiens, la plus étroite qu'on puisse avoir, Nous honorâmes autant que nous pûmes ses obsèques : son cercueil sur lequel on avoit posé son épée et son bâton de commandement, fut porté par quatre capitaines , et conduit à l’église par presque tous les Indiens de la mission, qui tenoient chacun un cierge à la main. Il fut enterré au milieu de la nouvelle église. La reconnoissance demandoit qu'on lui fit cet honneur, parce que c’est lui qui a le plus contribué à la construction de ce saint édifice.

Je n’ai garde, monrévérend père, de vous fatiguer plus long-temps par des répétitions ennuyeuses de faits qui sont assez semblables, Je finirai cette lettre par le récit de la mort d’un autre ‘Indien nommé Denys, qui nous a constamment édifiés par une piété exemplaire, par uneextrême délicatesse de conscience, et par la plus exacte fidélité à remplir toutes les obligauons qu'impose le nom chrétien. Il lui arrivoit souvent de rester dans l’église après la grand’messe , et d'y passer un temps considérable dans un profond recueillement, et comme absorbé en lui-même par la ferveur de sa prière. Je le considérois quelquefois, et je me disois à moi-même : « Que ne puis-je péné- » trer dans le cœur de ce pauvre Sauvage, et y dé-

» couvrir les communications intimes qu'il paroît » avoir avec Dieu! » Attaqué d’un flux de ventre sanguinolent, il vit bien qu’il n’avoit a peu de jours à vivre : il ne songea plus qu’à se préparer à ce dernier passage : il purifia plusieurs fois sa conscience par des confessions très-exactes, et avec les sentimens de la plus vive douleur. Dès qu'il eut reçu le corps adorable de Jésus-Christ, il n’eut plus d’autres pensées que celle de l'éternité. Il avoit sans cesse à la main le crucifix. Une fois entr’autres que j'allai le voir, je lui trouvai les yeux collés sur ce signe , de notre rédemption. Plusieurs Indiens l’environnoient dans un profond silence ; je m’assis auprès de lui, et contre son ordinaire il ne me salua point, tant il étoit appliqué à l'objet adorable qu’il tenoit entre les mains. « Hébien, mon cher Denys, lui dis-je , cette image > de Jésus-Christ attachée à la croix Pour ton salut, » ne t'inspiré-t-elle pas une grande confiance en ses >» miséricordes ? Oui, Baba » me répondit-il d’un air > serein et tranquille, » Le lendemain je le trouvai tellement affoibli, que n'ayant plus la force de tenir lui-même le crucifix, il le faisoit tenir par sa femme. Ce fut là le spectacle édifiant qui se présenta à mes yeux , lorsque j’entrai dans sa cabane : sa femme étoit à genoux à côté de son hamac : tenant le crucifix à la main, et le présentant à son mari : les yeux du mourant étoient immobiles, et fortement attachés sur l'image de Jésus crucifié : ils ne m'aperçurent ni l'un ni l’autre, et je fus si attendri de ce que je voyois , que je sortis sur l'heure pour donner un libre cours à mes larmes. Je trouvai le père Fauque à qui je racontai le consolant spectacle dont je venois d'être témoin, et je m’appliquai en même temps ces paroles du ps. CXXV : Euntes ibant et Aebant mittentes semina sua ; venientes autem ve- #ient cum exultatione Portantes manipulos suos. « Pouvois-je le croire, Ini dis-je, qu'ayant semé

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avec tant de douleur, je moissonnerois un jour avec tant de consolation ? J’avois parcouru ces lieux sauvages en pleurant; et semblable à un laboureur qui n’ensemence qu’à regret une terre ingrate , je semois sans presque aucune espérance de récolte : pouvois-je m’attendre à la Joie que je ressens maintenant, de me voir chargé des fruits de mes peines et de ma patience ? »

Je vous l'ai dit, mon révérend père , et il est vrai que le cœur de nos Sauvages ressemble à ces terres qui né produisent de fruits que par la patience de ceux qui les cultivent, Un missionnaire, sans avoir ces grands talens que Dieu donne à qui il lui plaît, mais qui sera plein de zèle , et qui , loin de vo tiger chez toutes ces différentes nations , s’attachera à une nauon particulière de Sauvages, pour les instruire à loisir et leur rebattre sans cesse les mêmes vérités :

sans se rebuter, sans se décourager, verra avec le temps sa patience couronnée par les fruits de bénédiction que produira la semence évangélique qu’il aura jetée dans leurs cœurs. Fructum afferunt in patien-

114, Je me recommande à vos saints sacrifices, et suis avee un profond respect, etc.

