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il en remplissoit les différentes fonctions avec tant d'exactitude , qu’on étoit surpris qu'il pût suffite à tant d’occupations ; en sorte qu'on ne cessoit d’admirer l'étendue et la supériorité de son génie, Le regulo son père crut dès-lors que ce sixième fils seroit infailliblement choisi par l'Empereur , à l'exclusion de ses autres frères , Pour succéder à sa dignité. Il n’avoit garde de soupçonner que lui et son frère , qui étoit oflicier des gardes-du-corps , eussent conçu le dessein d’embrasser le christianisme ; cependant l’un et l'autre étudioient conti nuellement les principes de notre sainte religion : à la vérité celui - ci s’instruisoit plus secrètement. Toutes les fois qu’il me rencontroit seul où un peu écarté de la foule , il me proposoit ses difficultés ; mais dès que quelqu'un se Joignoit à nous , il interrompoit aussitôt le discours. Il me pria même de ne point l'entretenir des choses de la religion en présence d’autres personnes.
Son aîné au contraire > Quoique moins avancé dans la voie du salut, parloit partout avec éloge de la religion chrétienne , et même jusqu’à la porte de l'Empereur , où assis avec les grands, il ne souffroit point qu’on F'attaquât sans prendre aussitôt sa défense. Il tournoit en ridicule les différentes sectes de la Chine ; il établissoit l'unité d’un Dieu > la nécessité de la rédemption après le péché originel ; enfin , il annonçoit librement et Sans crainte les vérités de la religion que le prince Jean lui avoit en. seignées, Il poussa si loin son zèle > et tant de personnes s'offensèrent de la liberté avec laquelle il parloit, que quelque dificulté qu'il y ait d’accuser un favori, il se trouva un prince , qui, sous prétexte d'amitié pour ce jeune homme son parent, ‘7 Porta ses plaintes à l'Empereur ; mais Sa Majesté n'y fit qu’une médiocre attention , et sa réponse fut
en termes si généraux , qu'elle ne signifioit rien : JL XI, 2
18 LETTRES c’est un fait que je n’ai appris que long-temps après qu’il étoit arrivé.
Le prince Lessihin ne cessa pas pour cela de donner des preuves de son attachement au christiamisme, Quand il étoit de retour à la maison , il rendoit compte à ses frères chrétiens des raisonnemens qu’il avoit employés pour confondre ses adversaires , et il les prioit de lui fournir de nouvelles armes , afin de mieux combattre les ennemis de la foi. Mais la mort lui ayant enlevé assez subitement son fils unique qui étoit âgé de deux ans, cette perte inattendue rallentit son courage ; il s’'échappa même en des plaintes et de murmures contre la divine Providence. M ayant rencontré un jour dans le fort de sa douleur , il ne put retenir ses larmes ni ses murmures. « Où est donc la justice de Dieu, me dit-il, » qui fait prospérer les méchans , tandis qu’il nourrit » de pleurs et d’amertume ceux qui croient en lui? » Faut-il que les ennemis de son nom insultent à » ma disgrâce ? »
Je l’interrompis en lui témoignant la surprise où j étois de lui entendre tenir un pareil langage : « Ne » dites-vous pas tous les jours , lui ajoutai-je , que l'Empereur n’est responsable à personne de sa » Conduite ? que nul de ses sujets n’a droit de lui » demander compte de ses actions ? qu’on doit se » Soumettre à ses voluntés avec respect et sans murmure ? qu'on doit croire qu’il ne fait rien sans de >; bonnes raisons ? cependant vous ne le regardez »» pas comme une divinité. Vous savez que c’est un » homme sujet à l'erreur comme les autres , et ca- » pable d’être maîtrisé par ses passions. Que pré- » tendez-vous donc ? Voulez-vous avilir 1: Majesté » de Dieu, et la mettre au-dessous: & un omme * » Quelle raison avez-vous de vous plaindre, vous » Qui avez tant de fois prêché aux autres sa justice, sa sagesse , sa bonté’ Et qui vous a dit que la
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» baptême, il Jouit maintenant d’un bonheur qui
» ne finira jamais ; Pour vous , puisque c’est un » intercesseur que vous avez auprès de Dieu , et » Que vous aurez beaucoup moins de peine à con- » gédier la mère de ce fils > Qui n’est pas votre épouse » légitime ?
