‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 49 sur 106 · ROUES LEE · texte numérisé non relu

ROUES LEE

pour guérir sa faim et sa soif. Où est le malade, qui ayant une médecine à prendre ne sé contente pas de la dose suflisante pour son mal? L'homme est satisfait quand il sait modérer ses appétils; mais lorsqu'on se livre à toute sorte de délices, on a peine à y suffire. Donner à la passion tout ce qu’elle demande, “&’est ruiner sa santé. Ne dit-on pas que la sourmandise est plus meurtrière que le glaive? mais, laissant à part les maux qu’elle fait au corps, je ne m’arrête qu'à ceux qu’elle cause à l'âme. Un esclave trop bien träité, méconnoît son maître : un corps trop bien nourri, se révolte côntre l'esprit ; la raison ne pouvernant plus, toutes-les passions se donnent carrière :

la cupidité est dominante. Qu'on pratique le jeûne,

la cupidité est sans force. La raison réprimant ie corps, toutes les passions sont soumises À la raison : c'est encore là un vrai motif de jeûner.

Cette vie est une vie de peines , et non pas de frivoles amusemens. Dieu ne nous met pas sur la terre pour ne penser qu’au plaisir, mais pour nous perfectionner sans cesse et avancer toujours dans la vertu. L'homme ne peut pas vivre sans quelque espèce de satisfaction : celles de l'esprit lui manquant, il cherche celles du Corps, et il abandonne bientôt celles du Corps, quand il peut goûter celles de l’esprit. Le sage s’exerce continuellement dans la recherche du solide bonheur qu'on trouve à être vertueux; il tourne là tous les désirs de son cœur, 1l ne le laisse jamais languir ; point de retour sur les objets extérieurs; il écarte tout ce qui ressent le plaisir animal, dans la juste crainte que, s'en voyant épris, il ne soit privé de son véritable Contentement. La pratique de la vertu fait les vraies délices de l'âme, c’est par là que l’homme devient semblable aux anges.

lus nous avançons dans les voies de la perfection, pus nous approchons de la pureté des esprits céstes; et plus nous nous privons des plaisirs sen-

suels, plus nous nous éloignons de la grossièreté des animaux. Ne devons-nous donc pas être extrémement sur nos gardes ?

Les vertus ornent l'âme et la rendent recommandable. Les mets les plus délicieux n’ont d'autre avantage que de flatter le goût. Le comble de la perfection fait le bonheur de l'âme , et ne nuit en rien au corps. L’intempérance dela bouche estextrémement nuisible et au corps et à l'âme. Un corps engraissé et livré à la débauche , devient lourd et s'abrutit, il entraîne l’esprit et la raison. Une âme si mal assortie, comment peut-elle se dégager de la fange où elle est enfoncée ? comment peut-elle s'élever à ‘des pensées dignes d'elle? L'homme déréglé, voyant les mondains au milieu des plaisirs, manquant lui-même de beaucoup de choses, envie leur sort, Le sage au contraire, en a pitié, et à la vue de leur vie brutale, il se dit À lui-même : Hélas ! ces malheureux courent'sans cesse après des ombres de plaisirs, ils les désirent avec passion , 1ls les recherchent avec empressement, Moi qui vise au souverain bonheur , et qui n’ai pu encore ÿ atteindre, dois-je me relâcher? ne dois-je pas plutôt redoubler tonus mes efforts? Le malheur des gens du siècle est de ne pas connoître la douceur de la vertu. S'ils l’avoient seulement goûtée, ils mépri-

‘serotent bientôt tous les plaisirs des sens, pleinement satisfaits d’avoir trouvé leur véritable félicité. Les délices de l’âme et celles du corps se disputent sans cesse le cœur de l’homme : elles ne peuvent y habi. ter ensemble : introduire les unes, c’est en chasser les autres,

Autrefois ,en Europe, un vassal affrit à son sou. verain deux jeunes chiens de chasse d’une très-bonne espèce. Le prince en fit remettre un à un seigneur de sa cour, e1 fit envoyer l’autre fort loin chez un villageois, ordonnaut à chacun d'eux d'élever l’anis