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Du père Fuuque , missionnaire de la Compagnie de Jésus, au père de la Neuville, de la méme Compagnie, procureur des missions de l'Amérique.

À Cayenne, ce 1°" mars 1730,

MoN RÉVÉREND PÈRE, La paix de N. 5.

Le zèle dont vous êtes animé pour l'établissement des missions que nous projetons de faire parmi tant de nations sauvages qui habitent la Guyane, et la générosité avec laquelle vous êtes toujours prêt à nous seconder dans une si sainte entreprise, sont bien capables de nous soutenir et de nous fortifier dans les travaux qui en seront inséparables. Nous découvrons tous les jours quelques-unes de ces nations , que nous espérons de réunir en diverses peuplades semblables à celle que le père Lombard vient de former à Kourou : ce n’est qu’en fixant ainsi les Sauvages, qu'on peut se promettre de rendre leur conversion à la foi solide et durable,

Dans le dernier voyage que je fis à Ouyapoc, je

‘profitai d’un peu de loisir que j”y eus pour remonter l rivière, et faire une petite excursion chez les Sauvages. M, du Villard s’offrit à être du voyage. Nous partimes du fort le lundi 12 décembre de l’année. dernière , dans deux petits canots , avec sept Indiens qui nous accompagnèrent, savoir , trois Caranes : deux Acoquas , un Piriou, et un Palanque. Nous arrivâmes de bonne heure au premier sault nommé Feneri : il est long d’un demi-quart de lieue; c’est

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le plus dangereux qu’on trouve en toute la rivière d'Ouyapoc : quelque favorable que soit la saison , il faut nécessairement y débarquer tout le bagage, pour trainer plus aisément les canots sur les roches. C'est aux environs de ce sault que demeurent les Caranes , nation à la vérité peu nombreuse > INais qui, par sa bravoure, a tenu tête autrefois aux Francais , et à dix autres nations indiennes : ils me reçurent fort bien, et me parurent très-disposés à se faire instruire des vérités de la foi,

Le lendemain nous ne fimes qu’errer de roche en roche , pour donner le loisir à nos Indiens de hâler nos canots. Nous arrivâmes avant midi au second sault nommé Cuchift, qui est long de près d’un quart de lieue , et éloigné du premier d'environ une lieue. On voit là une petite rivière sur la gauche , qu’on nomme X'erikourou , etqu’on remonte plus de vingt lieues dans les terres , quoiqu’elle soit remplie de saults. C’est à Cachiri que trois de nos Français furent tués autrefois par les Caranes.

Après avoir passé ce sault , nous découvrimes sur la droite une crique assez grande , qu’on nomme A4rmontabo. Un Palanque appelé K'arniou , y avoit fait son abatis l’année dernière ( c’est ainsi qu'en Amérique on appelle un terrain défriché ) : mais il n'y demeura pas long-temps ; les Caranes l’obligèrent d'aller s'établir plus loin. Nous campâmes ce jour-là sur une roche au bord de la rivière. Les Indiens nous dressèrent un petit Ajupa pour y passer la nuit ( c’est une espèce d’appentis onvert de tout côtés JE mais comme il étoit mal couvert » par la difficulté de trouver dans ces cantons les feuilles propres à couvrir les toits, nous fûmes bien mouillés par quelques grains de pluie qui tombèrent.

Le 14 nous ne fûmes plus obligés de mettre pied à terre. À la vérité on trouvoit de temps en temps des roches ; mais, comme elles sont éparses çà et là

dans la rivière , elles n’empêchent pas de tenir la route. Le lit de cette rivière nous parut assez beau ; nous découvrions quelquefois près Ë un quart de lieue au loin; et en certains endroits la nature a si bien aligné le canal , qu’on diroit qu’il a été tiré au cordeau. Nos Indiens eurent souvent le plaisir de tirer leurs flèches sur des Eakous: c’est un poisson fort délicat, que je comparerois volontiers à la dorade de Provence ; on le trouve dans le plus fort des courans ; 1] est d'ordinaire tellement attaché à sucerune espèce de mousse qui naît contre les roches, qu’on peut s'approcher fort près de lui, sans qu’il s’en aperçoive.

