‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 68 sur 72 · RER A · texte numérisé non relu

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Du père Fauque , missionnaire de La 4 ‘ompagnie de Jésus, au père de la Nouville, de La méme Com: pagnie ; procureur des missions de l'Amérique.

À Ouyapoc, le & juin 1755.

MON RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S,

Les lettres que vous nous faites l'honneur de nous écrire chaque année, respirent tout le zèle dont vous êtes rempli pour la conversion de nos pauvres Sauvages. Nous voudrions pouvoir y répondre par une égale activité dans le travail, auquel Certainement nous ne nous refusons pas ; mais vous Je savez, le champ est vaste et très - inculte. Pour le défricher , il faut du temps , et un plus grand nombre d'ouvriers que nous ne sommes. Cependant, grâces aux bénédictions du Seigneur , nous recueildons déjà des fruits abondans, qui nous assurent que nos espérances sont bien AUS pour Ja suite. La peuplade de Kourou, que le père Lombard a formée , prend chaque jour de nouveaux accroissemens. Îl n’y a point d'année qu'on n’y baptise plusieurs Catéchumènes ; ces nouveaux venus se forment bientôt sur !: modèle des anciens fidèles. Les exemples de piété et de ferveur qu’ils ont devant les yeux, fixent leur inconstance naturelle, et les forcent, en quelque sorte , d'imiter les vertus dont ils sont témoins.

Le bel ordre qui s’observe dans cette peuplade, la variété des exercices, le soin qu’on prend de ces

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ressent depuis long - temps le père Lombard de ‘ie envoyer des missionnaires qui leur procurent les mêmes avantages , et c’est ce que ce père , dont

. Vous connoissez le zèle , a extrêmement à cœur.

Pour moi, j'attends que le père d'Auzilhac vienne me remplacer à Ouyapoc , et aussitôt je partirai pour ouvrir la mission des Palikours. C’est la nation la plus nombreuse de toutes celles qui sont aux environs de cette contrée, Je suis déjà connu de ces peuples, et je sens que j'en suis aimé,

Si l’on veut gagner le cœur et l'affection de nos Indiens, il faut s'armer de beaucoup de patience pour supporter leur grossièreté et leurs défauts , avoir avec eux un air ouvert et des manières aisées, et surtout être attentif aux occasions de leur rendre service. C’est par ces manières franches et officieuses que le père Dayma s’est attiré l'amitié des Pirious, et les a rassemblés dans une peuplade au nombre de plus de deux cents, Cette mission qu’il a établie sous l'invocation de saint Paul , deviendra en peu de temps trèsflorissante,

Dans le voyage que je viens d’y faire avec M. Legrand, lieutenant d’une compagnie de la marine, nous trouvâmes sur notre route la nation des Caranes. Ces bons Sauvages nous comblèrent d’amitiés et de caresses , et je suis persuadé qu’on n’aura nulle peine à les réunir avec les Pirious. Ces deux nations parlent la même langue ; elles se ressemblent parfaitement dans leurs mœurs et dans leurs usages , et les familles de part et d’autre s'unissent volontiers par des allances. Ce qui me fit plaisir, fut de voir parmi eux une grande quantité d'enfans : cette jeunesse formée de bonne heure à la piété chrétienne , se préservera plus aisément des vices ordinaires aux Sauvages , et

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conservera l'esprit du christianisme plus constamment que leurs parens qui se sont convertis dans un âge déjà avancé.

En approchant de la nouvelle peuplade , j’admirai lardeur avec laquelle une soixantaine d’Indiens , hommes, femmes et enfans , travailloient à défricher les terres de l'emplacement où l’on doit bâtir l'église et le logement du missionnaire. Pour peu qu'on connoisse le caractère indolent des Sauvages , et Combien ils sont éloignés de tout travail tant soit peu pénible, on ne doutera point que cette vivacité et cette ardeur, dont ils sont naturellement incapables, ne soient l'effet d’une grâce singulière de Dieu , qui leur inspire un courage si extraordinaire. Je louai le zèle qu'ils faisoient paroître pour élever ce saint édifice en l’honneur du vrai Dieu ; je leur promis qu'aussitôt que l'église seroit achevée je viendrois les revoir , et que j'amènerois avec moi quel-

ques Français pour leur servir de parrains lorsqu'ils ‘seroient en état de recevoir le baptême. C’est un

honneur dont nos Indiens sont jaloux, parce qu'ils trouvent un petit avantage dans les libéralités de ceux qui les ont tenus sur les fonts baptismaux.

