‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 103 sur 106 · MON TRÈS-CHER FRÈRE · texte numérisé non relu

MON TRÈS-CHER FRÈRE

J'AI reçu avec bien de la joie, le { novembre de l'an passé 1779, votre lettre datée du 29 décembre 1776, la première et la seule qui me soit parvenue de toutes celles que vous m'avez écrites, Je ne sais quel a été le sort de toutes celles que je vous ai adressées, tant de Riojenor et de l’île de France , que de Macao et de Pekin , soit à vous, soit à plusieurs personnes de Nancy. Le seul père Sauvage a assez cons tamment répondu. Des Annonciades, une seule lettre m'est parvenue, rien de chez M. Platel, ni de vous. Un silence si constant et dont je ne pouvois deviner la cause, voyant surtout qu'on me répondoit exactement de Saint-Nicolas, de Laon, de Paris, d'Orléans, de la Flèche, de Lorient et de Rome, me fit craindre qu’en effet mes lettres ne fussent à charge, et je cessai d'écrire en 1774. Cependant en 1775, je fis une dernière tentative, pour obtenir quelque nouvelle de ma famille, ou du moins quelque adresse par laquelle je pusse en avoir, Le peu que vous me dites de ces lettres, est tout ce qu’elles ont produit, Je n’en ai jusqu'ici reçu aucune réponse : je vous T, XIF. 35

avouerai que parmi bien des peines que la Providence . m'a ménagées depuis ma sortie de France, cette privation longue et si universelle de tout rapport avec les personnes qui m'étoient à tous égards les plus chères, n’a pas été la moins dure pour moi. Enfin, après vingt-deux ans et plus, voilà le commerce rétabli entre nous, et le ‘premier fruit qui m’en revient est encore, Dieu le voulant ainsi, un fruit de souffrances. Que de désastres, que de morts et quelles morts vous m’apprenez! Tous ces coups qui n'ont été portés que de loin en loin dans l’espace de vingt ans, sont venus m’accabler à la fois tous ensemble.

Mon cœur , depuis bien des années, me disoit que notre tendre mère n’étoit plus de ce monde, et je ne priois plus pour elle à l'autel que dans cette persuasion , que tant de chagrins et de maux dont sa vie a été tissue, ne lui laisseroient pas pousser sa carrière au delà de soixante ans. Ce qu'elle a vécu. de plus , étoit au-delà de que j'osois espérer. Nous devons sentir surtout ce qu’elle a fait et souffert, pour nous procurer une éducation que nous n'aurions jamais eue sans le courage que Dieu lui avoit donné , et qu’elle a tout employé pour cet objet. Notre tante, madame Henrion, a à cet égard les mêmes droits sur ma reconnoissance. C’est elle qui m'a élevé dans cette partie de la jeunesse où l’éducation est la plus dégoûtante pour ceux qui en sont chargés. Je vous prie, en lui présentant mes assurances de respect, de l’assurer aussi que je conserverai toujours le souvenir le plus vif de toutes les obligations que je lui ai. Je vous félicite de la bonne manière dont vous vous êtes arrangé dans votre paroisse , sans surcharger votre pauvre peuple. J'ai fait

art à M. Colas de ce que vous me dites de sa famille. Il en étoit déjà instruit par des lettres de plus fraiche date que la vôtre. Je passe à présent à ce qui me regarde, et puisque aucune de mes lettres ne

Finis!

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vous est parvenue , je commence par l’histoire très abrégée de mon voyage.

