‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 104 sur 106 · HE · texte numérisé non relu

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que je ne suis ni peintre, ni horloger, ni machiniste, qui sont les trois qualités principales qui nous y font employer. La facilité avec laquelle on a vu que j'avois appris à parler chinois, a été cause que dès la seconde année de mon arrivée ici, on me fit apprendre encore le tartare, qui est une très-belle langue. Je l'ai donc apprise, et en voici l’usage. Lorsque nos voisins les Moscovites ont quelque affaire avec l'Empire, ou l’Empire avec eux , ils écrivent en latin, On nous appelle au palais chez les ministres, M. Amiot et moi, ou l’un des deux, selon l'ouvrage dont on nous veut charger. Nous traduisons ce latin en tartare, et on le présente à l'Empereur. Les réponses de Sa Majesté, qui sont courtes et substantielles , et les explications du ministère nous sont remises en tartare : nous les mettons en latin, et elles sont envoyées en Moscovie, Il y a communément de l'ouvrage pour trois ou quatre jours: cela arrive quelquefois.cinq ou six fois l'an, quelquefois une ou deux fois, ou point du tout, Vous voyez que cela ne m'ôte pas beaucoup de mon temps, et ne peut pas nuire aux soins que je dois à la mission. Du reste, l'astronomie et le besoin d’interprètes sûrs et instruits, sont les deux seules choses pour lesquelles, on tient ici aux Européens. L'Empereur actuel aime la peinture: elle sera indifférente à un autre de ses successeurs. L'Europe envoie de l'horlogerie et des: machines plus qu’on n’en veut. : | J'ai oublié de vous dire qu'il ne falloit pas’ croire que les Chinois prêtres fussent une ressource capable desoutenirlareligionten Chine ; il esthien à érandre qu'elle ne se perde complètement, si jamais:elle est réduite à ses propres sujets: : 2,9 Les prêtres dé là nation peuvent sérvir utilement, si on les force à travailler, s'ils sont tenus dé court et surveillés de près : sans cela, ils détruisent. plus

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qu'ils n’édifient. Il est bien temps de finir, et de me recommander à votre tendre amitié et à vos saintes prières. Je suis, etc.

rt etienne LETTRE

De M. Bourgeois, missionnaire à Pekin, à M. Dollières , curé de Lexie près de Longwi.

Ce 17 novembre 178r.

Monsieur,

L'ANNÉE dernière pour la première fois depuis Vingt ans, votre frère, M. Dollières, reçut de vos nouvelles; ce fut pour lui.une grande consolation, et pour nous, ses amis, un sujet de joie. Il nous consulta pour savoir si, dans sa réponse ; il pouvoit vous metre au fait de l’état de cette infortunée mission. Nous lui, dimes qu'il le pouvoit, parce que vous n usériez qu'avec sagesse et discrétion des connoisz sances qu’il vous donneroit, et que peut-être lé tas bleau qu’il vous en feroit, exciteroit le zèle de quelques saints ecclésiastiques, et les engageroit à venir partager des travaux auxquels nous ne pourrons bientôt plus suffire , tant noire nombre diminue , et tant nous avons peu d'espérance de nous voir remplacés aussitôt qu'il le faudroit, et que nous le désirons.

Depuis ce temps-là , nos malheurs ontété toujours en croissant : les contradictions, les divisions » le défaut surtout d'ouvriers, le démon s’en sert pour 1raverser nos travaux, et empêcher la récolte abondante que nous présentent des campagnes vastes et fertiles. Fe cher M. Dollières n’a pu y.tenir; ilen a été la victime, ou plutôt le martyr, Il mourut le 24 dé-

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564 LETTRES L cembre 1780. Le bref de 1773 lui fit une plaie qui

