‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 50 sur 106 · VL ENTRETIEN · texte numérisé non relu

VL ENTRETIEN

On ne doit point retrancher toute intention , c'està-dire , tout motif de crainte et d'espérance pour l'avenir, Il y a après la mort un paradis pour les bons et un enfer pour les méchans.

LE LETTRÉ CHiNo1rs.

J E Conviens, Monsieur > Suivant les instructions que j'ai reçues de vous, que l’homme doit honorer et révérer Dieu par-dessus toutes choses, et qu'après Dieu, l'homme est ce que nous voyons de plus noble dans l'univers. Mais ce que l’on dit du paradis et de l'en fer s’accorde-t-il bien avec la véritable doctrine? Il me paroît que, faire le bien ou éviter le mal dans la vue des récompenses ou dans la crainte des châtimens, c’est redouter des punitions, c’est chercher

la récompense; ce n’est point haïr le mal, ce n’est point aimer le bien. Les anciens, dans les leçons qu'ils nous ont laissées, ne nous enseignent point ces sortes de retours sur nous-mêmes ; ils nous disent simplement : Soyez justes, soyez charitables. Le sage pratique la vertu sans aucune intention ; d’où lui viendroient ces idées de gain à faire, ou de dom mage à éviter?

Le Doct. europ. Je réponds d’abord, Monsieur, à ce que vous proposez en dernier lieu; je répon= drai ensuite à ce que vous avez d’abord avancé. Retrancher toute intention, c’est une fausse maxime entièrement opposée à la doctrine même des sages chinois. Les sages ont toujours regardé la pure et droite intention comme la base et le principe de la direction du cœur , de la perfection de l’homme, du règlement des familles, du bon gouvernement des états, de la paix du monde entier. Comment peuton dire qu’on ne doit avoir aucune intention? Un édifice élevé ne peut pas se soutenir sans de solides fondemens; un amateur de la sagesse n’avancera ja= mais sans droite intention. Si l’on retranche toute intention dans la conduite, quel examen reste-t-il à faire , si nous l’avons bonne ou mauvaise? Un instrument de musique est en vente, je ne prétends en faire aucun usage : pourquoi donc l’acheter? pourquoi me mettre en peine s’il est ancien ou nouveau? L'intention n’est point elle-même une substance, ce n'est qu’une production de notre Ame. Notre âme l'ayant produite , elle est dès-lors juste on non juste.

Mais si l’on veut que le sage n en ait aucune, quand

l'aura-t-il juste ou non? La grande doctrine, en enseignaut à régler les familles , à gouverner les empires, à pacifier l’univers, assigne la droiture d’intention comme la chose la plus importante, et attribue à son défaut le renversement général. L’inten= tion est à l'âme ce que la vision est à l'œil; l'œil bien

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 173 disposé ne peut pas ne pas voir ; l'âme , en agissant, a nécessairement une intention, Ce que l’on dit, que le sage agit sans intention, doit s'entencis d’une intontion mauvaise et dépravée : l'expliquer aussi de sa bonne et droite intention, c’est prendre à faux la doctrine des livres chinois, c’est ne Point connoître la source du bien et du imal: car le bien et le mal ont leur source dans la bonté et dans la malice de l'intention. Si l’on retranche toute intention, il n° a donc plus ni mal ni bien; il n'y a plus de diffé rence à faire entre l’honnête homme et l homme dé. réglé qui soulagent une jeune et pauvre fille, l'un pour la maintenir dans la sagesse , l’autre pour l’entrainer dans le vice.

Le L. Il ne faut ni intention, ni bien > Ni mal: c'est ainsi que s'expriment aujourd’hui certains lettrés chinois.

Le D. De telles maximes font de l’homme une pièce de bois, ou un morceau de pierre. Quelle doctrine ! Ainsi parloient autrefois un Lao-tzi et un Tchoang-tri: point d'actions » point d'intentions, point de raisonnement. Cependant, avec de semblables principes , ces docteurs ont composé des livres ; leurs disciples les ont commentés , et tout cela pour l'instruction du peuple. Quoi donc , composer un livre, n'est-ce pas une action ? Vouloir instruire le public, n’est-ce Pas une intention ? Attaquer par des écrits une doctrine universellement reçue , n'est-ce pas employer le raisonnement ? Ils ne veulent pas qu'on raisonne , pourquoi donc raisonnent-ils tant et si mal, Pour prouver qu'il ne faut pas raisonner ? Des gens si peu d'accord avec euxmêmes, ne sont point propres à donner des lois au monde,