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mal qu'on lui confioit, Les chiens étant devenus grands, le roi voulut les éprouver et les mener à la chasse : celui du villageois étoit maigre, mais dispos; il avoit le nez fin, le corps leste , il prit du gibier en quantité : celui du courtisan étoit gras à pleine peau; il avoit le poil luisant , l'apparence tout à fait belle ; mais, pour avoir été nourri trop délicatement, il ne Pouvoit point courir, il regardoit passer le gibier, et ne prenoit rien ; il aperçut un os par hasard, il se jeta dessus, le rongea , et se coucha. Les grands qui suivoient le roi dans cette chasse > InStruils que ces deux chiens étoient d’une même race et d’une même ventrée, furent étonnés de les voir si peu semblables. Le prince alors leur dit : Il n'y a rien en cela qui doive vous surprendre; ce que vous voyez dans les animaux arrive aux hommes eux-mêmes : c’est une suite de la manière dont on est élevé et nourri. Si la nourriture est abondante et délicate ; Si l’on s’abandonne à la paresse et aux amusemens, 1] n’est pas possible de faire un pas vers le bien; au lieu que, si l'on est accoutumé au travail , si l’on sait se refuser au plaisir et se contenter de peu, l’on est alors un sujet de grande espérance. Cela veut dire qu’un homme livré à ]a bonne chère et à la mollesse, lors même ‘que son devoir se présente à son esprit, se refuse à tout, et ne peut et ne sait autre chose que boire et manger; au contraire, celui que la raison dirige , réfléchit » Suit la raison , et résiste aux attraits du plaisir le plus séduisant, Voilà un troisième moüu£ très-propre à faire garder le jeûne.

à manière de jeûner n’est Pas partout la même. J'ai parcouru beaucoup de différens pays, et j'ai vu Par moi-même cette diversité, Les uns n’ont égard qu'au temps de ne pas manger, et nullement à Ja quantité ni à la qualité des viandes; ils s’abstiennent durant tout le Jour, mais la nuit étant venue , ils ont loute liberté, Les autres font consister leur jeûne sim-

plement à manger maigre ; ils ne se prescrivent rien, ni pour le temps, ni pour la quantité, D’autres, en jeûnant , mangent de tout et autant qu’ils veulent, mais seulement une fois le jour. La manière la plus ordinaire de jeñner renferme et le temps, et la quanté, et la qualité : on ne mange qu’une fois le jour, vers midi; les viandes grasses sont absolument interdites ; tout le maigre est permis. Il y a un jeûne plus rigoureux , mais particulier aux sblliattes retirés dans les forêts et sur les montagnes; ils se contentent, pour nourriture, d'herbages et de racines.

La fin du jeûne est de faire pénitence, et de se vaincre soi-même, On doit en cela avoir égard à la qualité des personnes, et aux forces du corps. Un homme riche et accoutumé aux délices, qui se retranche volontairement, et se réduit aux choses communes , est censé jeüner et s'abstenir ; au lieu qu'on ne regarde point comme un jeûne la vie dure d’un paysan > ni l'état misérable d’un gueux qui mendie,

jne personne âgée a besoin de soutenir sa vieillesse, et un malade de réparer ses forces; un domestique , un esclave accablé de fatigues, ne peut pas long. temps souffrir la faim. La loi chrétienne règle tout avec équité. Selon les circonstances, elle dispense du jeûne les vieillards et les jeunes gens, les infirmes, les nourrices, et les personnes d’un travail très-pénible. Le véritable jeûne ne consiste pas précisément

àrégler la bouche: c’est le devoir de la tempérance, :

La fin principale du jeûne est de réprimer les passions; on doit en faire une très-grande estime : on doit observer dans toute son étendue, Un jeûneur qui néglige ses devoirs essentiels, est semblable à un insensé qui, jetant ses perles , fait amas de coquilles.

Le L. Ah! Monsieur, voilà sans doute les motifs et la règle du véritable jeûne. Nos jeûneurs de Chine, s'ils ne sont pas forcés à ce genre de vie par la

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 171 nécessité, c’est le désir de se faire un nom , c’est l'en. vie de tromper le monde qui les y engage. En public, ils paroissent jeûner ; dans le particulier , ils sont très-déréglés, ivrognes, débauchés, violens, trompeurs , voleurs, grands médisans et calomniateurs des plus honnêtes gens. Malheureux ! ils ne pêuvent pas même se cacher aux yeux des hommes ; Comment pourroient-ils se dérober à la connoissance du Chang-ti, le Dieu du ciel ? Quel bonheur pour moi de recevoir vos instructions ! Je vous prie de vouloir bien encore écouter mes demandes.

Le D. La vraie doctrine est profonde et étendue ; ce n'est qu’à force de demandes qu'on peut s’en instruire à fond. Ne craignez point de m'interroger en détail; votre empressement là-dessus est très louable : c’est le bon moyen pour réussir,

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