ne s'est point fermée: malgré sa résignation qui étoit fatig: grande , on sentoit que son cœur étoit blessé. Peut- aux k être eût-il cependant survécu plus long-temps à ce auss qu'il regardoit comme un grand malheur pour lui bu pour et pour la mission, s’il eût pu soutenir cette grande 4 de la mission dont il étoit une des principales colonnes, 4 tou! par son zèle, ses vertus et ses talens ; mais malgré ses ë sion soins et ses travaux qui ne se sont point rallentis, il ne E prèc voyoit que des ruines dans le présent, et pour l'avenir | de un désastre total. Voilà ce qui l’a tué. { de | M. Dollières avoit une âme grande, digne encore nou des ouvriers apostoliques qui ont fondé cette mission. M.I Dès son entrée en religion , il fut éprouvé , come 1Ë le vous le savez, por de longues et violentes douleurs. \ d« Il les soutint ave une résignation et un courage qui i fern édifioient ceux qui en éioient témoins, et qui faisoient oh admirer sa vertu. Îk';\en Europe, sa sagesse, sa d'al piété ; ses lumières lui avoient gagné la confiance le f des personnes ferventes et vraiment chrétiennes , sou lorsque le Seigneur l’appela dans ces pays lointains qu'i pour.y prêcher l’'évangile. M. Dollières étoit alors I dans un état de santé déplorable , et pour ainsi dire tare entre la vie et la mort: on le lui représenta; mais il técl n’éconta que la voix de Dieu. On eut beau lui dire fait qu’il ne passeroit pas quatre jours sur le vaisseau sans ont y succomber à ses infirmités, ces annonces ou ces | to menaces ne l’effrayèrent point. Et s'embarqua, pour : ami obéir à eet attrait intérieur qu’il reconnoissoit pour il le un signe de J1 volonté de son divin Maitre. Il partit, ‘ Le et tout le iong de la route, il oublia le soin de sa | pel santé, et ne s’occapa que du salut des âmes. Arrivé 1 su ici; il.se Hivra tellement à l'étude du chinois, qu'en À ave cinq mois de temps, il se mit en état d'exercer le : ha saint ministère. Les ouvriers commençoient à man- ï shit qner, et:il est incroyable combien M. Doilières tra des

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ÉDIFIANTES ET EURIEUSES. 565

fatigable, il n’écoutoit que son zèle; il donnoit le jour aux bonnes œuvres et la nuit à l'étude. Il falloit, avec aussi peu de force de corps, une grâce parüculière pour n’y passuccomber. Au chinois, il joignit l'étude de la langue tartare et de l'astronomie. Ji embrassoit tout ce qui pouvoit être de quelque utilité à la mission, et il réussissoit en tout. Dans une année , il préchoit sans cesse, il catéchisoit et entendoit plus de trois mille confessions. Jci nous sommes censés de la famille a l'Empereur, et nous ne pouvons nous éloigner de la ville sans permission. Le zèle de M. Dollières souffroit beaucoup decette loi: il trouvoit le moyen de faire dans les campagnes des exeursions de quarante à cinquante lieues. Le gouvernement fermoit les yeux et le laissoit faire. Nos chers néophytes en étoient enchantés, et le prioient sans cesse d'aller dans leurs cantons; mais le respect pour la loi le forçoit à ménager ses courses, et à se refuser plus souvent qu’il n’auroit voulu , au saint empressement qu’ils avoient de l'entendre.

Dans ses momens libres, il mettoit en langue tartare nos livres de religion. Nous avons de jui un catéchisme en chinois qui a fait un bien infini, J'en ai fait imprimer plus de cinquante mille exemplaires qui ont été répandus dans presque tout l'Empire. Les croix sont la récompense du vrai zèle: notre cher ami n’en a pas manqué. Plein des idées de la foi, il les recevoit de la main de Dieu comme une grâce. Je l'ai vu et ne l’oublierai jamais: un jour il fut appelé par un misérable Chrétien pour confesser sa femme qu'il disoit à la mort. M. Dollières accourut avec son domestique qui devoit lui servir d’acolyie; il en revint le visage en sang et ses habits tout déchirés : c’étoit de l'argent qu'on vouloit et non pas des sacremens. M. Dollières n’en avoit pas, et par conséquent il en refusa: le mari et la femme se jetèrent alors sur lui, et avec leurs grands ongles lui

566 LETTRES mirent le visage en sang. Son domestique et son charretier eurent bien de la peine à le délivrer de leurs mains. Dès que je le vis dans cet état, les larmes me vinrent aux yeux ; je ne pus cependant m'empécher de le féliciter de ce qu'il avoit eu le bonheur de verser au moins un peu de sang, en voulant remplir le saint ministère. Il reçut mon compliment avec un air de joie intérieure et pénétrante. Jamais depuis il ne s’est plaint; jamais il n’a parlé de cet indigne traitement, et on eût été très-mal recu, si on lui eût proposé d'en faire punir les auteurs. Il eut à souffrir des croix encore plus sensibles, des contradictions plus amères à son cœur, parce qu’elles lui venoient de personnes de qui il devoit attendre des secours et des consolations. Il les supporta toutes avec douceur et avec fermeté, Il n’oublia dans ces traverses ni ce qu’il devoit à la charité, ni ce qu'il croyoit devoir à la règle et aux principes de conduite qu’il vouloit suivre; mais son courage ne lui ôtoit rien de sa sensibilité, et l’image d’une mission qui lui étoit chère , Où les difficultés croissoienten même tempsquelenombre des ouvriersdiminuoit, étoittoujours présente à son esprit, et faisoit sur son cœur une impression si vive, qu'il y succomba enfin. Le 23 décembre au matin , il fut frappé d’apoplexie. Dès que j'en fus averti, J'envoyai chercher le père Bernard, missionnaire portugais et . médecin; il lui prodigua inutilement ses soins. Nous eümes cependant le temps de profiter de quelques momens lucides , pour lui administrer les sacremens. Peu de momens avant sa mort, je lui donnai encore une dernière absolution, et il expira entre mes bras, le 24, à onze heures du matin. Dès qué la nouvelle en devint publique, ce fut nne consternation générale parmi nos Chrétiens de la ville et ceux de la campagne, que la solennité de Noël avoit rassemblés dans notre église. M, Colas en fut si aflligé, qu'il ne Jui a guère survécu,

