‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 17 sur 106 · PHYSIQUE · texte numérisé non relu

PHYSIQUE

Ce qui commença à détromper les Grecs des fables ux rasanisme , ce fut la connoissance de la naiure. L'étude ücs météores fit voir qu’il n’étoit point nécessaire que Jupiter fit forger les foudres par les Cyÿclopes , ni qw’il eût un aigle pour les porter. On vit que la terre pouvoit trembler sans le trident de Neptune , et que le soleil pouvoit se lever et se coucher sans entrer dans l'Océan : car auparavant toutes ces fables étoient crues sérieusement. Il s’en trouve de semblables dans les Indes. Les talapoims enseignent que le soleil se cache toutes les nuits derrière une haute montagne qu'ils placent au milieu de la terre, et autour de laquelle ils mettent une mer immense, Îls comptent jusqu’à

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reste , que vous savez mieux que nous , ils semblent l'avoir pris des Indiens ; et la physique des Chinois n’est guère meilleure à ce que jen puis connoître.

Saint Augustin ( Conf. c. 3, 4.) dit que la connoissance de l'astronomie commença à le dégoûter des Manichéens , quand il vit l’absurdité des raisons qu'ils rendoient des éclipses et des phénomènes célestes : car , dit-il, encore que ces connoissances ne soient pas nécessaires pour la piété, il est nécessaire de ne point se vanter de savoir et d'enseigner aux autres ce qu'on ne sait pas. Dieu a permis que la plupart des imposteurs aient donné dans cette vanité , afin qu'il y eût un moyen facile et sensible de les convaincre,

Il est donc. très - important aux Missionnaires orientaux , de savoir la physique pour ruiner par les fondemens les superstitions et les fables. Mais ce n'est pas la physique de nos écoles , ni les raisonnemens généraux cur la matière et la forme, sur le lieu, le vide et l’infini; c’est la physique particulière et principalement ce qu’elle a de positif, je veux dire , l’histoire naturelle. Je comprends ici sous ce nom la cosmographie, la géographie, et même l'astronomie , y regardant seulement les faits qui passent pour constans entre les meilleurs astronomes , Sans en examiner les preuves. J’y comprends aussi une connoissance médiocre de l’histoire des plantes et des animaux , et de l'anatomie du corps humain. Plus un Missionnaire sera instruit de ces faits, plus il aura de moyens pour convaincre d’ignorance les talapoins et les autres docteurs idolûtres , et pour montrer la vanité de ce qui sert de fondement aux fausses religions.

Du reste, je voudrois peu raisonner en ces matières. Je ne voudrois point m’embarrasser dans les tourbillons de Descartes ni dans ses trois élémens , ses globules dont le mouvement fait la lumière , sa

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matière tournée en vis qui fait mouvoir l’aimant, ni tout ce qui est particulier à son système, Mais : après m'être assuré du fait, je raisonnerois suivant les principes qui me paroitroient les plus clairs et les plus simples. En l’un et l'autre genre de faits et de raisonnemens , je distinguerois soigneusemeni ce qui est certain et ce qui ne l’est pas. Il est certain que tous les nerfs viennent du cerveau; mais on n'est pas également assuré du principe qui les fait agir. Il est certain que le soleil est sans comparaison plus grand que la terre; mais on n’en sait précisément ni la grandeur ni la distance. Il n’est pas certain si c’est le soleil ou la terre qui tourne, si les animaux sont de pures machines ou non. Je commencerois toujours par les exemples les plus simples et les plus sensibles, et m’appliquerois surtout à ne rien dire que je n'entendisse bien, à ne pas prendre des mots pour des raisons, à ne pas brouiller les idées de l'esprit et de la matière , ni la morale avec la physique. Ainsi , je rejetterois les termes d’appétit , d'instinct , de sympathie ; du moins je prendrois grand soin de les expliquer , et je ne soulfrirois point qu’on voulût, à force de subtiliser un corps , le faire passer en substance ou en qualité spirituelle. Enfin , quelque principe de philosophie que vous jugiez à propos de suivre , il est très-important d'en séparer toujours la religion , et de ne pas donner occasion à vos disciples de croire qu'elle dépende de la philosophie. Je crains que les premiers Missionnaires n’aient quelquefois manqué en ce point , et qu’ils n’aient donné Îa doctrine des formes substantielles où des accidens réellement séparables de la substance , comme des fondemens du christianisme. 11 y avoit douze cents ans qué l’on enseignoit l’évangile , quand on s’est appliqué à ajouter les principes d’Aristote. Si l'on s'appuie trop sur la philosophie, il est à craindre que les Bis

