‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 35 sur 106 · LAS · texte numérisé non relu

LAS

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tructions, je commence à comprendre cette admirable doctrine quiconduit au grand principe. Je désire d'y entrer plus avant, et d'en voir le fond; mais pour aujourd'hui je ne vous ai que trop fatigué, j'aurai l'honneur de vous voir demain.

Le D. Quelle fatigue, Monsieur? Peu de paroles suflisent à ‘un homme d'esprit pour comprendre beaucoup. Soyez persuadé que la connoissance de ce premier article, applanit toutes les difficultés. Le

fondement une fois posé, le reste de l'édifice s'élève sans peine.

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Les hommes ont de fausses idées sur lo Drvinité. | LE LETTRÉ CHiNors.

L. sublime doctrine dont vous m'entreteniez hiér, Monsieur, a charné mon esprit. J'y ai pensé toute la nuit, et j’en ai oublié le sommeil. Je reviens au Jourd’hui vous prier de me continuer vos leçons, et d'achever enfin de r‘soudre toutes mes, difficultés. Nous. ayons en Chine trois différentes religions ; chacune a son école. Les disciples de Lao prétendent que lout'est venu de rien , et le rien est tout de, fondement de leur doctrine, Ceux qui suivent Fo, assurent que toutes les choses visibles sont sorties du vide , et le vide est tont le but de leurs méditations. Les lettrés au contraire disent que notre grand: livre classique parlant expressément de Tai-ki, ce doit être là le premier être, l'origine de toutes, choses,

et la solide vertu fait toute leur étude. Je ne sais,

Monsieur, quelle est sur cela votre pensée.

. Le Doct, europ. Ces deux sectes fondées l’une sur

le rien, l’autre sur Je vide, sont absolument OPPpO=

84 LETTRES sées à la raison et à la loi sainte du vrai Dieu. Ainsi, c’est une chose claire qu’on ne peut pas s’y attacher. Pour ceux qui reconnoisseni un premier être, et qui s’attachent à la solide vertu, quoique je n’aie pas tont à fait approfondi leur doctrine, 1l me paroïit qu’elle approche de la vérilé,

Le L. Nos sages attaquent aussi ces deux sortes de sectaires, et ils témoignent en avoir beaucoup d'horreur,

Le D. Por. quoi les hair? il faut les plaindre , les réfuter , et plutôt par des raisons que par des reproches. Ils ont Dieu pour père aussi-bien que nous: ils sont nos frères. Si quelqu'un de nous voyoit sou frère tomber en démence, le haïroit-il ? le poursuivroit-il en ennemi ? Ne lui rendroit-il pas au contraire tous les bons oflices qu’exige le devoir d'un frère? Il faut instruire ces pauvres errans, c’est notre devoir. J'ai là grand nombre d’écrits chinois où l’on ne cesse de multraiter ces deux sectes. Partout on leur dit des injures ; mais je n’ai point encore trouvé d'auteur qui ait entrepris de les combattre par de bonnes raisons. Nous disons qu'ils se trompent; eux à leur tour, disent que nous nous trompons : voilà une guerre; aucun parti ne veut céder à l’autre, et depuis-plus de quinze siècles, point d'accord. Si chacun proposoit ses raisons, alors sans disputes , sans clameurs, oh jugeroit du faux et du vrai, et l’on se réuniroit peut-être. On dit en Europe qu'une bonne corde peut arrêter la corne d'un bœuf, et qu’une solide raison est capable de convaincre l’esprit de l’homme. Autrefois, dans un pays fort voisin du mien, les sectes ne se bornoient point à trois. Elles y étoient multipliées à centaines et à milliers. Peu à peu nos sages et nos savans , soit par leurs instructions', soit par leurs bons exemples, en ont beaucoùp ramené à la .5nne voie, et l’on n'y pratique presque plus aujourd’hui que la loi du vrai Dieu.

