‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 39 sur 106 · III ENTRETIEN · texte numérisé non relu

III ENTRETIEN

L'homme a une dme immortelle. En quoi il diffère essentiellement des autres animaux. |

LE LETTRÉ CHINOIS

Pie toutes les créatures visibles, l’homme est la plus noble: les autres animaux ne peuvent pas lui étre comparés ; c'est pour cela qu’on dit que l'homme contient en soi tout ce que le ciel et la terre ont de beau, et qu’on l'appelle /e petit monde, Cependant, si l’on examine de plus près les animaux, et qu'on les rapproche de l'homme , on trouve qu’ils mènent une vie bien plus aisée et bien plus libre, Comment cela? À peine sont-ils nés,, qu'ils ont assez de force pus se mouvoir et pour agir; qu'ils savent prendre es alimensiqui leur conviennent et éviter ce qui peut leur nuire. Leurs corps se trouvent.couverts de poils ou de plumes, sans qu'il soit nécessaire qu'ils se pourvoient, de vêtemens:.les aîles ét les griffes leur viennent d’elles-mêmes: Ilsne labourent nine sèment, ilsn’ontaucun besoin de ramasser des provisions dans des greniers: 1ls ne"connoissént ‘point les assaisonnemens ; ils, mangent quand il leur phit; et ce qui est capable de les nourrir; ils se reposent et dorment à leur fantaisie; ils ont le monde entier pour courir et pour voler. Libres de toute affaire, ils jouissent d’un pléin loisir : parmi eux, 1l n’y a ni7nien Ni/ien, mullé distinction de pauvre et de riche, de noble et deroturier. Point d'efforts, point de mouvemens pour des conseils et des délibérations, pour mériter des ‘récompenses, pour acquérir un grand nom: tout est libre , tout est tranquille ; chacun chaque jour fait ce qui lui plaît et vit sans inquiétude.

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Mais l’homme , la mère ne l’enfante qu'avec douleur: il naît tout nu; il ne commence à ouvrir la bouche que pour crier, et semble par là déjà connoître qu il ne vient au monde que pour souffrir. Durant sa première enfance , il est si foible qu’il ne peut se soutenir, et ce n’est qu'après trois ou quatre ans entiers qu’il est bien capable de marcher. Devenu plus grand, d’abord on lui assigne une profession toujours laborieuse : le laboureur travaille durant les quatre saisons; le marchand passe sa vie dans de pénibles voyages sur mer et sur terre, l'artisan fatigue incessamment ses bras; l’homme de lettres, jour et nuit s’échauffe la tête; en un mot, les grands tourmentent leurs esprits , et les petits ruinent leurs corps; cinquante ans de vie, sont cinquante ans de misère el de maux, Notre corps est sujet à mille sortes d’infirmités : les livres de médecine comptent trois cents maladies de l'œil seul. Combien n’y en a-t-il pas pour chaque autre partie? Qui pourroit en dire le nombre ? Que si l’on entreprend de se faire traiter d’une seule ; ce n’est jamais qu'avec des remèdes durs, amers et dégoûtans.

La terre est remplie d'animaux qui tous sans disüinction de grosseur ou de petitesse, semblent avoir conjuré contre la nature humaine; tous sont en état de l’attaquer et de lui nuire. Il ne faut qu’un petit insecte pour désoler le plus grand et le plus robuste des hommes. Les hommes eux-mêmes ne se font-ils pas des guerres cruelles ? Ils fabriquent cent espèces d'armes pour se mutiler, s’entre-tuer. Pour combien la loi générale de mourir , n’est-elle pas en quelque sorte inutilement portée ? Ceux qui aujourd'hui rejettent les anciennes armes comme trop foibles, en inventent tous les jours de beaucoup plus meurtrières, et après avoir couvert les campagnes de cadavres , rempli les villes de sang et de Carnage, ils ne Sont pas encore salisfaits, Si la paix se montre

enfin pour quelques momens, quelle est la famille, quelle est la personne qui n'ait pas quelque sujet de tristesse ? Un homme a des richesses, il n’a point d'enfans; un autre a des enfans, ils sont sans talens ; celui-ci à de l’habileté, il ne peutse fixer au travail; celui-là est adroit, a phiqué, on force son génie , il n'est pas le maître d'en suivre l'impulsion. Chacun a sa peine ; et tandis que de tous les autres endroits tout rit à un homme , une seule amertume lui rend tout désagréable; cela n’est-il pas général ?