disciples ne la trouvent foible en quelques endroits, et ne viennent à mépriser la religion même.

THÉOLOGiE.

Les Missionnaires sont dans l’état où étoient ls Pères de l’Eglise dans les premiers siècles, excepté qu'ils ont de plus grands obstacles à surmonter. Les Pères travailloient à établir la religion au milieu des infidèles ; mais ils étoient dans leur pays, parlant leur langue naturelle , grecque ou latine. Ils avotent affaire à des gens de même nation, dont ils savoient parfaitement les mœurs et la doctrine ; eux-mêmes avoientété paiens pour la plupart. Ils disputoient avec des esprits excellens philosophes pour la plupart, et exercés aux raisonnemens les plus subtils et les plus suivis. Cependant ils ne s’embanessoïent point des questions vaines et inutiles. Leur théoiogie consistoit à savoir parfaitement l'écriture ». à l'expliquer suivant la tradition encore vivante , à répondre aux objections des infidèles et des hérétiques , à détruire les fondemens de leurs erreurs. J’estime donc que quelques cuvrages des Pères les plus anciens , ou plutôt des extraits que l’on en pourroit faire, seroïent la meilleure théologie pour les séminaires d'Orient. Vous y verriez le traité de l’unité de Dieu que les Grecs appeloient /2 Monarchie , pour combattre la pluralité des dieux ou des principes , et établir la nécessité d’un Etre souverain ; les preuves de la création , de la providence, de la résurrection , des peines et des récompenses éternelles; la réfutation de l'éternité du monde , de la métempsycose, du culte des intelligences et des démons ; les réponses aux principales objections contre la Trinité et l'Incarnation ; les preuves de la corruption de la nature , de la foiblesse du libre arbitre , de la nécessité de la grâce de Jésus-Christ. Quant au catalogue des anciennes hérésies , si on ne se contente pas de

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celui de saint Augustin, il yen a de reste dans saint Epiphane.

Quoique l’idolâtrie des Grecs fût très-différente de celle que vous avez à combattre , les traités que les Pères ont faits contre eux, ne laisseront pas de vous être utiles si vous en observez bien la méthode. Ils étoient insiruits à fond des erreurs qu'ils combatioient , en sorte qu'il y a bien des pu larités , des fables et des mystères profanes du paganisme que nous ne connoissons qu‘ par eux. Voyez entre aütres le petit traité de saint Clément Alexandrin et la Cité de Dieu de saint Augustin. On y voit une lecture prodigieuse des poètes, des historiens et de tous les auteurs qui traitoient de la religion des païens. Pour réfuter les objections qu'ils farsoient de la nouveanté du christianisme , les Chrétiens étudièrent à fond la chronologie et toute l’ancienne histoire ; et de là vint l'ouvrage d’Affricain , d'où Eusèbe a tiré sa Chronique, ce précieux trésor d’antiquités. En effet, il est impossible de combattre une doctrine qu’autant qu'on la connoît ; qui la connoîtra imparfaitement , ne la combattra qu'imparfaitement. Ce n’est pas convertir des gens que leur faire accroire qu’ils pensent comme nous , quand en effet ils pensent tout autrement. Quelques Missionnaires ont prétendu avoir trouvé en la doctrine des bramines une trinité et plusieurs incarnations (1). Mais les voyageurs les plus exacts et les plus sensés