» Mais je veux , lui ajoutai - je , que vous ayez » raison de faire consister la Prospérité dans les » honneurs, dans les grands emplois, et dans les »» richesses : si c’est Jà votre‘idée , je vois peu de » Princes à la cour qui y soient autant honorés que » VOUS, ou qui y aient des emplois aussi considé… » rables que ceux dont vous êtes revêtu ; vous avez » d'ailleurs des biens Proportionnés à vos emplois : » Vous voilà donc, selon vous > du nombre de ces
» Méchans à qui tout prospère ? Et vous vous plai- » gnez de Dieu ! etc. »
Il sourit À ces dernières qu'à la vérité il auroit de la
Dieu promettoit aux Chréuens, e elles ne méritoient
dans la suite d fait à lui.
Îl n’y a aucun de ces princes dont la conversion n'ait eu quelque chose de remarquable , et dont le zéle , la ferveur et la vie toute sainte ne méritassent une histoire particulière qui édifieroit les gens de
vertu. Je me ds
bien et excileroit les plus tièdes à Ja
contenterai de vous donner ici une idée générale du mérite et de la vertu de ces illustres néophytes, sans presque garder d'autre ordre que celui du temps de leur conversion à la foi.
Euviron deux ans après le départ du grand général dont j'ai parlé ci-devant , l'Empereur le rappela pour venir passer le nouvel an à la cour , et rendre compte en détail de l’état de l’armée du royaume de Thibet. Il en avoit chassé les ennemis ; c’est-à-dire, les troupes de Tse-Vam-Raptan qui avoit occupé le pays des Lamas , et le ravageoit depuis quatre ans. Ce général ramena avec lui le prince Paul, qu’il estimoit fort à cause de sa. valeur , et de son expérience à la guerre : il rendit de lui un témoignage si favorable à l'Empereur son père , que Sa Majesté l’éleva à de nouveaux honneurs » elaugmenta ses appointemens à proportion des dignités dont elle venoit de le décorer.
Mais le prince Paul avoit bien d’autres vues ; sa
‘résolution étoit prise de ne plus servir d'autre
maître que Jésus-Christ , et de ne plus combattre d'autre ennemi que ceux de son nom. Il ne fut pas loûg-temps sans présenter un mémoire au tribunal des princes, où entr’autres choses, il disoit qu’une incommodité qui lui étoit survenue aux genoux , le mettoit hors d'état de monter à cheval ; que devenant par-là inutile pour le service , il n'étoit pas juste qu'il possédät les dignités , ni qu'il jouit des appointemens dont l'Empereur l’avoit gratifié ; et qu’il supplioit Sa Majesté de vouloir bien agréer sa démission,
Le regulo, président de ce tribunal , étoit ami du prince Paul ; il fit son rapport de telle manière, que l'Empereur consentit à sa retraite : il lui laissa néanmoins un titre d'honneur , qui ne l’engageoit‘à aucune fonction. Le prince Paul fut au comble de sa joie de se voir libre et dégagé des embarras du
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ÉDIFIANTES ET CUÜRIEUSES. ai
siècle ; il s’'adonna tout entier aux œuvres de piété, Non content d’avoir instruit sa famille il s’appliqua à gagner ceux de ses parens et de ses amis avec qui il avoit ie plus de liaison ; il étoit d’une vigilance et d'une attention extrême sur l’état des petits enfans des princes infidèles qui étoient en danger de mou. ir , et il alloit lui-même les visiter ; il les baptisoit, lorsqu'il avoit fait entendre à leurs parens , quel étoit le bonheur de ces enfans qui mouroient après avoir reçu le baptême.
Entin, ce prince avec ses deux frères chrétiens , Jean et François, s’assembloient tous les jours chez l’un destrois , pour conférer ensemble sur les moyens es plus propres à avancer l’œuvre de Dieu. Ils convenoient qu'ils ne feroient que de médiocres progrès, si le regulo leur père demeuroit dans son infidélité ; mais sa présence leur étoit interdite à tous trois , et il falloit chercher d’autres gens capables de toucher son cœur. Ils jugèrent que personne n’étoit plus propre à ce dessein que l'aîné de leurs frères. Ses talens naturels , son éloquence modeste et persuasive , son habileté dans la langue tartare que le regulo préféroit de beaucoup à la langue chinoise : toutes ces qualités lui avoient gagné le cœur du bon vieillard. Ce prince étoit d’un jugement sain , homme de conseil , et son père l’avoit souvent employé avec succès dans les affaires de sa maison tes plus épinenses.
