‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 100 sur 106 · WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEBSTER, N.Y

st loin pour précher ta religion dans cet Empire P Point d'autre , lui répondis-je, que l'amour que je dois avoir pour Dieu , et pour les hommes à cause de Dieu. — As-tu ton père et ta mère? — Ma mère seule vit encore. — Pourquoi n'es -tu pas resté pour l'assister ? Comment regarder comme bonne une religion qui autorise ceux qui l'embrassent à abandonner leurs parens ? Ma mère, lui répondisje, n’a pas besoin de mon secours ; elle a été trèscontente que je vinsse ici, pour faire connaître ma religion. Alors prenant mon crucifix, il me demanda l'explication de cette image. La lui ayant donnée le mieux qu’il me fut possible , il voulut savoir en combien de lieux j’avois été pour prêcher cette doctrine, et combien j'avois de disciples, Je nommai la famille Toun et quelques autres, mais d’une manière générale : j’aurois peut-être mieux fait de ne nommer personne ; mais je crus qu’il convenoit de parler ainsi, pour n’avoir pas l'air de gens de rebellion, et qui refusent de nommer ceux qu'ils fréquentent et avec qui ils sont liés d'amitié ou d'intérêt, Nous devions, à ce qu’il me sembloit, montrer la simplicité qui convient à des personnes qui sont sûres de leur innocence , et qui ne craignent pas de se faire connoître. Je dis ceci pour déclarer ee que j'ai dans le cœur , et non pas pour me disculper. Si j'ai mal répondu en cette occasion , je prie ceux qui liront cette relation , de m’en obtenir de Dieu le pardon; déclarant au reste que mon dessein n’est pas moins de rapporter ici mes fautes , que les grâces dont Dieu m'a favorisé : voilà tout ce que je puis me rappeler de mon premier interrogatoire.

Après moi, on cita le jeune André Yang, qui m’avoit suivi partout , et quoique je ne me souyienne pas de toutes ses réponses, je me rappelle qu’elles revenoient à ce que j'avois dit moi-même. Après cela, le Lao-ye ordonna de nous trainer en prison.

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Le lendemain 31 mai, il alla avec ses satellites dans l’endroit où j'avois été pris, pour faire la recherche de mes effets. Il y trouva toute ma chapelle, à l'exception du calice qu'on avoit eu soin de cacher. Quand il vit les ornemens sacerdotaux, il me crut plus que jamais de la secte des Pelen-kiao. La chasuble étoit mon manteau royal; le devant d’autel, l’ornement de mon trône; le fer à hostie, l'instrument pour battre monnaie; mes livres, des livres de sorcellerie. Le soir , quand il fut de retour, et qu’il eut raconté cela à ses gens, l’un d'eux étant venu à l'ordinaire pour nous renfermer , m'annonça la mort comme prochaine, et tout de suite on fit ajouter à ma chaîne un collier de fer, avec un bâton aussi de fer, long d’un pied et demi, attaché par un bout à mon collier et de l’autre à mes menottes, pour m'empêcher de faire aucun usage de mes mains, parce que le Zao-ye me croyant sorcier, vouloit m'ôter le pouvoir de faire des maléfices. Le même soir , il me fit appliquer son sceau dans le dedans de ma chemise; ensuite de quoi il ordonna qu’on me fouillât plus exactement. On m'enleva alors les reliques et la boîte des saintes huiles que j’avois conservées jusqu'à ce moment. Le Lao-ye étoit si entêté à nous faire passer pour des Pelen-kiao , que sans plus ample information il dépêcha un courrier à la ville de Tchong-kin, pour avertir le gouverneur de ce qui se passoit, et demander main - forte contre les Pelen-kiao qui commençoient à se montrer dans son district, ayant un Européen à leur tête.

Le lendemain jeudi, en attendant l’arrivée du gouverneur , il se mit à lire les livres de religion qu'il avoit trouvés parmi mes effets. Il tomba sur un volume où ies commandemens de Dieu étoient expliqués assez en détail , avec quelques saintes histoires, U fut fort étunné d’y trouver une aussi belle et si

sainte doctrine ; il connut alors sa bévue, et fut forcé d’avouer que notre religion enseignoit à faire le bien; mais il étoit trop tard. Son accusation devant le mandarin son supérieur étoit déjà faite, et voyant que l'affaire alloit tourner contre lui , il . chercha le moÿen de se justifier à nos dépens. Pour cela , il nous fit venir en sa présence l’après- midi, pour voir s'il ne se trouveroit pas quelque chose de répréhensible dans nos réponses. Il cita d’abord Oang-thien-kio. Il ne tira de lui que la confession de la doctrine du décalogue et l'explication de quelques-uns de mes ornemens. Ensuite il fit venir André Yang. Ne pouvant le faire convenir que nous avions des livres de sorcellerie, et voulant à toute force nous faire passer pour sectateurs d’une mauvaise religion , il s’acharna sur cet enfant, pour le forcer à avouer des horreurs qui ont fait tumber le feu du ciel sur Sodôme. Pour le punir de sa fermeté à les nier, il le fit frapper à différentes fois de cinquante soufllets. Ce traitement si rude n'ayant point ébranlé sa constance, il lui fit donner en quatre fois vingt coups de bâton sur la cheville du pied droit. Cet enfant, dont les cris me perçoient le cœur, commença alors à perdre la voix et bientôt toutes ses forces, en sorte que le Lao-ye fut obligé de s’arrêter et de le renvoyer. L’ayant fait mettre à l'écart, il m'envoya chercher. Il se contenta de me faire quelques questions sur mes ornemens sacerdotaux , auxquelles je répondis. Il me demanda encore le nombre de mes disciples ; je lui dis que tant hommes que femmes il y en avoit environ cinquante. Îl s'étonna qu'il y eût aussi des femmes; à quoi je répondis: Les femmes, aussi bien que les hommes, n'ont-elles pas une dme à sauver ? Mes réponses ne l’ayant pas satisfait, il s’adressa à un Chinois chrétien. Il lui demanda son nom de baptême, et pourquoi nous prenions de tels noms. On lui dit que

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nous étions dans cet usage , pour nous proposer un saint À imiter, afin d'arriver au ciel comme lui. Voilà ce qui se passa dans le second interrogatoire, après lequel on nous fit reconduire en prison. J'eus la douleur d’y trouver mon enfant André Yang, le visage extrêmement enflé , le sang extravasé dans les yeux, et ne pouvant presque plus se soutenir, À cause de la torture qu’il venoit de souffrir aux pieds. Malgré les douleurs que lui causoit son état, 1l revint, en me voyant, à l'aimable douceur et à la joie innocente qu'il a par caractère ; et contre l'ordinaire en semblables occasions, le surlendemain il se trouva rétabli.

Le 2 juin, le gouverneur d'Yun - chang arriva , et prit connoissance de notre affaire avant l’arrivée des mandarins de Tchon-kin. Il nous cita devant lui, et nous parla d’abord avec beaucoup de douceur, montrant qu'il désapprouvoit l’esclandre qu'avoit fait le Zao-ye en son absence. Après quelques questions indifférentes pour savoir d’où j'étois, 1l me demanda si je n’adorois pas les idoles comme les auires: Non assurément, lui répondis-je. L'article sur lequel il insista le plus, fut comment j'instruisois les Es Il y revint à plusieurs reprises, afin de donner le temps à son secrétaire d'écrire mes dépositions, Je lui répondis toujours de la même manière, savoir , que, quand j’étois dans une famille , je m'asséyois aux heures d'instruction tout au bout de la salle commune des hôtes; que les hommes se rangeoient d’un côté, et les femmes de l’autre, vers la porte qui conduit dans l'intérieur de la maison ; que ceux qui croyoient à ma doctrine embrassoient la religion chrétienne; mais que je n'y forçois jamais ceux qui refusoient d'y croire. Après m avoir tenu devant lui environ un quart d'heure et demi, on vint annoncer l’arrivée du Tao-ye, et l’on me renvoya bien vite.

Ce prince, qui est beau-père de l'Empereuractuel, parut avec beaucoup de pompe, et accompagné, selon l’usage, de plusieurs mandarins inférieurs , et suivi de neuf cents soldats, avec leur colonel et leurs chefs subalternes, Ce grand appareil causa beaucoup d’étonnement dans tout le voisinage. Tant de mandarins venus à la fois pour procéder et combattre contre les Pelen-kiao , virent avec joie qu’ils avoient été trompés, par l’imprudence du Lao-ye. On lui en fit des reproches bien amers, et il fut condamné à des amendes pécuniaires qui ne lui furent pas moins sensibles.