(1) Ges voyageurs savoient-ils la langue des bramines ? Avoient-ils vécu avec eux ? Connoissoient-ils leurs mœurs et leurs usages ? Il me paroît toujours étonnant qu'on préfère le témoignage d’un voyageur qui, tout clairvoyant qu’il est, n’a ui le temps, ni les moyens de bien connoître un pays et ses habitans , à celui d’un Missionnaire qui ne manque ni de sens, ni d'esprit, et qui a vieilli dans ce pays et au milieu de ses habitans ; et j'ose le dire, M. de Fleury parle ici F'uiti d'après les préjugés que d’après sa raison, si droite zvur l'ordinaire.

33 LETTRES ont avéré que ce ne sont que de légères convenances. Il ne faut donc rien dissimuler , mais avouer de bonne foi que les idolâtres à qui vous avez affaire , sont plus éloignés de nos principes que les anciens idolâtres , quoique dans le culte ils semblent se rapprocher. Vous pouvez vous servir des Pères, principalement en imitant leur méthode , pour réfnter les fables par elles-mêmes et par les absurdités qu'elles renferment , quoique les fables que vous combattez, soient différentes des anciennes. Mais je désire surtout qu’on les imite fidèlement dans leur discrétion ; que l’on n’explique les mystères , qu'autant que les auditeurs en sont capables ; que l'on ne les expose jamais au mépris et à la risée des infidèles , puisque le précepte de l'évangile y est exprès, et.que l’on ne prévienne jamais les objections ; mais que l’on attende pour les réfuter qu’elles soient effectivement proposées , et que l’on se contente d'y répondre ce qui est précisément nécessaire pour les réfuter , sans jamais aller au-delà. Si cette règle de discrétion avoit été religieusement observée dans les derniers siècles, nous n’aurions pas tant de volumes remplis de questions inutiles, contre le précepte de saint Paul. Je voudrois encore que l’on fit un point de conscience d'observer la défense que fait saint Paul de s'arrêter aux fables, et que l’on ne méêlât jamais à la doctrine chrétienne rien qui fût indigne de la majesté de l’évangile. Je le dis, parce que je vois qu'en France les Missionnaires et les Catéchistes ne craignent point assez de débiter des histoires tirées du Pédagogue chrétien et de la Fleur, des exemples que l’on met entre les mains de tous les peuples, des vies de saints, la plupart apocryphes , et que nos histoires ecclésiastiques les plus sérieuses , je dis même celle de Baronius, ne sont pas assez correctes sur ce point, Vous ne pouvez donc y être trop réservés. Employez autant qu'il

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sera possible les histoires de l'Ecriture - Sainte , et ensuite celles que vous croirez de bonne foi les plus authentiques ; car je sais bien que vous n’avez ni le loisir , ni la commodité de faire des discussions de critique ; mais surtout gardez-vous d’apprèter à rire aux Anglais et aux Hollandais : ils se sont bien moqués d’une histoire de Jésus - Christ, écrite en persan par... qui commence par saint Joachim , sainte Anne et la conception de la Vierge ; et pour la faire connoître à tout le monde, ils l'ont imprimée en Hollande. Je voudrois user de la même précaution pour les images, et je ne souffrirois point que l'on proposät le dragon de sainte Marguerite , ni celui de saint George , ni saint Christophe comme un géant, ni saint Jacques en habit de pélerin. Ici tout le peuple est accoutumé depuis long-temps à ces ouvrages , et 1l ÿ est plus difficile de les abolir. Mais à quoi bon les porter à de nouveaux Chrétiens qui n’en ont aucun besoin ? On remarque aussi que la plupart des Missionnaires sont trop crédules sur le point des sorciers , ou des apparitions d’esprits, ou des miracles. Plus vous trouverez de crédulité dans les néophytes, plus vous devez être scrupuleux à n’en pas abuser.

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