‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 42 sur 106 · PAT · texte numérisé non relu

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voient pas qu ils renversent la doctrine des anciens sages. Les différens noms et les différens emplois des esprits qui président aux montagnes , aux rivières , aux salles des ancêtres, au ciel , à la terre, ne prouvent-ils pas qu’ils sont même distingués en diflérens ordr°s ? Ce qu’il plait d’appeler force naturelle des deux matières premières, traces, vestiges de la production des choses, mouvement réciproque de la matière, ce ne sont point là les esprits dont les livres classiques font mention. Que je croie une chose , ou que je ne la croie pas, est-ce une conséquence que cette chose soit ou ne soit pas? Quand en ne veut débiter que des rêveries , qu’on s’exprime ainsi , à la bonne heure; mais quand on raisonne sur ce qu'il ÿ a de plus respectable dans le ciel et sur la terre, doit-on parler à l’aventure? Un homme instruit sait que dans les parties occidentales 1 y a des lions; tel ignorant n’en veut rien croire. Le lion est cependant un animal très -réel. Est-ce donc que la sotte incrédulité de cet ignorant fera disparoïtre tous les lions de l’univers ?

L'idée de ces inventeurs de faux systèmes, n’est autre que d'admettre uiquement cé qui peut se voir des yeux , et de rejeter tout ce qu’on re voit pas. Mais est-ce ainsi que raïsonnent des savans ? N'est-ce pas plutôt le pitoyable langage d’un barbare ? Prétendre avec les yeux du corps voir un objet sans ïgure et sans couleur, c’est vouloir goûter des viandes par l’oreille. Qui a jamais vu les propriétés de l’homme, qui a vu l’âme d’une chose vivante , qui à vu le vent? La raison fait juger plus sainement des choses , que si on les voyoit de ses propres yeux. Les yeux peuvent absolument être trompés ; rien ne trompe la raison. A voir la figure du soleil, un homme grossier qui s’en fie à ses yeux , le juge de la grandeur du fond d’un seau ; au lieu qu’un homme d'étude , raisonnant sur son prodigieux éloignement,

conclut qu’il est plus grand que toute la terre. Que l'on prenne un bâton bien droit , et qu’on l’enfonce à demi dans l’eau pure , alors il paroïîtra courbé ; mais la raison corrige cette fasse apparence , et fait toujours penser qu’il est droit. En voyant une ombre, on croiroit d’abord que c’est quelque chose qui marche , qui s'arrête; mais l'usage de notre raison nous apprend que l’ombre n’est qu’un défaut de lumière , et que n'étant rien en soi , elle n’est capable ni de mouvement ni de repos. r + C'est de là qu'est venu cetaxiome reçu dans toutes les écoles d'Occident : les connoissances qui nous viennent par les sens, doivent être rapprochées de la raison. Si elles s’y trouvent conformes , elles sont vraies. Si elles lui sont opposées en quelque chose , e’est à elle à les rectifier. Pour connoitre les secrets de la nature , quelle voie emploie-t-on ? Sur l’extérieur des choses, on juge du fond , et par les effets on connoît les causes. La fumée qui paroît sur le toit d’une maison , est un signe qu’il y a du feû audedans. Dans nos précédens entretiens, j'ai fait voir qu à la vue du ciel, de la terre et de toutes les créaiures, on doit conclure que l'univers a un maître. En examinant ce qui regarde l’homme en particulier, j'ai prouvé qu'il a une âme immortelle, et par-là j'ai démontré qu’il y a des esprits. Voilà la véritable doctrine. Dire après cela qu’à la mort tout finit pour l’homme , et que l'âme périt aussi bien que le corps, ce ne peut être là que l'opinion de peu de gens sans raison. Quand on n’est appuyé sur aucun principe , comment peut-on raisonner sur les solides vérités que les anciens sages ont si bien établies ? Le L. Un interprète du livre Tchem-tsiou rapporte que Tching - pé - yeou apparoissoit après sa mort sous une figure , et qu'il se rendoit redoutable, Quoi ! l'âme de l'homme , immatérielle, changet-elle ainsi, et devient-elle matière ? cela ne paroît

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pas croyabie, De plus , nous voyons l’homme passer sa vie d’une manière assez uniforme, D’où lui vient après la mort ce pouvoir extraordinaire ? Enfin , si les morts conservent encore des connoissances , une mère tendre qui ne fait que de mourir, ne devroitelle pas chaque jour venir prendre soin de ses enfans ?

