‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 4)Chapitre 5 sur 63 · FL · texte numérisé non relu

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vie religieuse. Je n’en rapporterai que deux exemples, pour ne point vous fatiguer d'un détail qui deviendroit peut-être ennuyeux.

Cétoit pour lors le temps du carême. Le prince Paul et le prince François l'observoient exactement ; inême les jours qu’ils eussent pu s’en dispenser sans offenser Dieu, Pour ce qui est du prince Jean, il ne jeûnoit que rarement; son confesseur le lui avoit défendu à cause de ses maladies habituelles , et parce que presque tous les jours il prenoit quelque remède : d'ailleurs il ne mangeoit que très-peu, mais il ne pouvoit observer aucune règle; son mal l’obligeoit de prendre des alimens à quelque heure que ce fût, ou de jour ou de la nuit, selon que la nécessité le demandoit : c’étoit-là la source de son scrupule.

« Mon confesseur me défend de jeûner, me dit- » 1l, je dois lui obéir; cependant ma famille, mes » domestiques, tous jeûnent avec exactitude. Parmi » tant de gens, est-il possible qu'il n’y en ait pas quelqu'un qui ne se scandalise de ma conduite, » et qui ne murmure, du moins en secret , de voir » que dans ce temps de pénitence et de mortifica- » tion je me traite avec tant de délicatesse? c’est ce » qui me fait de la peine: je crains que quelques- » uns ne se relâchent par l'impression que peut faire » mon exemple, et ne s’autorisent à diminuer de » la sévérité du jeûne.

» Voici un autre sujet d'inquiétude, m'ajouta- » t-il: il y a trois jours que pendant la nuit je ne pou- » vois m'endormir, à cause d’un certain bruit que » J'entendois hors de ma chambre; j'appelai les do- » mestiques, pour m'informer de ce que c’étoit; ils » se levèrent, et ne trouvant rien, ils allèrent se re- » coucher; le bruit recommença, je les fis encore » lever, et la princesse mon épouse qui entendit le » même bruit, se leva pareillement; tous ensemble » ils allèrent examiner de quoi il s’agissoit ; ils trou-

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» vèrent que c'étoit une fenêtre mal arrêtée que le » vent agiloit; ils ÿ mirent ordre, et se retirèrent, » Je commençai alors ? :‘féchir sur la faute que je » venois de faire : Quoi ! me dis-je à moi-méme , » pour ma commodité particulière , et pour dormir » à mon aise, faut-il que j'aie incommodé tant de » gens’ que je les aie fait lever deux fois dans une » nuit assez froide ? Ne pouvois-je pas prendre pa- » tience, et considérer Jésus-Christ attaché à la » Croix? Je vous prie, mon père, de me dire si » la faute que j'ai commise en cela est bien grande. »

Les princes ses frères me proposèrent beaucoup d’autres difficultés > Qui marquoient également quelle étoit la délicatesse de leur conscience, et qui feroient confusion aux Chrétiens les plus fervens d'Europe. J'admirai surtout leur zèle à instruire le prochain. Comme ils craiznaient d'avancer quelque chose dans leurs instructions qui ne fût pas assez exact, ils me firent une infinité de questions. Je ne pus répondre qu'à une partie, en six heures de temps qu'ils me retinrent : ils me firent promettre de retourner bientôt les revoir, et je le fis plusieurs fois, croyant ne Pouvoir rien faire de plus utile que d’instruire à fond de tels catéchistes, qui peuvent pénétrer et porter la lumière de l’évangile dans des lieux où nous n'avons nul accès, et où ils sont toujours mieux venus, et écoutés avec plus d'attention que les plus habiles Missionnaires,

Un jour le prince Jean me demanda l'ex lication d'un passage de l’Ecriture sainte; après la fai avoir donnée, je lui dis qu’il l’avoit sans doute déjà lue dans l'explication des évangiles, imprimée depuis long-temps. « Cela est vrai, me dit-il , mais les livres » ne disent pas tout, et ne répondent pas À tous les » doutes. J'apprends tou joursquelquenouvelle chose, » lorsque j'entends les Missionnaires expliquer l'Ecri- » ture; mes doutes s’éclaircissent , et mes Connois=

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» sançces se développent peu à peu. Quand je me fs » Chrétien, ajouta-t-il, je croyois fermement les vé- » rités de la religion etses mystères ; j avois demandé x cêtte grâce à Dieu pendant trois ans , et il me Pavoit » accordée. Depuis que j’ai reçu le bpiême , la foi : » s’est bien autrement fortifiée dans mon cœur : les » difficultés qui me restoient’ ‘se Sontentièrement ap- » planies : par exemple, je n’avois jamais bien com- » pris, conmime je fais à présent, l'amour infini de » Jésus-Christ pour les hommes. dans le mystère de » lincarnation, et je fais maintenant mes délices dé », penser à ce qui révoltoit si fort mon esprit dans > un,autre temps. »