Il n’étoit encore que catéchumène ; mais il étoit parfaitement instruit de la loi chrétienne , etil l’observoit aussi exactement que ses frères chrétiens, S'il ne fut pas baptisé d’abord, c'estque les Missionnaires jugèrent qu’il falloit attendre encore quelque temps jusqu’à ce qu'il eût fait les derniers efforts auprès du regulo son père, parce que s’il eût une fois reçu le baptême , l'entrée de la maison paternelle Jni auroit été absolument interdite. Il accepta volontiers la commission dont ses cadeis le chargèrent , et il
S'y porta avec un zèle sage et discret > avançant peu à peu , et se servant de toutes sortes d'industries pour s'insinuer dans son cœur , et lui inspirer le désir d'embrasser une religion , dont il connoissoit la vérité , et de laquelle il n’étoit éloigné que par des vues d'intérêt et de politique.
Pendant ce temps-là , les trois princes chrétiens, qui ne pouvoient rien par le ministère de la parole, imploroient la miséricorde de Dieu avec leurs fa milles. Ils étoient sans cesse au pied des autels; ils faisoient des jeûnes extraordinaires ; 1ls pratiquoient diverses austérités, dont on auroit peine À croire que des personnes de ce rang fussent capables ; ils faisoient des anmônes considérables ; ils fréquentoient les sacremens: ils prioient les Missionnaires d'offrir souvent le saint sacrifice pour obtenir de Dieu la conversion d’un père qu’ils aimoient tendrement ; ils fondoient en larmes toutes les fois qu'ils faisoient ré flexion que ce père si cher, qui étoit dans un âge si avancé , auroit infailliblement sa demeure parmi les réprouvés , s’il venoit à mourir sans avoir été régénéré dans les eaux du baptême,
Tant de pieux efforts n’eurent pas l'effet qu'ils espéroient ; ils mirent quelques favorabies dispositions dans son cœur , mais ils ne le changèrent point. On obtint à la vérité qu'il se rendit plus traitable sur l'arucle de la religion ; mais il laissa toujours entrevoir qu'il étoit encore bien éloigné du royaume de Dieu. I] persista à ne vouloir point admettre les trois princes ses fils en sa présence: il ne pouvoit ignorer néanmoins que plusieurs princesses recevoient le baptême avec leurs filles ; mais il dissimuloit >etil se contentoit de recommander en général, d’être trèsréservé, sans quoi on risqueroit de perdre sa famille. On paroissoit déférer à ses avis, et agir avec plus de réserve : néanmoins ses fils continuoient d'aller
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ÉDIFIANŸYES ET CURIEUSES. 23 à l’église, de la même manière que si leur père y eût donné son consentement.
Tandis que le troupeau de Jésus-Christ croissoit dans cette illustre famille , la mort enleva de ce monde l’empereur Cang-hi le 20 décembre 1522, Le même jour , son quatrième fils monta sur le trône. On sait les agitations et les changemens qui accompagnent d'ordinaire un nouveau règne. Cependant la famille dont je parle n’eut pas d’abord sujet d’être mécontente ; le vieux regulo fut avancé d’un degré en considération des services qu’il avoit rendus à l'Empereur défunt. Cet honneur lui fat d'autant plus agréable , que depuis deux ans il s’étoit retiré du service ;1l avoit obtenu la permission de demeurer chez lui, et il ne sortoit guère que pour aller detemps en temps s'informer de la santé de l'Empereur. Il étoit toujours reçu gracieusement de Sa Majesté, qui ne le congédioit jamais sans lui faire quelques présens.