Vers les quatre heures du sfr, nous trouvâmes un paresseux. Je ne sais si, lorsque vous étiez à Cayenne , vous avez vu cette espèce d’animal, Le nom qu'on lui a donné convient bien à son iudolence et à son inaction : je ne crois pas qu'il pût faire cent pas'en un jour dans le plus beau chemin. Il étoit perché sur la pointe d’un rocher.élevé au milieu de l’eau. Il a quatre pattes armées chacune de trois griffes assez longues et un peu crochues. Sa peau est couverte d'un poil presque aussi long et aussi fin que la laine; sa av est très-courte , et son museau ressemble parfaitement au visage d’un homme qui auroit la tête enveloppée d’un capuce bien étroit, Celui que nous vimes n’étoit guère plus gros qu'un chat, Si nos Indiens ne l’eussent pas trouvé si maigre, ils s’en seroient régalés, Il nous fallut coucher ce soir-la dans le bois: la pluie que nous avions essuyée la nuit précédente, rendit les Indiens plus attentifs à nous mieux loger. Leur précaution nous fut fort utile, car il plut jusqu’à huit heures

du matin.

Le 15, nous continuâmes notre marche qui fut assez unie : il se trouva néanmoins assez fréquemment Sur notre route, des îlots, des bancs de st: ,

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des courans et des bouquets de bois; maisils ne nous furent d'aucun obstacle, Nous rencontrâmes dans la matinée une assez grande rivière , ge monte jusqu’à trente lieues dans les terres, où i y à une nation d'Indiens qui sont inconnus, Je crois qu’on les nomme Aranajoux. Vers les deux heures après-midi nous découvrimes de loin deux abatis faits tout récemment: nous n’eûmes pas le temps de les aller reconnoiue de plus près. Peu après nous rencontrâmes deux canots de pêcheurs qui nous conduisirent à leur case : c'étoient des Pirious établis depuis un an dans cette contrée. La pluie qui tomba en abondance aussitôt que nous y fûmes arrivés, nous obligea de passer la nuit chez eux. Nous étions si fort à l’étroit, et parmi des gens si sales, que j'aurois beaucoup mieux aimé loger dans les bois, comme nous avions fait les jours précédens. Un de nos Indiens nous avertit qu'il y avoit là un Pyuye (espèce d’enchanteur ou magicien), lequel avoit trois femmes, et laissoit mourir d’inanition ceux qui venoient chercher la santé chez lui, afin d’épouser ensuite les veuves. La polygamie et la confiance aveugle que ces Sauvages ont dans ces sortes d’enchanteurs, seront les plus grands obstacles que nous trouverons à établir le christianisme dans ces terres infidèles, | Le 16 nous commençâmes à trouver les abatis en plus grande abondance à l’un et à l’autre bord de la rivière, Nous nous arrétämes sur-une roche vers les onze heures, afin de donner le temps à nos Jndiens de se refaire un peu de leurs fatigues. Comme il y avoit là quelques cases, et qu’il ne paroissoit aucun Sauvage , j'eus la curiosité d'y entrer; mais à peine eus-je fait quelques pas, que je sentis la terre s’enfoncer sous mes-pieds : je retournai aussitôt vers nos Indiens, qui me dirent que, depuis peu de jours, on avoit enterré en cet endroit une famille presque en-

tière d’Acoquas , étque la peur dont les autres avoient T. IV. 29

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été saisis, les avoit fait décamper au plus vîte. Rien de plus digne de compassion que de voir la quantité de ces malheureux Indiens qui périssent faute de secours. Je suis persuadé que , quand nous serons une fois établis parmi eux, nous prolongerons la vie à un grand nombre. Dans les diverses excursions que J'ai.faites, je n’en ai guère trouvé qui fussent d’un âge avancé. La confiance qu’ils paroissent avoir aux remèdes que leur donnent les Français, nous facilitera le moyen de nous insinuer dans leurs esprits. M. du Villard ouvrit la veine à plusieurs, qui lui témoignèrent beaucoup de reconnoissance. J’ai amené quatre de ces Sauvages avec moi, afin qu'ils apprennert à saigner, et en même temps ils aideront bière Lombard à achever le vocabulaire qu'il a commencé. Ce secours que nous procurons aux Indiens, les rendra bien plus dociles à nos instructions : car le caractère du Sauvage est de ne se conduire d’abord que par des vues d'intérêt,