Le lendemain 4 juin, le Toutai-ye, ou gouverneur de Tchon-kin, ville du premier ordre , nous cita devant lui. Il nous interrogea peu et seulement pour s'assurer que nous étions Chrétiens et non des Pe/en- Aiao. Le soir, pendant la nuit, on nous mena devant le sous-gouverneur. Il interrogea le jeune André Yang et moi ensuite. Il me fit subir un interrogatoire très-long et trés-minutieux ; 1l me demanda si j'étois venu seul Européen en cette province, question fort embarrassante , étant venu avec M. Mary. Je répondis qu'en même-temps que j’étois à Canton, il y avoit aussi deux autres Européens; qu’ils étoient allés à Pekin, et que j'étois parti pour venir ici: cela étoit exactement vrai; car deux Jésuites s’étoient rendus cette même année dans la capitale de l’Empire. Je m'en tins toujours à cette réponse, et enfin iln'in- , sista plus sur cet article. Il me demanda ensuite si le prince dont j'étois sujet, savoit que j'étois venu ici, à quoi je répondis que non: il voulut que je lui déclarasse en ma langue d'Europe les noms de ceux de ma nation qui étoient à Pekin et celui du royaume où j'avois pris naissance. Il fit tout cela pour s'assurer de plus en plus que j'étois Européen. Enfin, il me questionna sur le nombre des Chrétiens. Je refusai de lui répondre, en le suppliant de ne pas l’exiger

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de moi: il ne répliqua rien, et me renvoyÿa en prison. Le lendemain lundi, 5 juin, nous fûmes cités pour la seconde fois, dans la matinée, devantle Toutai-ye, en présence d’un autre grand mandarin. André Yang reçut cinq soufllets ; Oang-thien-tsio en reçut dix, pour avoir parlé en faveur de nos livres 5. Tcheouyong-koui en reçut aussi dix, pour avoir dit qu'il ne savoit pas lire, ce qui étoit très-vrai. Ensuite le Toutai-ye s'adressant à moi, entreprit de me faire dire que j'étois venu ici non pour prêcher ma Religion, mais pour chercher à m'enrichir (il vouloit par à civiliser mon affaire ); il ajouta que, si je m’obstinois à le nier, il alloit me faire trancher la tête, Je m’obstinai cependant, et alotsil me fit donner quelques soufllets, disant : Sz £a religion peut quelque chose, qu'elle furrache d'entre mes mains. Je lui répondis que notre religion n’étoit pas établie pour nous procurer un bonheur temporel , mais pour nous conduire au bonheur du ciel. Là-dessus il me fit frapper de nouveau, disant en colère: Le lieu de la félicité céleste, n'est-ce pas la Chine ? Je crus qu'il étoit inutile de répondre à de pareilles extravagances,. Je gardai donc le silence, me recommandant à Notre- Seigneur , qui sur la croix ne répondit pas autrement aux blasphômes qu’on prononçoit contre lui. Je ne reçus en tout que seize soufllets. | Le Toutai-ye voyant qu’il ne pouvoit pas venir à bout de nous faire dire ce qu’il vouloit, employa un dernier moyen. Il fit apporter la machine 4/a-kouen , pour me faire donner la torture aux pieds. Pour lors les soldats vinrent autour de moi, et me laissant toujours à genoux , ils me poussèrent et me firent reculer jusqu’au bas de la salle. Là ils m’ôtérent mes souliers et mes bas, me mirent la machine aux pieds, et commencèrent à la serrer. En même temps le Toutai-ye crioit du haut de la salle : Dis donc que tu es venu icé pour chercher des richesses. Je lui ré-

pondis que je ne le dirois pas. — Pourquoi es-tu donc venu? — pour précher la religion. — Quelle religion? — la religion chrétienne. Voyant qu'il ne pouvoit pas m'arracher l’aveu qu'il désiroit, ilse mit à dire aux bourreaux : Ecrasez-lui les os. La violence de la douleur me fit évanouir; je ne voyois presque plus; je n’entendois plus que la voix de bourreaux qui me crioient à pleine tête: Dés donc que tu es venu ici pour avoir du riz et de l'argent. À la fin j'entrevis le sous-gouverneur qui disoit au Toutai-ye : . Monseigneur , cet homme ne rentera point sa redigion ; il est inutile de le iourmenter davantage. Alors il ordonna de lâcher la machine , et tout de suite les soldats me prirent par-dessous les bras et me portèrent hors de la salle. Après cette torture, on sent un violent mouvement dans les entrailles et un mal-aise dans tout le corps, qui dure assez long-temps. Lorsque j'eus été remis en prison, j'éprouvai ces accidens , et il s’y joignit une fièvre qui dura deux heures. Je crus que j'allois avoir une bonne maladie, et que mon heure désirable ne tarderoit pas d'arriver. Il n’en fut pas ainsi; ayant pris uu peu de nourriture à la sollicitation des Chrétiens, mes douleurs se dissipèrent , et bientôt je me trouvai presqu’entièrement guéri.

L’après-midi, on nous appela encore pour nous conduire devant le grand mandarin appelé Tao-ye. Il nous fit peu de questions. S'adressant à moi, il me dit que si j'étois venu ici pour chercher de l'argent, mon affaire seroit peu de chose; mais que c’étoit un crime à moi de dire que j'étois venu pour cause de ma religion. Après cela, adressant la parole aux autres mandarins qui étoient tous présens , il leur dit tout haut: Cette affaire n’en vaut pas la peine ; c’est inutilement qu'on nous a fait venir ; vous n'avez qu'à vous en retourner ; J'irai moi-même à Tchen-ton, arranger toutes choses avec le Tsong-tou. Sur cela,

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on nous ramena en prison. Le lendemain 6 juin, il partit pour Tchen-ton, et trois jours après on nous fitparur aussi pour y aller, accompagnés du Toutai-ye de Tchon-kin. Nous afrivâmes le 21 juin dans cette capitale de la province.

En entrant dans la ville, nous fûmes conduits à la porte d’un grand mandarin, où l’on nous fit attendre environ deux heures ; après quoi on nous mena de vant le Toutai-ye de cète capitale. Aussitôt qu'il nous vit, il s’assit sur son tribunal, et il me fit comparoître tout de suite devant lui ; ne voulant aucun témoin. Je trouvai un homme qui n'aimoit pas les persécutions; mais il ne vouloit pas m’entendre dire que j'étois Européen, soutenant que ma figure seule prouvoit que j'étois de Canton; c étoit pour me suggérer de dire comme lui, ce qui auroit mis fin à tout. Je refusai d'entrer dans ses vues, et je dis toujours que j'étois Européen. A Ja fin, la grande envie que j'avois d'empêcher le progrès d’une telle persécution, fit qué je répondis qu’en un certain sens, je pouvois me dire de Canton, y ayant une demeure ; mais cette réponse ne lé contenta pas: il insista pour me faire dire que j'étois originaire de Canton , ajoutant d'un ton de colère: Tu ne 'embarrasses pas de faire mourir les gens avec ton noïn d'Européen ; et làdessus il appela ses satellites, et me fit donner cinq, soufflets. L'état de foiblesse où j'étois ; me fit tomber évanoui, ce qui l’obligea à me renvoÿer bien vite en prison. J'y fus long-temps étendu par terre, sans pouvoir recouvrér mes forcés. Douze jours après , 1l me cita pour la troisième fois. Dans tout le chemin, depuis la prison jusqu’à la salle ; il avoit aposté des gens qui me pressoient à chaque pas de me dire de Canton. Alors voyant l’envie qu'il avoit d'élargir les Chrétiens qui avoient été pris à mon occasion, et considérant le danger où il me disoit que je les exposois, je crus pouvoir lui dire qu’il pouvoit me tre

ter comme étant de Canton, puisque j'y avois une demeure dans le district de la ville Sir-xan: je me trompois de nom, c’étoitjHian-xan. Ce fut le dernier interrogatoire que je subis dans celte capitale, où j'étois détenu prisonnier avec les Chrétiens. La prison dans laquelle on nous renferma , étoit le vrai séjour de la misère humaine : des chaleurs excessives , une odeur insupportable, de la mal-propreté, de la vermine, etc. Les prisonniers logés tous ensemble, étoient ordinairement au nombre de plus de soixante: une grande partie dans une misère qui fait horreur. Outre cela, il y régnoit une maladie contagieuse qui en faisoit mourir un grand nombre; les malades dd par terre, dans un état que la décence ne permet pas de décrire , le tumulte, les criailleries, les vexations des geoliers, sans parler des abominations auxquelles se livroient plusieurs de ces malheureux.