Le prince Lessihin connut bientôt par sa propre expérience combien il est difficile d’être le favori de deux maîtres, qui se succèdent l’un à l’autre ; on se fait sous le premier des ennemis, dont on a d’ordinaire à souffrir sous le second,
L'Empereur régnant étoit mécontent de quelquesuns de ses frères, surtout du neuvième, que nous appellerons le neuvième 4go. I le condamna à rendre de grosses sommes d'argent qu'il préteudoit avoir été mal acquises sous le règne x son père , et à partir ensuite pour l’armée; et comme il n’étoit guère plus content du prince Lessihin , et qu’il cherchoit une raison de l’éloigner , il lui donna ordre d'exiger cette somme et d'en poursuivre la restitution. Le prince Lessihin s'aperçut bien que c’étoit un piége anquel il ne pourroit échapper. Effectivement, l’ago ne se pressant pas de donner l'argent qui lui étoit demandé , ni de partir, sous prétexte du temps qu'il lui falloit
24 LETTRES qui lui étoit survenue, l'Empereur accusa le prince Lessihin de ces lenteurs affectées : il lui. fit une sévère réprimande sur la négligence avec laquelle il exécutoit ses ordres; il lui reprocha d’avoir de plus grands égards pour l’ago que Pour lui qui étoit son maître ; il lui fit un crime des anciennes liaisons qu’il avait eues avec ce prince, et enfin il lüi ordonna de le suivre à l’armée.
Le prince Lessihin sentit bien qu'on ne vouloit point de justification ; aussi ne se mit-il pas en devoir de faire son apologie ; il sé contenta de frapper là terre du front, selon la coutume de l'Empire ; et il se retira pour se préparer à ce voyage qu’on lui commandoit de faire à la suite de l'ago. Cependant, parce que 1 Empereur lui donnoit à l’armée un emploi qui répond à celui denos maréchaux de camp, il crut qu'il étoit de son devoir d'aller saluer Sa Majesté , et de lui demander ses instructions selon l'usage. IL se rendit donc au palais la veille de son départ, qui étoit fixé au 5 avril de l’année dernière » etil s’y fit ac- Compagner par son douzième frère , qui étoit devenu Tai-tou-ambam , c’est-à-dire » grand-maître des équipages de l'Empereur, soit pour la guerre , soit pour la chasse. S’étant présenté à celui qui est chargé de rapporter ces sortes d’affaires » l'Empereur, averti que le prince Lessihin demandoit ses ordres, entra dans une grande colère > et:lui fit dire qu'il letrouvoit bien hardi d’être venu au palais, Le prince répondit à genoux qu'il venoitavec son frère le /ai-tou-ambam , prendre les derniers ordres de Sa Majesté : les voici, répliqua l'Empereur: partez demain, vous et votre frère. Un ordre si sévère fut un coup de foudre qui fit trembler tous les grands ; mais ce fut véritablement un coup de prédestination pour ces deux princes , qui acheva de rompre tout à fait les liens qui les ténoient encore attachés aux honneurs du
Pour amasser une si grosse somme , et d’une maladié’
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ÉDIFIANTES ET CUÜRIEUSES. 25 siècle, C’est bien ici qu'on peut dire que les voies de Dieu sont ncompréhensibles.
Le douzième ‘prince devoit naturellement être frappé de se voir tout à coup, et sans nulle raison y enveloppé dans la disgrâce de son frère. Il prévoyoit qu’au lieu des prétendus ennemis qu’on l’envoyoit combattre, il devoit s'attendre à languir dans une dure prison: cependant il ne se troubla point; il sortit sans se plaindre; et au lieu de songer à mettre . ordre à ses affaires domestiques , son premier soin fut d’aller à l’église demander le baptême: il témoigna au Missionnaire qu’il ressentoit une vraie joie de ce que Dieu avoit fait naître pour lui cette occasion d'exécuter la résolntion qu’il avoit prise depuis longtemps de ne servir que lui seul. Il fut nommé Joseph.