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Le L. La véritable doctrine est une; cependant Fo et Lao ne parlent pas sans quelque fondement. D'abord il n'y avoit que du vide; ensuite a paru le solide, Auparavant il n’y avoit rien, après il y a eu des choses : voilà ce qui fait dire que le rien et le vide sont l'origine de tout,

Le D. Des choses les plus basses, on peut remonter à la connoissance des plus relevées. Qu’estiment les hommes ? ce qui est quelque chose, ce qui est solide, Que méprisent-ils? ce qui est vide, ce qui n'est rien. Or, le grand principe de tous les êtres, étant infiniment parfait, souverainement estimable , comment peut-on prétendre que ce soit le vide, que ce soit le rien? De plus, ce qui de soi n’est rien, ne peut rien produire, cela est constant, Que sont d'eux-mêmes le vide et le rien ? Comment donc ontils tout produit? Quand une chose est réellement j on dit qu'elle est quelque chose. Ce qui n’est pas réel, n’est rien, ei l'on doit compter pour rien tout ce qu'on attribue à une cause sans réalité, L'homme le plus sage et le plus habile ne peut pas de rien faire quelque chose. Le rien lui-même et le vide travaillant sur le vide et le rien ; ont-ils pu donner l'être à tout? Rappelez-vous ce que j'ai dit des différentes causes, Puisque le vide est vide, que le rien n’est rien, ils ne peuvent pas être ni cause matérielle , ni cause formelle des choses, ni leur cause efficiente ou finale, En quel autre sens peut-on dire que l’être soit l'effet ou le produit du vide ou du rien ?

Le L. Ce que vous dites me paroît très-solide : néanmoins avant tous les êtres, étoit le rien ; ensuite les êtres ont été. N'y auroit-il pas là quelque petit sujet de douter ?

Le D. De tout ce qui a commencé, on peut dire qu'auparavant il n’étoit rien, et qu’ensuite. il a été quelque chose. Mais on ne peut pas s'exprimer ainsi de ce qui n’a jamais eu de commencement. Un être

sans commencement , 1! n’y a aucun Lemps où 1l n'ait été. En quel temps seroit-il vrai qu'auparavant il ne fût pas? Après avoir fait cette différence, on peut dire de certains êtres : Auparavant ils n'étoient pas , ensuite ils ont été. Parler ainsi de tous sans excep- ‘tion, c'est se tromper. Un homme avant que d’être produit, n’est pas encore un homme , puisqu'il est produit, et qu'ensuite il est; 1l faut qu'avant la production , les causes qui le produisent, existent pour pouvoir le produire. Dans l'univers entier , tout suit cette règle, et si l'on remonte jusqu’à la première origine , on trouve que c’est Dieu, le créateur de toutes choses.

Le L.'Touthomme doit discerner le vrai du faux. Quiconque ne se rend pas aux bonnes raisons que vous venez de dire, n’est plus un homme , et il ne mérite pas quon l'écoute. Quoi! un vide, un rien, qui n’est point un homme , qui n’est point un esprit, qui est sans propriété, sans nature, qui n'a ni connoissance , ni sentiment, ni bômté ul justice, qui n’est en un mot estimable par aucun endroit, et qui ne peut pas même être comparé à la chose la plus vile, telle qu'est un grain de moutarde, seroit la cause et ie principe de tout ce qui compose l'univers? Cette doctrine est extravagante; mais j'ai oui dire que le rien n’est pas un pur rien, ni le vide un pur vide. Que c’est quelque chose de fort subul et tout à fait dégagé de la mauère; en ce cas , quelle différence y auroit-il entre le vide, le rien et Dieu ?

Le D. Ah! Monsieur, cette comparaison est injurieusé à Dieu. Dieu peut-il être ainsi confondu, dégradé ? Une substance spirituelle a sa nature, des connoissances, des perfections. Elle est pure et ‘d’un rang fort supérieur à la nature même de l'homme corporel. Elle existe véritablement en toute réalité ; mais: parce qu’elle n’a ni corps, ni figure, doit-on pour cela là confondre avec le vide, avec le rien ?