Enfin, nous arrivâmes sur le soir à la mission de Saint-Paul, Ce fut un jour de réjouissance pour les Sauvages , temps où ils prennent leurs plus belles parures. Les hommes vinrent nous recevoir à la descente de nos canots, et nous conduisirent avec des démonstrations de joie extraordinaire à la case de leur missionnaire. Les femmes ne le cédèrent point à leurs maris , et nous offrirent à l’envi divers rafrai- Chissemens. Le lendemain nous visitâmes toutes les cases de ces bonnes gens , qui manquoient d’expressions pour nous témoigner leur amitié et leur reconnoïssance, Je ne vous dissimulerai pas, mon révérend père , que je portois secrètement envie au père Dayma du bonheur qu'il a de travailler à la

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conversion de ces peuples; je ne les quittai qu'à regret, lorsqu’après avoir demeuré trois jours avec eux il fallut nous séparer. Lorsque le père Dayma aura gagné ét réuni dans lé même lieu le reste des Pirious dispersés çà et 1à dans les forêts, il sera chargé d’une peuplade aussi nombreuse qu'elle le peut être dans ce lieu-là, eu égard à ce que les terres sont capables de rapporter pour la subsistance de ses habitans.

Je vous ai parlé dans d’autres lettres du grand Capitaine Ananpiaron , que la mort nous enleva il y a peu d'années. J’ai entretenu plusieurs fois ses deux fils qui s'appellent Yaripa et Yapo. L'un et l’autre paroissent très-affectionnés à la religion et aux missionnaires. [ls m'ont appris que le capitaine des Ouayes , qui habite le haut du Camopi , a dessein de s'approcher de nous, et de descendre jusqu’à l'embouchure de cette rivière. S'il persiste dans sa résolution , comme il y a lieu de le croire, nous pourrons placer là une mission qui sera composée de ceux de cette nation, auxquels se joindront les Taroupis , les Acoquas , les Palanques et les Noragues. Quoique cette dernière mission doive être d’un grand secours à celle de Saint-Paul , dont elle retirera pareillement de grands avantages, je ne cesse pas de tourner mes vues du côté des Palikours , et J'irai incessamment reconnoître leur pays.

On m'a déjà fait une peinture très-désagréable de Sa situation , et de la pérsécution qu’on a à souffrir des maringouins dont toutes ces terres sont couvertes. Je choisirai l’endroit le moins incommode pour y fixer notre demeure, Mais je crois qu'il faudra établir dans cette contrée deux missions » parce que les Palikours, les Mayets et les Caranarious , qui occupent notre côte du côté des Amazones , sont des nations trop nombreuses, pour être rassemblées

dans le même lieu. De là nous passerons chez les T, IP, 30

Ttoutanes. Ces Indiens sont à tout moment dans Îa crainte de tomber entre les mains des Portugais : on les réduira plus aisément que les autres Sauvages d’alentour , parce qu’ils ont eu moins de commerce avec les Européens. En nous avançant ainsi peu à peu au large , nous pourrons embrasser toute la Guyane-Française , c’est-à-dire, le continent qui est depuis les Amazones jusqu’à Maroni. Peut-être même que la découverte de toutes ces terres deviendra très-avantageuse à la colonie ; et lorsque ces missions seront toutes formées , nous espérons en établir encore une autre à l'embouchure de l’'Ouyapoc , en y réunissant les Tokoyènes , les Maraones et les Maourious nos voisins. Vous savez déjà que les Galibis de Sinamari sont dans les plus favorables dispositions à l'égard des missionnaires.

Voilà , comme vous voyez, mon révérend père, une grande moisson. Plus elle est difficile à recueillir, plus elle animera le zèle des ouvriers évangéliques. Ces Sauvages , tout grossiers , tout barbares qu'ils sont , ont été rachetés du sang de Jésus-Christ. Que ce motif est puissant pour nous soutenir dans nos peines et dans nos fatigues !