Le prince Lessihin, qui étoit tombé d’un rang bien plus élevé, ressentit aussi plus vivement cette disgrâce. Îl n’avoit pas encore les dispositions nécessaires pour recevoir la même grâce que le prince son frère ; mais pendant le voyage , il eut le temps de réfléchir sur l’inconstance de la fortune et l'instabilité des choses humaines, sur l'injustice des hommes et la vanité de tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde. Dieu toucha en même temps son cœur par sa grâce, et il résolut de se faire chrétien » regardant cet état comme le seul où l’on puisse trouver une paix solide, avec l'assurance certaine de n'être jamais véritablement malheureux,
Ces deux princes étant arrivés avec le neuvième ago à Sinim, ville située à quatre cents lieues à l’ouest de cette cour, sur les limites de la Chine > furent logés séparément dans des maisons ordinaires; mais ils étoient soigneusement surveillés par une garde composée d'un bon nombre d'officiers et de soldats. Ce fut là que le prince Lessihin acheva de s’instruire par les soins du père Jean Mouram » Jésuite portugais, qui avoil suivi le neuvième ago ; et il fut bap-
tisé le même jour que Notre-Seigneur vint au monde pour sauver les hommes; on le nomma Lours.
Les princes Louis et Joseph commencèrent dèslors à mener une vie toute nouvelle: la prière, la lec-
ture, l'instruction de leurs domestiques étoient leur
Occupation ordinaire, Ils écrivirent à leur famille des lettres très-pressantes, pour l’exhorter à se faire ins truire et à recevoir le baptême. Les princesses leurs épouses, qui n’attendoient que le consentement de leurs maris, et que la princesse Marie leur bellesœur avoit déjà instruites, s’empressèrent d’embrasser la foi avec plusieurs de leurs filles et de leurs suivantes : toutes ensemble joignirent leurs prières à celles que l'on continuoit de faire pour la conversion du vieux regulo , qui ne pouvoit manquer d’être suivie de celle d’un grand nombre de personnes de toute sorte de conditions et d'états.
Le prince aîné s’y appliquoit de toutes ses forces; mais voyant qu’il navançoit que fort lentement, il s’avisa de s'associer un autre prince qui avoit été baptisé secrètement à Pekin au temps que le prince Paul partit pour la guerre; il s’appeloit Joseph. Sa femme avoit le nom de Marie, et sa fille se nommoit Paula ; il vivoit dans une grande retraite et d’une manière très-exemplaire ; il avoit une parfaite connoissance de la religion , et en parloit avec dignité, Les princes enfans du regulo l’appeloient leur oncle, parce qu’à compter depuis le fondateur de la dynastie, il se trouvoit de niveau avec leur père ; ainsi son âge et sa naissance devoient lui donner sur l'esprit du regulo une autorité que des enfans ne peuvent jamais ac-
a quérir.
Pour les lier ensemble et les engager en quelques Conversations , le prince aîné entretenoit souvent son père du mérite du prince Joseph ; il lui parloit avec de grands éloges de son courage , de sa fermeté, de sa constance dans les pratiques de la vertu » de son
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habileté dans la connoissance des livres, et de tout ce ui concernoit la loi chrétienne, soit qu’il voulût la dénie. soit qu’il voulût la combattre, Ces éloges, qui n'avoientrien d’affecté , et qui étoient jetés comme au hasard dans les divers entretiens qu’il avoit avec son père, firent naître à cebon vieillard le désir de voir et d'entendre leprince Joseph ; mais comme une pareille entrevue ne se pouyoit pas faire commodément dans leurs maisons, on convint qu'ils se rendroient tous deux à l’église, où en effet ils se trouvèrent un jour de fête. La conversation fut longue et roula toute sur la religion , principalement sur les points qui révoltoient le plus l'esprit du regulo. Il parut satisfait de ce premier entretien , et surtout du prince Joseph , dont jusque-là il n’avoit pas si bien connu le mérite. Le prince aîné tâchoit d’entretenir ces favorables dispositions , et pour cela il lui parloit sans cesse des mystères de notre sainte foi, principalement de la bonté de Dieu daus l’incarnation , de la récompense promise aux gens de bien, et des redoutables châtimens que Dicu exerce sur les méchans ; enfin de tout ce qui pouvoit le plus toucher et attendrir son cœur. Un jour il lui expliqua en détail les cérémonies de la semaine-sainte, auxquelles il venoit d'assister, et il le fit d’une manière si touchante, que le regulo voulut entendre les prières des Chrétiens, et se trouver à une messe qui fut célébrée avec plus d'appareil qu’à l'ordinaire dans l’église, qu’on avoit extraordinairement parée. Il fut content, et depuis cetem ps-là il vint assez souvent À l'église pour s’y prosterner devant l'autel, et y adorer Jésus-Christ; il envoya même de quoi acheter des cierges et des parfums ; enfin il vit volontiers les Missionnaires , et les traita toujours avec politesse et amitié » jusqu’à leur faire des présens de fruits et d’autres choses de cette nature, Ses enfans chrétiens, et ceux mêmes qui étoient encore infidèles, se réjouissoient de ce changement
