‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 69 sur 72 · ER · texte numérisé non relu

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sortes de jongleurs : aussi les ont-ils tous fait périr ; et il n’y a pas long-temps qu’une troupe de femmes en tuèrent un qui étoit de la nation des Caranarious, parce qu'elles le soupçonnèrent de vouloir exercer sur elles son art magique.

Le jeudi , j’allai coucher à l'embouchure du Roucaoua , dans l'espérance de gagner le lendemain de bonne heure quelques habitations de Sauvages. Mon attente fut trompée , et il fallut coucher dehors cette nuit-là. Cependant, ne pouvant me résoudre à dormir dans le canot, nous mimes pied à terre, et nous suspendimes comme nous pümes nos hamacs parmi les joncs et les broussailles. Le lendemain samedi, après avoir navigué toute la matinée avec beaucoup de peine et de fatigue, nous découvrimes enfin des abatis de bois, et, peu de temps après, des cases de Sauvages. J’en connoissois plusieurs que j'avois vus au fort, et ils me reçurent fort bien. Je dis la messe le lendemain, et ce fut un grand sujet de satisfaction , surtout pour les femmes, les jeunes gens et tous ceux qui n’avoient jamais vu célébrer nos saints mystères. Je leur en fis une explication succincte , avec un petit discours sur la nécessité d’embrasser la foi pour entrer dans la voie du salut. J’employai le reste de la journée et le lundi suivant à parcourir les carbets épars de côté et d’autre. J’ÿ rencontrai un déserteur d’une des missions portugaises qui sont sur les bords du fleuve des Amazones; il étoit venu s'établir là avec toute sa famille. Ce bon homme me fitune politesse à laquelle je n'avois pas lieu de m'’attendre > et qui me fit connoître le soin qu'ont les Portugais de civiliser les Sauvages qu'ils rassemblent. Du plus loin qu’il m’aperçut, 11 vint au-devant de moi, tenant à la main

une petite baguette dont il se servoit pour secouer la rosée des herbes qui bordoient le sentier par où je passois, ne voulant pas, me dit-il ensuite, que

puisque je prenois la peine de le visiter, mes habits en fussent endommagés.

Le mardi, je retournai sur mes pas, et j’allai chez des Sauvages que je n’avois pu voir en entrant dans la rivière de Roucaoua. Depuis que je suis dans ce pays, et que je fréquente les Sauvages, je n’enai point vu de si sales, ni de si mal-proprement logés; aussi le lendemain, dès que j’eus dit la messe, nous nous rembarquâmes pour nous rendre à l'embouchure du Couripi. Quoiqu'il n’y ait point d'Indiens établis sur cette rivière, j'aurois bien voulu avoir le temps de la remonter, pour examiner le terrain, ayant oui dire qu'il y avoit vers sa source une vaste montagne nom mée Oucaillari, où une mission seroit très-bien placée. Mais les fêtes de Noël me rappeloient à Ouyapoc.

Les Palikours ont des coutumes assez singulières, mais dont nous ne pouvons être instruits, que quand nous demeurerons avec eux. Il y en a deux principalement qui me frappèrent : la première est que les enfans mâles vont tout nus jusqu’à l’âge de puberté : alors on leur donne la camisa : c’est une aune et demie de toile, qu'ils se passententre les cuisses , et qu'ils laissent pendre devant et derrière , par le moyen d’une corde qu’ils ont à la ceinture. Avant que de recevoir la camisa , ils doivent passer par des épreuves un peu dures : on les fait jeûner plusieurs jours, on les retient dans leur hamac, comme s'ils étoient malades, et on les fouette fréquemment; cela, disent-ils , sert à leur inspirer de la bravoure. Ces cérémonies achevées, ils deviennent hommes faits.

L'autre coutume qui me surprit bien davantage, c'est que les personnes du sexe y sont entièrement découvertes : elles ne portent que jusqu’au temps de leur mariage une espèce de tablier d’environ un pied en carré , fait d’un tissu de petits grains de verre, qu'on nomme rassade. Je ne sache point que dans

tout ce continent il y ait aucune autre nation où règne une päreille indécence. J’espère qu'on aura pe de peine à leur faire quitter un usage si contraire

la raison et à la pudeur naturelle. Nous donnerons d'abord des jupes à toutes les femmes, et il y a lieu de croire qu’elles s’y accoutumeront, car j'en ai déjà vu quelques-unes en porter; elles seront bien plus honnétement couvertes qu'avec leur tablier. Nous avons aux environs de ce fort une petite nation qui se nomme Tocoyenes, où les femmes sont beaucoup plus modestes. Peu à peu nous amènerons nos Chrétiens à s'habiller totalement. Outre la plus grandé décence, nous leur procurerons un autre avantage, c'est qu’en leur faisant naître des besoins, ils en deviendront plus laborieux, et seront par-là moins exposés aux tristes suites de l’oisiveté. J’ai l'honneur d’être avec bien du respect , etc.

Du père Fauque, missionnaire de la Compagnie de Jésus, au père de la Neuville, de la méme Compagnie, procureur des missions de l Amérique.

7 À Ouyapoc, ce 20 avril 1738.

MoN RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S.

LES lettres qui me sont venues d'Europe en différens temps , et de diverses personnes, me donnent lieu de croire qu’on »’y a pasune idée assez juste de cette mission, ni du genre de travaux que demande la conversion de nos Sauvages. Quelques-uns s’ima-

ginent que nous parçourons les villes etlesbourgades, à

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 48t

à peu près comme il se pratique en E irope , où de zélés missionnaires, par de ferventes prédications, s'efforcent de réveiller les pécheurs qui s’endorment dans le vice, et d’affermir les justes dans les voies de la piété. D’autres, qui sont plus au fait de la situation de cette partie du monde, croient qu'un missionnajre , sans se fixer dans aucun endroit, court sans cesse dans les bois après les infidèles, pour les instruire etleur donner le baptême.

Cette idée n’est rien moius que conforme à la vérité. Etre missionnaire parmi les Sauvages, c’est en rassembler le plus qu’il est possible , pour en composer une espèce de bourgade, afin qu’étant fixés dans un lieu, on puisse les former peu à peu aux devoirs de l’homme raisonnable , et aux vertus de l’homme chrétien. Ainsi, quand un missionnaire songe à établir une peuplade, il s’informe d’abord où est le gros de la nation qui lui est échue en partage; il s’y transporte, et 1l tâche de gagner l’affection des Sauvages par des manières affables et insinuantes ; il ÿ joint des libéralités, en leur faisant présent de certaines bagatelles qu'ils estiment; il apprend leur langue s’il ne la sait pas encore, et après les avoir préparés au baptême par de fréquentes instructions, il ieur confère ce sacrement de notre régénération spirituelle. Mais il ne faut pas croire que tout soit fait alors, etqu’on puisse les abandonner pour quelque temps. Il ÿ auroit-trop à craindre qu’ils ne retournassent bientôt à leur première infidélité ; c’est la principale différence qu'il y a entre les missionnaires de ces contrées , et ceux qui travaillent auprès des peuples civilisés : on peut compter sur la solidité de ceux-ci, et s’en séparer pour un temps, au moyen de quoi on entretient la piété dans des provinces entières; au lieu qu'après avoir rassemblé le troupeau , si nous le perdions de vue , ne fut-ce que pour quelques mois, nous risquerions de profaner le 1, IV, 31

402 LETTRES premier de nos sacremens , et de voir périr pendant ce temps-là tout le fruit de nos travaux.

Qu'on ne me demande donc pas combien nous baptisons d’{ndiens chaque année. De ce que je viens de dire, il est aisé de conclure , que ied une chrétienté est déjà formée , on ne baptise plus guère que les enfans qui y naissent, ou quelques néophytes , qui par leur négligence à se faire instruire, ou par d’autres raisons , méritent de longues épreuves ;, pour ne se pas rendre tout à fait indignes de ce sacrement. |

Vous n’ignorez pas, mon révérend père , ce que les missionnaires ont à souffrir, surtout dans des commencemens si pénibles : la disette des choses les plus nécessaires à la vie, quelque désir qu’aient les supérieurs de pourvoir à leurs besoins ; les incommodités et les fatigues des fréquens voyages qu'ils sont obligés de faire pour réunir ces barbares en un même lieu; l'abandon général dans les maladies , et le défaut de secours et de remèdes. Ce n’est là néanmoins que la moindre partie de leurs croix. Que ne leur en doit-il pas coûter de se voir éloignés de tout commerce avec les Européens, et d’avoir à vivre avec des gens sans mœurs et sans éducation, c’està-dire, avec des gens indiscrets , importuns , légers et inconstans , ingrats, dissimulés, lâches, fainéans, malpropres, opiniätrément attachés à leurs folles superstitions, et pour tout dire en un mot, avec des Sauvages ? Que de violence ne fant-il pas se faire ! que d’ennuis, que de dégoûts à essuyer! que de complaisances forvées ne faut-il pas avoir ! combien ne doit-on pas être maître de soi-même ! Un missionnaire pour se faire goûter de ses Sauvages , doit en quelque sorte devenir Sauvage lui-même.