Après un peu de repos, nous reprimes notre route, Nous rencontrâmes une bande nombreuse d’'Acoquas , qui enivroient la rivière ( c’est le terme des Sauvages, pour exprimer le secret qu'ils ont de prendre le poisson, en les enivrant avec du bois de nekou qu'ils jettent dans l’eau, et dont le poisson est friand). D'aussi loin que ces Sauvages nous aperçurent, ils ramassèrent à la hâte leurs poissons, et s'embarquèrent dans leurs canots pour éviter notre approche. Nous ne fûmes pas néanmoins long-temps sans les joindre : le plus ancien , qui faisoit les foncüons de capitaine, vint me saluer. Un sault dangereux nous obligea de mettre pied à terre et d'aller à leurs cases, L'accueil froid et indifférent qu’ils nous firent , ne nous engagea pas à demeurer long-temps avec eux ; je leur donnai cependant tout le loisir de me bien envisager : car j’étois pour eux un objet nous veau et tout à fait extraordinaire,

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Après avoir avalé un coui (espèce de jatte) d’une très-mauvaise liqueur qu’on me présenta, je profitai du reste de la journée pour me rendre chez le capitaine des Pirious, qui a une grande autorité dans sa nation, et sur toutes les autres nations du voisinage. Il s'appelle Apiarou : c'est un bon vieillard d’environ soixante et dix ans, qui a l’œii vif, l'air résolu, etqui paroît homme de main, Un capitaine français, à ce que m’assura M. du Villard, n’est pas mieux obéi À ses soldats , qu’il l’est de tous ceux qui com- ‘posent sa nation. Quelques-uns de ses gens vinrent au-devant de moi avec leurs flèches, leurs plumets, et les autres ornemens dont ils se parent. Apariou étoit resté chez lui dans une case haute, Aussitôt que J'eus pris place dans le about (c’est une case basse au rez-de-chaussée) , je le vis paroître au haut de ‘son échelle. Il tenoit à la main une espère d’esponton , et il avoit la tête couverte d’un vie. chapeau bordé , dont M. de la Garde, envoyé à la découverte d’une mine d’or au haut de la rivière, lui avoit fait présent de la part du Roi, comme à un Banaré des Français. | __ Avant que de m’aborder il s’adressa à son neveu, qui avoit fait quelques mois de séjour à Kourou, et Jui demanda si j'étois véritablement celui chez qui il avoit demeuré. Après avoir été satisfait sur cet article, il s’'approcha de moi avec un air épanout , et me diten son langage, que j'étois le bienvenu, et qu'il étoit ravi de me voir. Je lui fis présent de quelques curiosités qui lui étoient nouvelles, parce qu'il n’est

jamais sorti de son pays, et il me parut très-content

de mes libéralités. Je crus ne devoir rien négliger

pour nous affectionner ce chef des Sauvages ; car €’est

de lui que dépend le succès de l’établissement que “nous projeions de faire en ce lieu-là. Sur le soir je

demandai au neveu quelles étoient les intentions du

chef son oncle : il me répondit que pour en être bien

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assuré , 11 falloit attendre le retour de son fils aîné, et qu'alors nous pourrions conférer ensemble , et voir sur quoi je pouvois compter. -

Comme nous n’étions pas éloignés de l’embou- Chure du Camopi, j'allai pendant ce temps-là voir cette rivière ; nous y trouvämes différentes cases de Pirious, qui nous-reçurent avec affabilité. L'arrivée du fils ainé d’Apiriou , qui s'appelle Aripa , et qui doit lui succéder dans sa charge, m'obligea de retourner à sa case, où ayant fait assembler les principaux de la nation, je leur déclarai que l’unique sujet de mon voyage, étoit de m’assurer de leurs dispositions à l'égard du christianisme. Je m’étendis assez au long sur la vérité de la religion , sur la né-

cessité de l'embrasser, et sur les grands avantages qu'ils en retireroïenten cette vie et dans l’autre ; puis

je priai Aripa d’expliquer à son père et À tous ceux de l'assemblée ce que je venois de dire; il le fit, et je fus surpris d'entendre les exclamations du bon vieillard. Quoique sa langue me fût inconnue, je pet par son ton de voix, par ses gestes, et par a joie répandue sur son visage, qu’il entroit dans toutes mes vues. Ils furent quelque temps à délibérer ensemble , après quoi Aripa me répondit au nom de l'assemblée, que notre établissement parmi eux leur faisoit plaisir , et qu'ils étoient prêts à nous écouter , et à nous croire. On convint dès-lors d’un emplacement propre à construire l'église , et les cases tant des missionnaires que des premiers chrétiens. L'endroit qu'on a choisi est au commencement d’un sault, dont le coup d’œil est magnifique: on ne peut imaginer une nappe d’eau plus belle et plus claire: les poissons y sont en abondance, ce qui ne sera pas un amusement infructueux pour les jeunes Indiens.