Nous partimes de Lorient le 7 mars 1758, M. Cibot qui est mort cette année le 8 août, un jeune Chinois mort deux ans après son retour , et moi , sur le d'Argenson , le second d’une escadre de neuf vaisseaux, tous armés. de la batterie haute , le commandant et une frégaté purement en guerre. Vers le cap Finistère , deux vaisseaux traîneurs nous avoient déjà quittés. L’un d’eux fut pris par les Anglais. Une tempête violente en sépara plusieurs autres. Nous primes «A petit vaisseau anglais qu’on coula à fond , après en avoir tiré les hommes. Dès ce jour-là, nous commençâmes à faire route nous seuls. Vers les Canaries, nous vimes une flotte de vingtàtrente voilesquinous fit faire fausse route pour l’éviter. Peu de jours après , nous aperçûmes derrière nous, mais loin , deux vaisseaux ; ensuite un troisièm® , de notre force, parut de l’avant et venant à nous. à crainte de nous trouver entre deux feux, fit prendre la résolution de forcer de voiles , et d'aller , prêts au combat , droit à ce dernier. Il se mit d'abord en travers, comme pour nous intimider , en nous montrant sa grandeur et sa force. Le nôtre le valoit, et nous continuâmes d'aller droit à lui; mais il jugea à propos de faire route à toute voile, pour s'éloigner de notre gauche : nous le laissâmes aller, La navigation fut belle , tranquille jusqu'à la ligne vers laquelle nous eñmes trois semaines de calme, et de temps en temps quelques grains qui nous donnoient de la pluie, et nous faisoient aller quelques quarts de lieue , tantôt en route et tantôt contre route.

Lorsque les vents revinrent, il nous resta de l’inquiétude sur la position où les courans nous avoient mis, plus près ou plus loin des côtes d'Amérique, selon qu'ils nous avoient poussés vers l’est ou vers l’ouest, Dans cet embarras , nous apercûmes un vais-

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seau qui paroissoit venir d'Amérique. On l’appela, en tirant des coups de canon à poudre: il fallut lui tirer un boulet pour le faire obéir. Il vint enfin; c'étoit un portugais, qui nous dit à peu près à quelle distance nous étions de Rio-Janeiro où nous devions aller relâcher. Depuis les Canaries, notre vaisseau

avoit toujours éié accompagné d’une mulutude in-

nombrable de thons, dont on pècha une grande quantité tout le long de la route. Ce fut un excellent préservatif contre le scorbut dont personne ne fut attaqué sur notre bord, tandis que tous les autres en étoient infectés. Comme je passois une grande partie de la journée sur une galerie à lire du chinois, le samedi d’après la Fête-Dieu , je m'aperçus que ces poissons changeoïent de leur couleur bleue en une espèce de violet. J’appelai le capitaine , et lui fis remarquer ce changement et celui qui paroiïssoit dans. l'eau de la mer. Il dit que nous étions près de terre : effectivement quelques heures après , nous vimes la cime des montagnes , et trouvâmes fond à cent brasses. Le lendemain , nous vimes Rio-Janeiro , et

descendimes le lundi, pour y passer un mois de relâche. On avoit fait les pâques en mer ; M. le capitaine et les ofliciers avoient donné l'exemple , tout l'équipage étoit bien rangé, et pour occuper ceux des officiers ou passagers dont l'oisiveté auroit pu troubler le bon ordre, je les avois fait étudier , en leur donnant des leçons d algèbre.

Tout en arrivant à Rio-Janeiro , nous apprimes les ravages que l’armée combinée d’'Espagnols et de: Portugais avoit faits dans une partie du Paraguay où ces belles chrétientés furent détruites, et dont les habitans redevinrent sauvages. Nous trouvâmes là un grand nombre de Missionnaires de toutes les: nations d'Europe , rappelés de leurs missions , et attendant les vaisseaux qui devoient les porter à Lisboune. Nous enträmes dans ce port, le plus vaste

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qu'il ÿ ait au monde , avec trois vaisseanx de roi qui alloient joindre M. d'Ascher dans l'Inde. Les

Missionnaires crurent que nous étions les vaisseaux

destinés à les enlever , et tous furent dans l'alarme.

Nous partimes de là pour l'île de France, le jour

de saint Jean. En même temps que nous sortions ,

entroit, pour se faire remâter de misaine , le vaisseau l’Eléphant , parti de France , pour aller droit en Chine , avec le Chameau. Nous leur dimes que mous allions les attendre à l’île de France , et qu'ils ne manquassent pas de venir nous y prendre. Nous ne pensions dire qu'un badinage , et cependant le temps qu’il fallut pour se remâter , fut si long, qu'il n’en resta plus assez pour gagner la Chine. Ainsi, force fut à l’'EZéphant de venir nous trouver à l’île de France, pour y passer l'été qui est l'hiver ici et chez vous. Le Chameau qui avoit continué sa route, manqua les détroits , et fut obligé de se retirer de même à l'ile de France. Nous y arrivâmes les premiers , après une traversée assez heureuse , à l’exception d’une tempête qui nous fit beaucoup souffrir pendant vingt-quatre heures aux environs du banc des Aiguilles, nous déchira quelques voiles, et gäta une partie des hautes mâtures. Nous débarquâmes cependant à l’île de France , le jour de saint Augustin : nous y fûmes reçus de la manière la plus cordiale, par MM. de Saint-Lazare, avec lesquels nous travaillâmes pendant huit mois.