André Yang y fut malade: son état me causa une vive aflliction; mais rien de plus édifiant que sa patience et sa douceur. Il me disoit qu’il mourroit content, parce que j'étois auprès de lui. Dieu qui avoit d'autres desseins sur ce saint enfant, lui rendit la santé en peu de temps. Trois des Chrétiens qui avoient été avec moi, furentatteints dela maladie contagieuse, et deux d’entreeux furent en danger pendant plusieurs jours. Il ne mourut dans cette prison qu'un seul Chrétien qui n’étoit point prisonnier pour cause de religion. Il avoit eu la foiblesse de déserter pendant la guerre de Yun-nan. Dès qu'il eut appris qui nous étions , ilse joignit à nous; j'eus la consolation d’entendre sa confession, et de le voir mourir dans les plus grands sentimens de piété. J'entendis encore la confession de Tchang-kouen qui mourut aussi après ‘qu’on l'eut changé de prison. Ce jeune Chinois étoit fort aimé-des paiens mêmes, qui le regrettèrent à -cause:de:ses bonnes qualités. Il tomba malade , à ce

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ue je pense, pour avoir exercé la charité envers l'autre Chrétien dont j'ai parlé ; il étoit trop assidu auprès de lui, et il lui parla de trop près pour l’exhorter à la mort. Combien les desseins de Dieu sont admirables! Je penserois volontiers que la Providence nous avoit conduits dans cette prison pour l’âme de ce déserteur. Depuis plusieurs années il'avoit été privé des secours de la religion et de ses ministres, et il profita si bien de ceux que je lui donnai, qu'il mourut pénétré de crainte et d’amour pour Dieu,

Peu après sa mort, il vint un ordre 1 faire changer de prison aux Chrétiens. Je demandai si mon nom étoit sur la liste, on me dit que non. Ainsi, André Yang, mon jeune écolier, et les trois autres Chinois furent séparés de moi, et je restai seul Chrétien dans celle où j'avois été mis d'abord, Nous y avions été ensemble vingt-un jours. Leur séparation me fut fort amère, et j'avoue qu’elle me coûta bien des larmes. Je me vis privé désormais de toute consolation de la part des hommes, dans des détresses et des peines d'esprit de toute espèce. J’étois habituellement réduit dans un tel état de foiblesse, que j'avois de la peine à tenir la tête droite et à lever les mains, liées de deux menottes fort serrées. J’offris à Dieu le sacrifice de mon cœur, et me soumis à demeurer dans cet état tant qu'il lui plairoit, et yraisemblablement jusqu'à la fin de la persécution.

Environ un mois après la séparation des Chrétiens d'avec moi, ils furent élargis et renvoyés chez eux. André Yang, depuis son retour à Kins-tang où résidoient ses parens, fut encore détenu six mois en prison. Le mandarin de cet endroit voyant que l’affaire avoit été terminée à Tchen-ton, n’osa pas le frapper; il employa seulement les menaces, et le retnt si long-temps en prison, pour essayer d’ébranler sa constance et le faire apostasier. Cet enfant répondoit toujours qu’on lui couperoit plutôt la tête,

500 LETTRES Enfin, voyant qu’il perdoit son temps ovec lui, le mandarin le renvoya dans sa famille.

Cet enfant avoit été dans la prison de Tchen-ton la consolation et l'appui des néophytes qui y étoient avec lui, Il leur répétoit mes instructions, qu’il avoit retenues, et les fortifioit sans cesse par ses paroles et ses exemples. El lui vint dans cette prison un ulcère cruel à la jambe; il en souffrit long-temps : il n° avoit à cela ni secours, ni remède, et le fer qu'il avoit à la jambe irritoit l’enflure, et rendoit la plaie plus douloureuse et presqu'incurable. Enfin, à la recommandation d’un ancien prisonnier, celui qui gouvernoit la prison prit compassion de cet enfant, et fit ouvrir le fer qui lui lioit et serroit la jambe malade. Il souffrit dans ce moment, et lorsque le sang reprit sa circulation , de très-grandes detre L mais cela fut court; et sans doute par la protection de Dieu, il guérit si promptement de son ulcère, que tout le monde en fut surpris.

Je rapporterai ici un trait de sa générosité envers moi, Eu partant de Tchen-ton, il trouva le moyen de se procurer dix liards: il les donna au soldat qui m'apportoit mon riz, le priant de m'acheter un peu de viande. Le soldat en garda cinq pour lui, et des cinq autres, il m’acheta un petit morceau de viande cuite; en me le présentant, il me dit que c’étoit de la part d'André Yang, en témoignage de son souvenir; qu'il me saluoit avec affection , et qu’il s’en reiournoit chez ses parens. Ce trait, je l'avoue, m'arrache encore des larmes au moment même où je l’écris. Enfin, le lendemain que les Chrétiens eurent été élargis, il y eut ordre de me faire changer de prison, et trois jours après on me fit partir pour retourner à Yun-tchang. En chemin, je fus atteint de la maladie qui avoit fait mourir tant de prisonniers à Tching-tou. Etant arrivé dans la prison de Yunichang, je demandai Je secours des médecins. Le

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 5ot

mandarin me le refusa, en disant que je ferois bien de mourir, puisque j'étois venu chez lui pour lui causer tant de tort et de chagrins, Dieu qui ue vouloit pas encore ma mort, suppléa aux moyens humains, et dans peu de jours je me trouvai guéri; mais ce fut pour entrer en de nouveaux combats. Le quatorzième de la seconde lune de 1770 (car je ne me r-rsouvenois plus des époques solaires) arriva une lettre du Tsong-tou, qui ordonnoit au mandarin d’Yun-tchang de me faire déclarer au vrai d’où j'étois. En conséquence le mandarin me cita devant lui: je répondis à sa question que j'étois Européen. Pourquoi le dire, ajouta-t-il ? &/ l'en coûtera la vie. Je lui répondis que je ne dirois jamais autrement ;, et que je n’avois jamais dit le contraire : après quoi je fus reconduit en prison.

Le 29 de la même lune, le mandarin n'ayant pas encore répondu à la lettre du Tsong-tou , il eu arriva une seconde fort sérieuse et fort pressante à mon sujet. Aussitôt le mandarin envoya dans la prison deux écrivains de causes criminelles, qui me pressérent en toute manière de me dire né et élevé à Canton. Je leur répondis qu’ils perdoient leur temps, et que je ne consentirois jamais à faire un mensonge qui offenseroit le Dieu de vérité que j'avois le bouheur de servir. Le lendemain ils vinrent encore, et ils eugagèrent un ancien prisonnier, homune intelligent, qui avoit soin de me préparer mon riz, de se joindre À eux pour me faire avouer ce qu’ils vouloient, Je dis À cet homme de ne point se mêler de cette affaire ; que mon parti étoit pris sans retour. Il alla leur rappurter que j'étois un homme inflexible; qu'il avoit beau m’exhorter , que tout étoit inutile, Puisqu'il est si entété, dirent les deux écrivains, /e mandarin va l'appeler devant lui, et à force de kia-kouen et de coups de bâton , il viendra à bout de son obstination.

5o2 LETTRES C'étoit le vingt-cinquième ou le vingt-sixième jour du carême,

Pour me disposer à souffrir les tortures, à mes prières ordinaires , j'ajoutai la récitation du rosaire. Je le commençai avec assez grande émotion et palpiiation de cœur, que la crainte des tourmens me causoit; à la moitié de mon rosaire, je sentis que je recouvrois la paix. Quand j'eus fini, j'ajoutai une dizaine pour invoquer notre Seigneur devant Pilate, Il daigna m'exaucer, me remplit de joie et de force, etil me sembloit qu’il me disoit intérieurement d’espérer en son nom tout-pnissant de Jésus.

Le jeudi de la semaine de la passion , je fus malade d’un vomissement qui m’afloiblit encore. Je ne vou- Jus pas pour cela interrompre le jeûne, dans la pensée que la diète ne pourroit pas nuire à mon estomac. Le mercredi de la semaine-sainte , je me mis à gémir devant Dieu de ce que j'étois privé le lendemain du bonheur dont jouissent les prêtres dans la sainte Eglise, de recevoir notre Seigneur, pour satisfaire au devoir pascal. Il voulut bien m’en dédommager en me donnant la facilité de penser à lui, et de goûter en le priant, une paix et une joie que je ne saurois bien exprimer,

Le lundi de Pâques, le prisonnier dont jai parlé, vint à moi le visage pâle et les yeux mouillés de larmes: il me dit que le fils du mandarin venoit de lui lire la teneur de la seconde lettre du Tsong-tou , dans laquelle il lui ordonnoit que, sans plus ample information , i! trouvât le moyen de me faire mourir en prison, ajoutant qu'il prenoit sur lui les suites de cette affaire. Le prisonnier ajouta que le mandarin avoit différé de répondre sous divers prétextes ; mais quil ne pouvoit pas retarder plus long-temps, etque voyant mon entêtement à refuser de me dire de Canton, il ne pouvoit plus répondre au Tsong-tou qu'après ma mort, La nuit étant venue, je me jetai

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sur mon mauvais lit, tout habillé , attendant le moment où l’on viendroit m'en tirer pour me conduire à la mort. Je passai cette nuit et les deux jours suivans dans cetteattente. Dans le troisième, mes craintes se dissipèrent, et il me sembla que Dieu lui-même me disoit intérieurement qu'il ne permettroit pas ma mort. Quoi qu'il en soit, le mandarin qui m'avoit refusé si durement un médecin, et qui paroissoit désirer que je mourusse en prison , ne putse résoudre à exécuter l’ordre cruel de son supérieur. Ce changement doit paroître merveilleux à quiconque connoît la Chine; car enfin, les mandarins subalternes tremblent comme des esclaves devant le Tsong-tou, Ce qui dépendent leur fortune , leur dignité et leur élévation, Il employa vingt jours à chercher les moyens de me soustraire à la cuauté de son supérieur, et lorsqu'il sembla résolu d'exécuter ses or ?s, un seui mot du prisonnier dont j'ai parlé, le déconcerta. Ne craignez-vous pas , lui représenta ce prisonnier, que la mort de ce Chrétien ne soit sue de trop de monde? Ce pauvre homme , quelques jours après , voyant que le danger étoit passé , ne put s'empêcher de me dire, tout paien qu’il étoit: 17 faut véritablement que votre Dieu soit bien puissant et le seul vrai maltre, puisqu'il vous protège d'une telle manière.