Aripa me promit de fixer dans cet endroit l’éta-

“tablisséement de tous ceux qui descendront du haut

des deux rivières, en attendant que nous puissions

nous y établir nous-mêmes. J'envie le sort de ceux qui auront l'avantage de recr' ‘!lir cette moisson : ils seront bien dédommagés de ‘:ars travaux par le caractère de douceur, de droïure et de docilité de ces peuples. « J’avois avec moi un jeune enfant de Kou- » Trou, à qui je montrois à lire : rien ne leur parut » plus extraordinaire que de voir un livre. Ils me » demandèrent plusieurs fois si leurs enfans pour- » roient avoir un jour le même avantage: pourquoi » non, leur répondis-je ; si vous voulez bien nous » les confier, nous en aurons le même soin, et ils » deviendront aussi habiles que les Français. »

Si les fêtes de Noël ne m'eussent pas rappelé à Ouyÿapoc, où ma présence étoit absolument nécessaire, j'aurois bien plus avancé dans les terres, et j'aurois découvert plusieurs autres nations de Sauvages. C’est ce que je ferai dans un autre voyage.

Je ne sais si vous avez été informé que feu M. Dorvilliers , avant que de parür pour la France, avoit envoyé un dé Métient de Français vers le plus haut du Camopi: le dessein étoit de découvrir le lac Parime. Ils ont été environ six mois à faire ce voyage. Ce qu'ils nous ont rapporté de plus intéressant , c’est qu'ils ont trouvé des bois remplis de cacao : ils se préparent à y aller faire cette année une abondante récolte. Ils nous ont raconté beaucoup d’autres choses curieuses de différentes nations sauvages, qu’ils ont trouvées sur leur route ; mais je ne crois pas devoir vous en faire part, que nous ne nous soyons informés de la vérité de ces faits par nous-mêmes. Ne m’oubliez pas dans vos saints sacrifices , en l’union desquels je suis avec respect, etc.

mm LETTRE

Du père Lombard, de la Compagnie ‘2 Jésus, sue

périeur des missions indiennes dans la Guyane, au père de la Neuville, de la méme Compagnie, procureur des missions de l'Amérique.

À Kourou, dans la Guyane, ce 11 avril 1733;

MON RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S.

LES missions naissantes qui se forment dans cet'e vaste étendue de terres connues sous le nom de Guyane, sont trop redevables à vos soins et aux secours que vous leur fournissez si libéralement, pour que je ne vous en rende pas un compte fidèle. Je vous ai déjà entretenu de la première peuplade établie à Kourou, où nous avons rassemblé un grand nombre de Sauvages, et de l'église que nous y avons construite, Cette peuplade est située dans une fort belle anse, arrosée de la rivière Kourou, qui se jette en cet endroit dans la mer. Nos Sauvages l’ont assez bien fortifiée ; elle est fraisée , palissadée , et défenduc par des espèces de petits bastions. Toutes les rues sont tirées au cordeau, et aboutissent à une grande place, au milieu de laquelle est bâtie l’église, où les Sauvages se rendent matin et soir , avant et après le travail, pour faire la prière et écouter une courte instruction. Connoissant, comme vous faites : la légéreté de nos Indiens, vous aurez sans doute été surpris qu’on ait pu fixer ainsi leur inconstance naturelle : c’est la religion qui a opéré cette espèce de prodige; elle prend chaque jour de fortes racines