Il faut pourtant l'avouer , on est amplement dé- & -mmagé de toutes ces peines , non-seulement par la joie intérieure qu'on ressent de coopérer avec

Dieu au salut de tant d’âmes » Qui ont toutes coûté le précieux sang de Jésus-Christ, mais encore par la satisfaction que l’on a de voir plusieurs de ces infidèles qui, ayant une fois embrassé la foi ,» ne se démentent jamais de la pratique exacte des devoirs du christianisme. En sorte qu’il arrive en cela . comme en bien d’autres choses, que les racines sont amères et que les fruits sont doux.

C'est en suivant ce plan que nous venons de faire , le père Bessou et moi, un assez long voyage chez les Indiens , qui sont au haut de la rivière d'Ouyapoc et de Camoppi, afin de les engager à se réunir et à se fixer dans une bourgade, où l’on puisse facilement les instruire des vérités de la religion. C'est un projet que j'avois formé il y a long-temps, et que je n'ai pu exécuter plutôt, parce que les Palikours , et les nations plus voisines ont attiré jusqu'ici toute mon attention. Mais des personnes , à l'autorité desquelles je dois déférer , ont jugé qu'il ne falloit pas différer plus long-temps de travailler à la conversion de Ouens, des Coussanis et des Taroupis , qui sont répandus le long de ces deux rivières. J’ai lieu de croire que Dieu bénira cette entreprise.

Je partis donc le 3 novembre de l’année dernière pour me rendre à la mission de Saint-Paul , où je devois m’associer le père Bessou. Je fus agréablement surpris de trouver ce village beancoup plus nombreux qu’il n’étoit la dernière fois que j y allai. Outre plusieurs familles de Pirious, de Palanques et de Macapas , qui s’y sont rendues de nouveau ; la nation des Caranes y est maintenant établie toute entière , et en fait un des plus beaux ornemens : car , de toutes ces nations barbares, c’est celle où l'on trouve plus de disposition à la vertu. Mais ce qui me toucha infiniment, ce fut de voir l'empressement extraordinaire de ces peuples à se faire ins-

truire. Au premier coup de cloche, ils se rendent en foule à l’église, où leur attention est extrême ; le temps qu'on emploie matin et soir à leur faire des catéchismes réglés leur paroît toujours trop court ; il ne suflit pas même à plusieurs , et il faut que le missionnaire ait encore la patience de leur répéter en particulier , ce qu’il leur a expliqué dans l'instruction publique. Une si grande ferveur , si peu conforme au génie et au caractère de ces nations , me fait croire que la chrétienté de Saint-Paul deviendra un jour très-florissante.

Après avoir demeuré trois jours dans cette mission, nous nous mimes en route, le père Bessou et moi, chacun dans notre canot. Dès la première journée je trouvai un fameux pyayes (espèce de magicien ), nommé Canori , qui s'est fort accrédité parmi les Sauvages , et avoit eu l’audace, pendant une courte absence du père Dayma, de venir dans sa mission de Saint-Paul , et de faire ses jongleries tout autour de la case qu'il avoit nouvellement construite pour son logement. Je tâchai de savoir quelles avoient été ses intentions , mais ce fut inutilement : on ne tire jamais la vérité de ces sortes de gens , accoutumés de longue main à la perfidie et au mensonge. Ainsi, prenant le ton qui convenoit, je lui remis devant les yeux les impostures

u’il mettoit en œuvre pour abuser de la simplicité ’un peuple crédule , en le menaçant que s’il approchoit jamais de la peuplade de Saint - Paul , il y trouveroit le châtiment que méritoient ses fourberies.

Ce qui met en crédit ces sortes de pyayes , c'est le talent qu'ils ont de persuader aux Indiens , surtout quand ils les voient attaqués de quelque maladie, qu’ils sont les favoris d’un esprit beaucoup supérieur à celui qui tourmente le malade; qu'ils vont monter au ciel pour appeler cet esprit bienfaisant, afin qu’il chasse l'esprit malin , seul auteur des

maux qu'il souffre; mais pour l'ordinaire ils se font payer d'avance et très-chèrement leur voyage. Ainsi, que le malade vienne À mourir entre leurs œite D sont toujours sûrs de leur salaire,

Le 11 du même mois nous entrâmes dans la rivière de Camoppi , environ sur les sept heures du matin , laissant la rivière d'Ouyapoc à notre gauche, et nous réservant à la monter à notre retour. Le Camoppi est une assez belle rivière, moins grande que l'Ouyapoc, mais beancoup plus facile à naviguer. Il y a pourtant des sauts en quantité ; nous en traversämes un surtout le 15 qui étoit fort long , et très-dangereux quand les eaux sont grandes. Aussi ne s’avise-t-on guère de le franchir alors, principalement quand ou a des marchandises ; on aime mieux faire des portages, quelque pénibles qu'ils soient , et c’est À quoi ne manquent jamais ceux qui vont chercher le cacao.

J’aurois peine à vous exprimer le profond silence qui règne le long de ces rivières ; On fait des journées entières sans presque voir , ni entendre aucun oiseau. Cependant cette solitude , quelque affreuse qu’elle paroisse d’abord , a je ne sais quoi dans la suite, qui dissipe l'ennui, La nature qui s’y est peinte elle-même dans toute sa simplicité , fournit à la vue mille objets qui la récréent : tantôt ce sont des arbres à haute futaie , que l’inégalité du terrain présente en forme d’amphithéâtre , et qui charment les yeux par la variété de leurs feuilles et de leurs fleurs ; tantôt ce sont de petits torrens ou cascades , qui plaisent autant par la clarté de leurs eaux que par leur agréable murmüré. Me, ne dissimulerai pas pourtant qu'un pays si désert inspire quelquefois je ne sais quelle horreur secrète dont on n’est pas tout à fait le maître, et qui donne lieu à bien des réflexions. Combien de fois me disois-je dans mes sumbres rêverics : comment est - il possible que la

pensée ne vienne point à tant de familles indigenites, qui souffrent en Europe toutes les rigueurs de la pauvreté, de venir peupler ces vastes terres, qui, par la douceur du climat, et par leur fécondité , semblent ne demander que des habitans qui les culvent? Un autre plaisir bien innocent que nous goûtâmes dans ce voyage , c’est que les eaux étant basses et fort claires , nous vimes souvent des poissons se jouer sur le sable , et s'offrir d’eux - mêmes à la flèche de nos gens , qui ne nous en laissèrent pas manquer.

Ce fut le 16 que nous nous trouvâmes aux premières habitations des Ouens ou Ouayes. Ces pauvres gens nous firent un très-bon accueil; toutes les démonstrations d'amitié dont un Sauvagefgst capable, ils nous les donnèrent. Ils parurent charmés de la proposition que nous leur fimes de venir demeurer avec eux, pour les instruire des vérités chrétiennes, et leur procurer le même bonheur qu'aux Pirious. Ils se regardoient les uns les autres , et marquoient leur étonnement de ce que, loin de leur demander, nous leur faisions présent de mille choses qui . en elles-mêmes, étoient de peu de valeur, mais dont les Sauvages sont fort curieux. Ïl n’y eut aucun d’eux qui ne promit de venir défricher des terres dans l'endroit que nous avons choisi, c’est-à-dire , dans cette langue de terre que forme le confluent des rivières d'Ouyapoc et de Camoppi. J’avois déjà jeté les ÿeux sur cet emplacement en l’innée 1729. Mais aujourd'hui que je lai examiné de près, je ne crois pas qu’on puisse trouver un éndroit plus commiode , et plus propre à ÿ établir une peuplade, Il plut également au père Bessou , qui est destiné à gouverner celte peuplade , quänd les {ndiens ÿ Seront rassemblés,

Nous nous arrêtâmes le 17, pour nous reposer ce jour-là, et pour renouveler nos petites provisions

qui commençoient à nous manquer. Le lendemain matin nous reprimes notre route, Nous passûmes devant une petite rivière nommée Tamourti, que nous laissâmes à rnitre droite. Il faut la remonter pendant trois jours , et marcher ensuité trois autres jours dans les terres, pour aller chez une nation qu’on nomme Caïcoucianes , dont la langue approche assez du langage galibi , et est la même que celle des Armagatous. Nous aurions bien voulu visiter ces pauvres infidèles ; mais les eaux étoient trop basses, et ce n'étoit pas là le principal but de notre voyage. Nous nous contentâmes de lever les mains au ciel, pour prier le Père des miséricordes de bénir les vues que nous avons de les réunir aux autres nations que nous devons rassembler. J’ai lieu de croire qu'ils ne sont point éloignés du royaume de Dieu. Quelques-uns d'eux ayant visité la peuplade de Saint- Paul, ont été si contens de ce qu'ils y ont vu, que je ne doute pas qu'ils ne descendent bientôt à l’'embouchure de leur rivière, pour se transporter au lieu où l'on fixera la nouvelle mission, surtout si les Armagatous veulent pareillement y venir. Quelquesuns de la nation des Ouens doivent aller leur renüre visite , et les y inviter de ma part.