Jene prétends rien dissimuler à ceux quise sentent pressés de venir partager nos travaux ; ils auront affaire à des peuples qui n’ont rien que de rustique et de rebutant dans leurs personnes , gens sans loi, sans dépendance , sans politesse , sans éducation , en qui on ne trouve nulle teinture de religion , et qui n'ont pas même les premiers principes des vertus morales ; en un mot, à de vrais sauvages qui semblent n’avoir de l’homme raisonnable que la figure : mais en cela même ne sont-ils pas plus dignes de notre compassion et de notre zèle ?

On ne dira pas que je donne de nos Sauvages un portrait flatté ; mais en même temps je ne puis m'empêcher d’avouer qu'un missionnaire qui travaille à

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leur conversion , trouve bien des avantages qu’il n’auroit pas chez d’autres nations infidèles, [ci il n’a ni idolâtrie à détruire , ni idole à renverser ; il est à l'abri des persécutions auxquelles on doit s'attendre ailleurs de la part des puissances idolâtres ; ses instructions trouvent des cœurs extrêmement dociles , et l’on n’a jamais vu aucun Sauvage former la moindre difficulté sur les vérités qui lui sont annoncées. Enfin, il recueille en paix le fruit de ses sueurs et de ses travaux : car bien qu'il soit vrai que dans le nombre de ces néophytes qu’on a convertis à la foi, il s’en trouve de tièdes et de languissans , il n’est pas moins vrai qu'on en voit un grand nombre qui conservent jusqu’à la mort un fonds admirable de piété, et qui, par leur assiduité à la prière, et dans tous les autres exercices d’une vraie dévotion, font paroître autant de ferveur qu’on en remarque en Europe parmi nos plus fervens congréganistes.

Parmi les nations polies et civil.sées, un missionnaire a souvent à se précautionner contre les atteintes de la vaine gloire , et contre les retours de l'amour propre. Il n’a pas ici à craindre de semblables écueils, où viendroit se perdre le mérite de tous ses travaux ; 1l passe sa vie dans l'obscurité , au milieu des bois, n’ayant que Dieu pour témoin de ses enn us, de ses souffrances , de ses sueurs et de ses fatigues. Ah ! qu'il est doux, qu'il est consolant pour un ouvrier de l’évangile , dont les vues sont bien épurées , de n'avoir que Dieu, au milieu de ces régions barbares , auquel il puisse avoir recours ; de s’entretenir familièrement avec lui ; de lui découvrir ses peines ; de n’attendre de secours que de lui seul, et d’être comme en droit de Jui dire : Vous seul , Ô mon Dieu, vous êtes mon unique refuge , mon soutien , mon espoir, ma consolation , ina joie, en un mot, mon Dieu et mon tout! Deus meus et omnra. Je suis avec respect, ete, die

468 LETTRES mm LETTRE |

Du père Fauque, missionnaire de la Compagnie de Jésus , au père de ia Neuville , de la méme Compagnie , procureur des missions de l Amérique.

À Ouyapoc, ce 20 septembre 1736.

MoN RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S.

JE vous ai annoncé dans plusieurs de mes lettres le voyage que je projetois de faire chez les Pelikours; mais des embarras imprévus , et de fréquens accès d’une fièvre bizarre et opiniâtre , me l’ont fait différer jusqu’au mois de septembre 1735, Ce fut donc le 5 de ce mois que je m'embarquai dansun petit coui/lara (c’est un tronc d’arbre creusé dont une extrémité se termine en pointe ). Je descendis la rivière d'Ouyapoc dans cette espèce de canot, qui ne peut porter que cinq à six personnes, et je profitai ensuite de la marée pour entrer dans la rivière de Couripi , que nous remontämes jusqu'à ce que la mer fût à flot. Nous mouillâmes alors , et comme les bords de cette rivière sont impraticables vers son embouchure , il me fallut prendre le repos de la nuit dans mon canot,

Aussitôt que la mer commença à monter , nous nous mimes en route, et vers les sept heures du matin , nous läissûmes à notre droite la rivière de Couripi , pour entrer dans celle d'Ouassa, Vers le

midi, je trouvai l'embouchure du Roucaoua , que

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nous laissèmes aussi à la droite , me réservant d’y entrer à mon retour ; et comme la marée ne se faisoit presque plus sentir, nous ne fümes plus obligés de mouiller ; mais la nuit nous ayant surpris avant que nous pussions gagner aucune habitation , 1l fallut la passer encore dans notre petit canot, avec des incommodités que vous pouvez assez imaginer.