Ce mandarin fut déposé cette même année. Un mois après, un autre lui succéda pour deux mois seulement. Il en arriva un second de Pekin, dans le courant de la douzième lune. Deux Chrétiens s’avisèrent de lui présenter un placet en ma faveur. Jugeant par ce placet que j'étois dans l'indigence, il répondit froidement qu'il me feroit donner le viatique des prisonniers, qui consiste en une mesure d'environ un boisseau de riz et cent cinquante liards par mois. Ce mandarin fut encore déposé l’année suivante 1771.

Le 26 de la sixième lune, arriva un autre man-darin nommé Trhang, sous leqnel j'eus beaucoup

à souffrir. Le 28, il vint visiter la prison et y adorer les idoles. Il appela ensuite les prisonniers pour prendre connoissance de leurs causes, Il m'appela exprès le dernier; il me demanda si je n’avois pas à mon usage certains instrumens de sorcellerie. Je lui répondis que non, et que ma religion détestoit et défendoit la sorcellerie. Il me demanda si je savois écrire; je lui répondis que je l’ignorois en lettres chinoises: Mars, dit-il, écris-moi en tes Lettres d Europe le nom de Divu. Je lui obéis, en écrivant ces deux mots: Thien-thou. X dit ensuite aux geoliers de me serrer de près ; que j’étois un prisonnier de la plus grande importance ; qu'ils ne me connoissoient point; que j'étois un homme plus rusé qu’on ne le peut dire, puisque j'étois venu à bout de tromper tant de gens, et d’esquiver tant de mandarins depuis Canton jusqu'ici; qu'il savoit ce que c'étoit que les Européens, etc. Après cela, s'adressant à moi, il se mit à me dire: Cependant tu es criminel. À cela je répondis que je n’étois venu que pour une seule chose. Il me demanda pour quelle chose ? Pour précher la religion chrétienne. Il ne sut plus que dire, et après avoir donné quelques ordres sévères contre moi il s'en alla. Pendant plusieurs mois de suite, jeus à Soutenir des peines d’esprit bien fortes et presque continuelles, Dieu me soutint par des grâces bien marquées, et m’empêcha de succomber. Je me trouvai ensuite exposé à de terribles tentations contre l’espérance. Je suis naturellement pusillanime, porté à l'abattement, à ne me rien pardonner, à regarder comme grièves les moindres fautes que je commets, et toujours aux dépens de cette confiance que Dieu demande de nous. Dieu la ranima cependant par sa. miséricorde ; il me fit triompher de ces tentations, etrépandit dans mon cœur une joie pure et une douce paix. Îl me survint ensuite une croix que je n’envisageois qu'avec frayeur. J'eus pendant un mois de

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ÉDIFIANTES ET CURILUSES, 50

tels éblouissemens , que j'avois tout lieu de craindre de perdre la vue. La pensée d’n tel état au milieu des compagnons auxquels j'ai! :: être livré, m'étoit si amère, qu'il me sembloit que je n’avois d’autre ressource ni d'autre consolation que de désirer la mort, tant j'avois de répugnance pour une telle aflliction. Enfin , un soir étant renfermé dans l’intérieur de la prison, je me mis à répandre mon cœur avec larmes en présence de mon Dieu; je m'abandonnai à sa miséricorde, et lui fis le sacriice de ma vue. Aussitôt que j'eus fait cela, je me sentis tranquille. Il me sembla même que Dieu me promettoit intérieurement que je ne perdrois point la vue. Je crus à cette parole intérieure; je ne m'occupai plus de mon infirmité, et ma vue se rétablit peu à peu et assez promptement.

Entin, dans les derniers jours de juillet 1772, le mandarin Tchang renouvela la persécution contre les Chrétiens. Le premier jour de la nouvelle lune, après avoir été le matin visiter la pagode, il entra brusquement dans la prison, et après avoir rendu à l'idole qu’on y honoroit, son culte superstitieux , il s'assit, cita tous les geoliers devant lui , et leur demanda sil n’y avoit personne qui me vint voir et prit soin de moi? Ils lui répondirent que non. fl leur dit que le Tsong-tou , en l'envoyant à Yungtchang, s’étoit plaint à lui que les mandarins précédens n’avoient pas su conduire mon affaire comme il falloit; qu’il lui en confioit le soin, et le chargeoit à mon sujet des ordres les plus sévères; qu'ainsi ils fissent d’exactes recherches sur cela; que lui de son côté en feroit, et que s’il venoit à découvrir qu'ils l’eussent trompé, il devoient s'attendre à-avoir les os des jambes et des pieds écrasés à coups de K74kouen et de bâton; qu'il reviendroit au premier de la lune suivante, et qu’il vouloit pour ce jour-là avoir une preuve claire. Après avoir dit cela , il s'en alla,

Pour connoître combien le danger étoit grand, il faut remarquer que deux Chrétiens qui m’'avoient assisté les années précédentes , étoient demeurés dans la ville où j'étois prisonnier , chez un nommé Kieou. C'étoit à qu'on mettoit l’:rgent destiné à m’assister, et l'un des enfans de cette famille venoit me servir avec beaucoup d'affection. Rien n’étoit plus facile que de découvrir tout cela, Je le sentois, et j'en avois une inquiétude bien amère. Celui-là seul qui pouvoit me secourir dans de telles peines, mon Dieu, mon père adorable , vint en effet me consoler et me fortifier. Il répandit tout à coup en moi une douce joie, une ferme confiance, une grande abondance de force et de lumière; il me promit intérieurement de n’abandonner ni moi, ni mes chers disciples.

Le premier jour de la dixième lune, le mandarin vint, comme il l’avoit promis ; il appela les geoliers pour leur demander réponse et compte des ordres qu'il leur avoit donnés. Il s’en présenta un qui étoit des plus rusés qu'il y eût dans le pays; il nia qu’il y eût quelqu'un qui m’assistât. Sa simplicité hypocrite jeta de la poussière aux yeux du mandarin, il fut la dupe du geolier. Cependant le mandarin Tchang, toujours furieux contre moi et contre la religion chrétienne, résolut enfin de nous persécuter. [l commença par faire arrêter le père de la famille Kieou et ses deux fils qui venoient souvent me visiter dans ma prison. Les ayant mandés, il les fit attendre tout le jour à sa porte : le soir il les cita devant lui. I interrogea le second fils sur la doctrine chrétienne, se servant d’un catéchisme qu'il avoit à la main. Celui-ci, qui le savoit très-bien, répondit à ses questions ; après quoi 1l le renvoya; mais en même temps il fit chercher Tcheou - yang par des satellites. On ne le trouva pas chez lui, et on amena à sa place son frère Tcheou-ÿong-tchang.