Ce jour-là même, à une heure après-midi , nous arrivämes à l'habitation d'Ouakiri , chef de toute la nation des Ouens , qui souliaitoit avec ardeur de voir un missionnaire parmi ses Poïtos ; c'est ainsi

won nomme les sujets d’un capitaine indien. Nous eûmes la douleur d'apprendre qu'il y avoit quatre mois que la mort l’avoit enlevé. Il étoit enterré dans un spacieux about tout neuf (espèce de case ) où nous passâmes la nuit, Ce que j'y remarquai de singulier, c’est que la fosse étoit ronde, et non pas longue comme elles le sont d'ordinaire. En ayant , demandé la raison, on me répondit que l'usâge de ces peuples étoit d'iuhumer les cadavres comme s'ils

étoient acCroupis, Peut-être que la situation recourbée où ils sont dans leurs hamacs Courts et étroits, a introduit cette coutume ; peut-être aussi que la paresse ÿ à bonne part : car il ne faut pas alors remuer tant de terre, Quoi qu'il en soit, la nation des Ouens, et le missionnaire qui va travailler À leur Conversion , ont fait une grande perte dans la personne d'Ouakiri, C’étoit un homme plein de feu, ami des Français, aspirant au bonheur d'écouter nos instructions , et ayant plus d'autorité sur ceux de sa nation , que n’en ont communément les capitaines parmi les Sauvages. Nous nous flattons néanmoins que cette perte nest pas irréparable : car nous Tous sommes aperçus que ses enfans et son frère ont hérité de lui les mêmes sentimens,.

Comme nous ne connoissions point d’autre nation au-delà du lieu où nous étions , il fallut songer au retour. Nous descendimes la rivière de Camoppi, et le 23 nous entrâmes dans celle d’Ouyapoc, quoique nos gens se fussent arrêtés quelques heures à chasser des cabiaïs , que les Pirous nomment cobionara. C'est un animal amphibie , qui ressemble à un gros marcassin, On en tua deux dans l’eau à coups de fusil et de flèche. Cette chasse pensa nous coûter cher. Comme on faisoit boucaner cette viande pendant la nuit, selon l'usage des Indiens, dans le bois où nous étions couchés, nous fûmes réveillés brusquement par les cris des tigres , qui ne sembloient pas être éloignés : sans doute qu'ils étoient attirés par l’odeur de la viande. Nous allumâmes à l'instant de grands feux qui les écartèrent.

IL s’en faut bien que les eaux de l'Ouyapoc soient aussi ramassées que celles du Camoppi. On trouve à tout moment dans l'Ouyapoc, des bancs de roches, des bou 1ets de bois , et des îlots qui forment comme

autant de labyrinthes : au5si cette rivière n’est - elle ;

pas ; à beaucoup près, si iréquentée que l’autre, et

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c'est, à ce que je crois, ce qui nous procura la satisfaction de voir à différentes fois deux ou trois mani- Pouris, qui traversoient la rivière en des endroits où le chenal éioit plus découvert, Le manipouri est une espèce de ul sauvage. On tira sur un, mais on ne le tua pas. A moins que la balle ou la flèche ne perce les flancs de cet animal , il s'échappe presque toujours , surtout s’il peut attraper l’eau ; parce qu'alors il plonge , et va sortir au bord oposé du lieu où il a reçu la blessure que le chasseur bi a faite, La chair en est grossière , et d’un goût désagréable, | Nous reconnümes le 25 » à notre droite , une petite rivière nommée Yarouppi. C’est ià qu’on trouve la nation des Tarouppis. Les eaux étoient si basses | qu’il ne nous fut pas possible d’y entrer. J'en fus d’abord affligé ; mais ce qui me consola un moment après, c’est que j'ai lieu de croire que l’impossibilité où nous avons été de les voir > N'apportra aucun retardement à leur conversion, Nous avons vu plusieurs de ces Indiens chez les Ouens > AVEC qui ils sont en liaison : car ils se visitent souvent , en traversant les terres qui séparent l'Ouyapoc du Camoppi, et ils m'ont bien promis de faire connoître aux chefs de leur nation le sujet de notre voyage, en m'assurant qu'ils en auroient de la Joie, et qu'ils

‘€ntreroient aisément dans nos vues.

Dès le lendemain 26 > NOUS arrivâmes chez les Coussanis , un peu avant le coucher du soleil. I] y 4 apparence qu'ils n’étoient là que depuis peu de temps , car leurs cases n’étoient Pas encore achevées. Ils nous dirent que le principal capitaine et le gros de la nation s’étoient enfoncés dans les bois , pour éviter la rencontre des Portugais , lesquels ne manquent guère chaque année de faire des excursions vers le haut des rivières qui se déchargent dans le grand fleuve des Amazones, soit pour ra-

masser du cacao , de la salse-pareille , et du bois de crabe (espèce de cannelle) , soit pour faire des re crues de Sauvages , et les rassembler » Comme nous faisons dans des euplades. Mais l'extrême éloignement que ces Indiens ont des Portugais , fait jus-tement soupçonner qu’ils en sont traités avec trop de dureté,

Nous passâmes la nuit dans cet endroit » et le 27 nous allâmes visiter deux autres carbets assez éloignés, ét où il y avoit un bon nombre de ces Indiens : c'est tout ce que nous trouvâmes de la nation des Coussanis. Leur accueil fut assez froid ; j’attribue leur indifférence au peu de communication qu'ils ont eu jusqu'ici avec les Français , et à la disette extrême dans laquelle ils vivent ; jusque - là que je remarquai plusieurs femmes qui , faute de rassade , n'avoient pas même le tablier ordinaire » que les personnes du sexe ont coutume de porter. Leur misère excita notre compassion ; et comme nous étions au bout de notre course » N'y ayant point d’Indiens au-delà , nous leur distribuânes libéralement la plus grande partie de la traite qui nous restoit. Cette hbéralité ne contribua pas peu à gagner leur confiance ; ils nous parlèrent avec ouverture de cœur , et se déterminèrent sans peine à se fixer dans le lieu que nous avons choisi pour y établir une peuplade. Depuis ce temps-là deux des plus considérables de cette nation sont venus me voir À Ouyapoc ; plusieurs autres sont allés danser chez les Pirious. Lorsque, parmi ces barbares , une nation va danser chez une autre , c’est la plus forte prenve qu'elle puisse donner de son amitié et de sa confiance, Ainsi, cette démarche des Coussanis est un témoignage certain de l'estime qu'ils font des Pirious , depuis qu’ils sont sous la conduite d’un missionnaire. Après avoir ainsi confirmé toutes ces nations dans la résolution où elles paroissent être d'embrasser le chris-

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tianismé , nous pensâmes à notre retour ; et nous arrivâmes le 3 décembre à la mission de Saint-Paul.

Nous avons bien remercié le Seigneur des heu: reuses dispositions que nous ävons trouvées dans ces nations sauvages : car c’est déjà beaucoup gagner sur des esprits si légers et si inconstans , que de vaincre l’inclination naturelle qu’ils ont d’errer dans les forêts, de changer de démeure , ét de se transporter pont 1e pers d’un lieu à un autre, Voici comme se font parmi eux ces sortes de transmigrations. Plusieurs mois avant la saison propre à défricher les terres , ils vont à une grande journée de l'endroit où ils sont, pour y choisir un emplacement qui leur convienne ; ils abattent tous les bois que contient le terrain qu'ils veulént occuper ; et ils ÿ mettent le feu. Quand le feu à tout consumé , ils plantent des branches de manioc, car cette racine vient de bouture. Lorsque le manioc est mûr, c’està-dire, au bout d’un an ou de quinze mois ; ils sh leur première demeure et viennent camper dans ce nouvel emplacement, Aussitôt qu'ils s'y sont logés, ils vont abattre du bois À une journée plus loin pour l’année suivante , brâlent le bois qu'ils ont abattu , et plantent leur manioc à l'ordinaire. C'est ainsi qu’ils vivent pendant des trente ou quarante ans. C’est ce qui rend leur vie fort courte : la plupart meurent assez jeunes , et l’on ne voit guère qu'ils aillent au-delà de quarante-cinq ou citiquante ans. Cependant, malgré toutes les incommodités inséparables de ces fréquens voyages , ils aiment extrémement celte vie vagabonde et errante dans les forêts. Comme rien ne les attache à l'endroit où äls sont, et qu'ils n’ont pas grands meubles à portér , ils espérent toujours être mieux ailleurs.