Tant d’infortunes dont notre vie est tissue , se terminent enfin à la plus grande de toutes, la mort. IL fout rentrer en terre , et qui en est exempt? C'est ce qui faisoit dire à un ancien sage, en instruisant son fils: Mon fils , ne vous trompez pas vous-même; ne vous aveuglez pas vous-méme ; toutes les démarches de l'homme sont autant de pas qui le mènent eu tombeau, Malheureux mortels! peut-on dire que nous vivions ? Nous ne faisons que mourir continuellement, En naissant nous commençons notre mort, et ce n’est qu'après la mort que nous cessons de mourir. Un jour est-il passé, notre vie est accrue d’un jour et nous sommes d'autant rapprochés du tombeau,

Ce ne sont là que des maux extérieurs; les intérieurs sont bien plus insupportables, Nos peines en ce monde sont de véritables peines; notre joié, nos plaisirs ne sont que de faux plaisirs, une fausse joie : nos peines sont presque continuelles ; nos plaisirs ne durent que quelques instans. Le cœur de l’homme est sans cesse tyrannisé par de cruelles passions d'amour ou de haine, de colère ou de crainte, sem blable à un arbre planté sur le haut d’une montagne, exposé à tous les vents. Quand peut-il être tranquille ? Tantôt c’est la gourmandise ou la luxure , tantôt c’est l'ambition ou l’avarice qui le possède: ne sont-ce pas À comme autant de tempêtes qui l’agitent? Où est

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 103 l’homme content de son sort, qui ne cherche pas à

s’en procurer un meilleur? Un prince, fût-il maître

de l'univers, vit-il tous les peuples à ses pieds, encore ne seroit-il pas satisfait.

L'homme, si peu capable de se connoître et de se régler soi-même, que peut-il savoir en matière de religion? Cependant on dogmatise de toutes parts : les uns sont pour Lao, les autres pour Fo; un troisième parti suit Xong-tzé. Par-là notre Chine se trouve divisée en trois différentes lois. Et comme si cela ne suffisoit pas, il s'élève de nouveaux chefs, ils tiennent école, ils préchent; et dans peu, au lieu de trois lois, nous en aurons trois mille, encore ne s'en tiendra-t-on pas là; chacun de son côté crie; Vraie doctrine ! vraie doctrine ! et le désordre ne fait qu'angmenter. Les grands oppriment les petits, les petits n’ont aucun respect pour les grands. Les pères sont colères, emportés; les enfans sont revèches, désobéissans: le prince et ses ofliciers vivent en mutuelle défiance ; les frères nourrissent entr’eux de cruelles inimitiés ; point d'union dans les mariages , point de sincérité parmi les amis. Tout n’est que dissimulation , tromperie, et l’on ne voit aucun jour à de meilleurs temps. Je me représente les hommes de ce siècle, comme autant d’infortunés qui, après un triste naufrage , ont vu briser leur vaisseau ; ils se trouvent en pleine mer au milieu des vagues, et le jouet des flots; tantôt ensevelis sous les ondes, et tantôt reparoissant sur les eaux, ils sont jetés çà et là au gré des vents. Chacun pense à son propre malheur , et aucun ne pense à sauver les autres. On s'attache à tout ce qui tombe sous la main, planches, voiles, cordages, débris de navire; on le saisit, on l'embrasse , et on ne le quitte qu'avec la vie. Quel désastre ! Je ne vois pas quel motif a eu Dieu de mettre l'homme dans un état si malheureux : il nous aime

104 LETTRES sans doute ; mais il paroît qu'il traite beaucoup mieux les animaux irraisonnables.

Le Doct. europ. Ce monde n’estque misère, et nous y attachons tellement nos cœurs que nous ne pouvons nous en séparer. Que seroit-ce donc, si nous y vivions dans la joie ? Les maux et les amertumes de cette vie montent au plus haut point, et les mortels sont si stupides , qu'ils ne pensent qu’à s’y établir solidement. Il faut découvrir et défricher de nouvelles terres; il faut acquérir un grand nom; il faut se procurer une longue vie ; il faut même assurer la fortune de ses enfans et de toute sa posté rité. Trahisons, révoltes, guerres, massacres , rien n’est épargné : que n’entreprend-on pas? Comment ainsi ne pas vivre dans le trouble et la confusion ?