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Pour lors le mandarin fit rappeler le jeune Kieou. On donna vingt soufllets à Tcheou-yong-tchang , et on les mit tous deux à la cangue. Quelques jours après, ayant appelé ce dernier, il lui dit qu'il vouloit absolument son frère. T'cheou-yong-tchang, pour lui épargner les vexations des satellites , lui écrivit de venir sans les attendre. Il arriva le lendemain de Saint-Laurent, et se présenta de lui-même au mandarin. Je regrettois d être seul épargné, et je désirois de partager leurs souffrances. Dieu, qui vouloit m’exaucer, m'y prépara pendant cinq ou six jours qu’il me fit passer dans un état d’assez grande paix ét d’une douce consolation en lui. Le mandarin me fit bientôt appeler, et après avoir expédié quelques autres affaires, il m’adressa la parole, et me demanda si c’étoit moi qui avois instruit Tcheouyong-tchang. Je lui répondis que oui. Sur cela il me fit donner quarante soufllets. J’eus la précaution de ne pas serrer la bouche, pour empêcher que la violence des coups qui me tordoient la machoire inférieure , et me faisoient cracher le sang, ne me fit aussi partir toutes les dents. Aux coups qu'on me donnoit, le mandarin ajoutoit des malédictions et des injures. Puis il me disoit : Pourquoi ne meurstu pas? Tous les jours j'attends à étre délivré de toi; pourquoi ne créves-tu pas ? | me fit plusieurs fois cette question , à laquelle je ne répondois rien, prenant cela pour une malédiction. Alors les bourreaux qui m’avoient frappé, me dirent: Le mandarin t’ordonne de lui expliquer pourquoi tu ne meurs pas. Je répondis qu'il n’étoit pas au pouvoir de l'homme de déterminer le temps de sa mort, J’avois les lèvres si durcies , si enflées, que je ne pouvois presque pas articuler. Tcheou - yong-tchang, voyant qu'on ne m'’entendoit pas, leur dit que le sens de ma réponse étoit : que la naissance et la mort ne dépendent point de l’homme ; ce qui étoit mieux pour l'élégance de

la phrase.

5o8 LETTRES

Alors le mandarin ajouta : N'as -#u pas pris une corde pour Le pendre ? (il vouloit me sugoérer de me défaire moi-même , et tâcher de me désespérer). Je répondis que je n’y avois pas pensé. Je m'en vais l'aider à mourir, répliqua- t-il, Tout de suite les soldats me saisirent , et m'ayant étendu ventre à terre, un d'entre eux commença à me frapper à coups de baabous sur le milieu des cuisses nues. Le mandarin avoit ordonné de frapper trente coups. Après qu'on m'en eût donné vingt, je sentis que j'allois m'évanouir : dans ce moment Dicu changea le cœur du mandarin, et ilordonna de cesser. Il faut convenir que ce genre de supplice est bien pro nomine Jesu contumeliam patr. J'avoue que j'en eus de la joie, et que je m’en retournai content dans ma prison. Avant que de me renvoyer, le mandarin me dit qu'il m'appelleroit encore le lendemain pour m'en faire donner autant, et m’aider à mourir. Tcheouyong-tchang reçut vingt soufflets, et les deux autres Chrétiens seize coups de bambous, et furent élargis.

Pour moi, de retour dans ma prison, je sentis dans tout mon corps un mal-aise si considérable, qu'il me sembloit que je ne pourrois pas supporter plusieurs tortures de cette espèce sans mourir. Je m'y préparai par la prière, et afin de moins sentir mon mal et d'avoir l'esprit plus libre, je m’assis pour prier, dans la cour de la prison, Je me mis à répandre mon cœur en présence de mon bon et divin Maitre, pour lui recommander ce que je regardois comme mes derniers combats. Dien éconta mes gémissemens ; il remplit mon cœur de force et de courage ; il me reprocha intérieurement mon peu d’espérance en ses promesses , et je sortis de la prière avec l'assurance que le mandarin ne me feroit pas souffrir davantage ; ce qui arriva en effet. Peu à peu mes douleurs diminuèrent; mon visage désenfla; il

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pace de quinze jours, je me trouvai guéri.

Aux vexations du mandarin contre moi, j'ajoute rai encore ici que cette année-là il fit effacer par deux fois mon nom de dessus la liste des prisonniers qui reçoivent une certaine mesure de riz et quelques pièces d'argent pour leur nourriture : cela alloit à me faire mourir de faim. Dieu cependant lui changea le cœur, et il continua à fournir ce qui étoit nécessaire à ma subsistance, Pendant que les hommes sembloient s’adoucir, Dieu m’éprouva, et me fit souffrir des peines d'autant plus amères qu’elles étoient intérieures. Le mandarin fut envoyé à Kingtchoan pour la guerre; il n’en revint qu’au mois d’octobre 1773. Son séjour ne fut que de quatorze jours, au bout desquels il repartit pour Tchin-tong où il resta jusqu’à l’année suivante. L'idée de son retour et de sa cruauté m'occupoit tristement , et me faisoit craindre pour ceux qui m’assistoient, et particulièrement pour cette pauvre famille Kieou. Je deman+ dai à Dieu qu'ils ne fussent point inquiétés à mou sujet, et il me l’a accordé dans sa miséricorde. Le mandarin les laissa tranquilles , malgré le désir qu’il montroit toujours de me tourmenter. Combien de fois en effet ne m’a-t-il pas harcelé par des menaces, des injures , des blasphèmes et des ordres cruels ! Mais quand il faut souffrir, Dieu nous aide et nous donne une force surnaturelle : je l'ai souvent éprouvé; et quand il n’y avoit rien à souffrir, il me laissoit le sentiment de mes misères et de ma foiblesse , afin que je ne doutasse jamais que mon courage ne venoit que de lui.

Au bout de trois mois, le mandarin repartit encore pour Tching-tong , d’où il ne revint que le 7 novembre 1775. Îl ne parut pas dans la prison tout le reste de cette année. Le 19 février 1776, il me cita devant lui , et il appela les geoliers. Le plus an-

Bio LETTRES

cien se présenta; il lui demanda ce que faisoit pour moi la famiile Kieou. Ce vieillard répondit qu'il n’étoit question de rien, sinon que j'acceptois : 14 QUES un peu de vin de cette famille. Le mandarin emanda si c’étoit quelqu'un de la famille qui me l'apportoit. Le geolier soutint que non, en s'offrant à la rigueur des tortures, si l’on pouvoit le convaincre de contravention aux ordres qu’on lui avoit donnés. Cette réponse persuada le mandarin.

Quand le geolier eût été renvoyé, le mandarin s'adressa à mot, et me dit toutes sortes d'injures et même d’infamies. Je restai les yeux baïissés, sans rien répondre. Voyant que je ne disois rien , il me parla d’un ton un peu plus radouci, et après m'avoir dit que j'avois l’air d’un assassin , il me demanda si je n’avois pas sur moi quelques poignards. Je lui réponudis que non. Puis ne sachant que me dire, il ne m'adressa plus la parole; mais il continua de parler contre moi, assurant que j étois un criminel digne de la mort; qu'il vouloit m’assommer; ce qu'il répéta plusieurs fois, en y ajoutant beaucoup de blasphêmes contre ma religion. Cela ne lui suffisant pas encore , il ordonna brusquement aux geoliers de lut apporter tout ce que je pouvois avoir à mon usage, pour en faire l'inspection; il demanda ensuite aux prisonniers s'ils n’avoient point à se plaindre de moi. Ils répondirent que non, et le mandarin ne sachant plus que dire, se mit, en élevant la voix et me nommant par mon nom, à faire des criailleries et à me traiter de fou. Il exigea aussi des prisonniers qu’ils ne m’écouteroient jamais , et qu'ils ne croiroient point à ce que je pourrois leur dire de ma religion, ce que ces gens perdus de crimes et de toutes sortes d’excès, n’eurent point de peine à lui promettre. Tant de menacés et de précautions contre moi me désolèrent, je l'avoue, et me firent penser que je n'avois plus rien à attendre qu’un abandon général

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, Bit

et nécessaire de 1: le monde. Je voyois les dangers et les obstacles humains; je moffusquois de tout cela, et je ne faisois pas attention que ces tristes et amères réflexions affoiblissoient en moi la foi et l'espérance. Mon bon ange, que j'invoquois souvent, m’en avertit sans doute. Je sentis quatre fois des reproches pressans et intérieurs : je rougis de ma foiblesse ; j'en demandai pardon à Dieu, et je me trouvai alors tout différent de ce que j'étois un. moment auparavant. Ma confiance, ma soumission et mon abandon à la volonté de mon divin Maitre, se ranimèrent et se fortifièrent.

Vers la fin du mois d'octobre, j'eus à souffrir dans la prison une persécution domestique, pour ainsi dire, de la part des prisonniers révoltés contre moi. Je fus rassasié d’opprobres, et accablé de menaces de m’assommer , de me hacher à coups de couteaux. Ils disoient entre eux (ce qui humainement parlant étoit bien vrai) que, pour m'avoir tué, ils ne seroient pas réputés coupables d’un nouveau crime;

w’ils en recevroient plutôt récompense que punition. Au milieu de tous ces orages, je pris le parti de ne chercher d’autres armes que le silence, la patience et le secours du ciel, lui recommandant sans cesse ma cause , et lui abandonnant ma défense, Cependant n’osant pas me maltraiter, ces prisonniers prirent la résolution de m’accuser devant le mandarin, dansl’espérance qu’il me feroit assommer, comme il m'en avoit tant de fois menacé.