Entre trois et quatre heures du matin, nous apercûmes du feu sur l’un desbordsde la rivière. C’étoient quelques Indiens qui campoient là, et qui revi noient de chez leurs parens , établis près d’une grande crique, qu'on nomme Tapamourou , dont je parlerai plus bas. Après un court entretien que j'eus avec eux, je continuai ma route , et je fus fort surpris de ne point trouver ce jour-là d'habitations de Sauvages. Je savois néanmoins qu’il y en avoit plusieurs répandues de côté et d'autre ; mais outre que ceux qui m ‘accompagnoient , ignoroient le chemin qui ÿ conduit , il m’auroit été impossible d’y pénétrer parce que les marais qu’il faut traverser étoiert presqu’à sec. Comme la nuit approchoit, je craignois fort d’être encore obligé de la passer dans mon canot, mais heureusement noûs aperçûmes deux Fidiens qui étoient à la pêche. Nous courûmes sur eux à force de rames ; et eux qui nous prenoient pour ui coureurs de bois ‘ fuyoient devant nous de touies leurs forces , et.nous eûmes bien de la peine à les atteindre. Nous les joignimes enfin, et ils furent agréablement surpris de trouver dans moi toute la tendresse d’un père. Leur rencontre ne me fit pas moins de plaisir > Surtout lorsqu’ ils me dirent que leur demeure n'étoit pas fort éloignée. Ils m'y conduisirent , etle lendemain , fête de l’immaculée Conception , veus le bonheur ‘d'y offrir le saint sacrifice de la messe. Dès que l'aube du jour commença à paroître , je dressai mon autel, et je le plaçai hors de la case, afin que de tous les côtés on pût aisé

ment me voir célébrer les saints mystères, C’étoit une nouveauté pour ces peuples , surtout pour les femmes et les enfans , qui n’étoient jamais sortis de leur pays. Aussi se placèrent-ils de telle sorte , qu'il ne leur échappa pas la moindre cérémonie, etils assistérent à cette sainte action avec une modestie et une attention qui me charmèrent.

Vous jugez bien, mon révérend père , que la conversion de nos Indiens fut le principal objet de mon attention dans le temps du sacrifice. Me trouvant au milieu de ce peuple infidèle, devois-je appliquer à d’autres le fruit et le mérite de l’hostie sainte que j'offrois à Dieu? Je conjurois donc le Père des luinières d'envoyer au plutôt à ces nations infortunées les secours dont elles sont privées depuis tant de siècles, et qui ne sont dans l’égarement, que parce qu'elles n’ont personne qui leur enseigne la voie du salut. Je fis la même application de toutes les autres messes que je dis pendant mon voyage , et ma consolation est d'apprendre qu'un nombre de dignes ouvriers se préparent à venir cultiver cette abondante portion de la vigne du Seigneur,

Je me rendis de là chez mon Banaeré. C'est le nom qui se donne, parmi les Indiens, à ceux avec lesquels on contracte des liaisons d'amitié, qui s’entretiennent par de petits présens qu’on se fait mutuellement. Il n’omit rien pour me retenir le reste du

jour; mais je ne pus lui donner cette satisfaction,

parce que j’avois dessein de me rendre chez le capitaine de toute la nation, auquel M. des Roses, chevalier de Saint-Louis et commandant pour le Roi dans ce poste, a donné, depuis environ deux ans 1 un brevet avec la canne de commandement. Cette canne est un jonc orné d’une pomme d'argent, aux armes de France, qui se donne , de la part du Roi, aux capitaines des Sauvages. Youcara (c’est le nom de ce capitaine) est, je crois, le plus âgé de tous

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les Palikours. Comme je l'avois vu plusieurs fois à Ouyapoc, et que je lui avois souvent promis de l'aller voir chez lui, il me parut charmé que je lui eusse tenu enfin parole, et il n’oublia rien pour me dédommager de toutes les fatigues que j'avois eu à essuyer les jours précédens. Il me parut fort empressé à donner sur cela ses ordres à ses poitos, c'est-à-dire, à ceux de sa dépendance, et surtout aux femmes, auxquelles appartient le soin du ménage.

