‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 4)Chapitre 8 sur 63 · XL · texte numérisé non relu

XL

Comme je savois le besoin que ces seigneurs avoient d’un prompt secours, le départ ‘précipité de Marc m'aflligea sensiblement. J’ignorois alors que Dieu, qui n’abandonne jamais ses serviteurs, leur préparoit. une autre ressource dont je parlerai en son lieu. Peu de temps après le départ de Marc, un eunuque de. Sourniama ne pouvant soutenir la vie dure qu’on menoit dans ce désert, s’enfuit et prit la route de Pekin, pour y chercher de quoi vivre. Sourniama ne manqua pas, comme il y étoit obligé, d'informer le général de Fourdane de sa fuite : celui-ci en donna avis au tribunal des crimes à Pekin. On chercha le fugitif, et on l'arrêta, Il fut mis à la question par ordre de l'Empereur, et il eut à subir un interrogatoire peu ordinaire,

Nous savons , lui dit-on, que tu n’es pas fugitif, que c’est ton maître qui a employé cet artilice pour envoyer porter de ses nouvelles à Pekin, et pour examiner ce qui se passe à la cour. L’eunuque répondit que Sourniama manquant de pain et de riz, il s’étoit vu réduit à vivre de millet cuit à l’eau; qu'il mouroit de faim, et que comme il y avoit à Fourdane plus de domestiques qu’on n en pouvoit nourrir, il s’étoit déterminé à venir, à l’insçu de son maître, chercher quelque secours chez ses parens etses amis. On lui demanda ensuite si Sourniama étoit chrétien, et le nom de ceux de ses enfans qui avoient embrassé cette loi; enfin, on lui fit plusieurs autres questions qui ne sont point venues à ma connoissance : je sais seulement que les mandarins ont coutume d’en faire en grand nombre, même d'inutiles, afin d’être en état de répondre à celles que 1 Empereur pourroit leur faire.

L’eunuque fut renvoyé lié et garotté au général de Fourdane; mais il ne paroït pas qu'il ait été rendu à son maître, car on apprit bientôt que Sourniama étoit mort d’ennui et de misère, Selon l'avis que le

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général de Fourdane én donna au tribunal des princes, ce vieillard mourut ie 19 de la onzième lune (le 2 janvier 1725). Le président de ce tribund , seizième frère de l'Empereur, différa, je ne sais pour quelle raison , d’en informer l'Empereur par un mémorial: c’est un usage auquel on ne manque point ; alors Sa Majesté marque elle-même sur le mémorial, €: la somme qu’elle destine aux funérailles, et les personnes qui doivent assister de sa part aux cérémonies funèbres. Ce président ne parla de cette mort à l'Empereur , que quelques jours après qu’il en eut reçu la nouvelle, et il ne le fit même que par occa= sion, en traitant d'autres affaires de son tribunal. Le monarque parut indigné de cette négligence, Est-ce donc, dit-l, pour m empêcher de faire du bien à ce défunt, qu’on ne m'a pas présenté de mémorial ? Je vois bien que vous n’êtes guère attentif aux devoirs de votre charge: puis rejetant la faute sur les assesseurs qui n'avoient pas instruit le président, il les abaissa de quelques degrés, et destitua son frère de la charge de président des princes, lui laissant néanmoins la dignité de regulo qu'il lui avoit donnée depuis peu de ‘’mps. Cette démarehe fit croire ue la colère de 1 Eu yt1 eur finiroit avec la vie de cet infortuné vieillard, et que ses enfans étoient sur le point de recouvrer leur liberté ; mais on fut bientôt désabusé par deux événemens auxqueis on ne s’attendoit pas.

Le premier est que l'Empereur donna diférens ordres au général de Fourdane , entre autres d’ôter les chaînes au neuvième fils de Sourniama , et de les lui remettre aussitôt que les cent jours du deuil de son père seroient écoulés; de rappeler le quatrième ils qui étoit depuis sept ans,à la guerre, de même que le sixième et le douzième , c'est-à-dire, les princes Louis et Joseph, qui étoient avec le neuvième frère de l'Empereur , afin que tous trois por-

Gr.

tassent le deuil de leur père à Sin-pou-tse, après quoi Sa Majesté lui feroit connoître ses intentions à l'égard de ces princes.

Le second est que l'Empereur avoit envoyé à Fourdane deux mandarins, pour dégrader tous les fils de Sourniama de la qualité de princes du sang , en leur ôtant la ceinture jaune, qui en est la marque, et les mettant au rang du simple peuple.

Ces tristes nouvelles m’accablèrent de douleur, et j'étois dans l’impatience de voir quelqu'un qui revint de Fourdane. Enfin au commencement du mois d'avril, un jeune homme qui étoit chrétien, et médecin de profession, vint me voir. Après m'avoir fait signe de renvoyer les domestiques, il me dit qu'il venoit de la part des princes Jean, Paul, François, Michel, et des autres, s'informer de l’état de ma santé, et me prier de ne point prendre d'inquiétude à leur sujet: qu’ils étoieat contens de leur destinée, et qu'ils n’avoient besoin que du secours de mes . prières. Il me fit ensuite l'histoire de son voyage, et

de la situation de ces princes, telle que je vais vous la rapporter.