Le 11 octobre, le mandarin vint dans la prison; il demanda de nouveau aux prisonniers si quelqu'un me venoit voir. Ils répondirent que non. L'occasion étoit belle de m’accuser : chose admirable ! personne ne le fit Le mandarin renouvela ensuite aux geoliers ses ordres contre moi, et leur dit que si je m'échappois, il y alloit, pour lui, de sa dignité , et

512 LETTRES pour eux, de la vie, ou au moins dé l'exil : il n’a ja mais cessé de me croire sorcier.

La persécution domestique que je croyois éteinte, se rallama et devint plus forte que jamais. Quatre jours après, le mandarin cita devant lui mon principal ennemi. Les autres prisonniers le préssèrent dé m'accuser; 1l le fit et dit (ce qui étoit très-faux) qué je. lui cherchois À sur ce qu'il ne payoit pas ses dettes. Dieu changea le cœur du mandarin; car il lui répondit que peut-être n’entendoit-il pas bién ce que d lui disois. Après quoi, il demanda si jé faisois des prières dans la prison. Mon aceusateur répondit que oui, mais que c’étoit dans une langue étrangère.

Avant que de quitter l'article de ce mandarin Tchang, qui craignoit tant pour sa dignité, et prétendoit se faire un mérite de me persécuter ; j'ajouterai que cette année 1777 il a été déposé. Pour mes autres persécuteurs , le mandarin qui m’a condamné à mort , a été lui-même condamné par l'Empereur, pour d’autres affaires , et s’est pendu lui-même il y a trois où quatre ans. Le mandarin de Tching-non, dans la prison duquel j'étois si exposé à mourir de misère , s'est aussi étranglé, au moins me l’a-t-on assuré, Celui qui vomissoit de si horribles blasphêmes en me faisant donner la torture, a été déposé ignominieusement , ainsi que le mandarin qui m'avoit refusé les secours d'in médecin dans ma nialadie , et le mandarin subalferne qui a été le premier auteur de toute cette persécution. Telle est l’histoire de tout ce que j'ai éprouvé dans ma longué prison; elle a duré huit ans, et je n’en suis sorti que par une espèce de

prodige.

Nous avons donné dans le tome XIIT de ce recueil , la relation de la délivrance de M. Gleyo. Ce zélé et fervent Missionnaire , dès qù’il fut délivré,

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s’abandonna avec une nouvelle ardeur aux fonctions de son ministère, Dieu a béni ses travaux : il a découvert des pays jusqu'à présent ignorés, et où il espère que la semence de l’évangile, quil a entrepris d’y répandre , fructifiera avec abondence, Aux extrémités de la Chine, du côté du midi, on a trouvé des contrées inconnues. M. Gleyo, que Dieu paroît destiner à en être l’apôtre, y a envoyé des catéchistes pour se mettre au fait du local, et examiner les obstacles et les facilités qui pourroient s’y rencontrer à la prédication de l'évangile, Voici ce qu'ils lui ont rapporté.

Le pays des Lolo est situé au midi de la province du Yun-nan. Les habitans, dans quelques endroits, sont mêlés avec les Chinois; mais un peu plus loin , ils sont indépendans et gouvernés par une femme , qui sans doute est montée sur le trône par succes sion , après la mort du Roi. Ils sacrifient des bœnfs et des brebis à un certain dieu qu’ils n’ont pas voulu nommer aux catéchistes, à moins qu’ils ne promissent de sacrifier avec eux. Ils adorent aussi le ciel et la terre ; ils enseignent qu’autrefois il y avoit douze so= leils et douze lunes; qu'un dieu du ciel voyant que ces soleils brüloient tout ce qui étoit sur la terre , CH avoit gardé un seul , et détruitles autres.

Ils gardent, en certains endroits, la tablette de l’âme , comme les Chinois. Au lieu d'enterrer les | morts, ils les brûlent, en ramassent les cendres , et les suspendent en l'air, dans l’idée que l’âme du mort va loger dans ces cendres, Ils paroissent adonnés à l'astrologie judiciaire ; ils ont des livres où est écrite leur religion. Leur écriture est différente de la chinoise, de même que l’arrangement de leurs lignes ; car au lieu de les écrire verticales, comme font les Chinois, ils écrivent horizontalement et de la gauche à la droite , comme les Européens et les Sia-

mois. Les Lolo paroissent moins orgueilleux que les T, XIV. 03

Chinois; ils aiment le vin : leurs femmes sont habillées aussi modestes ent qu'à la Chine.

Nos cméchist. ont préché à ces gentils un seul Dieu etféäeur de toutes choses, Ils les ont écoutés avec attention ; mais ils n'ont pas voulu leur promettre de quitter les divinités du pays , disant que, s'ils les abaidomnoient , ils ne pourroient plus se marier, Les catéchisges , en les quittant pour venir faire leur rapport à M. Gleÿo, ont engagé deux familles chrétiennes du Yun-"nan , à aller s'établir dans le pays des Lolo , pour tâcher de les amener peu à peu à la connoissance du vrai Dieu.

Ces renseignemens , quoiqu’assez superficiels , ont paru suffisans à M. Gleyo, pour l’autoriser à faire une tentative dans ce nouveau pays. Il est parti pour aller voir les choses par lui-même , ettâcher de faire connoître la véritable religion à ces idolâtres, dont le langage est sans doute le même que celui du Yun-nan.

M. Gleyo a écrit en partant à M. d'Agathopolis, «u’avant de se déterminer à faire cette démarche, il y avoit pensé long-temps devant Dieu , et qu'il entreprenoit ce voyage avec une grande confiance en sa protection, Après avoir. marché dans des chemins très-difficiles , traversé des montagnes presque inaccessibles, parcouru de vastes pays arides et ingrats à l'excès, où l’eau et le bois manquent aussi bien que le blé et le riz, ilestenfin parvenu, non sans bien des fatigues et beaucoup de dangers , aû pays gouverné par les Lolo indépendans des Chinois, quoiqu'il

en ait plusieurs établis dans des contrées peu éloignées de la Chine.

Avant que d'y arriver, on trouve de fort belles plaines et d’autres ensemencées de froment. La principale nourriture du pays est cependant du blé noir et une autre esrèce de graine à peu près semblable, appelée 4on-1 ‘*o-ts. Us ont aussi des troupeaux

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ÉDIFIANTES LT CURIEUSÉES. 515

de moutons; mais ils paroissent en général fort pauvres.

M. Gleyo a prêché la religion dans cinq ou six familles, I a trouvé des gens simples et affables , sans fivrté, pleins de sincérité duns leurs paroles et de fidélité dans leurs conventions. Les femmes , quoique moins timides que les Chinoises, y sont cependant modestes et réservées. Les Chinois qui sont mêlés

armi ce peuple , ne sont pas méchans comme les infidèles de la province de Sseu-tchoan, Cet air sociable, que M. Gleyo a remarqué dans cette nation, lui a fait juger qur le meilleur moyen d'y établir la religion chrétienne, seroit d'y transplanter quelques pieuses familles de la province de Sseu-tchoan , lesquelles , par la voie de la fréquentation , ot À sans beaucoup d'obstacles, insinuer peu à peu, et faire goûter à ces infidèles les vérités de la religion, sous la protection d’un grand mandarin chrétien , nommé Sou-te-Jen , qui pit sa résidence aux environs du royaume, pour garder le défilé qui a donné entrée à l’armée & roi d'Ava pendant la dernière guerre,

Pour tout faire dans l’ordre ct avec plus de maturité, M. Gleyo , de retour en Yun-nan , en a conféré avec M. l’évêque d’Agathopolis , et par de bons avis, il a engagé deux familles chrétiennes à aller s'établir dans le pays des Lolo. Il est reparti pour les conduire lui-même , accompagné de deux ou trois prêtres chinois qu’il avoit déjà formés au ministère, et auxquels il avoit inspiré le zèle et la piété dont il est rempli, et surtout l’esprit de po , de mortification et d'humilité qu’il a puisé au séminaire de Saint-Sulpice, où ila reçu sa première éducation ecclésiastique.

Ce vrai Missionnaire, écrit un de ses confrères (M. Duhamel ) , est parti dans nnassez mauvais état pour son dernier voyage des Lolo, sa santé depuis

DJ

quelque temps étant un peu altérée. IL n’a cependant emporté pour tout équipage qu'une seule chemise, un caleçon, une paire de bas et une couverture de lit des plus minces, dans une saison où le froid commençoit à se faire sentir , s’abandonnant ainsi à la divine Providence , qui ne lui a point manqué ; car malgré la mauvaise nourriture , l'incommodité des logemens et les continuelles fatigues d’un long voyage fait à pied et dans des chemins très-difliciles , il est revenu mieux portant qu'il ne l’étoit le jour de son départ. Nous avons tout lieu d'espérer que le second voyage qu’il va faire aura encore plus de succès que le premier, si son zèle ne trouve point d'obstacles du côté des nouveaux troubles qui viennent de s'élever dans l’état, et dont les suites seroient très À craindre , si l’on ne trouve bientôt le moyen de les arrêter.