Autrefois, dans un royaume d'Occident, il y avoit deux philosophes célèbres , l’un desquels, nommé Démocrite , rioit toujours, et l’autre, appelé Héraclite, pleuroit sans cesse. La cause d’une conduite si différente étoit la même : c'est qu'ils voyoient les hommes de leur temps, courir après les faux biens de ce monde. Démocrite, par ses ris, se moquoit de ces insensés ; et Héraclite, par ses pleurs, leur portoit compassion. On raconte encore qu’un certain peuple qui n'est pas de l'antiquité la plus reculée, avoit une coutume singulière ; je ne sais s’il l’a conservée jusqu'à présent. Aussitôt qu'il étoit né un enfant dans une famille, les parens et les amis ne manœuoient point d'aller faire des complimens de condoléance, sur ce que cet enfant n’éioit venu au monde que pour souffrir. Au contraire, lorsque quelqu'un mouroit, 1ls faisoient des félicitations et des réjouissancés sur ce que la personne morte étoit délivrée des maux de cette vie. Dans l’idée de cette nation, vivre étoit un mal, et mourir passoit pour un bien, Quelque extraordinaire que fût cette coutume , elle

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fait voir que ce peuple avoit bien compris la vanité et les misères de ce monde.

La vie présente n’est point la vraie vie de l’homme, Les animaux sont sur la terre comme dans leur patrie; ils y vivent tranquilles et dans l'abondance. L'homme n’est ici-bas que comme un étranger qui passe ; il n’y trouve point son repos; beaucoup de choses lui manquent. Vous êtes homme de lettres ; permettez que je fasse cette comparaison tirée de votre état : Qu'on ait ordonné un examen général ; le jour de la détermination des grades, les gens de letires , docteurs, bacheliers, paroïssent mornes et pensifs, Au contraire, les officiersinférieurs, les gens de service sont dans la joie; €’est pour eux une fête. Est-ce donc que ces domestiques ont reçu des récompenses du grand examinateur , et que les gens de lettres en ont été maltraités? ce n’est que l’aflaire d’un jour où il s’agit d’assigner le degré de chacun: la détermination faite , le docteur est honoré , et le valet n’est qu’un valet.

Dieu ne fait naître l’homme en ce monde que pour éprouver son cœur, et lui faire pratiquer la vertu : ainsi cette vie n’est pour nous qu’un lieu de passage; nous n'y sommes pas pour toujours; le terme où

. nous allons n’est point ici-bas; ce n’est qu'après la

mort que nous y arriverons ; notre véritable patrie n'est point la terre, c’est le ciel : voilà où nous devons tourner toutes nos vues. Le temps présent fait tout le bonheur des animaux ; c’est pour cela qu'ils sont formés de manière qu’ils regardent la terre, L'homme est créé pour le ciel; il a la tête et les yeux élevés pour voir sans cesse le terme où il doit aspirer, Mettre sa félicité dans les choses terrestres, c’est descendre à la condition des bêtes. Est-il donc surprenant que Dieu ne nous donne pas en ce monde l’'accomplissement de tous nos souhaits > Qu'il nous laisse même souffrir quelque chose?

Le L. Voulez-vous parler, Monsieur, d'un paradis et d’un enfer préparés aux hommes après cette vie? C'est la doctrine de Fo : les gens de lettres n’admettent rien de tout cela,

Le D. Quelle raison ! la loi de Fo défend l’homicide ; celle des lettrés la défend de même. Doit-on pour cela confondre les lettrés avec les fodistes ? Laigle vole, la chauve-souris vole aussi; et quelle comparaison y a-t-il de l’un À l’autre? Deux choses ont ste ape de petits traits de ressemblance; mais dans le fond elles diffèrent entièrement. La loi du vrai Dieu est une loi ancienne. Fo , né dans l'Orient, en à par hasard oui parler, Tout chef de parti qui veut dogmatiser, doit couvrir ses mensonges de quelques vérités; autrement qui le suivroit ? Fo a emprunté de la véritable religion le paradis et l'enfer . pour faire passer sa fausse secte, ses propres rêveries. Pour moi, qui prêche cette véritable loi, dois-je omettre ce point, parce que Fo l’a dit? Avant que Fo parût dans le monde, les docteurs de la loi de Dieu ont enseigné que les gens de bien après la mort, monteroient au ciel pour jouir d’un bonheur éternel, et qu'ils éviteroient de tomber dans l'enfer, où les méchans souffriront éternellement ; d’où il est aisé de conclure que l’âme de l’homme ne périt point, et qu’elle est immortelle.