Les trois vaisseaux de roi arrivèrent peu après nous. Faute de vivres, dont l’île étoit dépourvue,

nieux , ni un autre vaisseau que nous y trouvâmes ,

ne purent aller joindre et renforcer M. d’Ascher , lequel , deux mois après, revint Ini-même , et fut forcé de laisser l'Inde à la discrétion des Anglais qu'il n’avoit pu battre. Il fallut envoyer une partie des vaisseaux au cap de Bonne-Espérance et ailleurs, pour tirer des vivres. Nous partimes les premiers :

550 LETTRES ce fut le 20 avril 1759. Nous passâmes quelques jours à l’île de Bourbon, d’où nous fimes voile pour la Chine, le premier mai, montés tous les trois sur le vaisseau l’E/éphant , où nous avions , parmi les officiers et subrécargues , six ou sept de ces prétendus esprits forts, devenus , à ce que l’on dit, si communs en France. La peur des Anglais ne nous per- . mettoit pas de passer par le détroit de la Sonde, qui est la route ordinaire. Nous cherchions celui de Bailly, et nous avions dû approcher beaucoup de la nouvelle Hollande. Ce détroit n’étoit connu de personne des deux vaisseaux , et l’on étoit fort en peine , lorsque nous vimes terre à droite et à gauche du vaisseau. On courut aux cartes , et on reconnut avec la plus agréable surprise , que c’étoit le détroit de Bailly dans lequel nous entrions. Il étoit de bonne heure ; le vent étoit à faire sept lienes par heure. On avança dans l'espérance de le passer ; mais avant que nous fussions au milieu , le courant vint si fort contre le vent, que bientôt nous commençämes à reculer. Le canot qu'on avoit mis à la mer, fut poussé par le courant avec tant de violence contre le flanc du vaisseau, qu’il s’y brisa, et coula bas. On prit le parti de jeter l’ancre après le coucher du soleil. On avoit tellement perdu la tête, qu’au lieu de jeter une forte ancre , on n’en jeta qu’une petite, et faute de donner à notre compagnon le signal de jeter l'ancre , il faillit à s’aller jeter sur un des côtés du détroit. Il nous avertit de son danger par un coup de canon. Alors on se souvint de lui en tirer deux, signal convenu , pour avertir de jeter l'ancre. On mesura la rapidité du courant : elle étoit de sept à huit lieues par heure. Nous passämes la nuit dans ce Courant , sur notre petite ancre, non sans bien des transes. On s’aperçut le lendemain qu’on avoit eu raison de craindre; car au premier effort pour lever l’ancre , le cable cassa. Comment avoit-il tenu

toute la nuit contre l'effort d’un tel courant? Premier trait de Providence et d’une Providence bienfaisante ! En voici un autre. Au lieu d’appareiller de bonne heure , tandis que le courant étoit le plus foible , on tarda trop d’une heure ou deux, et cela fut cause que nous nous vimes encore sur le point d’être obligés de jeter l’ancre comme la veille , sans pouvoir débouquer. Heureusement le courant devevoit moins rapide , à mesure que le canal s’élargissoit. Dans le premier moment qu'on se vit hors de danger , on promit un Te Deum en actions de grâces , et la clique de nos mécréans, la plus poltrone de toutes, n'osa s’y opposer. Dès que le danger fut un peu loin, elle alla agir auprès du capitaine , pour l’engager à rétracter le Te Deum , et il eut la foiblesse de le faire. Nous leur dîimes que Dieu les en puniroit ; on ne fit qu'en rire.