Le Missionnaire qui rapporte le départ de M. Gleyo pour celte nouvelle mission , parle ensuite de ce qui regarde la sienne , et il fait mention d’une tribulation que son zèle pour le baptême des enfans des païens , venoit de lui attirer. Comme je sortois, ditil, de la ville de Yun-tchang pour aller à Soui-sou, ville du premier ordre , au sud-ouest de Tchon-kin , e rencontrai un païen qui portoit un enfant mori- Len, que je baptisai sans aucun obstacle. Je me félicitois de cette heureuse rencontre , lorsqu'un moment après j'en fis une autre qui n'eut pas tant de succès. Une famille païenne qui déménageoit pour aller se loger ailleurs, passoit pour lors dans le même chemin. Comme elle marchoit à côté de mot, j'aperçus un jeune homme qui portoit entre ses bras un petit enfant enveloppé, selon la coutume du pays, pour le mettre à couvert des injures de l'air. Voulant m'assurer s’il étoit aussi dans le cas d’être baptisé, je m'approchai de celui qui le portoit, et je lui demandai si cet enfant ne seroit point malade. J'aurois dû me

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, b17

borner à lui faire cette question , et me contenter de sa réponse; mais suivant un peu trop mon zèle, et voulant connoître par moi-même l'état de l'enfant, j'avançai la main pour lui découvrir le visage. Il n’en fallut pas davantage pour me susciter une affaire qui manqua d'avoir les plus fâcheuses suites. Le jeune homme qui portoit l’enfant, ne se fut pas plutôt aperçu du mouvement que je venois de faire, qu'il appela avec empressement le père qui conduisoit la famille , et l’avertit de ce qui venoit de se passer. Cet homme , s’imaginant que j’avois voulu faire un sortilége à cet enfant, courut sur moi comme un furieux, me poussa avec violence , et m ayant jeté par terre , il se mit à me charger de malédictions et à me frapper. Mes compagnons de voyage étant venus à mon secours, il fut obligé de cesser ; mais pour m'empêcher de fuir, il m’arracha mon bonnet et me força de le suivre jusqu’au corps-de-garde qui se trouvoit sur le chemin. Il vouloit y porter ses plaintes , et me faire punir par le chef des soldats, Dans une autre circonstance , son accusation ne m’auroit pas inquiété; mais alors je portois avec moi les ornemens pour célébrer la sainte messe, On pouvoit visiter mes paquets, m'embarrasser par beaucoup de questions , et tirer de mes compagnons des réponses capables de mettre la religion en danger, et d’exciter une persécution. Il fallut cependant marcher etsuivre mon adversaire qui vouloit absolument avoir raison de l'injure qu'il prétendoit avoir reçue de moi. Il étoit si impatient d'en tirer vengeance , qu'il ne putse contenir et attendre notre arrivée auprès du petit mandarin. Le mouvement de sa colère, qui duroit encore, le mettoit hors de lui-même. Il cournt de nouveau sur moi, m’arracha mes habiis, me donna de grands coups de poing; puis redoublant ses malédictions , il leva de terre une grosse pierre avec les deux mains, et la lança sur moi avec

tant de violence , que si Dieu ne s’en fût mêlé, je devois rester sur la place ; car de la force dont cette pesante pierre fut jetée, elle devoit m’enfoncer toutes les côtes. Je ne reçus cependant qu’une légère coutusion au coude et à la main que j'avois avancée pour tâcher de parer le coup. Enfin , nous arrivâmes au corps-de-garde. Le préfet des soldats s'étant présenté pour savoir de quoi il étoit question, le gentil se mit à genoux selon l'usage du pays, pour faire son accusation. Il dit que j'avois attenté par sorulége à la vie de son enfant. Le préfet l’ayant écouté , se tourna vers moi , pour entendre ma réponse : je lui dis que je n’avois pas touché son enfant ; que je m'étois contenté de m'informer s’il étoit malade, par l'intention de lui faire du bien, comme j’avois coutume d’en faire à beaucoup dautres. *

Mes compagnons ayant confirmé ma réponse, et ajouté que je savois un peu de médecine, l'accusation du gentil ne fut point reçue. Par un nouveau trait de la Providence , on ne visita point mes paquets; mais on me fit beaucoup de questions qui me jetèrent dans un grand embarras à cause du danger qu'il y avoit de compromettre la religion et les Chrétiens, si je répondois à ce qu’on me demandoit, ou de blesser la vérité, si je répondois d’une autre manière, 1! s’étoit assemblé autour de moi beaucoup de monde qui vouloit savoir d’où j'étois, d’où je venois et où j'allois, À tout cela, je ne répondis autre chose, sinon que je demeurois à Tchong-kin , aimant mieux passer pour un imbécille dans leur esprit que de m'embarrasser dans des réponses qui auroient pu m'exposer , ou à faire connoître qui j'étois, ou à proférer quelques paroles peu conformes à la vérité. Cette conduite me réussit mieux qu'il n'y avoit lieu de l'espérer. On ne fitque rire de mes réponses, et l'on ne me demanda rien qui eût rapport à la relision,

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Bien plus, la Providence tourna si bien les esprits en ma faveur, que plusieurs de ces gentils, voyant que mon adversaire m’avoit enlevé mes habits, l’allèrent trouver et les lui firent restituer.

L'affaire n’étoit cependant pas encore entièrement terminée. Le gentil qui m'avoit conduit devant le etit mandarin , voyant qu'il n'avoit pas réussi au gré de ses désirs , vouloit absolument porter l'affaire devant un autre , et me faire punir à quelque prix que ce fût, À peine commencions-nous à reprendre notre roule , qu'on nous donna avis que cet homme avoit pris les devants, et qu’il nous attendoit sur le chemin, pour recommencer les mêmes poursuites. Afin d'éviter sa rencontre , et pour nous soustraire À de nouvelles vexations, nous primes un chemin détourné ; mais ce fut inutilement : cet homme ayant aussi enfilé un chemin de traverse, se présenta à nous bientôt après. Il recommença à me faire vio— lence, persistant à vouloir me trainer devant le gouverneur de la ville prochaine ; mais 1l ne trouva pas de la part de mes compagnons de voyage la même condescendance qu'auparavant. Un d'entre eux , homme vigoureux et plein de courage , ennuyé d’une vexation qui lui parut poussée beaucoup trop loin , s’approcha de ce gentil, et voulut essayer de Je mettre à la raison. J’arrêtai ce Chrétien, et l’emêchai de maltraiter mon ennemi; mais celui-ci craignant d’être le plus foible, jugea qu’il feroit sagement de se retirer. 1] prit vite son parti, et alla rejoindre sa troupe. Nous rentrâmes alors dans notre premier chemin , et nous continuàmes tranquillement notre voyage jusqu à Soui-sou ; où je restai environ douze jours pour administrer les sacremens aux Chrétiens. La mission étant finie, j'en partis après les fêtes de Noëi 1779, pour m'en retourner à Tchon-kin.

À mon arrivée , je fus témoin d'une conversion qui paroît avoir quelque chose d’extraordinaire, Un

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païen , d’un caractère violent, frère d’un petit mandarin rural , alloit souvent chez quelques Chrétiens de sa connoissance , pour chercher occasion de les troubler dans leur religion. Ces néophytes, sachant par expérience que les païens ne combattent pour l'ordinaire la religion que parce qu'ils ignorent la beauté de sa morale , portèrent à celui-ci les livres qu’on a coutume de donner à ceux qu’on instruit pour le baptême , c’est-à-dire , les livres où est expliquée dans le plus grand détail la doctrine de la religion par rapport aux mœurs. Ce païen les ayant reçus, les lut avec attention. Il en fut si ébranlé , qu’il commença À marquer un grand désir de se faire Chrétien. Etant tombé malade quelque temps après, 1l demanda le baptême. Les Chrétiens, le voyant à l'extrémité et le jugeant suffisamment disposé , le baptisèrent en mon absence, Etant arrivé quelques jours après, j’allai le voir pour le préparer à la mort, et lui administrer les autres sacremens qu’il reçut avec de grands sentimens de religion , et deux jours après , 1l mourut en donnant les marques les plus édifiantes de la sincérité de sa foi. Les Chrétiens , enhardis par cette conquête qu'ils venoient de faire d’un de leurs plus puissans ia saires , l’enterrèrent publiquement avec les cérémonies de l'Eglise , à la vue d’un grand nombre de païens et du mandarin son frère , qui ne manqua pas d’assister à son enterrement. Cette pompe funèbre, si nouvelle dans un pays idolâtre , fit tant d'impression sur ce peuple , qui a naturellement beaucoup de goût pour le cérémonial , que plusieurs d’entr’eux demandérent à s’'instruire de notre religion. Huit jours après, 1l en vint sept ou hujt demander à l’embrasser , et en particulier la famille du mort qui à été la première à y entrer. Jai déjà baptisé sa femme etses deux fils mariés. Les deux brusse préparent à recevoir bientôt la même grâce,

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Nous trouvons pour l'ordinaire la mème disposition dans presque tous les paiens que nous avons occasion d’instruire ; de sorte que l’on peut assurer que, pour faire ici beaucoup de Chrétiens , il ne manque que des Missionnaires , soit pour instruire les infidèles qui se présentent tons les jours , soit pour les forüfier dans la foi après les avoir Convertis ; car faute de prêtres qui puissent cultiver ces néophytes, ils sont exposés à laisser affoiblir leur fot au milieu des païens qui les environnent de toute part, et qui n’offrent à leurs yeux que les superstitions de l'idolâtrie et le déréglement des mœurs qui en est la suite ordinaire.