et en concevoient de grandes espérances. Quoique d jusque-là ils n’eussent fait paroître aucune envie d’être n Chrétiens, ils souhaitoient ardemment la conversion #5 gd de leur père, afin de l’imiter avec moins de risque. D ‘1 Il n’y en avoit aucun dans cette famille qui n’eût ‘ | Conçu une grande estime de la loi de Dieu, et qui . ne permit à ses domestiques de l’embrasser, Néan- LL moins , ils n’ignoroient pas la persécution qui venoit D de s'élever dans la province de Fo-kien ; mais le mal d n'éloit pas encore parvenu jusqu’à Pekin. Ce ne fut . d que le 25 de décembre de l'an passé, qu’on nous se apprit que l'accusation des deux premiers mandarins | ce de Fo-kien avoit été portée à l'Empereur , qui l’avoit EL remise au tribunal des rites pour en délibérer. di Cette nouvelle qui devoit naturellement plus ébran: 5 m ler ces princes que les autres Chrétiens, parce qu’ils . q avoient beaucoup plus à perdre, ne ralentit point » cc leur ferveur. Ils aidèrent les Missionnaires de leurs $! conseils, de leurs prières et de tout leur pouvoir; in mais leurs efforts et les nôtres furent inutiles, et le le: 12 de janvier de cette année 1724, la sentence fut vc publiée contre la religion et contre les Missionnaires, D: ainsi que vous l’avez vu dans une lettre qui vous en + m fait le détail. EL Ce triste événement fit faire au vieux regulo des gt réflexions qui l’intimidèrent, et il renouvela les me- | de naces qu'il avoit faites aux princes ses enfans : mais 2 AV quand il vit que les Missionnaires n’étoient pas ren- , ph voyés de Pekin, ses frayeurs se dissipèrent, et il se da tranquillisa. Ses enfans chrétiens continuoient tou- Fa jours d’aller à l’église et d'y fréquenter lessacremens, pe pour se fortifier davantage dans ces temps de con- ve tradictions , où leur foi alloit être exposée à de rudes id épreuves; mais parce que l'Empereur venoit de dé- 7e fendre sous de rigoureuses peines toutes sortes d’ass d1 semblées , soit dans les pagodes, soit ailleurs, nous. ls
fûmes aussi obligés de prendre des mesures de prus
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dence et de sagesse, et d’enjoindre aux Chrétiens de ne venir à l’église que par petites uoupes, de peur qu'un trop grand concours n’attirât un ordre de la tenir fermée. | Les pères portugais prièrent aussi ces scigneurs de modérer leur zèle , et d’y venir un peu plus rarement, jusqu’à ce qu’on eût vu quel tour prendroit cette af faire. Ils répondirent d’abord que le premier officier des gardes de leur quartier étoit un homme de leur dépendance , et qu’il n’y avoit point à craindre qu'il se fit leur délateur. Tout ce qu’on put obtenir d’eux " ce fut qu'ils s’y rendroient sans équipage, dans des voitures de particuliers ou en chaises »etqu ils y viendroient de grand matin pour entendre la première messe. Rien de plus édifiant que la piété avec laquelle ils y assistoient ; loin de chercher dans l'église, comme on fait en Europe, les places les plus distinguées et les plus commodes , ils se mettoient À genoux indifféremment , les uns confondus pari le peuple, les autres dans un coin et à l’écart, d’où ils pouvoient voir le prêtre à l'autel, et où ils n’étoient vus que de Dieu seul. Il étoit rare qu’ils sortissent après la première messe ; ils entendoient d'ordinaire toutes celles qui se célébroient, de même que les longues prières que les Chrétiens récitent à haute voix à la fin de la dernière messe; et ils assistoient à tous ces exercices avec une modestie admirable, et dans la posture la plus respeciueuse, Accoutumés qu’ils sont de se tenir dans le plus profond respect en présence de l’Empereur, 1ls se croiroient infiniment coupables s'ils respectoient moins l’auguste sacrifice qui s'offre au souverain Maître des rois et des empereurs, et ils seroient étrangement scandalisés, s'ils étoient té moins de ce qui se passe souvent dans nos églises d'Europe, … Après avoir commencé si saintement la journée, ils en sanctifioient le reste dans leurs palais par la
lecture des livres de piété, par l'instruction de leurs domestiques, et par la prière que chacun d’eux faisoit faire en commun dans sa famille. Et comme parmi les princesses chrétiennes et les autres dames, il y en avoit peu qui connussent les caractères chinois , et qu’elles souhaitoient de comprendre le sens des prières vocales de l’Eglise, elles prièrent le père Suarez, leur confesseur, de leur en procurer une traduction en langue tartare.