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dans leurs cœurs. L’horreur qu’ils ont pour leurs anciennes superstitions , leur exactitude à approcher souvent des sacremens , leur assiduité à assister aux offices divins , les grands sentimens de piété don ils sont remplis au moment de la mort, sont des preuves non suspectes d’une conversion sincère et durable. Nos Français qui viennent de temps en temps à Kourou, admirent la piété et la modestie avec laquelle ces Sauvages assistent au service , et la justesse avec laquelle ils chantent l'office divin à deux chœurs. Vous seriez certainement attendri , si vous entendiez les motets que nos jeunes Indiens chantent à la messe , lorsqu'on élève la sainte hostie. Un Indien, nommé Augustin , qui sait fort bien le plain-chant , préside au chœur , anime nos chantres , et les soutient du geste et de la voix. Il joint à beaucoup plus d'esprit que n’en ont communément les Sauvages , un grand fonds de piété, et remplit souvent les fonctions d’un habile et zélé catéchiste , soit en apprenant la doctrine chrétienne aux infidèles dispersés dans les terres, soit en leur conférant le baptème à l’article de la mort après les avoir instruits. Îl y a peu de jours qu’on m’avertit que dans un lieu qui n’est pas fort éloigné de la mission , un Sauvage infidèle étoit à l'extrémité. Outre que ma présence étoit alors absolument nécessaire à Kourou, une inondation subite avoit rendu le chemin impraticable à tout autre qu'aux Indiens. J’envoyai Augustin à son secours. IL partit à l'instant avec deux autres Indiens; et, ayant trouvé que le malade n’étoit pas dans un danger aussi pressant qu'on l'avoit publié, il le prit sur ses épaules , et avec le secours de ses compagnons , il me l’apporta à la mission où je suis à portée de le baptiser quand je le jugerai nécessaire, Cette peuplade , qui est comme le chef-lieu de

toutes celles que nous projetons d'établir, s’est accrue

considérablement par le nombre des familles indiennes qui viennent y fixer leur demeure, et par la multitude des jeunes gens que j'ai élevés la plupart dès leur enfance, et qui sont maintenant pères de famille, Les premiers y sont attirés par les avantages qu'ils trouvent avec nous. Au lieu qu'errant dans leurs forêts, ils cherchoient avec bien de la peine de quoi vivre, et étoient sujets à de fréquentes maladies, qui, faute de soins » les enlevoient souvent dans la fleur de l’âge; ici ils se procurent sans tant de fatigues, et abondamment » (out ce qui est nécessaire à la vie : ils sont plus rarement malades , et l'on n’épargne aucun soin pour rétablir leur santé quand elle est altérée, Deux grands logemens que j'ai fait bâtir servent d’infirmeries , l'une pour les Loue » et l’autre pour les femmes. Deux Indiens ont soin de la première , et deux Indiennes de la seconde, Je leur ai fait apprendre à saigner , et assez de chirurgie et de pharmacie pour préparer les médicamens dont les malades ont besoin » et les donner à propos. Vous ne nous laissez manquer d'aucun des meilleurs remèdes de France » et ils ont ici plus de force et de vertu qu'en France même. Enfin , le bonheur que goûtent nos néophytes, réunis ensemble dans un même lieu , n'ayant pu être ignoré d'un grand nombre de nations sauvages qui habitent Ja Guyane, ces bons Indiens me sollicitent continuellement, et me pressent d'envoyer chez eux des missionnaires pour y faire des établissemens sem blables à celui de Kourou. Quelle ample moisson, si nous avions assez d'ouvriers pour la recueillir ! Le grand nombre des familles qui composent la peuplade, et dont les chefs sent encore jeunes , contribuent beaucoup au bon ordre et à la ferveur qu'on y voit régner. Depuis Vingt-trois ans que je met suis attaché à la nation des Galibis , ils ont tous été sous ma conduite dès leur bas age : leur piété

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est solide , et c’est sr leurs exemples que se forment les nouveaux venus , qu! presque sans y faire réflexion , se laissent entrainer au torrent , et s’assujettissent avec moins de peine aux exercices ordinaires de la mission.

Je vous l’ai déjà dit, mon révérend père, et je ne cesserai de le répéter , un missionnaire ne fera jamais de fruit bien solide parmi ces barbares, s’il ne se fixe chez une nation à laquelle il se consacre tout entier : il ne doit point s’écarter de ses néophytes. Quelque abandonnées que lui paroissent d’autres nations qui l’environnent , il ne peut faire autre chose que de gémir sur leur malheureux sort , ou de leur procurer, s’il le peut , d’autres secours ; mais pour lui , il faut qu’il s'occupe sans cesse du soin de son troupeau , et qu'il lui rebatte continuellement les mêmes vérités , sans se rebuter ni de la chute des uns, ni du peu de ferveur des autres. Si je pouvois réunir sous un coup d’œil les chagrins et les dégoûts que j'ai eu à essuyer depuis que je travaille à la conversion des Galibis , vous en seriez étonné. C'est cependant ma persévérance qui a attiré les bénédictions de Dieu sur la mission de Kourou, qu’on voit maintenant si bien établie, qu'elle a mérité l'attention particulière de M. le comte de Maurepas, dont le zèle pour l'établissement de la religion dans ces terres infidèles , et pour l'avancement de nos colonies , nous fait ressentir chaque année des effets de la libéralité de notre grand monarque. Une protection si puissante est bien capable de soutenir et d'animer les ouvriers évangéliques dans les plus pénibles fonctions de leur ministère.