À mon retour à Ouyapoc , je fus bien consolé d'apprendre » par une lettre du père Lombard, que ie père Caranave avoit déjà baptisé la plus granda

partie des Galibis , répandus le long de la côte } depuis Kourou jusqu'à Sinamiri, et qu'il se disposoit à faire un établissement solide aux environs de cette rivière. D’autres lettres de Cayenne m’apprennent que le père Fourré va se consacrer à la mission des Palikours. Cette nation mérite d'autant plus nos soins , qu’étant peu éloignée de nous , elle est, pour ainsi dire , à la porte du ciel > Sans qu’on ait pu jusqu'ici la leur ouvrir. Quant au père Dautillac , vous ne sauriez croire ce qu'il lui en coûte de peines et de fatigues pour rassembler dans Ouanari les Indiens du voisinage , c’est - à - dire , les Tocoyenes , les Maourious et les Maraones. Il faut avoir un zèle aussi solide et aussi ardent que le sien , pour ne s'être point rebuté des diverses contradictions qu'il a eu à essuyer , et auxquelles il n’avoit pas lieu de s'attendre. Dieu l’a consolé par la docilité de plusieurs de ces infidèles > et par l’ardeur que quelquesuns ont fait paroître pour écouter ses instructions. Je ne vous en citerai qu'un trait qui vous édifiera, Un Indien, nommé .Ceyariouara , de la nation des Maraones, ne pouvant profiter de la plupart des instructions , à cause de l'éloignement où étoit sa parenté, s’offrit au missionnaire pour être le pêcheur de sa bourgade. Après avoir passé toute la journée à la pêche , il venoit la nuit trouver le père pour le prier de l'instruire : et après avoir persévéré pendant quatre mois dans ces exercices , il retourna chez lui et instrnisit tous ses parens des vérités de la religion. Après quoi il les amena à Ja mission , où il a planté son manioc , et où il construit une Case pour lui et pour tous ceux de sa famille, Le père les trouva fort bien instruits » et les dispose maintenant à recevoir le baptême, Je suis avec bien du respect, etc.

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Du père Fauque, missionnaire de la Compagnie de Jésus, au père ***, de la même Compagnie, contenant la relation de la prise du fort d'Ouyapoc par un corsaire anglais.

À Cayenne, le 27 décembre 1744.

MON RÉVÉREND PÈRE, Lo paix de N.S$.

JE vous fais part de la plus sensible joie que j'aie goûtée de ma vie , en vous apprenant l’occasion que je viens d’avoir de souffrir quelque chose pour la gloire de Dieu.

J'étois retourné à Ouyapoc le 25 octobre dernier. Quelques jours après, je reçus chez moi le père d’Au: ulhac qui s’étoit rendu à sa mission d'Ouanari , et le père d'Huberlant, qui reste au confluent des rivières d'Ouyapoc et de Camoppi, où il forme une nouvelle chrétienté. Nous nous trouvâmes donc trois missionnaires ensemble , et nous goûtions le plaisir d’une réunion si rare dans ces contrées , lorsque la Providence divine permit, pour nous éprouver , un de ces événemens imprévus qui détruisent dans un jour le fruit des travaux de plusieurs années. Voici le fait avec toutes ses circonstances.

À peine la guerre a-t-elle été déclarée en Europe entre la France et l'Angleterre, que les Anglais sont partis de l’Amérique septentrionale, pour venir croiser aux iles sous le vent de Cayenne. Ils-résolurent de toucher ici dans l'espérance de prendre quelque vaisseau , de piller quelques habitations , mais sur-

tout pour tâcher d’avoir quelque connoissance d’un scnau qui s’étoit perdu depuis peu de temps auprès de la rivière de Maroni. Ayant donné trop au sud , et manquant d’eau , ils s’approchèrent d'Ouyapoc pour en faire. Nous aurions dû naturellement en être ins— truits, soit par les Sauvages qui sortent fréquemment pour la pêche ou pour la chasse, soit par un corpsde-garde que notre commandant a sagement placé sur une montagne à l'embouchure de la rivière, d’où l’on découvre à trois ou quatre lieues au large ; mais d’un côté, les Sauvages Aroüas qui venoient de Mayacoré à Ouanari , ayant été arrêtés par les Anglais, leur donnèrent connoissance de la petite colonie d'Ouyapoc qu'ils ignoroient , et sur laquelle ils n'avoient nulle vue en partant de leur pays ; et d'autre part les gens qui étoient en faction et qui devoient nous garder leur servirent eux-mêmes de conducteurs pour nous surprendre. Ainsi tout concourut à nous faire tomber entre les mains de ces corsaires.

Leur chef étoit le sieur Siméon Potter , créole de la Nouvelle-Angleterre , armé en guerre avec commission du sieur WVilliams Guéene » &ouverneur de Rodelam , et commandant du bâtiment le Prince Charles de Lorraine , de six pièces de canon, douze pierriers etsoixante-un hommes d'équipage. Ils mouillérent le 6 novembre , et firent de l’eau à la montagne d'Argent. ( C’est ainsi qu’on nomme dans ce pays la

ointe intérieure de la baie de la rivière d'Ouyapoc ). Le 7: leur chaloupe revenant à bord aperçut un canot de Sauvages qui venoient du cap d'Orange ( c'est le cap qui forme l’autre pointe de la baie ). Les Anglais vont à eux, intimident les Indiens par un coup de pierrier , les arrêtent et les conduisent au vaisseau. Le lendemain ayant vu du feu pendant la nuit, sur une autre montagne qu'on nomme la montagne à Lucas, ils ÿ allèrent et prirent deux jeunes

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eu le temps de venir nous avertir, mais dont l’un, traître à sa palie, ne le voulut pas. Ayant appris par leur moyen la situation, la force du poste d'Ouyapoc, et généralement tout ce qui le regardoit, ils se déterminèrent à le surprendre. Ils tentèrent même l'entreprise la nuit du 9 au 10. Mais craignant que le jour ne survint avant leur arrivée , ils rebroussèrent chemin et se tinrent cachés toute la journée du 10. La nuit suivante , ils prirent mieux leurs mesures , ils arrivèrent peu après le coucher de la lune, et guidés par les deux jeunes Français, ils mirent à terre environ à cinquante toises du poste d'Ouyapoc.

La sentinelle crut d’abord que c’étoient des Indiens ou des Nègres domestiques , qui vont et viennent assez souvent pendant la nuit. Il cria; on ne répondit point , et 1l jugea dès-lors que c’étoient des ennemis. Chacun s'éveilla en sursaut ; mais ils furent dans la place avant qu’on eût seulement le temps de se reconnoître. Pour moi qui logeois hors du fort, et qui m':; levé au premier cri du factionnaire , ayant enû ouvert ma porte , je les vis défiler en grande hâte devant moi, sans en être aperçu, et aussitôt je courus éveiller nos pères.

Une surprise si inopinée au milieu d’une nuit obscure , la foiblesse du poste, le peu de soldats qu'il y avoit pour le garder (carils n’étoient pas pour lors plus de dix ou douze hommes ); les cris effroyables d’une multitude , qu’on croit, et qu’on doit naturellement croire plus nombreuse qu’elle n’est; le feu vif et terrible qu'ils firent de leurs fusils et de leurs pistolets à l'entrée de la place : tout cela obligea chacun, par un premier mouvement dont on n’est pas maître , à prendre la fuite , et à se cacher dans les bois dont nous sommes environnés. Notre commandant tira pourtant ; et blessa au bras gauche le capitaine anglais , jeune homme d’environ trente ans. Ce qu'il y

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a de singulier, c’est que ce capitaine fut le seul de Sa loupe et de la nôtre qui fut blessé,

Cependant les deux missionnaires qui n’avoient point charge d’âmes dans ce poste, et dont l’un par zèle etpar amitié, vouloit rester à ma place , pressés Par mes sollicitations , s’enfoncèrent dans le bois avec quelques Indiens de leur suite et tous nos domestiques. Pour moi , je restai dans ma maison qui étoit éloignée du fort d’une cinquantaine de toises , résolu d'aller premièrement à l'église pour consumer les hosties consacrées, et ensuite donner les secours spirituels aux Français, supposé qu'il y en eût de blessés, comme je le Craignois , présumant avec raison, après avoir entendu tirer tant de coups , que nos gens avoient fait quelque résistance.

Je sortois déjà pour exécuter le premier de ces projets, lorsqu'un Nègre domestique » Qui, par bon Cœur et par fidélité ( qualités rares parmi les esclaves ), étoit resté avec moi » me représenta qu’on me découvriroit infailliblement > Et qu’on ne manqueroit pas de tirer sur moi dans cette première chaleur du combat, J’entrai dans ses raisons, ei comme Je n’étois resté que pour rendre à mes ouailles tous les services qui dépendoient de mon ministère » je me fis scrupule de m'exposer inutilement , et je me déterminai à attendre la pointe du jour pour paroiître.

Vous pouvez aisément conjecturer , mon révérend père , quelle fut la variété des mouvemens qui m’agitèrent pendant le reste de la nuit. L'air retentissoit continuellement de cris, de huées, de hurlemens, de coups de fusil ou de pistolet. Tantôt j'entendois enfoncer les portes, les fenêtres , renverser avec fracas les meubles des maisons ; et comme j'étois assez près pour distinguer parfaitement le bruit qu’on faisoit dans l’église, je fus saisi tout à coup d’une hor-

reur secrète, dans la crainte que le saint sacrement ne

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ne fût profané. J'aurais voulu donner mille vies pour empêcher ce sacrilége, mais 1! n'étoit plus temps. Pour. y obvier néanmoins par la seule voie qui me restoit, je m’adressai intérieurement à Jésus-Christ, et je le suppliai instamment de garantir son sacrement adorable des profanations que j’appréhendois ; ce qu’il fitd’une manière si surprenante , qu'elle peut être regardée avec raison comme une merveille.