Le D. Puisqu’un interprète du livre Tchem-tsiou rapporte que Tching-pé-yeou étoit redouté après s4 mort ; c’est une preuve qu'anciennement , lorsque le Tchem-tsiou a été écrit, on croyoit l’immortalité de l’âme; et ceux qui prennent à tâche de rejeter les esprits , détruisent une doctrine enseignée dans ce livre. Quand on dit qu'un homme n’est plus , on ne prétend point dire que son âme ait péri, mais seu lement son corps. L'âme , durant la vie , est comme resserrée et embarrassée dans un corps grossier. Par la mort, l’âme sort de cette prison : libre de tous ses liens, elle est bien plus capable de pénétrer le fond des choses ; $es connoiésnces sont plus pures , ét son pouvoir plus grand, Que la fie du peuple ignore, cela n’est pas fort surprenant ; mas le sagé ef êst parfaitement instruit. De là , dans son idée , la mort nest point un mal à craindre ; il la regarde au contaire comme un moment heureux. C’est la voie pour retourner à sa véritable patrie.

Dieu en créant le monde, a déterminé le lieu de chaque créature. Sans cela il y aurvit du désordre. Les étoiles sont placées dans le ciel ; elles ne peuvent point tomber sur la terre , pour se mêler avec les plantes et les arbres. Les arbres et les plantes croissent sur la terre : ils ne peuvent point s'élever au ciel , pour se placer parmi les étoiles. Mais si l’âme d’un mortrestoit dans sa maison pour en prendre soin ,comment ce mort passeroit-il pour mort ? Chaque chose a son lieu marqué ; il ne dépend pas delle d’en choisir un autre. Qu'un poisson soit affamé dans l'eau , quand il ÿ auroit sur le rivage de quoi le ras-

sasier , quand il le verroit ou le sentiroit , il ne lui est pas possible de se transporter là , pour prendre sa nourriture. Quoique l’âme d’un homme mort puisse penser à sa famille , il ne lui est plus libre de retourner et de demeurer parmi ses proches. L’apparition de quelques esprits n'a été qu’en conséquence d’un ordre particulier de Dieu qui a voulu par- là instruire et animer les bons, ou punir et corriger les méchans , et donner à tous une preuve sensible que l’âme de l’homme ne périt point à la mort; bien différente en cela de l’âme des bêtes, qui se détruit, et dont on ne voit aucun retour.

Pour qu’une âme immatérielle de sa nature puisse se faire voir aux hommes vivans, il est nécessaire qu’elle emprunte un fantôme sous lequel elle apparoit; en quoi il n’y a pas la moindre difficulté. Mais quoi! Dieu pour convaincre entièrement l’homme que les âmes ne meurent point, va jusqu’à employer de tels prodiges, et néanmoins il ÿ a encore des incrédules qui, voulant enseigner aux autres ce qu'ils ne savent pas eux-mêmes , prétendent follement qu'à la mort tout finit pour l’homme ! Il est aisé sans doute de leur fermer la bouche ; mais qu'ils sachent qu'après cette vie , leurs propres âmes n'éviteront pas le chàtiment que mérite cette doctrine pestilente. C'est à eux à prendre leurs précautions.

Le L. Ceux qui disent que l’âme de l’homme toute spirituelle qu’elle est, se détruit après la met, ne regardent un esprit que comme une légère vapeur. La vapeur se dissipe quelquefois fort vite, d'autrefois ce n’est que peu à peu. Lorsqu'un homme meurt d’une mort violente , cette vapcar ne se dis::pe point sur l'heure, ce n’est qu'après un certain temps que son âme est entiérement détruite. Telle fut l’âme de Tching-pé-yeou. On fait encorc ce raisonnement : les deux matières premières qu’un regarde comme les vrais esprits, sont le fond de toutes les choses.

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