Le L. Immortalité , bonheur éternel ! l’homme ne peut rien désirer de plus grand : maïs j’avoue que je ne suis pas bien au fait de cette matière.

Le D. L'homme est un composé d'âme et de corps: l'union de ces deux parties fait l’homme vivant. Par Ja mort , le corps périt, il retourne en cendres ; mais l’âme subsiste toujours, elle ne se détruit point. J’ai appris en entrant en Chine que quelques personnes y étoient dans l'opinion que nos âmes périssent avec nos corps, et qu'en cela nous ne différons point des bêtes, Dans tout-le reste de l’univers,, il n’y a aucune

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Joi connue qui mers vu , aucun peuple de quelque noin qui ne pense que | âme de l’homme est immortelle, et qu’en cela même il y a une différence essentielle entre l’homme et la bête, Je vais, Monsieur, vous expliquer cette doctrine : écoutez-moi, je vous prie, sans prévention,

Parmi les choses vivantes, on distingue trois sortes d'âmes : la moins noble est l’Ame végétative , l'âme des arbres et des plantes ; elle les fait vivre, végéter et croître ; la plante sèche et meurt, cette Âme meurt aussi. L'âme sensitive est au-dessus de celle-là; c’est l'âme des bêtes ; elle leur sert à vivre et se nourrir, à prendre de l'accroissement ; elle a de plus la force d'animer leurs sens, leurs oreilles pour entendre, leurs yeux pour voir, leur palais pour goûter , leurs narines pour flairer, toutes les parties de leur corps pour les rendre capables de sentiment; mais elle ne peut point raisonner : l'animal meurt, nous croyons que son âme meurt avec lui. La plus noble de toutes, et d'un genre tout à fait différent des autres, est l'âme raisonnable , Yâäme de l’homme : elle a les qualités des âmes végétatives et sensitives, Elle fait vivre et grandir l’homme, elle lui donne le sentiment et la connoissance ; mais outre cela elle le rend capable de raisonner, d'examiner et d'approfondir les choses, d’uniret de séparer des idées : quoique l’homme meure et que son corps se détruise, son âme ne périt point, elle est immortelle,

Quelque capable que soit une chose de connoissance et de sentiment, si elle dépend de la matière, cette matière se détruisant, la chose doit aussi se dé truire. C’est pour cela que les âmes des plantes et des bêtes , étant dépendantes des corps qu’elles animent, suivent leur sort et périssent avec eux. Mais une substance qui raisonne, un esprit, quelle dépendance a-t-il de la matière ? Il est par lui-même ce qu'il est, Ainsi, que le corps de l’homme périsse ,

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l'âme reste, elle à toujours ses opérations qui lui sont

propres. Voilà par où l’homme diffère essentiellement des bêtes et des plantes.

Le L. Qu’appelez-vous, Monsieur , dépendre de la matière, ou n’en dépendre pas ?

Le D. Ge qui nourrit et fait croître un corps, n’à plus rien à faire croître ni à nourrir quand ce corps vient à manquer. L’œil est l'organe de la vue, et l'oreille de l’ouïe; la bouche l'est du goût, et les narines de l’odorat; tous nosmembres le sont dutoucher. Mais s’il n’y a point d’objet devant l'œil, l'œil ne voit point d'objet; si le son n’est pas à portée de l’ouie, l'oreille n’entend point le son. Lorsque l’odeur est à une distance proportionnée des narines, on peut juger de l'odeur; on n’en juge point lorsqu'elle est

très-éloignée. Lorsqu'on mange une viande, on en

distingue le goût; ne la mangeant pas, comment le distinguera-t-on? Enfin, si mon corps est exposé au froid , au chaud; si je touche quelque chose de dur ou de mou, alors je sens : éloigné de tout cela, que puis-je sentir? De plus, que le son soit à portée de l'oreille d'un sourd , il ne l'entend pas; que l’objet soit proche de l'œil d'un aveugle, il ne le voit pas. Voilà ce qui fait dire que l'âme sensitive dépend du corps, et que le corps périssant, cette âme périt aussi. Pour l’âme raisonnable, elle a des opérations particulières, en quoi elle ne dépend en rien de la matière. Une âme qui nécessairement a besoin du corps pour subsister, n’est que pour l'utilité du Corps, comment seroit-elle capable de discernement? Ainsi l’animal, à la vue d’une chose mangeable, s'y porte sans réflexion et sans liberté, par où peut-il juger de ce qui convient ou ne convient pas? L’homme au contraire, quelque pressé qu'il soit de la faim, peut s’arrêter si la raison lui montre qu'il ne doit point manger , et il ne mange point, quand il auroit devant lui les mets. le: plus exquiss