C'est, à ce que j'espère, un frère que vous avez

dans le ciel, moi un ami, et la mission un protecteur. J'ai l'honneur d’être, ete.

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EXTRAIT De quelques lettres de Pekin.

La mission vient de faire en fort peu de temps de très-grandes pertes. Trois de nos confrères nous ont été enlevés à assez peu de distance les uns des autres, et dans un âge, avec des talens et des vertus qui nous faisoient espérer qu’ils séroient ici long-temps et grandement utiles.

Le premier des trois que la mort a moissonnés , s’appeloit Pierre- Martial Cibot, né à Limoges en 1727. Il étoit entré fort jeune chez les Jésuites : et après y avoir professé les humanités avec succès, et fait son cours de théologie avec beaucoup d'application et de soin , il demanda à ses supérieurs la permission de suivre son attrait pour les missions de Chine. Il l’obtint, et partit de Lorient en 1758. Il a passé vingt-deux ans dans cet Empire, et en a demeuré plus de vingt à Pekin. I avoit beaucoup d'esprit, de littérature , de dispositions pour toutes les sciences , et son zèle , encore plus que son application , le faisoit réussir dans tout ce qu’il entreprenoit : astronomie, mécanique, étude des langues et de l’histoire , il ne se refusoit à rien de ce qu'il croyoit pouvoir être utile et propre à ménager des protecteurs à la religion. Les infidèles mêmes avec qui il avoit des rapports dans le palais de l'Emperetr, ne pouvoient lui refuser ni leur estime ni leur amitié ; ils conviennent qu'ils n'ont guère vu d'homme plus doux, plus moque , plus honnête ; plus em-

pressé à obliger et à rendre service ; mais ce qu’il y avoit de plus estimable dans lui , c’étoit une piété tendre et solide, un renoncement parfait à luimême, une union intime avec Dieu, et une ardeur inexprimable pour le faire connoître et aimer. Il a

laissé beaucoup dereewrets, ec! tous ceux qui nous con:

noissent , nous plaignent à avoir perdu un confrère d'une société si douce , si sûre , si agréable et si édifiante. Il a beaucoup travaillé pour les mémoires que les Missionnaires de Pekin ont fait passer en Europe, et qui y ont été imprimés par lessoius ei sous les auspices de M. Bertin , ministre d'état ; mais jamais il n’a voulu que ses ouvrages parussent sous son nom. Content de marquer son respect pour les ordres qu’il recevoit de notre illustre bienfaiteur, sa modestie , OU plutôt son humilité , se refusoit à tout ce qu'il auroit pu y gagner du côté de la réputation.

Quelque temps après mourut Jacques-François- Dieu donné-Marie Dollières ; il étoit né à Longunion-sur-Chiers , dans le Barrois , entre Verdun et Longwi , diocèse de Trèves , le 30 novembre 1722, de Pierre Dollières substitut du procureur général de Lorraine et de Bar, et de Thérèse Chevillard. Après ses études finies au collége de Luxembourg, il entra chez les Jésuites, l’an 1744 et pari , comme on l'a vu dans la lettre précédente , pour la Chine, en 1758. Nous n'ajonterons rin aux détails que donne M. Bourgeois sur son .aractère , ses talens et ses vertus.

Sa mort fut suivie de celle de M. Colas , natif de Thionville, Il étoit très-versé dans les mathématiques. On a de lui le type exact et fidèle de la comète de 1764, dont il avoit suivi la marche à l’observatoire de Pont-à-Mousson , et que eu‘ astronomes ont bien observée. Tout annonçoit :le un homme profond , qui porteroit fort loin la gloire des conuoissances astronomiques. Il étoit mathématicien du

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ÉDIFIANTES ET GURIEUSES. 569

pis , et Missionnaire très-zélé et trè borieux.

es hommes ainsi formés aux sciences, aux vertu$ et aux travaux apostoliques , se remplacent bien diflicilement. Priez le Seigneur d'avoir pitié de cette mission et de tant d’autres menacées d’une prochaine ruine , si l’on ne s’empresse pas de venir les cultiver. Rogate ergo Dominum messis , ut mittat operarios in ncssem suarn. (Luc X. v. 2. ).

ET

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