Je regarde tous les hommes sur la terre comme autant d’archers, l'arc à la main. Ceux qui donnent au but, voilà les bons ; ceux qui le manquent, voilà

les méchans. Dieu va toujours essentiellement à sa fin : il est le comble de tout bien, sans mélange du moindre mal, Il est souverainement parfait: mais l'homme atteint quelquefois le but, quelquefois il ne l'atteint pas. Sa vertu est bornée; il l'épronve bien en certaines rencontres , alors il marque et il tombe, Sa vie est mêlée de bien et de mal; pour éviter le mal et faire bien , la meilleure intention ne suffit pas toujours. Que sera-ce donc, quand on n’aura pas même cette intention ? Les êtres incapables d’intention, le bois, les pierres, les métaux, sont dès-lors incapables de vice et de vertu, de mal et de bien, Ainsi , prêcher à l’homme qu'il ne faut point diutention , qu’il n’y a ni bien ni mal, c'est prendrè homme pour une pierre , pour du bois, du métal, et l’instruire en cette qualité,

Le L. Les disciples de Lao-tzi et de Tchoang-tzi ne pensent qu'à passer leurs jours tranquillement : ils ne veujent ni intention, nibien , ni mal , etc’est pour vivre sans inquiétude. Les deux émmpereurs Yao, Chun; les trois princes Yu-ouang , Tangouang , Ou-ouang ; les sages Cheou-kong , Kong-t116 n'ont-ils pas agi et travaillé ? ils se sont rendus vertueux , et ils ont engagé les peuples à la vettu. Se sont-ils arrêtés qu'ils ne fussent parvenus au plus haut degré de la perfection ? Quel est l’hortime qui, n'ayant d'autre soin que de se délivrer de tous soins, et de couler son temps dans une entière tranquillité , puisse prolonger sa vie jusqu'à un siècle ? Mais quand il en viendroit à bout, il n'ajouteroit à l’âge ordi+ paire des hommes que vingt ou trente ans, et ilne Parviendroit jamais à vivre autant que certains animaux , ni même autant qu'un arbre : est-ce donc là un si grand avantage ? Les fotistes et les tao-ni né méritent pas qu'on s'arrête à les réfuter là-dessus. Ce que vous dites, Monsieur , que l'intention est la source du bien et du mal, du vice et de la vertu ÿ

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSESs,

demande quelque explication. On m'a appris que suivre la raison , c’étoit faire le bien, c’étoit mériter le nom de vertueux ; que s'opposer à la raison , c'étoit être vicieux, On ne doit donc regarder que les actions, l'intention n’entre en cela pour rien.

Le D. Ce point est facile à expliquer. Tout ce qui est capable d'intention, de dessein > €SE aussi capable

suivre ou de ne suivre pas ce dessein, De Jà naît le bien et le mal, le vice et la vertu. L’intention est une production de l’âme. Les pierres, les métaux, les bois n’ont point d'âme : ils ne peuvent donc point

avoir d'intention. Qu'un couteau ait blessé un homme, cet homme ne se Qu’une

tuile soit tombée ‘an autre , cet autre

Le couteau , pour bien coude louange, et la tuile » pour vent et de la pluie, ne mérite Les choses sans âme et Sans in-

e ni vertu, ne font ni bien ni

aucun lieu au châtiment ou à la

nse. Les animaux ont des âmes matérielles Onnoiïssances de même espèce , mais ils ne raisonnent point, Ils suivent leurs instincts naturels , et agissent sans choix. Ils ne se conduisent point par la raison , la raison même leur est absolument inconnue, De quel bien et de quel mal seroient-ils capables ? Aussi , nulle Part au monde n’a-t-on établi des lois pour récompenser les vertus des animaux , OU pour punir leurs vices. L'homme seul est d’une toute autre nature : 1l agit au-dehors » au-dedans il raisonne, il discerne Je vrai du' faux , il connoît le bien et le mal, il est libre, Quoiqu'il ait des passions et des inclinations animales, il est doué d’une raison supérieure , capable de les réprimer et de les dominer. Ainsi, quand avec une intention pure , il se Conforme à la raison > Voilà le sage , voilà l’homme Vérlueux chéri de Dieu. Lors au contraire qu'il se

livre de plein gré à la passion , voilà l'homme dé réglé que Dieu abhorre. Un enfant à la mamelle, qui bat sa mère, n’est point coupable ; 1l est encore incapable d'intention ; il ne sait pas encore se relenir,. Devenu grand et raisonnable, non-seulement une telle action , mais une simple désobéissance est un crime. Un chasseur dans un lieu écarté voit parmi les arbres un animal accroupi qu'il prend pour un tigre ; il lance sa flèche et perce un homme. Un assassin dans un bois , à nuit demi-close, voit marcher un animal qu'il prend pour un homme; il tire son coup et abat un cerf : le chasseur ne voulant tuer qu'un tigre, a donné la mort à un homme, il est innocent ; l’assassin , croyant donner la mort à un homme, n’a tué qu’un cerf, il est criminel, D’où vient le crime de l’un et l'innocence de l’autre ? de la différence d'intention. L’intention est donc la source du bien et du mal.