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‘Qu’une personne soit allée faire un voyage hors de

sa patrie, ne pense-t-elle pas à sa famille absente? N’a-t-elle pas toujours un désir, secret d'y retourner?

-Une âme capable de se conduire ainsi, en quoi dé-

pend-elle du corps dans ses propres opérations ? Mais voulez-vous savoir la véritable raison pour quoi l’âme de l’homme est immortelle ? faites atten-tion que tout ce que nous voyons se corrompre et se détruire ,-a en soi un principe de destruction et de corruption. Ce principe n’est antre chose que le

combat mutuel des différentes parties de la matière;

ce qui n’est . sujet à ce cora1bat, ne se détruit

point. Les cofps sont tous composés d’eau, de feu, d'air et de terre; des quatre élémens, le feu est chaud

et sec, tout opposé à l’eau qui est froide et humide;

l'air est humide et chaud , tout opposé à la terre qui ést sèche et froide : voilà les ennemis les uns des autres. Une chose qui les contient en soi, et quien est pétrie, comment peut -elle se conserver longtemps? Le combat est continuel; d’abord qu'une des parties vient à vaincre l’autre, le tout doit s'altérer et périr; c'est pour cela queice qui est composé, ne peut éviter sa destruction. Mais l'âme rai: sonnable est spirituelle ; ce n’est point un tout ‘dont des quatre élémens soient les parties : d’où viendroi Je combat, d'où viendroit la destruction ?

Le L. L'esprit, sans doute, est incorruptibléi; mais comment sait-on que l’âme de l’homme est:spirituelle , et que l’âme des bêtes.ne l'est pas ? | Le D. Cette doctrine est sûre : plusieurs raisons la démontrent, et l’homme, de lui-même, en raisonnant, peut s’en convaincre, Ho 1.9 L'âme des bêtes ne peut point être dite maftresse du corps, elle en est phuôt l’esclave ; elle est obligée de le servir en tout. C'est de là que les animaux ne suivent que leurs appétits brutaux , et n’ont xien qui les retienne. L'âme seule de l’hommé est

en état de gouverner le corps ; elle le fait agir et l’atrête selon ses desseins. Que cette âme prenne une résolution ; qu’elle ordonne quelque chose , d’abord le corps l’exécute ; et quelque répugnance qui sur vienne , rien n’est capable de forcer la raison qui le domine. L'âme exerçant sur le corps une telle auto rité, ne doit-elle pas être au-dessus de la matière ; et mise au rang des esprits ?

2.° Une chose simple et animée n’a qu’une seule volonté ; et si nous voyons dans l’homme deux volontés, l’une qui lui est propre, l’autre qui Ini est commune avec les bêtes, nous dévogs en conclure que l’homme est un composé de deuX* natures, l’une matérielle et l’autre spirituelle : des affections si dif. férentes et si opposées, font voir que les sources d'où elles coulent sont aussi fort différentes entre elles. L'homme , sur un même sujet, ne sent-il pas en soi deux désirs qui se combattent? Qu'il s'agisse, par exemple, de satisfaire une passion : d’une part, il s’empresse violeinment; d'autre part ; il a de la peine à faire une chose contraire X la raison : voilà tout ensemble et une volonté animale semblable à celle des bêtes , et'une volonté digne de l’homnie qui ne diffère point des esprits célestes. Si l'homme n'avoit qu’une seule volonté , il ne pourroit pas sur la même chose avoir tout à la fois des désirs opposés. Al'ne peut pas en même temps voir et ne Pas voir ur même objet; l'oreille ne peut pas tout ensemble entendre et n’entendre pas un même son. J ugeons donc que deux désirs qui se.combattent , marquent deux désirs contraires; -et qué:deux volontés contraires prouvent deux natures différentes. Que l'on goûte de l’eat de deux rivières , l'une: douce et l’antre salée , est-il nécessaire d'avoir vules sources pour assurer qu’elles ne Sont pas la même ?} :