Cependant , après quelques jours de marche , nous nous trouvâmes enfournés dans l'archipel des Unambas , ce qui nous tint en échec pendant plusieurs jours , et surtout pendant les nuits ; on n’osoit avancer , de peur de s’échouer sur quelqu’une de ces iles. Sortis de là, ce furent tous les jours , de nuit et de jour , nouveaux dangers. On auroit dit que nous cherchions exprès tous les rochers de ces parages , ou plutôt c'étoit la Providence qui s’appliquoit à humilier devant elle l’orgueil de nos prétendus philosophes , pour les obliger à renoncer à leurs propos impies ; à revenir, du moins par la crainte de la mort toujours présente , à des sentimens raisonnables et chrétiens ; à réparer leurs scandales , et à s'acquitter avec les dispositions nécessaires, du devoir pascal.

Un jour , à neuf heures du soir, comme on vouloit remettre le vaisseau dans la route qu'il avoit fallu quitter pour éviter un écueil , on s’aperçut en levant la grande voile de misaine, que le vaisseau

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alloit toucher à un brisan qui s’étendoit depuis nous en avant jusqu’à perte de vue. Les cris d'alarme et presque de désespoir que jeta l'équipage, interrompirent les propos pAï/osophistiques. Je ne sais comment le vaisseau tourna assez promptement de la gauche à la droite, et fut à temps pour éviter de toucher : ce que je sais, c’est que je vis les brisans à moins de vingt pieds de distance du vaisseau : la mer qui les battoit, paroïssoit tout en feu. Vous pouvez juger qu'il se fit alors un grand silence , et que peut-être nos jeunes mécréans commencèrent à se repentir d’avoir empêché le Te Deum. Ce silence dura une heure. A dix heures, on crut le danger fort loin ; on voulut remettre en route ; mais à peine y fut-on, qu’on se vit encore près des brisans. [l fallut. de nouveau faire fausse route , et quitter les propos anti-chrétiens qu’on avoit repris. Après denx ou trois autres jours , tout semés d'inquiétudes et de dangers qui nous obligeoient à revenir la nuit sur le chemin que nous avions fait pendant le jour , un matin, au soleil levant, nous nous aperçümes que notre compagnon le Chameau , avoit disparu, Nous avions grand vent de l'arrière , et allions bon train. Vers huit heures , on découvrit de l'avant des rochers fort étendus et contre lesquels la mer brisoit d’une manière effroyable. Nous ne pouvions pas reculer ; on prit le parti de prendre vent largue , et de courir vers le nord la bordée de bâbord. Après une demi-heure de marche nous découvrimes notre compagnon , qui eut la complaisance de venir vers nous, et de se mettre de moitié dans nos dangers. A peine l'eûmes-nous découvert, que nous vimes devant nous deux autres brisans aussi très-étendus et tout couverts de l’écume de la mer en furie. Il fallut donc vite virer de bord, et courir vers le midi la bordée de stribord. Après une heure et demie de cette bordée , nous vimes encore

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de l'avant un troisième écueil aussi effrayant que les deux autres. On revira; mais ce n’étoit plus que pour différer notre perte qui paroissoit (abelioble $ puisqu’en courant ainsi sur la droite et sur la gauche, nous trouvions toujours un naufrage certain , et que le vent qui venoit de l’ouest nous poussoit toujours, malgré nos reviremens , contre les rochers que nous avions à l’est,