Il y a eu cette année de grandes inondations ; des villages entiers très-peuplés ont été submergés. Au mois de juin 1780, il y a eu à Pekin un incendie qui a consumé dix mille maisons dans la ville tartare. Le feu a gagné jusqu'aux premières avenues du palais de l'Empereur. Il n’a cependant duré qu’une nuit. Cet accident a causé la disgrâce de plusieurs mandarins accusés d’avoir manqué de vigilance pour ss pas C'est la garde de l'Empereur qui a éteint

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De M. Bourgeois, supérieur de la résidence des Missionnaires français en Chine, à M. l'abbé de Charvet , prévôt de l’insigne collégiale de Pontà-Mousson.

Pekin, le 15 mai 1775.

MoNSIEUR,

JE n'ose vous parler de nos malheurs, parce que je sais combien votre bon cœur et votre zèle vous y rendent sensible. Un mot de consolation de votre part seroit bien venu cette année : jamais nous n’en eûmes un besoin plus marqué; mais soit que vos lettres aient été interceptées , soit que vos affaires ne vous aient pas permis d'écrire , il ne nous est rien venu. Soumettons — nous et adorons, Dominus est. Je vous avoue cependant que, malgré la résignation la plus entière, mon cœur est blessé à ne guérir jamais : sa plaie durera autant que moi.

L'an passé , nous perdimes trois Missionnaires : le père Benoist, de notre province , est de ce nombre. Dans le même temps, il arriva ici un événement qui nous fit passer de bien mauvais momens.

Depuis trois ans un nommé Ovang-lun , habitant du Chan -tong , tramoit avec un bonze nommé Fan-ouei , une horrible conspiration. Leurs menées avoient été si secrètes, que , malgré la vigilance du gouvernement , ils avoient déjà sous leurs ordres dix à douze mille rebelles prêts à tout. Le 1chi-hien de la ville de Cheou-tchang fut le premier instruit de ce qui se passoit ; il prit des mesures pour arrêter Ouang-lun qui n'avoit point encore rassemblé les

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conjurés. Malheureusement , parmi les soldats qu'il destina à cette expédition , il y en avoit un qui étoit l'élève de Ouang-lun. I lui donna aussitôt avis du danger où il étoit. A l'instant Ouang-lun prit son part : suivi de quatre mille hommes , qu’il ramassa sur le champ, il alla se présenter aux portes de Cheou-tchang-hien. Le soldat qui l’avoit averti, étoit justement de garde ce jour-là. Il trouva le moyen de lui ouvrir les portes de la ville. Ouang-lun entra sans bruit et sans aucune résistance ; il alla droit au gouvernement , tua le 4chi-hien , et devint à l'instant maitre de la place.

Ce n’étoit, si vous voulez, qu'une ville du troisième ordre ; mais c’étoit beaucoup. Un des commandans de la province accourut pour arrêter le mal, C'étoit un jeune homme qui n’avoit point encore vu d’ennemis. Il ne se donna pas le temps d’amasser assez de troupes. Ouang-lun le fit reculer. Cependant la nouvelle se répandit à Pekin que Ouanglun s’étoit révolté , et qu’il avoit du succès. L'alarme y fut grande. L'Empereur, qui est ce qu'on peut appeler un très-grand prince, ne s’étonna pas. ll fit partir deux mille honimes seulement , pour ne pas effrayer le peuple. En même temps il donna ordre au chou-tagin, qui alloit visiter une province du midi, de se rabattre sur le Chan-tong. On se rassura dès qu’on sut que le chou-tagin éton à la tête des troupes impériales. C’est un de ces hommes rares , qui a par devers lui des traits qui feroient honneur aux anciens Romains. Il est actuellement premier ministre de l'Empire.

Cependant Ouang-lun se fit proclamer emperenr à la tête de sa petite armée. Il créa des régulo, des comtes , des généraux ; ses femmes furent des impératrices et des reines. Il prit tous les ornemens de la dynastie précédente. Après avoir pillé l'arsenal et les greniers de Cheon-tchang , il s’avança vers

Lieou-ling, Sur son passage, il forçoit tous les hommes en état de porter les armes, de le suivre et de courir sa fortune. I se présenta ensuite devant Ling-tsingicheon , ville du second ordre, La ville vieille étoit sans défense ; elle lui ouvrit ses portes. Les Mantcheoux se retirèrent dans la ville neuve , bien déterminés à se battre en braves. Ouang-lun voulut l’emporter d'emblée ; il avancça malgré le feu qu'on faisoit sur lui ; mais il fut blessé et ses gens repoussés avec une perte de trois cents hommes.

Dès ce moment, vous eussiez dit qu’un esprit de vertige s'étoit emparé de Ouang-lun, et au lieu de s'approcher de Pekin , et d’entrainer à sa suite un peuple immense que la misère des temps réduisoit au désespoir , il s'arrêta à Ling-tsing-tcheou. Ge ne furent plus que des fêtes et des repas. Deux bandes de comédiens jouoient sans interruption. Ouang-lun ne sortoit de la comédie que pour se donner luimême en spectacle. Il se promenoit dans les rues, avec un appareil et une pompe qui ne lui convenoient pas. Il n'avoit qu'un pouce de terre , etil se croyoit déjà empereur. La comédie ne dura pas long-temps. Le chou -tagin ayant reçu le renfort de Pekin, forma un cercle d'environ dix à douze lieues de diamètre , pour envelopper tous les rebelles. Puis à la tête des Mant-cheoux , il alla droit à Ouang - lun. Dès que cet insensé en fut averti, il devint furieux ; il ne pensa plus qu’à tuer tout ce qu'il pouvoit atteindre : vieillards, femmes , enfans, tout tomboit sous ses coups. Il commit en peu de jours tous les désordres possibles. Il fallut cependant penser à se défendre, H fit construire à la hâte un pont de bateaux sur le canal impérial ; il le passa avec toutes ses troupes. Le chou-tagin n'eut qu'à se montrer , elles fuirent devant lui comme un troupeau de moutons. IL y avoit ordre de l'Empereur de prendre Ouanglun vivant. On vouloit savoir de lui-même les vrais

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motifs de sa rebellion. Ses troupes s'étant débandées , lui second s’étoit sauvé dans une métairie, Le chou-tagin, qui le serroit de près, détacha huit braves pour l'enlever. Ils le garrottoient déjà lorsque le fameux bonze Fan-ouei accourut et le délivra, Ce ne fut pas pour long-temps; le chou-tagin arriva presque aussitôt que le bone; il l’arrêta, Ouang-lun n'eut que le temps de gagner une maison voisine qui fut investie à l'instant par les troupes de l’'Empereur. On alloit le forcer dans sa retraite, lorsqu'il prit le parti de mettre lui-même le feu à la maison qui lui servoit d’asile, aimant mieux périr ainsi de ses mains , que de tomber dans celles de san Empereur si cruellement offensé. On le reconnut à la forme de son sabre et à un bracelet d'argent que Fan-ouei, ce bonze imposteur, lui avoit donné , lui promettant que, moyennant ce bracelet, il se rendroit invisible. Pendant plusieurs jours, on fit main-basse sur le reste des révoltés. Il s’en échappa peu. Les plus notables, au nombre de quarantesept, furent envoyés à l'Empereur , qui les interrogea tous plusieurs fois , avant que de les livrer au tribunal des crimes.

Fan-ouei lui dit: Prince, votre bonheur est grand ; mille hommes que j'avois à Gehol, devorent vous enlever , lorsque vous étiez à la chasse : votre bonheur est grand , Ni-u-fou-ta. Tous ces misérables ont été coupés en pièces selon les lois. Quoique cette révolte n’ait guère duré qu’un mois, on estime qu’elle a fait périr environ cent mille âmes,

J'ai dit que cette conspiration nous tint ici dans les plus vives alarmies. Si Ouang-lun eût réussi , nous courions tous les risques des Mant - cheoux ; comme eux étrangers à la Chine , comme eux nous eussions été exposés à toutes les fureurs des rebelles. Je vous avouerai cependant que c’étoit là ce qui nous touchoit le moins. Des Missionnaires jésuites

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