3.° Tout objet d’imour ou de haine doit être proportionné à la puissance qui aime ou qui hait: ainsi

et lat ne une d’abord ui sûr 1: qui le e auto— atière ,

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Or urt le ens donc ‘ux déproue l'eatx “est-1l u’elles

e pro= : ainsi

ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. tir

une puissance matérielle ne peut avoir pour objet que la matière seule , et ce qui est au-dessus de la matière deviént nécessairement l'esprit. Or, exeminons les affections différentes de l’homme et des animaux. Que désire l’animal ? de boire , de manger, de vivre , d’avoir le corps sain et: d’être tranquille. Que craint-il ? la faim , la soif, la lassitude , la maladie , la mort et rien de plus. On peut donc dire, avec assez de vraisemblance , que l'animal n’est point d’une nature: spirituelle , et qu’il n’a rien au-dessus de la matière, Mais l’homme ; dansses craintes ét ses désirs , dans ce qu'il estime et. ce qu'il méprise, quoique les choses matérielles yaient quelque part, cépendant la vertu et le vice, le bien et le mal, tous objets immatériels , tiennent la première place: on doit donc assurer que l’homme à deux puissances, l'une corporelle et l’autre qui ne l’est pas; celle-ci est l'âme , toute spirituelle. | 12 4.9 Tout contenant communique sa figure à ce quil contient, Qu'on. verse de l’eau dans un vase, si le vase est rond ; elle prendra sa figure ronde; s'il est carré , elle aura sa figure:carrée; ce principe est reçu martout : or, voyez comment notre; âme forme ses idées , :de quelle manière.elle contient:kes objets , et vous n'aurez aucun doute qu’elle ne soit spirituelle. Quelque matériel que soit l’objet qu’elle envisage elle sait le dépouiller de la matière, elle le spiritualise et en prend une juste idée, Par exemple, si je veux , à la vue d’un bœuf , connoître sa “nature; en voyant sa couleur, je dis, ce n’est pas là le bœuf, ce n’est que sa couleur ;:en:entendant ‘son mugissement , je dis encore ; ce jn'est point là le bœuf, ce n’est que son mugissement ; si je goûte sa chair, je sens bien le goût du bœuf, mais ce n’est pas là la nature du bœuf: je connois donc dans le bœuf quelqne chose: que je puis séparer de toutes ces qualités matérielles , et que jereuds spirituel par

la connoïssance que j'en ai. Qu'un homme voie une muraille de cent toises de long , il en peut former l'idée entière dans sa tête; mais cet homme pourroit-il renfermer dans:un si petit éspace une chose de si grande étendue , s'il n’étoit pas spirituel ? En un mot, si le contenant qui spiritualise ce qu'il con+ tient n’est pas un esprit , il n’y a rien de spirituel, ‘ 5.° Tout ce qui est subordonné à un autre, ne peut être d’une nature supérieure à ce qui le gouverne. De là, les objets de nos sens leur étantisubordonnés, nos sens ne sont pas d’un rang inférieur à leurs objets. Ainsi, puisque les yeux, les oreilles, les narines et la bouche ne sont que de la matièrei, il est nécessaire que les couleurs, les sons , les odeurs et les goûts soient purement matériels. Mais Dieu , en créant l’homme, lui a donné l’intendance sur les deux puissances de son âme , l'entendement et /a volonté. L'objet de l’entendement est le vrai, celui de la volonté est /e bon:: le bon‘et'le vrai sont des choses immatérielles. 11’ faut donc que les puis sances auxquelles ces objets sont subordonnés soient au-dessus de la matière , c’est-à-dire, spirituelles, L'immatériel peut comprendre le matériel ; mais le matériel ne: comprendra jamais l’immatériel. Or, Thomme raisonne sur les esprits, il:pénètre dans'la nature de l’immatériel ; il faut dont ‘que lui-même soit spirituel, :! 1: , 6 Lu va - Le L. Si l'omvous dit, Monsieur, qu'il n’y a point d'esprit ; et par-là rien d’immatériel , comment s’éclaircir là-dessus ? Et dès-lors cependant votre raisonnementrtombe, ::: ep cat i : Le D. Pour:qu'un homme ‘dise qu’il n’y a paint d'esprit, qu’il n’y a rien d’immatériel , il fant qu’au- -paravant il'ait l’idée de l’immatériel et de l'esprit:: car s’il n’en a aucune idée, comment peut-il! prononcer là-dessus? Quand on dit la neige est blanche, elle’ n’est pas noire , c'est qu'on connait le blanc et le