Ce fut alors que nous vimes toute la foiblesse de nos esprits prétendus forts. Ces hommnes , qui peu auparavant bravoient la Divinité , rioient de la religion , etc. parurent alors tels qu’ils étoient; gens sans courage , sans résolution , la foiblesse , la lâcheté même ; un air morne , triste, avoit pris la place de ces airs insultans et dédaigneux qu’ils se donnoient , et le silence le plus stupide avoit succédé aux propos libres et impies qu'ils lâchoient sans cesse contre les mœurs et la religion, Vers midi, on voulut prendre hauteur; mais on ne put le faire d’une manière assez précise , parce qu'à midi, nous avions le soleil presque au zénith , et que tous les observateurs avoient perdu la tête. La mer étoit couverte d'oiseaux : cela me fournit un sujet de méditation pour nos philosophes à faces blêmes. Voyez , leur dis-je, 705 cadavres vont être la curée de ces oiseaux : mais l'âme de chacun de nous , où ira-t-elle ? As se retirèrent , el c'étoit ce que je voulois et ce qu’on souhaitoit, parce que leur ait effrayé faisoit perdre courage à l'équipage. A diner, ces Messieurs ne pensèrent seulement pas à desserrer les dents; il n’y eut que moi à la première table, et mon collègue à la seconde , qui dinâmes à l'ordinaire. Ces Messieurs étoient les uns à pleurer, les autres à s’étourdir sur le danger qui nous menaçoit de si près. Lorsque j'eus diné et dit mes grâces , je me retournai vers eux , et leur donnai encore ce sujet de méditation : Messieurs , leur dis-je, voilà le premier

repas que j'ai fait sur ce vaisseau , sans entendre nt équivoque sale ni impiété. Ce mot dit, je partis et les laissai y penser. Bientôt je vis que plusieurs d'entr'eux me suivoient avec un air contrit , et changeoïent de place lorsque j'en changeois : je ne faisois pas semblant de m’en N adi à Je voulois d'eux quelque chose de plus chrétien. Quelques-uns, qui avoient fait leurs pâques presqu’en cachette de cette clique, pour éviter ses persécutions ( car quoique disent ces Messieurs en faveur de la tolérance , is n'en ont point pour les Chrétiens), me demandèrent à se réconcilier, et je descendis à fond de cale pour les entendre. Ceux - à confessés , ils furent suivis par plusieurs de Messieurs les philosophistes , qui se souvinrent enfin qu’ils étoient Chrétiens et pécheurs.

Je ne m'étois pas attendu à les voir sitôt , et je ne m'étois pas concerté avec mon collègue sur la façon douce, mais ferme, dont il faudroit se conduire avec eux. Je pris le parti de dire devant lui, et avant que d'entrer en matière, ce que j'aurois voulu lui dire à l'oreille. Les premiers qui me vinrent, avoient à se reprocher des propos libres , des discours impies et des haines, le tout bien public , bien connu dans le vaisseau. Je les aidai à faire une bonne accusation de leurs iniquités; puis, pour unique satisfaction possible dans le moment, je leur ordonnai d'aller sur le champ se réconcilier publiquement , et faire une réparation publique aussi, des deux espèces de scandales qu'ils avoient donnés en genre de mœurs et en genre de religion. Je leur dis qu'à cette condition , leur accusation étant faite , dès que je verrois le rocher contre lequel il faudroit périr , je leur donnerois l’absolution ; que cependant ils s’excitassent à la crainte de Dieu , à son amour , au vrai regret de leurs ingratitudes , etqu’ils ne crussent pas que la seule crainte d’une mort prochaine suffit

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pour les sauver. Dès que les deux premiers se furent acquittés de cette satisfaction publique, les autres s’ébranlèrent; mon collègue eut aussi de la besogne , et voyant que la méthode avoit réussi , il l'employa. Entre trois et quatre heures, on vint de la part du capitaine me prier de monter sur le gaillard. J'obéis. On étoit encore à courir tantôt sur un bord , tantôt sur l’autre; mais on approchoit sensiblement des rochers que nous avions à l’est sous le vent. Je trouvai ces Messieurs pleins de politesse , qui m'attendoient avec un air de confiance et de cordialité auquel je n’étois guère accoutumé, Le capitaine me dit que les deux vaisseaux s'approchoient pour se parler par le moyen des porte-voix , et qu’on souhaitoit que je fusse présent. Je demandai à quelle intention. Quelqu'un qui n'avoit pas entièrement retrouvé sa tête , me dit que je passois pour avoir la vue supérieurement bonne ( c’est-à-dire longue, d'où vient qu'à quarante ans j'ai eu besoin de lunettes ); à la bonne heure , dis-je, mais il s’agit de parler avec l’autre vaisseau, et pour cela, il faut bonne voix et bonnes oreilles ; les yeux n’y font rien. Cela est vrai, reprit le capitaine; mais vous êtes tranquille et de sang froid : vous entendrez mieux que nous qui ne sommes pas disposés de même.