Pendant tout ce tumulte, mon Nègre, qui sentoit parfaitement le danger que nous courions, et qui n’avoit pas les mêmes raisons que moi de s’y exposer, me proposa plusieurs fois de prendre la fuite ; mais je n’avois garde de le faire; je connoissois trop les obligations de mon emploi , et je n’attendois que le moment où je pourrois aller au fort pour voir en quel état étoit le détachement français, dont je croyois une bonne partie morts ou blessés. Je dis donc à lesclave que dans cette occasion il étoit son maître; que je ne pouvois pas le forcer de rester avec moi ;.qu’il me feroit néanmoins plaisir de ne pas m’abandonner. J'ajoutai que s’il avoit quelque péché grief sur la conscience , il feroit fort bien de se confesser pour être prêt à tout événement; que d’ailleurs il n’étoit pas sûr qu’on nous ôtât la vie. Ce discours fit impression sur lui; il reprit cœur et tint ferme,

Dès que le jour parut, je courus à l’église, en me glissant dans les taillis; et quoiqu'il y eût des sentinelles et des maraudeurs de tout côté, j'eus le bonheur de n’être pas aperçu. A l'entrée de la sacristie, que je trouvai ouverte, les larmes me vinrent aux yeux, quand je vis l'armoire des ornemens et du linge, et celle où je tenots le calice et autres vases sacrés, enfoncées , brisées, et plusieurs ornemens épars çà et la. J’entre dans le chœur de l'église : je vois l’autel à moitié découvert, les nappes ramassées en tas; je regarde le tabernacle et n’apercevant pas un peu de coton que j'avois coutume de mettre à

Es LP 32

l'entrée de la serrure, pour empêcher les ravers (1) d'y pénétrer, je crus que la porte étoit aussi enfon= cée; mais y ayant porté la main, je trouvai qu’on n’y . avoit pas touché. Saisi d’admiration, de joie et de reconnoissance , je prends la clef que les érétiques avoient eue sous leurs mains, j'ouvre respectueusement, et je communie en. vialique , très-incertain si j'aurois ce bonheur une autre fois; car que ne doit pas craindre un homme de notre état de la part des corsaires , et des corsaires anglais? Je me mis À genoux pour faire mon action de grâce, et je dis au Nègre d'aller en attendant dans ma chambre qui n'étoit pas fort éloignée. Il y alla, mais en revenant il fut aperçu et arrêté par un matelot. L’esclaye de manda grâce, et l'Anglais ne lui fit aucun mal. Je parus alors à la porte de la sacristie, et aussitôt je me vis coucher en joue. Il fallut bien se rendre; je m’approchai, et nous primes ensemble le chemin du fort. Quand nous entrâmes dans la place, je vis une grande joie répandue sur tous les visages, chacun s’applaudissant d’avoir fait capture d’un religieux.

Le premier qui m’aborda fut le capitaine lui-même. C’étoit un homme de petite taille, ne différant en rien des autres pour l'habillement. Il avoit le bras gauche en écharpe, un sabre À la main droite, et deux pistolets à sa ceinture. Comme il sait quelques mots de français, il me dit que j’étois le bienvenu ; que je ne devois rien craindre , et qu’on n’attenteroit pas à ma vie.

Sur ces entrefaites, M. de Lage de la Landerie, écrivain du Roi et notre garde-magasin , ayant paru, je lui demandai en quel état étoient nos gens, et s’il y en avoit beaucoup de tués ou de blessés, Il me répondit que non; qu’il n’avoit vu de notre troupe

ln om ut mie a Lire mie

(1) Insecte fort commun dans les îles, qui ne se promène que la nuit, et qui est assez semblable au taon. |

Rise

ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 499 que le sergent et une sentinelle, et qu'il ny ävoit dé blessé de part et d’autre que le seul capitaine anglais qui nous tenoit én sa disposition. Je fus chaïmé d’ap= prendre que notre commandant, l'officier , et leurs soldats,eussent eu assez de loisir pour échapper: et comme par-là les raisons qui m’avoient engagé à de: meurer ne subsistoient plus, et que mon ministèré n'étoit nécéssaire à personne, j'aurois bien voulu être en liberté, et avoir pris plutôt le parti dé la re= traite; mais il ne falloit plus y songer, et dans ce moment-là même , deux de nos soldats qui s’étoient tenus cachés, furent saisis et augmentèrent le nom< bre des prisonniers: |

Cependant le temps du diner arriva. J’y fus invités mais je n’avois assurément point envie de manger. Je savois que mon troupeau et les deux pères mssionnaires étoient au milieu des bois, sans hiardes, sans vivres, Sans secours: je h’avois hi ne pouvois avoir de leurs nouvelles. Cette réflexion m’accabloiti il fallut pourtant se rendre à des invitations réitérées, et qui me paroissoient sincères. :

À peine le repas étoit-il comrnencé, que jé vis arriver les prémices du pillage qui se faisoit chez moi. Il étoit naturel que j'en fusse ému. Je le parus en effet, et le capitaine me dit en s’excusant, que c’étoit le Roi de France qui avoit déclaré le premier la guerre au Roi d'Angleterre ; et qu’en conséquence les Français avoient déjà pris, pillé et brûlé un poste anglais nommé Campo auprès du Cap-Breton. IL ajouta même en forme de plainte, qu'il y avoit eu

uelques personnes et surtout des enfans étouffés dons l'incendie.

Je lui répondis que, sans vouloir entrer dans le détail des affaires de l’Europe, nos rois respectifs étant aujourd'hui en guerre , je ne trouvois pas mauvais, mais seulement que j’étois surpris qu’il fût venu attaquer Ouyapoc, qui n'en valoit Lu la peine. H

ie répliqua qu’il se repentoit fort d'y être venu , parce que ce retardement lui faisoit manquer deux vaisseaux marchands richement chargés, qui étoient sur le point de faire voile de la rade de Cayenne.

Je lui dis alors que puisqu'il voyoit par lui-même combien ce poste étoit peu considérable , et qu'il n’y avoit presque rien à gagner pour lui, je le priois d'accepter une rançon convenable » Pour mon église, pour moi, pour mon nègre, et pour tout ce qui m'appartenoit. Cette proposition étoit raisonnable , elle fut cependant rejetée, IL vouloit que je traitasse avec lui pour le fort et toutes ses dépendances. Mais je lui fis remarquer que ce n’étoit pas là une proposition à faire à un simple religieux ; que d’ailleurs la cour de France se soucioit très-peu de ce poste, et que des nouvelles récentes venues de Paris, nous avoient appris qu'on devoit l’abandonner au plutôt. Eh bien, dit-il alors avec dépit, puisque vous ne voulez pas entendre à ma proposition, on va continuer à faire le dégât, et user de représailles pour tout ce que les Français ont déjà fait contre nous. On continua donc. en effet à transporter de nos maisons, meubles, hardes, provisions, le tout avec un désordre et une confusion surprenante. Ce qui me pénétra de douleur, ce fut de voir les vases sacrés entre des mains profanes et sacriléges. Je me recueillis un moment, et ranimant tout mon zèle, je leur dis ce

que la raison , la foi et la religion m’inspirèrent de plus fort. Aux paroles de persuasion, je mélai les motifs de crainte pour une si criminelle profanation. L'exemple de Balthazar ne fut pas oublié ; et je puis dire avec vérité que j'en vis plusieurs ébranlés et disposés à me les rendre ; mais la cupidité et l’avarice prévalurent: toute cette argenterie fut enfermée et portée à bord le jour même.

Le capitaine, plus susceptible de sentimens que tous les autres, à ce qu'il m'a toujours paru, me dit

ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 5or

qu'il me cédoit volontiers ce qui pouvoit lui en rèvenir; mais qu’il n’étoit pas le maître de 1a volonté des autres: que tout l'équipage ayant sa part dans le butin , il ne pouvoit, lui capitaine , disposer que de la sienne ; qu'il feroit pourtant ce qui dépendroit de lui pour les porter tous à condescendre à ce que je proposois. C’étoit de leur faire compter à Cayenne ou à Surinam (colonie hollandaise qui n’est pas éloignée , et où ils me disoient qu’ils vouloient aller) ou même en Europe par lettres de change, autant d’argent que pesoient les vases sacrés : mais il ne put rien obtenir.