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Le rien et l’immatériel sont autant éloignés que le ciel l’est de la terre; et prendre pour principe de religion que c’est la même chose, non-seulement ce n’est pas éclairer le monde, c’est le remplir de doutes et de ténèbres. H

Le L. Ce que: nous autres gens de lettres disons.

du Tai-ki, vous paroît-il solide ?

Le D. Quoique je ne sois pas arrivé jeune à la Chine, je n’ai pas laissé d'étudier avec application et avec assiduité les livres classiques. Il y est PRE que les anciens sages adoroient Le Chang-ti (Maître souveraig du ciel et de la terre }; mais je n’y ai point lu qu'ils eussent aucune vénération pour le Tar-kr. Que si l’on prétend que le Tar-ki soit la même chose que le Chang-ti, créateur de l'univers, comment est-ce que les anciens n’en ont rien dit?

Le L. Les anciens, n’avoient pas ce terme; mais ils avoient l'idée qui y répond. Il'est vrai que l’explication du symbole hiéroglyphique du Taz-ki est plus récente.

Le D. Tout discours bien raisonné n’est pointcontredit par un homme sage; mais je doute que l’explication du T'ai-ki soit trouvée conforme à la raison, Lorsque j'examine le symbole et tout ce qu'on en dit, je ne vois qu'un hiéroglyphe informe ,composé d’une ligne entière et d’une brisée de blanc et de noir , du pair et de l’impäir, du simple ét'du com posé, ou comme on veut l'expliquer, du haut et du bas, du noble et du vil, du fort et du foible , dû parfait et de l’imparfait. Mais-le -téél dont cet hiéro: glyphe est l’image, où est-il? Ge n’est point assuréz ment le Créateur du ciel etdé la terre. Lavraie doc trine sur la divinité s’est transmise dans toute sà pnreté depuis les premiers temps jusqu’à nous. Elle est complète; rien n’y manque, comme vous le verréz; et lorsque nous voulons la mettre par écrit, et la prêcher aux peuples qui ne la connoissent pas, nous

n'avons garde de rien omettre de ce qui est capable de l’établir clairement et solidement ; mais comment oserlons-nous nous appuyer d’un vain symbole qui n'a rien.de réel? :

Le L. Le Tai-ki n’est autre chose que la raison, Or, si dans la raison même , vous ne trouvez point de raison, où faut-il la chercher ?

Le D. Eh! Monsieur, quand une chose n’est pas dans la justesse , on emploie la raison pour la rectifier. Mais si ce qu’on prend pour la raison, n’est pas soi-même juste, à qui aura-t-on recours? Distinguons d’abord les différentes classes auxquelles toutes les choses se réduisent, et plaçons la raison dans celle qui lui convient. Il nous sera ensuite aisé de conclure que si la raison est la même chose que le Tai-ki, le Taï-ki ne peut pas être le grand principe et la cause de l’univers, j

Tous les êtres se divisent ên deux genres; substance et accident. Ce qui n’a pas besoin d'un sujet qui le soutienne, ce qui subsiste par soi-même, comme le ciel, la terre, les esprits, l’homme, les animaux, les plantes, les métaux, les pierres, les élémens, est dans le genre de substances. Ce qui ne subsiste pas par lui-même , et qui a besoin d’un sujet qui le soutienne , comme les qualités de l’homme, les couleurs, les sons, les goûts, est.dans le genre d'accident. Prenons pour exemple de l’un etde l’autre, un cheval blanc. Cheval blanc dit blancheur , et dit cheval. Le cheval peut être sans la blancheur; ainsi, c'est une substance. La blancheur ne peut pas être sans le chéval ; ainsi, c’est un accident. Eu les comparant ensemble, la substance est appelée le noble, le principal ; et l’accident n’est regardé que comme le vil et l’accessoire. Daus une chose où il n'y a qu’une substance, les accidens peuvent être sans nombre. Dans un seul corps humain qui est une

substance, combien de diverses sortes de qualités ! La

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figure, la couleur, les différentes relations : ce sont là autant d’accidens; et qui pourrcit en compter toutes les espèces ? 5