Je ne finirois point, si je racontois en détail tout ce qui se passa d’édifiant dans ‘ces conversations ; ils les finissoient toujours par me prier d'offrir le saint sacrifice de la Messe, pour obtenir de Dieu là conversion de leur père. « Notre frère aîné, me di- » Soient-ils , s'y emploie avec zèle; mais comme il: » n'a pasencofe reçu lui:même la grâce du baptême, >» NOUS Craignons que ses paroles ne soient pas assez » efficaces. Il faut vous donner la peine de l'aller ». Visiter vous-même avec le père Suarez , qui l'a ñ déjà vu plusieurs fois : il: vous.a connu en Tar- > tarié'; vous lüi parlerez mant-cheou, et vous lui +» ferez plaisir, » J’accéptai volontiers cette offre f] et l'aîné des princes en fit bientôt naître l'occasion, afin qu’il ne parût rien d’affecté dans notre visite:

Ce regulo nous reçut avec cet air aisé et famitier si naturel à tous.ceux de sa famille. [l me fit d'abord quelques uestions sur là géographie de la pointe orientalé dè la ‘province de Leao-tong , parce qu'il savoit que j'y avois été ; mais quand je faisois tomber ke discours sur la religion , il ne me répondoit presque rien ; et comme s'il eût appréhendé de s'engager trop avant, il détournoit adroitement le discours sur des matières de pure curiosité, et il ter-

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ÉDIFIANTES ET CÜRIEUSES, 35 Miinoit là conversation par les complimens ordinaires. Déux chôses surtout retiennent ce Prince dans sés prernierS engagemens : la crainte ‘db l’'Enipereur , ét [& persuasion où il est, qu'ayant toujours Vétu'en honte d'honneur , sans faire tort à personne , Dieu qu’il honore , est trop bon pour vouloir le damner; et que si les offrandes qu'il lui fait à sa manière , ne lui étoient pas agréables , il waur'oit jamais donné la vittoire à une poignée de Tartares-Mänt- cheoux, contre tant de millions: de Chivois , ni la force de conquérir et de conserver un si grand empire ; qu'enfin tant de traits’ de la protèction divine sur la nation tartare , font assez Connoître qu'on peut se sauver dans-la religion des Mant-cheoux. | Pêu de jours après ces visites » le regnlo donna ordre à sôn fils’ aîné d’avertir ses frères et ses neveux de ne plus aller à l’église en foule , comme ilS avoient’ fait À la dernière fête , où il les ävoit fait observer, et mêine de n ÿ plus aller si souvent, afin dé ne ps donner occasion à des recherches qui éxcitéroïient infhilliblément un grand orage. Cet ordre s’accordoit assez avec les avis que les pères avoient déjà donnés aux Chrétiens. Sur cela les rinces s'assemblèrent chez le prince Jean pour délibérer ensemble : tous convinrent que leur pèreavoit raison, et qu’il falloit déférer à ses ordres ;. que c'étoit même beaucoup qu'il permit d y aller quelqüefois ; mais ils ne pouvoient déterminer qui d’entl’eux iroit à l'église les dimanches et les fêtes, ou s'en abstiendroit ; aucun d'eux ne vouloit céder cet avantage à l’autre. Ils convinrent de s’en rapporter. à ma décision » et à celle du père Suarez, Ils nous. envoÿyèrent donc prier de nous rendre incessamment chez eux pour une affaire importante, Comme J'étoisle plus éloigné, je partis sur le chap. Je demandai en chemin faisant À l'officier qui étoit ven me

uerir ; s’il savoit quelle étoit cette affaire : car dt un temps de persécution comme celui-ci, je craignois qu'il ne fût arrivé quelque nouvel incident; comme il me répondit qu’il ne s’agissoit que d’une légère contestation qui étoit survenue entre eux , j'eus l'esprit en repos.

En effet, lorsque nous fûmes arrivés l’un après l'autre chez le prince Jean, et que nous eûmes entendu le fait qu’ils nous expliquèrent, nous leur répondimes , que pour le premier article le regulo avoft raison ; que pour le second, ils devoient sac corder ensemble, et que nous serions bien aises de les voir se déterminer eux-mêmes. Le prince Jean qui craïgnoit qu’on ne lui donnât l'exclusion , perla le premier : « Il est clair » dit-il, que ceux qui sont » Chrétiens, ont une obligation étroite d'entendre » la messe les jours de fêtes sous peine d’un grand >» péché, à moins que ‘des raisons essentielles ne » les en dispens-nt; » après quoi il se tut sans faire aucune application aux autres princes qui n’étoient que catéchumènes. L’aîné vit d'abord que cette réponse s’adressoit à lui, aussi bien qu'à ceux de ses frères qui n’avoient pas reçu le baptême , et il répondit pour tous en ces termes :