Après vous avoir parlé de la mission de Kourou, il faut vous entretenir du nouvel établissement qui se forme à Ouyapoc, où je fis un voyage sur la fin de l’année dernière, En fouillant la terre pour les fondemens de l’église qui y a été bâtie , nous fûmes

fort surpris de trouver à quatre ou cinq pieds une peute médaille fort rouillée. Je la fis nettoyer , et Jy trouvai l’image de saint Pierre; c'est ce qui me détermina à prendre ce prince des Apôtres pour Protecteur de la nouvelle église. Mais comment cette médaillé a-t-elle pu se trouver dans ces contrées ! Car enfin les Indiens n’ont jamais connu de médailles ni de monnoie , et il ne paroït pas qu'aucun Chrétien ait jamais habité cette partie du nouveau monde. Je m’offre à vous l'envoyer , si vous croyez qu’elle mérite l'attention de vos savans antiquaires. Son type paroît être des premiers siècles du christianisme.

Le père Fauque est le premier Jésuite qui se soit établi à Ouyapoc. Vous connoissez son zèle pour la conversion de nos Sauvages , et le talent qu'il a de s'insinuer dans leur esprit. Mais sa santé qui s’affoiblit chaque jour , le met hors d'état de soutenir les fatigues inséparables des missions indiennes. |1 fixera son séjour au fort d'Ouyapoc , où se trouvant comme au centre de toutes les missions que nous éspérons établir , il en aura la direction » ét trouvera dans sa prudente économie de quoi fournir aux besoins des missionnaires. Il est 1à comme environné de diffé rentes nations , et entre autres des Maraones , des Maourios, des Tou-Koyanes , des Palikours, des Mayes , des Karanarious , etc.

À trois journées du fort, je séjournai au premier Carbet que je trouvai, et j'y eus de fréquens entretiens avec ceux de cés Sauvages qui savoient le ga- Hibi, J'espère que la sémence que je jetai, comme én passant, dans leurs cœurs, produira un jour des fruits de bénédiction. De là je continuai ma route, et après deux jours de navigation au milieu des roches dont la rivière est semée , et des fréquens saults qui s’y trouvent , j'arrivat chez la nation la plus reculée des Pirious , et où demeurent les Capitanes , dont deux entendent fort bien le galibi, J'y

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ÉDIFIANTÉS ET CUBIEUSES. 459

trouvai le père d'A ;ia , logé dans une misérable lutte , vivant comme ces pauvres Sauvages , et passant la journée, partie à li prière , partie à l'étude de leur langue et à l'instruction des énfans. Déux Sauvages qui savent les längues dé ces nations , luï servoient d’interprètes. Il ÿ à déux ans qu'il à fixé parmi eux son séjour. Il m'a parlé d’un vaste empla-

cemeht, où toutes ces nations doivént se réunir; je l'ai vu, il ést très-bien situé , mais il n’est pas & goût de tous les Indiens ; ceux d’en bas trouvent qu'il ést trop éloigné , parce qu’il est à uné demi-journée de la rivière Camopi , et que, d’ailleurs, cette contrée est peu propre à la chasse et à la pêche, C'est pourquoi je convins avec lés capitainés , qu'on éhercheroit plus bas un autre emplacement qui fût an gré de toutes ces nations , et que je viendfois moi-même ÿ établir la mission. Ils me promirent de leur côté d'y rassembler tous les Indiens qui leur sont soumis, d’abattré le bois nécessaire pour aplanir le térrain, et d'y faire un plantage de cacao pour leur subsistance. Je leur ajoutai que jé portois encore mes.vues plus loin, et que mon dessein étoit d'établir une mission chez les Ouayes et les Tarrupis , et une autre chez les Aromayotos. Ils approuvérent ce déssein , en m'assurant qu'ils enverroient de leurs gens chez ces peuples, pour les disposer à seconder les bonnes intentions que j'avois pour eux. Enfin, je leur ac mandai quelques-uns de leurs Indiens qui sussent la langue galibi, afin de nv'apprendre la langue des Pirious, ce qu'ils m’accordèrent avec plaisir. Tout le loisir que je puis avoir, je l’emploie à faire dés granmaires et des dictionnaires de toutes les langues indiennes que j'ai apprises ; j'abrégerai par-Rà bien du travail à ceux de nos pères qui viendront partager nos travaux , ou nous remplacer après notre mort Il se présente une mission bien plus importante à établir, et dont le projet est fort goûté de M. le