Quelque temps après, le premier lieutenant me fit demander par interprète , ce qui avoit pu m'engager à me rendre moi-même à eux. Je lui répondis a la persuasion où j'étois qu'il y avoit de nos sol-

ats de blessés, m’avoit déterminé à rester pour les secourir. Et n’appréhendiez - vous pas d’être tué, ajouta-t-il? Oui, sans doute, lui dis-je; maïs la crainte de la mort n’est pas capable d'arrêter un ministre de Jésus-Christ, quand il s’agit de son devoir. Tout véritable chrétien est obligé de sacrifier sa vie plutôt que de commettre un péché: or; j’aurois cru en faire un très-grand , si, ayant charge d'âme dans ma paroisse, je l’avois totalement abandonnée dans le besoin. Vous savez bien, continuai-je , vous autres protestans qui vous piquez beaucoup de lire l'Ecriture, qu'il n’y a que le pasteur mercenaire qui fuite devant le loup, quand :1l attaque ses brebis. À ce discours , ils se regardoient les uns les autres , et me paroissoient fort étonnés. Cette morale est, sans doute , un peu différente de celle de leur prétendue réforme.

Pour moi, j'étois toujours incertain de mon sort, et je voyois bien que j'avois tout à appréhender de pareilles gens. Je m’adressai donc aux saints anges gardiens, et je commençai une neuvaine en leur hon-

hoz LETTRES eur, ne doutant pas qu'ils ne fissent tourner toute chose à mon avantage, Je les priai de m’assister dans Ja conjecture diflicile où je me trouvois; et je dois dire ici, pour autoriser de plus en plus cette dévotion si connue et si fort en usage dans l'Eglise , que jai reçu en mon particulier , et que je recois chaque jour des bienfaits très-signalés de Dieu, par l’intercession de ces esprits célestes, Cependant, dès que la nuit approcha, c’est-àdire, vers les six heures (car c’est le temps où le soleil se couche ici durant toute l'année), le tambour anglais commença À rappeler. On se rassembla sur la place , et on posa de tous côtés des sentineiles. Cela fait, le reste de l'équipage, tant que la nuit dura, ne discontinua pas de manger et de boire, Pour moi, j'étois sans cesse visité dans mon hamac; ils Craignoient sans doute que je ne tâchasse de m’évader. Ils se trompoient ; deux choses me retenoient : la première, c’est que je leur avois donné ma parole, qu'encore que je me fusse constitué moi-même eur prisonnier, je ne sortirois de leurs mains que par les voies ordinaires d'échange où de rançon; la seconde , c’est qu'en restant avec eux, j'avois toujours quelque lueur d'espérance de recouvrer les vases sacrés, ou du moins les ornemens et autres meubles de mon église.

D'abord qu’il fut jour , le pillage rercmmença avec Ja même confusion et le même désordie que la veille, Chacun apportoit au fort ce qui lui étoit tombé sous les mains, et ke jetoit en tas. L'un arrivoit revêtu d’une mauvaise soutane, l’autre avec un panier de femme, un troisième avoit un bonnet carré sur la tête. Il en étoit de même de ceux qui gardoient le butin ; ils fouilloient dans ce monceau de hardes, et quand ils trouvoient quelque chose qui leur faisoit plaisir, comme une perruque, un chapeau bordé , un habit, ils s’en revêtoient aussitôt, faisoient trois

ou quatre tours de chambre avec complaisance , après quoi ils reprenoient leurs haïllons goudronnés. C'étoit comme une bande de singes, comme des Sauvages , qui ne seroicnt jamais sortis du centre des forêts. Ün parasol , un miroir, le moindre meuble un peu propre, excitoit leur admiration; ce qui ne m'a pas surpris, quand j'ai su qu’ils n'avoient presqu'aucune communisation avec l'Éurope, et que Rodclan étoit une espèce de petite république , qui ne paye aucun tribut au Roi d'Angleterre , qui fait elle-même son gouverneur chaque année , et où il n’y a pas même d'argent monnoyé, mais seulement des billets pour le commerce de la vie: car c’est là l’idée que j'en ai conçue d’après tout ce qu’ils m'ont dit.

Sur le soir, le lieutenant s’informa de tout ce qui regarde les habitations françaises le lon g de la rivière, combien il y en avoit, à quelles distances elles

étoient, combien chacune avoit d’'habitans , etc. Ensuite il prit avec lui une dixaine d'hommes et un des jeunes Français qui leur avoient déjà servi de guides

pour nous surprendre; et après avoir fait tous les préparatifs nécessaires , ils parurent et ils montèrent dans la rivière. Mais ils ne trouvèrent rien, ou fort peu de chose, parce que les colons ayant été avertis par nos fuyards, avoient mis à convert tous leurs effets, et surtout leurs Nègres, qui étoient ce qui piquoit le plus l'avidité anglaise. Se voyant donc frustrés de leur espérance , ils déchargèrent leur colère sur les maisons qu’ils brülèrent, sans nuire pourtant aux plantations; ce qui nous a fait soupçonner qu'ils avoient quelque intention de revenir. Pour nous qui étions dans le fort, nous passämes cette nuit à peu près comme la précédente : mêmes agitations , mêmes excès de la part de nos ennemis, et même inquiétude de la mienne. Le second lieutenant, qui étoit resté pour commander , ne me perdit point dé vue , appréhendant sans doute que je ne voulusse

5o4 LETTRES

profiter de l'absence du Capitaine et du premier lieu tenant, pour m'échapper, Car j'avois beau faire pour les rassurer à cet égard, je ne pouvais en venir à out, Ces sortes de gens, accoutumés À juger des autres par eux-mêmes, ne pouvoient Pas S’imaginer qu'un honnête homme, qu'un prêtre, pût et dût tenir sa parole en pareil cas.

Le jour venu, il parut un peu moins inquiet sur Moncompte, Vers les huit heures, ils se mirent tous à table, et après un assez mauvais repas, l’un d'eux voulut entrer en controverse avec moi, et me fit plusieurs questions sur la confession, sur le culie que nous rendons aux croix , aux images , etc, Confessez- VOUS VOS paroissiens, me dit-il d’abord ? Oui, lui répondis-je, lorsqu'ils viennent À moi; ce qu'ils ne font pas aussi souvent qu'ils le devroient, et que je le souhaiterois par le zèle que j'ai pour le salut de leurs âmes. Et Croyez-vous bien véritablement : ajouta-t-il, que leurs péchés leur soient remis i d'abord qu'ils vous les ont déclarés ? Non, assuré ment, lui dis-je; une accusation simple ne suffit pas pour cela ; il fant qu’elle soit accompagnée d’une véritable douleur du passé , et d’une sincère résolution Pour l'avenir, sans quoi la confession auriculaire ne serviroit de rien pour effacer les péchés. Et quant aux images et aux croix » reprit-il, pensez-vous que la prière ne soit pas aussi bonne sans cela qu'avec cet extérieur de religion ? La prière est bonne, sans doute , lui répondis-je, Mais permettez-moi de vous demander à vous-même , pourquoi dans les familles 9n conserve les portraits d’un père, d’une mère, de ses aïeux? N'est-ce pas principalement pour exciter Sa propre reconnoissance > CN SOngeant aux services qu'on en à recus, et Pour s’animer à suivre leurs bons exemples ? Car ce n’est pas précisément ce tableau que l’on honore, mais on rapporte tout à ceux qu'il représente : de même il ne faut pas vous ima-

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giner que nous autres catholiques romains, nous adorions le bois ni le cuivre ; mais nous nous en servons pour nourrir, pour ainsi dire, notre dévotion. Car, comment un homme raisonnable pourroit-il n’être pas attendri en voyant la figure d’un Dieu mort sur une croix pour son amour ? Quel effet ne produit pas sur l'esprit et sur le cœur l’image d’un martyr, qui a donné sa vie pour Jésus-Christ? Oh! je ne l’entendois pas ainsi, me dit l'Anglais; et je connus bien à son air, que leurs ministres sn trompent, en leur faisant entendre que les papistes, comme ils nous appellent, honorent superstitieusement, et adorent les croix et les images prises en elles-mêmes.

J'’attendois avec empressement le retour de ceux qui avoient été visiter les habitations . is::qu’on vint me dire qu’il falloit aller à bord d'1 vaisse:u, parce que le capitaine Potter vouloit me ‘/0;: ei > parler, J'eus beau prier , solliciter, représen'x le plus vivement que je pus toutes les raisons que j'avois de ne pas m'embarquer sitôt, je ne pus rien gagner, et il fallut obéir malgré moi. Le chef de la troupe, qui, dans l’absence des autres, étoit le second lieutenant, ainsi que je viens de le dire, prenant sa langue d'une main, et de l’autre faisant semblant de la percer ou de la couper , me donna à entendre que, si je parlois davantage , je devois m’attendre à de mauvais traitemens. J'ai lieu de croire qu'il étoit piqué des discours forts et pathétiques que je faisois sur la profanation des ornemens de l’église et des vases sacrés.