pas

tou) les :

k ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 113 ie une ! le noir; et l’on peut alors attribuer l’un à la neige,

forae : et ne pas lui attribuer l'autre, Mais si l’homme a pour+ Ê l'idée de; l’immatériel , s'il pénètre dans’ la nature chose F: de l'esprit » 1l est donc spirituel lui-même, 21 Er ÿ 6.° L'âme des bêtes est tout à fait bornée dans il mai d ses Connolssances ; ce n'est qu'un foible instrument y itueli > LA d'un usege fort peu étendu. On peut le comparer e, ne , à un pelit oiseau attaché par un filet à un arbre ; il ne l ne peut voler que jusqu’à la longueur de son filet. . sou 4 Les connoissances des animaux se terminent toutes En Li aux objets extérieurs ; ils ne sont point capables de iles, 1 réfléchir sur eux-mêmes ni de connoitre leur prouen 4 pre intérieur. Mais 1 âme de l’homme porte ses idées prise NY et ses vues à ce qu'il y à de plus élevé ; sa sphère je Minis 4 est sans limites, rien ne l'arrête ; c'est un aigle libre Lib 4 et en plein air ; elle s élève jusqu au ciel : qui peut 1 mea { l'en empêcher ? L'âme de 1 homme ne s’en lient pas pre 4 à connoître les dehors, elle pénètre le fond des se oee 4 choses ei en approfondit les secrets ; elle sait réflé- ; puise L chir sur elle-mêine , examiner sa manière d’être et ob i comprendre sa propre nature : n’est-il donc pas mamellée nifeste qu'elle ne dépend point de la matière ? moitie Mais dire que nos âmes sont spirituelles, c’est LuOri, | dire en même temps qu elles ne meurent point ; et jansila 1 ce Principe posé, 1l s'ensuit que nous devons prash tiquer la vertu. Voici encore quelques raisons qui épée 1 confirment ce dernier article.

nt & 4 . En premier lieu , l'homme est naturellement passpi Sionné pour la gloire » étilne craint rien tant que pr HE de laisser après lui un Mauvais nom : dans quel M animal voit-on cette qualité ? De là, que ne fait-on . pas pour mériter les Annee publics, et qu'au- 1 pour passer pour un grand homme ! On entreprend Sprit: 4 immenses travaux ; on se détermine à composer l pro- L de longs ouvrages; on s'applique sans cesse À porter hche!, … toujours plus loin les sciences et à rafliner sur tous anc et les aris; On va Jusqu'à exposer sa vie, et tout cela

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pour acquérir de la réputation. Cette passion est commune à presque tous les hommes; 1l faut être grossier pour n’en être pas piqué, et ne la connoitre pas , c’est être imbécille, Quoi donc ! l’homme après la mort est-il informé de ce qu'on dit de lui, ou ne l'est-il pas? Le corps sans doute n’a en tout cela aucune part; 1l est réduit en cendres. C’est donc ‘âme qui subsiste toujours et qui n'oublie jamais que le nom qu’elle s’est fait, bon ou mauvais , la rappelle encore malgré la mort, dans l'idée des hommes, telle qu’elle étoit durant sa vie. Si l'on prétend au contraire que l'âme meurt avec le corps : travailler à perpétuer sa mémoire , n'est pas une chose moins ridicule que d'exposer un tableau aux yeux d’un aveugle, ou de chanter une agréable musique aux oreilles d’un sourd. À quui bon cette renommée après la mort, et pourquoi lhsmme la poursuit-il avec tant d’ardeur ?