Cela arrêté, comme les vaisseaux s’étoient assez approchés, le capitaine demanda à l’autre vaisseau où il croyoit que nous fussions. Réponse. Dans la queue du Scorpion.— Ce mot fut un coup de foudre qui fit tomber les bras à ces Messieurs , parce que la queue du Scorpion passe pour un endroit d'où on ne peut se sauver. Cependant le capitaine , après avoir repris ses esprits , deinanda encure si on voyoit moyen de s’en tirer, À. Oui.— Cette réponse que je rendis hautement, comme l’autre, trouva peu de créance. Néanmoins notre capitaine , comme commandant , dit à l’autre qu'il marchût devant , et

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que nous ferions comme il feroit. Sur le chemp, l'autre navire mit toutes ses voiles dehors , et avança droit vers les rochers que nous avions sous le vent, Pour moi , je descendis et allai reprendre mes confessions. À six heures, tout étant fini, je remontai sur le gaillard où je vis notre position bien différente de ce qu'elle étoit deux heures auparavant. M. Homerat, meilleur marin et plus ferme dans la religion qu'on ne l’étoit chez nous, sayoit qu'entre les rochers de l'est et ceux du nord, il ÿ avoit un passage, et il l’avoit pris. Ainsi, lorsque je montai , nous avions derrière nous les brisans du sud, Ceux de l’est étoient à stribord, ou à droite , et ceux du nord à bäbord, et avant la nuit, nous fûmes hors de péril.

Les quatre ou cinq jours que nous passâmes en mer, avant que de voir les terres de Chine, furent exempts de tout danger, mais non pas de bien des craintes. Tout faisoit peur à nos pauvres esprits forts : les plantes de goemon dont la mer étoit par fois couverte , leur paroissoient des rochers découverts, et pendant la nuit, ils prenoient pour des récifs cachés sous l'eau , les troupes de poissons qui, par leur mouvement , rendoient l’eau de la mer lumineuse, comme elle l’est sur les récifs, Ce fut du goemon qui nous fit manquer l’attérage de Chine, Près des iles de Lemme , nous vimes une plage immense, couverte de cette plante, à travers de laquelle il auroit fallu passer. La peur persuada au capitaine que c’étoient des rochers, et que les îles de Lemme étoient les Ladrones, et on s'y enfourna. Cela nous jeta sous le vent de Macao. Comme je savois quelques mots chinois, je demaudai à ceux qui vinrent apporter des vivres à vendre , comment s'appeloient ces îles : ils nous dirent que c'étoient bien celles de Lemme: on soutint que c’étoient les Ladrones. Ainsi, il fallut prendre le parti de rester à l'ancre jusqu'à ce qu'il nous vint et des pilotes

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côtiers et un vent contraire à celui qui souflloit, Nous attendimes cinq jours, et nous avions besoin de ce temps de repos, pour finir les confessions,

Ce fut le 25 de juillet , jour de saint ns ,que nous descendimes à Macao. On donna d’abord avis de notre arrivée aux pères de Pekin. La mission française y avoit perdu quatre sujets depuis deux ans, et le quatrième mouroit comme nous arrivions à Macao, On répondit de Pekin qu’il falloit nous y envoyer tous deux. Je représentai que je n'étois pas un homme fait pour la cour. L'obéissance fit taire mes représentations , et nous partimes vers la mimars 1760 , pour la capitale de la Chine. Après environ trois mois de voyage, tant par eau que par terre , nous arrivâmes le 6 juin, Le ere L<sroberts, supérieur , qui nous avoit fait venir, étoit mort de puis un mois et demi. Ainsi, nous ne trouvâmes plus à Pekin de Missionnaires fra ais que trois prêtres et deux frères. Il reste un seul des premiers ; les deux autres sont morts, etavec eux, mon collègue, le père Cibot, deux autres prêtres et un frère , qui étoient venus. depuis nous.