Nous nous mimes donc vers les trois heures aprèsmidi dans un canot; et quoique le vaisseau ne fût guere qu'à trois lieues de là (le capitaine l'ayant déjà fait entrer en rivière), nous n’y arrivâmes pourtant qu'environ sur les huit heures, par la lâcheté des nageurs, qui ne discontinuoient pas de boire. Du plus loin qu'à la lueur de la lune je découvris Le corps

du bâtiment, il me parut tout en l'air. Il étoiten effet échoué sur le côté, et n’avoit pas trois pieds d’eau. Ce fut un grand sujet d’alarmes pour moi; car je m'imaginois qu'il ÿ avoit en cela de la faute de mon Nègre, qu'on avoit choisi pour un des pilotes; et je croyois que le capitaine m’avoit envoyé chercher pour me faire porter la peine que méritoit l’esclave, ou tout au moins afin que je périsse avec les autres, si le navire venoit à s'ouvrir. Ce qui me confirma pendant quelque temps dans cette triste idée, fut le peu d'accueil qu'on me fit : mais j'ai appris depuis qu'il n’y avoit eu en cela aucune affectation , et que la mauvaise réception qui m’alarma, venoit uniquement de ce que tout le monde étoit OCCUPÉ à manœuvrer, pour se tirer au plus vite de ce mau- Vais pas.

D'abord que notre canot eut abordé, je vis descendre et venir à moi un jeune homme, qui estroioit un peu le français, et qui me prenant la main, a baisa, en me disant qu’il étoit Irlandais de nation, et catholique romain; il fit même le signe de la croix, tant bien que mal; et m'ajoula, qu'en qualité de second canonnier , il avoit une cabane, qu’il vouloit me la donner, et que, si quelqu'un s’avisoit de me faire la moindre insulte, il sauroit bien la venger. Ce début, quoique partant d’un hemme qui me paroissoit fort ivre, ne laissa pas de me tranquilliser un peu. Il me donna lui-même la main pour m'aider à grimper sur le pont per le moyen des cordages. À peine fus-je monté, que j'aperçus mon nègre, Je lui demandai aussitôt ce qui avoit ainsi fait échouer le vaisseau , et je fus rassuré lorsqu'il m’eut dit que c'étoit par la faute du capitaine, qui s’étoit opiniâtre à tenir le large de la rivière, quoiqu'on lui eût dit plusieurs fois, que le chenal (1) étoit tout proche ee RAT

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(1) Chenal, c'est dans une rivière le courant d’eau, où un vaisseau peut entrer,

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que

ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 5o7

de terre. Le capitaine parut en même temps sur le gaillard, et me dit assez froidement d'entrer dans la chambre; après quoi il alla continuer de vaquer à la manœuvre, Cependant mon Irlandais ne me quittoit pas, et s'étant assis à la porte, il me renouvela ses protestations de bienveillance, me disant toujours qu’il étoit catholique romain, qu’il vouloit même se confesser avant que je sortisse de leur bord : qu’il avoit communié autrefois, e/c.; et comme dans tous ses discours il mêloit toujours quelques invectives contre la nation anglaise, on le fit retirer, avec défense de me parler dans la suite, sous peine de châtiment; ce all reçut de fort mauvaise grâce, jurant, tempétant, et protestant qu'il me parleroit, malgré qu'on en eût, Ils’'en alla pourtant; mais à peine fut-il parti, qu'il er vint un autre aussi ivre que lui, et Irlandais comme lui. C'étoit le chirurgien, qui me dit d’abord quelques mots latins : Pater, misereor. Je voulus lui répondre en latin; mais je compris bien- \ôt qu'il n’y entendoit rien du tout; et comme il i’évoit pas plus habile en français, nous ne pûmes pas lier conversation ensemble, Il se faisoit tard, et je sentois le sommeil qui me pressoit, n'ayant guère dormi les nuits précédentes. Je ne savois pourtant où me mettre pour prendre un peu de repos. Le vaisseau étoit 1 penché, qu'il falloit être continuellement cramponné pour ne pas rouler. J'aurois bien voulu me jeter sur une des trois cabanes; mais je n'osois, de peur que quelqu'un ne m'en fit retirer promptement. Le capitaine s’aperçut de mon embarras, et touché de la mauvaise figure que nous faisions sur des coffres, le garde-magasin et moi, il nous dit, que nous pouvions nous loger dans la ca- Lane du fond de la chambre. Il ajonta même poliment, qu'il étoit fâché de ne pouvoir pas en donner une à chacun, mais que son vaisseau étoit Lrop petit

5o8 LETTRES

pour éela. J’acceptai bien volontiers ses offres, et nous nous arrangeämes de notre mieux sur ce tas de haillons. Malgré toutes les incommodités de ma situation, je m'assoupis de lassitude, et pendant la nuit, moitié endormi, moitié éveillé, je m’aperçus que le bâtiment commençoit à remuer. Il vint insénsiblement à flot, et pour empêcher qu’il ne se couchât dans la suite, on enfonçoit deux vergues dans la vase, une de chaque côté, lesquelles tenoient le corps du vaisseau en équilibre.

Lorsqu'il fut jour, et qu’il fallut prendre quelque nourriture, ce fut un nouveau tourment pour moi, car l'eau étoit si puante, qu'il n’y avoit pas moyen d’en goûter ; tellement que les Indiens et les Nègres, qui ne sont pas assurément délicats, aimoient mieux boire de l’eau de la rivière, quelque bourbeuse et quelque saumâtre qu'elle fût. Je demandai alors au capitaine pourquoi il n’en faisoit pas d’autre, puisque tout proche de |à il y en avoit une source où j'avois coutume d'envoyer chercher l’eau dont j'usois au fort. Il ne me répondit rien, croyant peut-être que je voulois le faire donner dans quelque embuscade. Mais après avoir bien questionné les Français, les Nègres et les Indiens qu’il avoit fait prisonniers, il se détermina à envoyer sa chaloupe à terre avec mon domestique. On fit plusieurs voyages ce jour-là et les jours suivans, en sorte que nous fûmes tous dans la joie d’avoir de bonne eau, quoique plusieurs n’en usassent guère, aimant mieux le vin et le taflia, qui étoit sur le pont à discrétion.

Je dois pourtant dire à la louange du capitaine, qu'il étoit très-sobre. Il m’a même souvent témoigné sa peine sur les excès de son équipage, à qui, suivant l'usage des corsaires, il est obligé de laisser beaucoup de liberté, Il me fit ensuite une confidence assez plaisante, Monsieur, me dit-il, savez-vous que demain 5 du présent mois de novembre, suivant

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 5og

notre manière de compter (car nous autres Français nôus comptions le quinze) les Anglais font une très-grande fête ? Et quelle fête, lui dis-je? Nous brülons le Pape, me répondit-il en riant. Expliquezmoi, repris-je, ce que c’est que cette cérémonie. On habille burlesquement, me dit-il, une espèce de statue ridicule, qu’on appelle le Pape , et qu’on brûle ensuite en chantant des vaudevilles, et tout cela en mémoire du jour où la cour de Rome sépara l’Angleterre de sa communion. Demain, continua-t-il, nos gens qui sont à terre feront la cérémonie au fort. Après quoi, il fit hisser sa flamme et son pavillon. Les matelots montèrent sur les hauts-bancs, le tamboux battit, on tira du canon, et l’on cria cinq fois vive le Roi. Cela fait : il appela un de ses matelois, qui, au grand plaisir de ceux qui entendoient sa langue, chanta une fort longue chanson , que je jugeai être le récit de toute cette indigne histoire. Voilà un trait qui confirme bien ce que tout le monde sait déjà, que l’hérésie pousse tonjours aux derniers excès son animosité contre le chef visible de l'Eglise.

Sur le soir nous vimes venir un grand canot à force de rames. Le capitaine, qui se tenoit toujours sur ses gardes, et qui ne pouvoit pas s'ôter de l'esprit que nos gens cherchoient à le surprendre , fit faire aussitôt branle bas: on üra sur-le-champ un coup de pierrier,et la pirogue ayant fait son signal , tout fut tranquille. C’étoit le lieutenant qui étoit allé faire le dégât sur les habitations , le long de la rivière. Il rapporta qu’il n’avoit visité que deux ou trois plantations, où il n’avoit trouvé personne. Il ajouta qu'il alloit remonter pour mettre le feu par-tout. En effet aprés avoir soupé , et avoir amplement conféré avec les principaux , 1l repartit. Je demandai d'aller avec lui

jusqu’au fort pour chercher mes papiers, mais je fus refusé ; et pour m’adoucir un peu la peine que

me faisoit ce refus ,| M.- Potter mé dit qu'il m'y méneroit lui-même, Je pris donc patience , et je tâchai de réparer par un pen de sommeil la perte des nuits précédentes , mais inutilement : le bruit » le fracas et la mauvaise odeur , ne me permirent pas de fermer l'œil. | Le dimanche matin je m’attendois À voir quelque exercice de religion : car jusque-là je n’avois aperçr aucune marque de christianisme ; mais tout fut 4 l'ordinaire , en sorte que je ne pus pas m'empêcher d'en témoigner ma surprise. Le capitaine ie dit que dans leur secte chacun servoit Dieu à sa mode; ul y avoit parmi eux comme ailleurs des bons et a mauvais, et que qui bien faisoit bien trouveroit, Il tira en même temps de son coffre un livre de dévotion , et je m'aperçus qu'il y jeta quelquefois les yeux dans le cours de la Journée et le-dimanche suivant, Comme il m’a toujours paru plein de raison, j'avois soin de jeter de temps en temps dans la conversation quelques mots de controverse et de morale qu'il recevoit fort bien , se faisant expliquer par des interprètes ce qu’il n’entendoit pas. Il me dit même un jour , qu'il ne vouloit plus faire le métier de corsaire : que Dieu lui donnoit aujourd’hui du bien qui peut-être lui seroit bientôt enlevé pär d’autres ; qu'il n’ignoroit pas qu'il n’emporteroit rien en mourant; que du reste je ne'devois pas m'’attendre à trouver plus de piété dans un corsaire français ou même espagnol, que jen voyois dans son vaisseau, parce que ces sortes d'armemens ne sont guère compatibles avec les exercices de dévotion. J'avoue que J'étois étonné de voir de tels sentimens dans la bouche d’un huguenot américain : car tout le monde sait combien cette partie du monde est éloignée du royaume de Dieu et de tout ce qui ÿ conduit, Je lai exhorté plusieurs fois à demander au Seigneur de l'éclurer, et de ne pas le laisser mourir dans les

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téuèbres de l’hérésie , où il a eu le malheur de naître et d’être élevé.