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Bouverneur et de M. l’intendant de Cayenne, Un grand nombre d’Indiens, ia désertent les peuplades qu'ont les Portugais vers le fleuve des Amazones , viennent chaque jour chercher un asile sur nos terres, où , quoiqu'ils soient Chrétiens » ils se répandent de côté et d'autre , et vivent sans aucun exercice de religion, Une grande mission portugaise, établie à Purukouaré , a été presque abandonnée par les Indiens : cinquante de ces Sauvages , qui étoient sous la conduite des pères Récollets , sont venus à Kourou. Je les ai trouvés bien instruits des vérités de la religion » til n’y a rien à craindre pour eux, tandis qu’ils demeureront dans notre peuplade, Mais que deviendront les autres qui mènent une vie errante ? Ne perdront-ils pas LA les sentimens de piété qu’on leur a inspirés ? Ceux mêmes qui sont à Kourou, peuvent-ils y demeurer long-temps ? car le caractère de ces nations > leurs mœurs, leurs coutumes , leur langage , sont entièrement différens des mœurs et du langage des Galibis , qui composent notre peuplade, Ïl y a même entre eux je ne sais quelle antipathie , qu’on auroit peine à vaincre, Le essein est dunc d'établir sur la rivière d'Aprouague, une mission qui ne sera composée que de ces Indiens fugitifs, tant de ceux qui se sont déjà réfugiés sur nos terres , que de ceux qui viendront dans la suite. Lasituation d’A prouague,qui se trouve entre Cayenne et Ouyapoc , et à peu près à égale distance, est trèsfavorable. I] faudra leur accorder un vaste terrain , et ne donner retraite à aucun d’eux » qu’à condition u’ils iront habiter cette mission. Par ce moyen-là 5 ne seront point exposés au risque de retomber dans leurs premiers déréglemens , ni au danger de périr de misère , faute de secours.

La colonie recevra de grands avantages de cet établissement, La mer est souvent difficile à tenir

depuis la pointe d'Aprouague jusqu'à Ouyapoc ; il

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s’y fait de continuels naufrages , faute d'endroits où l'on puisse relâcher : cette mission sera l'asile cù se retireront ceux ge voyagent , jusqu'à ce que le temps devienne favorable pour se remettre en mer. D'ailleurs , on cherche à ouvrir un chemin pour aller par terre à la colonie naissante d'Ouyapoc. Or les Indiens d’Aprouague rendront le chemin praticable , et auront soin de l’entretenir. Enfin, ils seront d’un grand secours , soit pour la navigation, qu'ils entendent mieux qu'aucune autre nation , soit pour défricher les terres, et pour construire des cases et des canots. On sait que quand ces Sauvages sont dispersés et errans dans les forêts, on n’en peut tirer aucun service; au lieu que, quand ils sont rassemblés dans un même lieu , l’émulation se met parmi eux ; le gain qu'ils font et qui leur procure divers avantages , les rend actifs et laborieux. Le champ est ouvert, mon révérend père ; il ne s’agit plus que de nous envoyer des ouvriers propres à le cultiver. Ce nouvel établissement demande un homme qui s’y livre entièrement, qui, soit d’un zèle infatigable pour courir ces mers , et aller chercher ces Indiens errans et fugitifs , et qui ait de la facilité à apprendre les langues , surtout celles des Arouas et des Mariones. Ce sont principalement ces deux nations qui, se voyant inquiétées par les Portugais , se ressouviennent qu’elles ont été reçues autrefois dans l'alliance des Français, et viennent se réfugier chez leurs anciens amis. Je me reposé entièrement sur votre zèle, dont vous nous donnez tant de preuves , et suis avec bien du respect, etc.

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