Effectivement, quoiqu'il n’y ait personne qui ne sache parler la langue chinoise, il y en a peu cependant qui entendens ce qui est écrit d’un style un peu relevé, quand on leur en fait lalecture, ou bien qu'ils le récitent eux-mêmes après l'avoir appris par cœur. Le père Suarez m’engagea dans ce travail, dont je me chargeai volontiers. Quand j'ens achevé 2 traduction de ce qu'il ÿ avoit de plus essentiel, je l'envoyai au prince Jean et au prince Paul pour la revoir, et corriger les fautes qui auroient pu s’y glisser contre la finesse du langage. J’avois dessein de les engager eux-mêmes à traduire en langue tartare des livres qui traitent de la religion; mais ils s’en excusèrent toujours ,en apportant pour raison , qu'outre le peu d habitude qu’ils avoient de traduire , il étoit presque impossible qu'il ne leur échappât quelque chose de peu exact par rapport au dogme, et que nos saintes vérités n’en fussent altérées.
À cette occasion ils renouvelèrent les instances qu'ils m’avoient déjà faites de les aller voir, parce que , quelque envie qu’ils eussent de nous rendre visite , ils n’avoient pas la même liberté de venir dans notre église que dans celle des Portugais. L'église française est dans l’enceinte extérieure du palais ; et pour s’y rendre, il faut passer par une porte et par une rue où se trouvent à tous momens des regulo et des mandarins qui vontet qui viennent; ils n’eussent
de leurs l’eux fait comme s dames, ères chire le sens at le père urer une
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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 3r
pas manqué d'être découverts, ce qui auroit e1 des suites très-fâcheuses.
Je leur promis donc de les aller voir, et je me rendis chez eux au jour et à l'heure que je leur avois marquée. Je les trouvai presque tous assemblés à l'hôtel du prince Paul, lequel est le plus grand et le plus orné. Je ne les avois pas vus depuis leur conversion, parce qu'ils ne suivoient plus l'Empereur en campagne , et qu'ils avoient cessé d'aller au palais. Je fus véritablement frappé du changement qui S étoit fait en leurs personnes, et qui paroissoit jusque dans leur extérieur. On ne voyoit plus en eux ce faste et certains airs de fierté que les grands affectent encore plus ici qu'ailleurs , mais une modestie surprenante, et des manières s? humbles qu'elles me faisoient de la peine,
Comme je paroissois confus des honneurs extraordinaires qu'ils me rendoient, ils me répondirent
u'ils ne pouvoient avoir trop de vénération pour personnes qu'ils regardoient comme leurs pères, qui avoient eu le courage de tout sacrifier pour leur procurer la vie de l’âme, qui étoient les ministres du Dieu vivant, qui lui sacrifioient tous les jours la chair de Jésus-Christ, etqui nourrissoient les peuples de cette viande salutaire, Enfin , il me fallut essuyer toutes les civilités dont ils m'accabloient; après quoi ils me dirent qu’ils avoient plusieurs difficultés À me proposer , et qu'ils en avoient mis quelques-unes sur le papier, de peur qu’elles ne deur échappassent de la mémoire, Mais ce n’étoit plus, comme autrefois, par esprit de chicane et de contradiction qu’ils me proposoient leurs doutes; ils n’avoient en vue que de s’instruire de leurs devoirs et des moindres choses sur les obligations de la loi, sur ce qui étoit péché ou ne l’étoit pas. Ils poussoient même Je scrupule jusqu’à des minuties telles que pourroient faire de jeunes personnes qui ont nouvellement embrassé la