Après les premiers complimens de part et d'autre, j'entrai d’abord en matière sérieuse , et je lui dis que nous songions efficacement à nous établir parmi eux, pour leur procurer le bonheur d’être Chrétiens. Je lui exposai succinctement les motifs, soit surnaturels, soit humains, qui me parurent les plus propres à faire impression sur son esprit. Je n’oubliai pas la protection qu'ils auroient contre les vexations de ceux qui vont en traite: car je savois les sujets de mécontentement qu’il avoit sur cetarticle , et qui lui tenoient à cœur, Comme il n’entend pas trop bien la langue galibi, dans laquelle je lui parloïs, il me répondit qu'il feroit venir un interprète pour m'expliquer ses véritables sentimens. L’interprète arriva le lendemain matin, et après une courte répétition que je fis de ce que je lui avois dit la veille, il me répondit que sa nation seroit charmée d’avoir des missionnaires, et qu'ils ne viendroient jamais aussitôt qu’elle le souhaitoit.

Nous délibérimes alors sur l'endroit que nous choisirions pour y fixer la mission; mais comme je n’avois pas encore parcouru les rivières de Roucaoua , et de Tapamourou, je ne pouvois guère juger quel terrain méritoit la préférence. Maintenant que je les ai parcourues , je crois qu’on ne peut mieux faire que de s'établir chez Youcara, jusqu'à ce qu'on trouve un endroit plus convenable. Sa demeure est presque

à la sourcé de l’Ouassa, d’où l’on peut en un jour

entrer dans le Cachipour , par la communication

d'une petite crique. Je crois même qu'il y aura là beaucoup moins de Inaques : c’est un insecte assez semblable aux cousins, mais beaucoup plus gros, et dont l'extrémité des pieds est blanche. Cela seul mérite, je vous assure, quelqu’attention; car vous ne

Sauriez vous imaginer combien cette espèce d’insecte.

est incommode en certaines saisons de l'année, Il y

en a quelquefois une si grande quantité, que pour

prendre son repas, il faut se retirer dans quelque Coin, un peu à l'écart, souvent même on est obligé de manger en se promenant; c'est ce qui rend .ce Pays impraticable aux Européens. Quelques Indiens, pour se garantir de ces importuns insectes, se font des cases, au milieu de l'eau dans des marais fort éloignés de la terre , où ces peuts animaux ne trouvant ni arbres, ni herbes aux environs pour se reposer, ne pénètrent guère, du moins en si grand nombre, La plupart dorment dans ce qu'ils appellent la focaye c’est une case écartée dans les bois, qui ressemble à une glacière ; ils ne s’y rendent que vers les huit heures du soir, et sans bruit, de crainte que les maques ne les suivent : car leur instinct les porte à aller où il y a duffeu, et où ils entendent du bruit. Je n'ai jamais osé y coucher, de peur d’y être étoufté : Vous jugez aisément quelle doit être la chaleur d'une chambre fermée hermétiquement, où respirent, pendant toute une nuit, trente ou quarante Indiens,

Je passai le jeudi et le vendredi chez Youcara. C’est une Curiosité naturelle à nos Indiens de visiter les hardes des étrangers, sans cependant jamais y rien prendre. Notre capitaine ayant visité le panier où je portois mon petit meuble , me demanda ce que contenoit une phiole qui étoit remplie d’eau bénite : je lui répondis que c’étoit une eau dont les Chrétiens

se servoient pour chasser le démon, pour guérir les malades, etc. Il me pria d'en mettre sur quelques enfans qui languissoient depuis long-temps dt son carbet : je les fis approcher, et je leur fis le signe de la croix sur le front avec cette eau. Dieu en fut glorifié , car j'appris peu de jours après qu’ils jouissotent d’une santé parfaite.

Je trouvai dans ce capitaine des dispositions trèsfavorables au christianisme, que je le pressois d'embrasser. En nous quittant, nous convinmes que dans : trois jours, il viendroit me joindre à l'embouchure du Tapamourou où j'allois, et me confier deux jeunes Indiens que j'avois choisis chez lui, pour les conduire à Kourou, et les mettre en apprentissage de chirurgie. Il ne manqua pas au A AC mais ; comme je ne pus pas m’y rendre aussi exactement que lui, il planta une croix sur l’un des bords de la crique, pour me donner une preuve de son arrivée; après quoi, il revira de bord. Heureusement les Indiens 4 ma suite ayant sonné du cor, il jugea que je n’étois pas loin, et il s'arrêta pour m’attendre. Je vous avoue, mon révérend père, que je fus extrémement surpris lorsque je vis le signe de notre rédemption, arboré sur les bords de cette petite rivière, où je n’avois rien aperçu trois jours AS ee vant, et j'avois peine à me persuader que ce füt là l'ouvrage d’un Sauvage. Il me dit qu’il l'avoit vu pratiquer ainsi autrefois à quelques Français, dans les voyages qu'il avoit faits avec eux. Je le louai fort d'avoir retenu et imité ce trait de leur piété.