Comme les cänots alloient et venoient incessamment de terre à bord et de bord à terre pour transporter le pillage, il en vint un ce soir-là même , qui conduisoit un Français avec cinq Indiens. C’étoit un de nos soldats qui depuis une quinzaine de jours étoit allé chercher des Sauvages pour les faire travailler , et qui ne sachant pas que les Anglais étoient maîtres du fort, s’étoit jeté entre leurs mains. Je représentai au sieur Potter, que les Indiens étant libres parmi nous , il ne devoit ni ne pouvoit les prendre prisonniers, surtout n’ayant pas été trouvés les armes à la main ; mais il me répondit que ces sortes de gens étoient esclaves à Rodelan , et qu'il les y conduiroit malgré tout ce que je pourrois lui dire. Il les a emmenés en effet avec les Arouas qu’il avoit d’abord pris dans la baie d'Ouyapoc: peut-être a-t-il envie de revenir dans ce pays, et de se servir de ces misérables pour faire des descentes sur les côtes ; peutêtre aussi les laissera-t-1l à Surinam.

Je le sommai cependant le lundi matin de la parole qu’il m’avoit donnée de me mener à terre ; mais il n’y eut pas moyen de rien obtenir , et il fallut se contenter de belles promesses ; en sorte que je désespérois de revoir jamais mon ancienne demeure,

lorsqu'il vint lui-même à moi le mardi, me dire que si je voulois aller au fort , il m’y feroit conduire. J'acceptai bien volontiers son offre ; mais avant que je m'embarquasse , il me recommanda fort de ne pas Éir , parce qu’on ne manqueroit pas, dit-il, de vous arrêter avec un coup de fusil : je le rassurai là-dessus , et nous partimes. Celui qui commandoit le canot étoit le second lieutenant , celui-là même qui m’avoit menacé de me couper la langue ; et comme je m'en étois plaint au capitaine , qui lui en avoit sans doute parlé , il s'excusa fort là-dessus en chemin , et me

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fit mille politesses. Nous arrivâmes au terme , et aussitôt je vis tous ceux qui gardoient le fort, venir au débarquement , les uns avec des fusils, les autres avec des sabres pour me recevoir, Peu accoutumés Peut-être à !x bonne foi , ils craignoient toujours que je ne leur échappasse, malgré tout ce que je pouvois leur dire pour les tranquilliser sur mon compte, Après que nous fümes un peu reposés, je demandai d’aller chez moi » et l’on n'y conduisit sous une bonne escorte. Je commençai d’abord par visiter l'église , afin de voir pour la dernière fois dans quel état elle étoit; et comme Je ne pus retenir mes larmes et mes soupirs , en voyant les autels renversés, les tableaux déchirés, les pierres sacrées mises en pièces et éparses de côté et diautre , les deux principaux de la bande me dirent qu'ils étoient bien fächés de tout ce désordre; que cela s’étoit fait » malgré leurs intentions, par les atelots les Nègres et les Indiens dans la fureur du pillage ct dans l'ardeur de l'ivresse , etqu'ils m'en faisoient icurs excuses, Je leur répondis que c'étoit à Dieu principalement et premièrement, qu'ils devoient demander pardon d’une telle profanation dans son temple ; qu’il étoit très À craindre Pour eux que l'Eternel ne se vengeät et qu’il ne les chäâtiät comme ils le méritoient. Je me Jetai ensuite à genoux et je fis une espèce d'amende honorable à Dieu, à la sainte Vierge et à saint Joseph , à l'honneur desquels j'avois dressé des autels | pour exciter la dévotion de mes paroissiens ; après quoi ie me levai et nous prîmes le chemin de ma maison, J’avois autour de moi cinq à six personnes qui observoient scrupuleusement toutes mes démarches , tous mes mouvemens , et surtout, les coups-d'œil que je jetois. Je ne voyois Pas pourquoi tant d'attention de leur part, mais je le sus dans la suite. Ces bonnes gens, avides au dernier point, s’'imaginoient que

j'avois de l'argent caché ; et que , lorsque j'avois

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témoigné tant d’empressement de revenir À terre , c'étoit pour voit si on n’ävoit pas découvert mon trésor. Nous entrâmes donc tous ensemble dans là maison ; et ce fut un vrai chagrin pour moi, je Favoue , de voir Paffreux désordre où elle étoit,

I y a près de dix-sept ans qte j'alle! pour la première fuis À Ouyapoc , et que jé commencçai d'y amastet ce qui est nécessaire pour à fondation des missions indiennes , prévoyant que ce quartiér abondant en Sauvages fourniroit une vaste carrière À notre zèle , et que la curé d'Ouyapoc seroit comme l’entrepôt de tous les «utres établissemens, Ja n’avois cessé depuis ce temps-là de mé fottnir toujours de “mieux en mieux pâr les soins charitables d’un de nos pères, qui vouloit bien êtré mon correspondant à Cayenne. Dieu a permis qu'un seul jour absorbät le fruit de tant de peines et de tant d’arinées : que son scint nom soit béni. Ce qui me fâche le plus , c’est de savoit les trois missionnaires , qui restent dans ce quartier-là , dénués de tont , sans que je puisse pour le présent leur procurer même le pur nécessaire , malgré toute la libéralité et les bonnes intentons de nos supérieurs.

Enfin, après avoir parcouru rapidement tous les petits appartemens qui servoient de logement à nos pères quand ils venoïient me voir , j'entrai dans mon cabinet : je trouvai tous mes livres et Papiers par terre, dispersés , confondus et À moitié déchirés. Je pris ce que je pus , ét comme on me pressoit de finir , 1} faut m'en retourner au fort. Pen d'heures après artivèrent ceux qui étoient allés ravager les habitations ; et s'étant un peu rafraïchis , ils continuèrent leur route jusqu’an vaisseau , emportant avec eux ce qu'ils avoient pillé , qui, de leur aveu ,

et à leur grand regret, n’étoit pas fort considérable,

Le lendemain ioute la matinée se passa à achever de faire des ballots , à casser les meubles qui res- +: IF, 33

toient dans les différentes maisons, à arracher les serrures , les gonds des portes, surtout ce qui étoit de cuivre ; et enfin, vers midi, on mit le feu aux maisons des habitans , lesquelles furent bientôt réduites en cendres , n’étant couvertes que de paille, suivant l'usage du pays. Comme je voyois bien que la mienne alloit avoir le même sort, je pressai beaucoup pour qu'on m'y conduisit, afin de recueillir le plus de livres et de papiers que je pourrois. Le second lieutenant, qui étoit le chef , affecta alors de décharger devant moi un pistolet qu’il portoit en bandoulière , et 1l Le rechargea tout de suite, ayant grand soin de me le faire remarquer. J'ai conçu depuis d'où venoit cette affection de sa part. Ensuite il me fit dire que si je voulois aller chez moi , il m'y conduiroit, Etant arrivé, je me mis à chercher encore quelques papiers , et comme il ne restoit avec moi qu'un matelot qui parloit français, tous les autres $’étant un peu écartés , à dessein sans doute , celui-ci me dit: mon père , tous nos gens sont loin , sauvez-vous , si vous voulez. Je compris bien qu'il vouloit me tenter, et je lui répondis froidement , que des hommes de notre état ne savent ce que c’est que de manquer de parole. J’ajoutai que si j’avois voulu rendre la fuite , il ÿ avoit long-temps que je l’aurois hic, en ayant plusieurs fois trouvé l’occasion favorable , pendant qu’ils s’amusoient à piller ou à boire. Enfin , après avoir bien fouillé partout, et ne trouvant plus rien , je déclarai que j'avois fini, et que nous nous en irions quand il leur plairoit. Alors le lieutenant s’approcha avec un air grave et menaçant, et me fit dire par l'interprète, que j’eusse à leur montrer l'endroit où j'avois caché mon argent, sinon qu'il m’arriveroit malheur. Je répondis avec cette assurance que donne la vérité, que je n’avois point caché d'argent, que si j'avois pensé à mettre quelque chose en sûreté , j’aurois commencé par ce

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