C'est une coutume ancienne et supersutieuse en Chine, qu'aux quatre saisons , tous les enfans bien nés préparent des logemens à leurs ancêtres morts, leur tiennent des habits prêts, leur présentent des viandes, pour marquer par-là leur amour et leur respect filial ; mais si les Âmes se détruisent aussi bien

e les corps, les ancêtres morts ne peuvent donc point être témoins des respects que leurs enfans leur rendent, ni entendre ce qu’ils ont à leur dire, ni connoître qu’ils ont pour eux encore autant d’attachement que s’ils étoient en vie : et dès-lors tout ce qu’on voit faire aux Chinois, depuis le prince jusqu’au peuple, bien loin d’être une des plus imporjantes cérémonies de la nation , n’est qu’un badinage d’enfans. |

En second lieu, Dieu, en créant le monde , n’a rien fait sans raison, rien d’inutile; il a donné à ses créatures les inclinations qui leur conviennent; chaçune cherche ce qui lui est bon, et aucune ne se

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porte à ce qu’il ne lui est pas possible d'obtenir. Le poisson se plaît à se renfermer dans les eaux : il ne désire point d’habiter les forêts et les montagnes : le cerf et le lièvre au contraire aiment les montagnes et les forêts ; ils ne se plaisent point dans les eaux, Tous les animaux sans raison ne sont point touchés du désir de l’imiortalité; ils ne connoissent point de nouvelle vie après la mort; leurs souhaits se terminent tous aux choses présentes. L'homme seul, quelqu’accoutume qu'il puisse être à entendre dire que l’âme meurt avec le corps, n’est pas libre sur le désir de vivre toujours, d’habiter un lieu de délices et de jouir d'un bonheur éternel, Or s’il étoit impossible à l’homme de voir un tel désir accompli, pourquoi Dieu l’auroit-il si fort gravé dans son cœur ? Combien le monde n’a-t-il point vu de sages qui, renongant à tous les biens terrestres et abandonnant en quelque sorte le soin de leur Propre corps, se sont ensevelis tout vivans dans des cavernes, pour ne penser plus qu'à leur âme et pratiquer uniquement la vertu? Ils méprisoient tous les avantages de la vie

“présente, et ils n’avoient en vue que la félicité future: mais si l’âme est mortelle etque tout finisse avec cette vie, tous ces illustres personnages ne sont plus qu'une troupe d’insensés,

En troisième lieu, le cœur de l’homme est plus grand que le monde; tous les biens de la terre ne sont pas capables de le remplir; d’où l’on doit conclure que son véritable bonheur n’est qu'après la mort. Le Créateur, infiniment sage et souverainement bon , n’a rien fuit de défectueux ni qui puisse être une juste occasion de plainte : lorsqu'une chose se porte naturellement à une fin raisonnable , il faut qu'elle soit destinée à ceute fin. Ainsi les animaux n'étant créés que pour la terre, ils n’ont recu que des inclinations terrestres et les avantages du corps leur sulisent: mais si Dieu à créé l'homme pour le

ciel et pour vivre éternellement, il est nécessaire que le peu de temps qu’il est ici-bas, ne le satisfasse pas, et qu'il ne puisse trouver dans tous les biens de cette vie l'accomplissement de ses désirs. Or , jetez les yeux sur les différentes conditions des mortels : un homme de commerce s’est enrichi; l'or , l'argent, les pierreries, tout abonde dans sa maison; c'est l’homme le plus opulent de toute la contrée: en at-il assez ? Un mandarin, avide des honneurs, a fait à grands pas une fortune rapide; il a passé par les premières charges; il est orné des marques de la lus haute distinction ; il est parvenu jusqu’à gagner l'oreille du prince : ne souhaite-t-il plus rien ? Un roi possède un grand état, l'univers en paix fléchit les enoux devant lui; son bonheur s'étend sur sa famille : est-il parfaitement content ? L'homme a reçu de Dieu le désir d’une entière et éternelle félicité ; comment pourtoit-il être satisfait d'une fortune fra- -gile et de peu de jours? Un moucheron ne peut pas rassasier un éléphant, et un grain de blé ne spffit pas pour remplir un grand magasin. Le grand Augustin, ce célèbre docteur d'Occident, avoit bien compris cette vérité , lorsque levant les yeux au ciel, il s’écrioit: Seigneur, père universel ,vous nous avez créés pour vous-même ; il n'y a que vous qui puissiez suffire à nos cœurs , ét ces CŒUTS RE trouveront jamais de véritable repos que quand ils reposeront en vous.

En quatrième lieu, un homme a naturellement peur d’un autre homme mort. Que le mort soit parent ou ami, on ne laisse pas de soutenir avec peine la présence de son cadavre ; au lieu que le cadavre d'un animal ne cause aucune crainte. C’est ‘que l’homme, spirituel de sa nature, sait qu'après la mort de son semblable , il reste une âme qui l'effraie , et qu'an contraire l’animal mourant ne laisse rien qui puisse lui faire peur.

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