Cela supposé, si le Tar-ki n’est que ce qu’on appelle raison, ce ne peut point être sal de toutes choses. Car enfin, la raison n’est que ‘ans le genre d'accident, de qualité. Elle ne subsiste point. par elle-même, comment pourroit-elle faire subsister l'univers? Les docteurs chinois parlant de la raison, en distinguent de deux sortes; celle qui est dans l’homme, celle qui est dans le reste des choses, ou leur manière d'être. Une chose passe pour bonne et pour vraie, lorsque sa manière d’être est conforme à la raison de l’homme. L'homme seul est capable de creuser le fond des choses, et la connoissance parfaite qu'il acquiert par l’étude des secrets de la nature, s’appelle philosophie. Or, l’une et l’autre de ces deux raisons sont de pures qualités. Comment seroient-elles l’origine de tous les êtres? l’une et l’autre n’est qu’après le sujet dans lequel elle subsiste ; et ce qui vient après, peut-il être la cause de ce qui est auparavant ?

Si l’on dit qu'avant toute autre chose, a dû être la raison , je demande : Cette raison où étoit-elle ? En quoi subsistoit-elle ? Une qualité ne subsiste que dans le sujet qui la soutient, et dès-lors qu'il n’y a point de sujet pour la soutenir, il n’y à pas non plus de : qualité. Si l’on répond qu’elle étoit dans le vide, n'y auroit-1l point eu à craindre qu’un tel sujet ne suffisant pas pour la soutenir , la raison ne se füt perdue

dans le vide? Supposons-le cependant pour tin mo-

ment... puisqu'avant même Pan-kou (1), le premier homme, la raison étoit déjà, pourquoi démeuroit-elle oisive au milieu du vide? Que ne produi-

enfin etant ann pannes Sama eg

(1) Pan-kou est cet homme fabuleux , auteur du genre humain , suivant une certaine secte des Chinois.

90 LETTRES soit-elle ? Qui l’a mise ensuite en mouvement? Mais la raison est incapable de mouvement et de repos; beaucoup moins peut-elle se mouvoir elle-même. Que si l'on dit encore qu'auparavant la raison ne faisoit rien, et qu'après , elle voulut tout produire; mais la raison qui n’est qu'un accident, qu'une qualité, prend-elle seule des desseins ? Est-elle capable d’abord de ne vouloir pas, et de vouloir ensuite ?

Le L. S'il n’y avoit pas une raison, une manitre d’être des choses, les choses ne seroient pas : voilà ce qui a fait croire au docteur Tcherou que cette raison étoit l’origine de tout,

… Le D. S'il n’y avoit point de fils, il n’y auroit point de père; qui pensera jamais que le père tire son vrigine du fils ? Les choses relatives ont toutes cette propriété, que l'une suit nécessairement de l’autre, soit pour le positif, soit pour le négatif, Il y a un roi, donc il y a des sujets. Il n’y a point de sujets, donc il n'y a point de roi, Telle chose existe, sa raison , sa manière d’être existe aussi. Telle chose n’est point réelle, sa raison ne l'est pas non plus. Prendre une raison imaginaire pour la cause du monde, c’est ne différer en rien de Fo et de Lao; c’est attaquer une erreur par une autre erreur; c’est apaiser un trouble par un autre trouble. La raison des choses d'à présent, toute réelle qu’elle est, ne peut rien produire, Comment est-ce qu’autrefois une raison vide et sans réalité a tout produit? Voyez un charpentier, il a trèsbien dans l'esprit l’idée d’un chariot, sa raison et la manière dont il doit être construit. Pourquoi ce cha- Hot n'est-il pas fait to. 1 à coup? Pourquoi, pour le Gonstruire, faut-il des matériaux, des instrumens , le travail d’un ouvrier ? Quoi donc , ce qui autrefois auroit eu assez de force et d’habileté pour orner le ciel et la terre , est aujourd’hui devenu si lourd et si foible,

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