Le L. Un fils qui, pour nourrir son père , se déterminé à voler , a bonne intention ; cependant on le fait pendre.

Le D). C'est un axiome en Europe que le bien doit se conclure de la chose entière , et qu'un seul défaut rend le tout virieux. Pourquoi cela ? Un voleur , quelque bonne qualité qu'il ait d’ailleurs, est un voleur , et par là même un scélérat. L’appellerat-on homme de bien ? c’est ce que Mong-tzé entend, quand il dit qu’une femme , quelque belle qu’elle soit, si elle sent mauvais, personne n’en veut. Un vase dont les côtés sont épais et solides, mais qui , brisé par un endroit du fond , répand l’eau, est regardé comme inutile; on le jette. Tel est le funeste poison qu'entraîne le vice, Qu'un homme se dépouille de tous ses biens et les distribue en aumônes, mais par un principe d’orgueil et pour se faire un nom ;ce qu'il fait en soi esi très-bon ; mais son intention

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auver le monde entier , il ne séroit pas permis de faire le plus petit mal : à

Combien plus forte raison , s’il ne s’agit que de faire vivre quelques personnes ?

Puisque tout le bien qu'on fait, tire Sa source de la droiture d'intention > Il suit de là que plus l'in. tention est relevée, plus le bien est grand , et que le bien n’est qu'ordinaire ; lorsque l'intention n'est

l’on doit conclure que bien loin

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Pas AUX avantages qu'il y à d’être vertueux ; elle s’arr

Pour engager au bien vertu, ils ne parlent point de récompen

étourner du mal > IS proposent la laide ils ne parlent point de châtiment.

Le D. Ta loi du sage est contenue dans les livres classiques. Ouvrons les livres, et nous y trouverons <n cent endroits, que; pour engager au bien , il est parlé de récompenses, et Pour détourner du mal, il

est parlé de châtiment. Dans le Chapitre CAun-tien T, XIF, 12

se; et pour ur du vice,

du livre Chin, ilest dit: Le bon ordre exige que l'on punisse les fautes. \ y estencore dit: Tous les trors ans on examine ; aprés trois examens, on reconnoit de vice et la vertu. La vertu est récompensée et le vice est puni. Dans le chapitre K'ao-yao-mo on lit ces mots: Le Ciel récompense les bons de cing marques de dignité : le Ciel punit les méchans de Cinq sortes de supplices. Dans le chapitre -fsi-mo on fait ainsi parler l’empereur Chun à ses officiers: Lorsque vous engagez votre prince à marcher dans la vertu, votre mérite est en cela méme, et Je me sers de vous avec joie. Toi-kao-yao, en tout si réservé, si attentif, souviens-toi de ne jamais chdtier sans connoissance de cause.

Dans le même livre Cu, on fait dire à l'empereur Poan-keng: 17 ne faut point avoir acception des personnes ; où l'on trouve le vice, on doit le punir ; où l'on voit la vertu, il faut la récompenser. Si le bon orére règne dans l'Empire, c'est à vous, mes offciers, à qui en est la gloire; si le trouble survient, la faute est de moi seul, c'est que j'excède dans les chitimens.

On lui fait encore dire: S7 je retrouve jamais des gens vicieux , je les bannirat de mon service, Je les

punirat, je les ferai mourir. Je veux que tout sort renouvelé dans cette habitation nouvelle que j'ai chotsie. Dans le chapitre Tai-chi, Ou-ouang dit: Vous, généraux de mes armées, si vous marquez de la bravoure dans les combats, Je récompenserat larement vos services ; si vous êtes lâches , attendezvous à être punis sévèrement. W dit encore: Vous répondrez sur vos têtes des fautes que vous Jerez.

Dans le chapitre Kang-kao on lit ces mots: Survant les lois portées par Ouen-ouang , 1/ n'y 4 point de pardon pour de tels crimes. Le chapitre To-ché ra-porte ces paroles d’un empereur à ses mandarins :

Si vous êtes gens de bien, le Ciel vous favorisera ;

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