Voyant notre mission réduite à trois ouvriers , dont deux passoient cinquante, et le troisième soixante ans, je me sus bon gré des avances que j'avois prises pour le chinois, tant à la Flèche qu'en voyage, dans les relâches et à Macao. Je me mis à l'étude , et surtout à l'exercice de la langue. Au bout de trois mois, je fis , à l’aide d'un homme qui parloit bien, des instructions sur la péaitence et l’eucharistie : je les travaillois avec lui pendant deux ou trois jours de la semaine ; j'en mettois autant pour les bien apprendre , et je les disois le dimanche aux écoliers de l'école domestique dont on me chargea de faire les examens pour les confessicns de chaque mois, et les instructions dominicales, Comme celles-ci étoient claires , méthodiques, bien analysées , et en

bon chinois bien coulant, les enfans aimoient à en recueillir les morceaux qu’ils me récitoient. Bientôt les Chrétiens et même les catéchistes vinrent m'écouter, et copier entr'eux mes instructions. Je les répétai l’année suivante et celle d’après, vers la Fête-Dieu, pour préparer les enfans à la première communion, et les Chrétiens les suivirent avec assiduité. Je ne vous mande pas cela, pour que vons admiriez mon talent, mais pour que vous bénissiez Dieu de la bénédiction qu'il répandoit sur les travaux d’un si pauvre ouvrier. C’est lui qui fait tout, et il le fait par nous, quand nous n’y mettons pas d'obstacles , et que nous ne cherchons uniquement qu’à le faire servir, aimer et glorifier.

Ces petits succès engagèrent les Chrétiens à de-

mander qu’on me fit prêcher à l’église après un peu

plus de deux ans de séjour ici. Quoique j’eusse pour le chinois plus de facilité que le commun des Européens , et que je me fusse accoutumé à ne plus écrire mes instructions de classe , cependant, pour l’honneur du ministère, je redoutois d’avoir à parler pendant une heure ou plus , avec la mince provision de chinois que l’usage du tribunal et l'instruction des enfans avoient pu me mettre à la main. J'obéis; je me fis de bonnes analyses que je ruminois en chinois d’abord pendant sept ou huit jours, et par la suite pendant deux ou trois, et j’allois précher avec cela; mais il s’y mêla encore long-temps bien des défauts ; trop de longueur, parce que je ne pouvolis pas savoir ce que mes analyses latines ou françaises devoient rendre dans le débiten chinois; défaut d'expressions simples qui m’obligeoient à des circonlocutions toujours languissantes ; défaut quelquefois de clarté , lorsque je voulois circonscrire l'expression, pour éviter les longueurs. Les Européens qui venoient m’entendre , trouvoient aussi le défaut d'une diction tre» rapide; mais cette volubi-

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ÉDIFIANTES ET GURIEUSES. 559

lité n’étoit un défaut que pour eux et non pour les Chinois, à qui elle ne déplaisoit pas. Les autres défauts diminuèrent peu à peu; mais je ne pus me renfermer dans l’espace d’une heure, qu'en partageant et diminuant mes analyses, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Trois ou quatre ans après, mourut notre ancien, qui étoit chargé de la congrégation du saint sacrement , laquelle fait ici la base de notre chrétienté., On me chargea de le remplacer. Cela me mit comme à la tête de toutes les opérations du saint ministère, et outre les instructions particulières et le sermon du deuxième dimanche de chaque lune , dont j'étois déjà chargé, j'eus à prêcher celui du quatrième dimanche. Voilà pour le ministère de la parole le gros de mon emploi depuis quinze ans. J’ai donné des retraites en particulier à six , huit, dix personnes. Nous en avons fait deux publiques où j'étois chargé des examens , des conférences et d’une partie des sermons ou méditations. J'ai été dix ou douze fois dans les missions du dehors, dans le besoin. J’ai même passé au-delà de la grande muraille; maïs, pour éviter d’être reconnu , j'étois obligé de prendre des sentiers suspendus au-dessus de précipices effrayans, où j'aurois peine à passer aujourd’hut , si nous manquions encore de gens du pays qui peuvent aller par les grandes routes. Les confessions que j'entends, montent chaque année au-delà de trois, et ne vont pas à quatre mille; c’est à peu près le tiers de ce qui se fait en ce genre dans notre mission française de. Pekin et dépendances, dont ‘les confessions vont par an dans notre district à dix ou douze mille, tant au-dedans qu’au-dehors. J’en ai plus que les autres, parce que je suis Européen , et que je parle passablement la langue. Les Chinois prennent peu de confiance aux prêtres de leur nation. Les ba têmes tant de la ville que des missions dépendantes