Pour revenir au Tapamourou, je ne pus gagner les cases des Indiens que fort avant dans la nuit du samedi au dimanche, bien qu’on m’eût fait espérer que j'y arriverois en plein jour. La principale cause de ce retardement fut que nous trouvâmes le lit de cette petite rivière tout couvert d'herbes, et d’une espèce de roseaux, sur lesquels il fallut se pousser à

force de tacaré (c’est une perche fourchue dont on se sert en guise de harpon). Cette manière de naviguer est très-fatigante, et demande beaucoup de temps. On est sujet à cet inconvénient dans les rivières peu fréquentées, parce que les halliers des deux bords venant à se joindre, font une espèce de barrière qui arrête tout ce que l’eau entraîne. Cela est quelquefois si considérable, qu’on fait des lieues entières où il semble qu’on soit sur une prairie flottante, tandis qu’on a au-dessous de soi trois ou quatre brasses d’eau. Mon inquiétude étoit de nous voir obligés à passer encore la nuit dans notre canot, où nous n’aurions pas été fort en sûreté contre les Cro— codiles dont nous étions environnés., Toutes ces rivières en foisonnent, et c’est ce qui contribue principalement à former l'embarras dont je viens de parler; car ces animaux extrêmement voraces, en poursuivant les petits poissons dont ils se nourrissent, arrachent beaucoup de Joncs qui suivent ensuite le courant, et qui, venant à s’accrocher les uns les autres, couvrent toute la surface de l’eau.

Dans l'embarras où je me trouvai, je fis sonner de temps en temps du cor, afin d’avertir les Sauvages de venir au devant de nous; maisils ne portent pas jusque là leur politesse : tout ce qu'ils firent, fut de nous apporter du feu à la descente de notre canot. Je bénis Dieu de bon cœur de me voir enfin à terre; je n’étois pas pourtant au bout de mes peines. Après avoir marché environ cent pas, nous trouvâmes un grand marais qu’il fallut traverser pour se rendre au carbet. Les Indiens mettent d'ordinaire sur ces espèces d’étangs, des troncs d'arbres qui se joignent bout à bout, et qui forment une espèce de pont, sur lequel ils courent comme des singes. Je voulus les imiter , à la faveur d’un tison de feu qu’on faisoit flamber devant moi pour m'éclairer; mais soit que

ma chaussure fût moins flexible que les pieds de mon guide , soit que je n’eusse pas autant de dextérité que lui, je tombai au second pas que je fis, et j'ai peine à comprendre comment je ne me brisai pas les côtes ; le coup que je me donnai sur le côté gauche fut si violent, que j'en ressentis une vive douleur pendant plusieurs mois. Je pris alors le parti de marcher dans le marais même , au risque d’être mordu des serpens, et j'arrivai enfin au gite, sans autre inconvénient que celui d’être bien mouillé.

Je trouvai là une grande et vaste case. Comme elle étoit environnée de marais et de terres noyées, et que le temps des maques n’étoit pas encore passé, tous les habitans du lieu, et ceux mêmes de ma suite, m’abandonnèrent pour aller coucher dans la Zocaye. J'avoue que, pendant cette nuit où je me voyois tout seul, j'eus bien des pensées effrayantes, malgré tous les motifs de confiance en Dieu, que je ne cessois de me rappeler à l'esprit, Si quelque Sauvage, me disois-je, pour enlever le peu que tu as, venoit maintenant l'égorger: si quelque tigre ou quelque crocodile se jetoit sur toi pour te dévorer : car quelles horreurs n’inspirent pas les ténèbres d’une nuit obscure , surtout dans un pays barbare? Le lever de l’aurore vint enfin calmer mes inquiétudes, et après avoir célébré le saint sacrifice de la messe, j'allai visiter quelques habitations du voisinage.