« Nous n'avons garde de vous faire manquer à » des devoirs essentiels, ni de rien exiger de vous » Qui soit contraire à vos obligations ; c’est pour- >» Quoi nous prendrons si bien nos mesures, que >» NOUS ne nous trouverons jamais à l’église , quand » Vous y serez. Par ce moyen il n’y aura point de » foule, nous ne donnerons lieu à aucun soupçon, >» et chacun sera content, » Nous applaudimes tous deux à cette résolution ; ainsi finit la dispute , qui

‘Certainement ne demandoit pas notre présence ;

mais avant que de les quitter il fallut encore essuver

une infinité de questions, et résoudre beaucoup de doutes. |

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faire : car lui-ci, je Juvel incisissoit que enue entre

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Comme je sortois, le prince Paul m’invita À venir voir sa chapelle, parce qu'il avoit à me consulter sur la disposition des tableaux. Je lui dis naturellement qu’il auroit pu m’en parler le dernier jour que j'eus l'honneur d'aller chez lui. Il me répondit en rlant , que c'étoit à dessein qu’il ne men avoit rien dit , que sa vue étoit de me fournir une raison qui m’engageût à le venir voir une autre fois, et de profiter du témps que je lui accorderois pour s’instruire de plus en plus de ses obligations. J'y allai donc, et je ne crains point d’exagérer en disant que je vis la plus belle chapelle qui soit à la Chine; je pourrois même ajouter qu’elle ne dépareroit pas le palais d’un prince en Europe. Il a choisi exprès un espace qu’il a fermé de belles murailles, sans déranger l’ordre et la symétrie de son hôtel. On y entre par une belle porte , et l’on voit d’abord une terrasse , élevée de trois pieds, assez profonde , et assez large ; elle est revêtue de pierres blanches , et

avée de briques taillées, polies ét vernissées d’une huile cuite et luisante : le tout si bien joint, qu'on diroit que ce n’est qu’une seule pièce. Au bout de cette terrasse s'élève le bâtiment qui fait le corps de la chapelle, Ce qui en paroît au-dehors, le bois de charpente , les portes , les fenêtres, tout éclate d'or , de vernis et de peintures ; Îles angles sont de brique et de pierres travaillées avec art et mêlées de divers ornemens chinois ; la couverture est aussi très-propre , et ornée de fleurs ciselées dans les arêtes du toit, J’avoue que je fus frappé en considérant le dehors de cet édifice.

La grande porte qu’on ouvrit, a quatre battans. Je ne dirai pas de quel bois elle est, parce qu’en dehors et en dedans elle est toute peinte d’une couleur rouge mêlée d’huile aussi luisante que le vernis, et semée de filets d’or, dont les figures me parurent fort agréables, De ces quatre battans , il n'y a que

les deux du milieu qui s'ouvrent d'ordinaire, et gui se replient en dedans sur les deux autres qui ,demeurent arrêtés ; mais quand on a besoin de plus de place » Soit aux jours de cérémonie ,» Où quand y'a beaucoup de monde, ils Peuvent aisément s'ouvrir lous quatre , et même s’âter tout à fait. Pour lors le pavé de la terrasse qui est, à quatre pouces près, de niveau avec celui de la <hapelle, sert à agrandir de moitié l’espace dont on à besoin , quand il y a un grand concours de fidèles.

Dans le fond de la chapelle, on voit un retable doré , fait par nn ouyrier habile , et qui sait travailler sur les modèles dEurope. Au milieu, est un tableau de la très-sainte Trinité ; d’un côté, cel de l’Ange gardien, et de Fautre » Celui de saint Joseph, tous peints à l'huile et d’une main chinoise ; mais ils ont été retouchés par le frère Castillon , jésuite milanais » €t habile peintre. L’autel, les gradins , la croix , les chandeliers , les vases, les fleurs , les cassolettes et tous les autres accompagnemens sont d'un fort bon got. En un mot tout ÿ brille d'or, de vernis et de peinture ; le payé même est si luisant qu'il faut le couvrir de tapis de peur d'y. glisser.

Vous jugez assez du plaisir que je ressentis, en yoyant ce prince qui ne s'occupoit que du culte du Seigneur , et qui n'épargnoit nulle dépense pour lui dresser das autels. Comme je le félicitois de son zèle , il m'interrompit pour me demander sil y manquojt quelque chose, et qu'il l’ajouteroit aussitôt : « Non, lui dis-je , il n° manque plus qu'un » bon nombre d’adorateurs du vrai Dieu ; puisque » Vous avez Commencé à sanctifier votre autel, vous » ne devez plus y laisser aucun serviteur du démon, ». mais 1l faut les gagner tous à Jésus-Christ, »

Il me répondit sur cela qu'il y avoit plusieurs personnes de l’un et de l’autre sexe, ant dans sa

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