de notre église, vont à six ou sept cents par an; mais cela n’a rien d’assez fixe, tant pour les adultes que pour les enfans, soit des fidèles, soit des infidèles que les parens présentent eux-mêmes au baptême, L’extrême-onction , les mariages sont en petit nombre , proportionnellement à celui des Chrétiens, parce que, excepté ceux qui sont dans la capitale ou aux environs, les autres ne peuvent point avoir facilement un prêtre pour leur administrer ces sacremens. Les femmes ne viennent et ne peuvent venir à l’église. De temps en temps elles s’assemblent au nombre de quinze à vingt-cinq dans une maison où il y a une chapelle. Le Missionnaire va les y confesser , dire la messe , et les communier. S'il ya des prosélytes ou des enfans non baptisés, il les baptise. Celles qui sont de la congrégation , s’assemblent tous les mois, un jour marqué , dans la maison de leur quartier où il y a un oratoire destiné à cet usage. Après leurs prières , qu’elles font ( ainsi que les hommes ) à l'église en commun, toutes à genoux, à voix haute , et en un certain plair-chant fort gracieux et très-touchant , et qui n’est qu'une routine assez variée , mais facile à retenir et à suivre, un catéchiste envoyé pour cela , leur donne à chacune ia sentence du mois, qu'il leur explique en peu de mots. Cela fini, il se retire, après leur avoir donné les ordres ou avis dont il peut être chargé : comme, par exemple , les jours où elles peuvent faire leurs Pâques, soit à la lune de mars , soit à celle de septembre, qui sont de règle. Lui retiré, la catéchiste , femme , examine sur le catéchisme celles qui en ont besoin , et en explique quelque chose. Voilà un plan assez informe de la manière dont se fait notre mission française. Ci-devant nous n’avions de bien fait qu’un catéchisme sur le symbole , pour préparer au baptême. J’y en ai ajouté trois autres sur la contession, la communion , la messe et la confirmation.

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Chaque dimanche , on en récite un après la prière commune et avant le sermon qui suit la grand’messe.

À peine avions-nous mis notre chrétienté sur lé pied où vous voyez à peu près qu’elle est, que les nouvelles que nous reçûmes d'Europe, nous en firent craindre la prochaine rüine. Le Portagal n’énvoyoit plus de sujets: la France en faisoit passer assez abondammént; muis ce n'étoient plus des sujets qui eussent reçu toute leur éducation, ni qui eussent passé eux

et leur vocation par les épreuves si sagement établies:

Celui-ci ne pouvoit sè mettre à étudier la langue iartre ni la chinoise; celui-là ne vouloit ni prêcher ni catéchiser; un autre vouloit aller prier lorsque les Chrétiens venoient pout se confesser. Ceux que quelques talens pour les arts avoient mis en emploi au palais, ne vouloient plus s'y conduire, ni sur les erremens des anciens, ni sous la direction de l’obéissance ; tel autre, sous différens prétextes, refusoit de donner au saint ministère les forces qu'il avoit, et aimoit mieux les devouer à des objets scientifiques, curieux où amusans, Nous avons grand besoin que Dieu nous regarde en pitié, et nous envoie des suc cesseurs qui fassent mieux que non. Il est imposstblé que la mission se soutienne Se a dans l'état où nos désastres l'ont réduite. Nous sommes très-peu d'ouvriers; on ne peut plus désormais nous en envoyer qui aient été élevés comme mous: il faut donc recourir à quelques communautés où il règne beaucoup de piété, un grand zèle pour le salut des âmes, quelque goût pour les sciences, mais surtout beaucoup de douceur , de modération, de patience , d'abnégation.et de charité. Je voulois vous dire beaucoup de choses; j'ai peu-de temps à moi; j'ai été à tire de plume, et elle se refuse à yous décrire tout ce qui m'alarme et me désole.

Je pense que vous me demanderez encore si j'ai aussi quelque chose à faire au palais: car vous savez

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