J’entrai dans une case haute, que nous appelons soura en langage galibi. M'entretenant avec ceux qui l’habitoient , je fus tout à coup saisi d’une odeur cadavéreuse ; et comme j'en témoignai ma surprise, on me dit qu’on venoit de déterrer les ossemens d’un mort, qu'on devoit transporter dans une autre contrée, et l’on me montra en même temps une espèce d'urne qui renfermoit ce dépôt. Je me ressouvins alors que j'avois vu ici, il y a trois ou quatre ans,

deux Palikours, lesquels étoient venus chercher leg os d’un de leurs parens qui y étoit mort, Comme je ne pensai pas alors à les questionner sur cette pratique, je le fis en cette occasion, et ces Sauvages me répondirent que l'usage de leur nation étoit de trans- Porter les ossemens des morts dans le lieu de leur naissance , qu'ils regardent comme leur unique et véritable patrie, Cet usage est parfaitement conforme à la conduite que tint Joseph à l'égard de son père Jacob; et je dirai en Passant, que nous remarquons parmi ces peuples tant de coutumes du peuple Juif, qu’on ne peut s'empêcher de croire qu'ils en descendent,

En continuant mes excursions dans mon canot , le trouvai deux cases de Caranarious. Ce sont des Indiens qui poussent encore plus loin que les autres Sauvages, le dénuement de toutes choses, [ls n’ont pas même de plantage; les graines des plantes et des arbres, ou le poisson, font leur nourriture ordinaire, La cassave, qui est un gateau fait de la racine de manioc , et la boisson pi ne des Sauvages, qui se fait de la même racine, sont pour eux le plus grand

régal. Quand ils veulent se le procurer, ils font une pêche abondante , et ils portent leurs poissons chez les Palikours , qui leur donnent du manioc en échange. Les Palikours ont pris sur eux un tel ascendant qu’ils en font en quelque sorte leurs esclaves ; c'est-à-dire, qu'ilss’en servent pour faire leurs abatis, leurs canots » leur pêche, etc.; souvent même ils leur enlevent de forre le peu de traite qu'ils font chez les Français, lorsqu'ils travaillent pour eux.

Ce que cette nation a de singulier, c’est que Presque tous, hommes et femmes, sont couverts d’une espèce de lèpre, c’est-à-dire, que leur épiderme n’est qu'une dartre farineuse, qui se lève comme par écailles, Je vous avoue qu'on ne peut guère rien voir de plus affreux ni de plus dégoû-

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tant, On trouve, parmi les Palikours , une autre nation de cette espèce, qu'on nomme Mayets. Nous serons apparemment obligés de bâtir pour eux une église particulière, parce que leur lépre . ui flue de temps en temps , répand une odeur si désagréable , que les autres Indiens ne 2 pas s’y accoutumer, Ce sont pourtant des âmes rachetées par le précieux sang de Jésus-Christ, qui animent des corps si hideux, et qui par-là méritent tous nos soins. Prions le Seigneur qu’il remplisse de son esprit ceux qui seront employés à leur conversion.

Je sortis le lundi du fleuve Tapamourou, et je couchai dans un petit bosquet sur l’un des bords Lx l'Ouassa. Il me fallut y coucher encore le lendemain, parce que, m'étant avancé jusqu'au milieu d’une crique qui conduisoit à d’autres habitations, l'eau qui ÿ manquoit, m'obligea de retourner sur mes pas. Le mercredi j’arrivai chez un Indien nommé Coumarouma , qui m’avoit invité à l’aller voir , et qui m'avoit même offert son emplacement pour \ établir une mission ; mais il n’est pas, à beaucou près , siconvenable que le haut de l’Ouassa dont j'ai parlé. Comme cet Indien étoit venu à Kourou, et avoit été témoin de la charité des missionnaires pour leursnéophytes, nousnousentretinmeslong-tempsdes mesures qu'on pourroit prendre pour faire chez eux un établissement. Je lui dis, entr’autres choses, que les Pyayes, qui sont une espèce d’enchanteurs et de magiciens , étoient entièrement bannis de la mission du père Lombard , ‘et que je n’en connaissois qu’un seul qui eût la réputation de l’être. Je le lui nommai : il le connoissoit, et sachant qu'il étoit borgne : « Quoi ! me dit:il en riant, un tel est pyaye? Et » comment peut-il voir le diable, n’ayant qu’un » œil? » Cette plaisanterie de sa part me fit d’autant plus de plaisir, qu’elle me confirma ce que je savois déjà , que les Palikours ne peuvent souffrir ces

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