« Je m’appellé Thomas Tem, me dit-il; et bien

que je sois de la province de Kiang-Si, je mesuis

établi à Pekin, où j’exerce avec quelque réputation la médecine. Ma profession me donna autrefois entrée chez les princes chrétiens. Le prince

Paul m’avoit fait l'amitié de me loger près de son

hôtel ; et quand j'avois quelque loisir , 1l me faisoit

l'honneur de m’appeler. Son entretien rouloit toujours sur des matières de religion et de piété. C’est lui qui m'introduisit chez les princes ses frères ; et je vous avoue que je sortois toujours de leur hôtel infiniment édifié , de woir des personnes de ce rang si humbles et si exacts observateurs de la loi de

Dieu. Is me parloïient avec une bonté dont j'étois

confus ; tout élevés qu’ils étoient par leur naissance

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et leurs dignités, ils sembloient oublier leur grandeur , et me traitoient comme leur égal. Leur disgrâce me pénétra de la plus vive douleur, et je ne pus voir sans indignation que tout le monde leur tournât le dos, et que, par une lâche timidité, leurs parens, leurs amis, leurs serviteurs mêmes les aband:nassent.

» Quoique ma fortune soit des plus médiocres, je pris la résolution de faire le voyage, et de leur procurer quelques secours: et parce que le secret étoit absolument nécessaire, je ne confiai mon dessein qu'à Jean Tchao, homme sage et fidèle. C’est un de ceux que le prince Paul a laissés à Pekin pour l’administration de ses biens; mais comme il n’a qu’une autorité partagée, il n’est pas le maître, et ses adjoints au même ministère le gênent infiniment. Dès que je lui eus fait la confidence de mon voyage, il fut-transporté de joie; et sans perdre de temps, il ramassa comme il put deux cents taëls, et des rafraichissemens autant qu'un mulet en pouvoit porter. La veille de mon départ, J'affectai de paroïître devant les personnes dont j'avois lieu de me défier, et le lendemain matin je montai à cheval suivi de mon valet. J’avois pris la précaution de dire dans ma famille, que j'allois chez mon beau-père, chez qui effectivement je passai, et que de là j'irois visiter plusieurs malades à la campagne, afin qu’on ne s’étonnât pas de ma longue absence, Je joignis le muletier au lieu que je lui avois marqué hors de la ville; il s’étoit engagé de me mener jusqu’à Chaou-keou, qui est au-delà de Fourdane, que je ne voulois pasnommer. » Mon voyage fut assez heureux; la langue tartare que j'ai apprise, et ma profession de médecin, ai: doient à éloigner les soupçons. Après dix jours de marche , et à quelques lieues de Fourdane, je fis mettre a charge de la mule sur le cheval de mon

valet, et je congédiai le muletier, Comme je ne voulois point entrer dans Fourdane, où jaurois pu être reconnu des domestiques du général, chez qui j'ai souvent traité des malades quand il étoit à Pekin , je pris une route détournée , et j'arrivai enfin à un petit chemin qui se termino:: à 2 plaine de sable , au milieu de laquelle je crus voir le village tel qu'on me Favoit dépeint. Je pouvois y arriver avant le coucher du soleil, si ÿ’eusse doublé le pas. Mais c’est ce qui n’étoit pas possible, à moins que d'abandonner mon valet , qui étoit à pied , conduisant le cheval qui portoit les secours dont les princes avoient un besoin pressant.

» Cependant le ciel se couvrit tout à coup, et le village disparut; la neige tomboit à gros flocons, et à peine voyois-je la tête de mon cheval. Mon valet avoit peine à me suivre : la peur me saisit : car je me croyois perdu si je passois la nuit dans ce désert, Je me recommandai à Dieu, qui savoit à quelle intention j'avois entrepris ce voyage ; « puis je continuai de marcher au hasard, sans savoir la rouie que je tenois. Enfin, après quelque temps, jerr vai à une espèce de tertre, où je fis attendre mon valet, accablé de lassitude , tandis que j'irois chercher l'entrée du village. Je ne faisois pas réflexion que je pouvois m'égarer de plus en plus: car la neige tomboit toujours en abondance, et la nuit étoit des plus obscures. Je marchois néanmoins sans trop savoir si j'avançois ou si je reculois, jusqu à ce qu’enfin mon cheval donna assez rudement contre une espèce de mur, et il s’en fallut peu que cette secousse imprévue ne me fit tomber. À ce bruit, on me demanda qui j'étois, et où j'allois. Dans l'étonnement où je me trouvai, je répondis que c’étuit moi, comme si l’on eût dà connoître ma voix. On me fit une seconde fois la même demande , et je fis la même réponse. Mais

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