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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 183 qu'il peut perdre en cette vie. Qu'est - il besoin de parler de gain et ‘e perte après la mort ?
Le D. Ce que nous avons à espérer ou à craindre après la mort, est d’une extrême conséquence. Rien en cette vie ne peut lui être comparé, Les biens et les maux d’ici-bas ne sont que des ombres de biens et de maux : ils méritent À peine qu’on y fasse attention ou qu’on en parle, J'ai oui autrefois comparer les hommes sur la terre à une troupe de comédiens sur un théâtre ; les différentes conditions des hommes sont les différens rôles que jouent les comédiens. On voit sur la scène un roi, un esclave, un général d'armée, un docteur , une princesse, une suivante : tout cela n’est qu'une fiction de quelques heures; les habits dont ils sont revêtus ne sont qu’un jeu ; les désavantages et les déplaisirs qui leur arrivent ne les touchent point; la pièce finie, chacun quitte le masque , et tout s’évanouit. Ainsi l’homme de théâtre ne regarde pas comme une fortune d’avoir Un personnage relevé, ni comme un malheur d’en avoir un bas ; il ne pense qu'à bien faire celui dont il est chargé. Ne parût-il que sous le nom du dernier valet, il s'applique à bien entrer dans l’idée du maître qui fait jouer la comédie : cela lui suffit,
Voyez les hommes sur la terre. Il ne dépend pas d'eux d’y choisir leurs conditions : les bien remplir, voilà ce qui les regarde. Quand notre vie s’étendroit à un siècle entier , qu'est-ce qu'un siècle, comparé à l'éternité future ? Ce n’est pas un seul jour d’hiver.
Les biens de ce monde ne sont proprement que des
biens empruntés; nous n’en sommes pas les véri-
tables maîtres : pourquoi faire consister son bonheur
à les accumuler ? pourquoi se chagriner quand on les
perd? Tous, grands et petits, nous naissons tout
AUS; NOUS retournons tout nus au tombeau. Qu'un
riche laisse ses coffres pleins d’or et d'argent , il
n'emportera pas une obole, À quoi bon s'attacher à
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ce qu'on doit abandonner ? Les fansses lueurs de cette vie une fois passées, le pur et vrai jour de l'éternité commencera, et tous alors paroîtront dans l’état d’humiliation ou de gloire convenable à chacun. Prendre les biens et les maux présens pour de vrais maux et de vrais biens, c’est imiter un homme grossier qui, voyant représenter une comédie, rl Fr un roi de théâtre comme un véritable roi, et comme un véritable esclave celui qui en fait le personnage.
Tous les hommes ne sont pas capables d’une égale pureté d'intention : il y a en cela du plus ou du moins parfait. Ceux qui ont à instruire le public proposent d'abord les premiers pas qu'il faut faire pour aller à la vertu; ils détaillent ensuite les divers degrés de perfection : on commence par ébaucher, ensuite on polit. Les médecins ne sont que pour les malades : ceux qui se portent bien n’en ont pas besoin. Le sage, de lui-même, a des lumières; certains enseignemens ne sont nécessaires qu’au peuple : on doit s'accommoder à sa foiblesse. Kong -tzé étant allé dans le royaume Ouei, à la vue d’une nombreuse populace, fit entendre qu'il falloit d’abord la rendre contente, et qu’ensuite on pourroit l’instruire, Ce grand philosophe ignoroit-il de quelle importance est l’instruction ? Mais le peuple est tel, qu'on ne peut l’engager au bien qu’en lui proposant des avantages.
Il y a trois divers motifs de pratiquer la vertu : le premier et le plus bas, est l'espérance du paradis et la crainte de l’enfer; le second, qui tient le milieu , est la reconnoissance envers Dieu pour tous ses bienfaits ; le troisième et le plus haut, est le désir de faire s. volonté et de lui plaire. Que prétend-on en prêchant ? c’est de persuader. I1 faut donc employer les motifs les plus persuesifs. Une populace accoutumée à n’agir que par intérêt, comment vivrat-elle, si on ne lui propose pas des récompenses à
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espérer, et des châtimens À craindre ? Quand on est une fois parvenu à épurer ses intentions , les motifs les plus bas n’ont plus lieu, Un tailleur, pour coudre un habit, se sert de fil; mais comment le fil pénétreroit-il dans létofle, si l'on n'employoit pas l’aiguille ? L'aiguille perce et passe; le fil reste , et l'habit est cousu. Dans le dessein d’en ager les hommes au bien , si je me contentois d'éaler la beauté de la vertu , le vulgaire , aveuglé par les di- Verses passions, n’y seroit nullement sensible : je parlerois en vain; on ne daigneroit pas même m’écon. ter. Mais que je tonne ; que de l'enfer ; que, d'un air plus doux , Je décrive le bonheur du paradis ; aussitôt on prête l'oreille, on
Châtimens , et que les bons ne s’y engageni point par
n à vu autrefois dans mon Pays, un saint homme nommé François, qui fonda un ordre d’une rè le fort austère, et dont le caractère est la pauvreté, Cet ordre est aujourd’hui très - étendu » et rempli de parfaits religieux. Un des premiers disciples de
rançois, appelé Junipère , brilloit parmi les autres: c’étoit un homme d’une sagesse profonde, qui chaque Jour avançoit dans la vertu, Le démon, chagrin et jaloux des progrès de ce religieux , résolut de les arrêter. On raconte qu'il se transforma en ange de lu. mière, et que durant la nuit, il parut tout éclatant de gloire dans la cellule de F rançois, en lui disant :
est un ange qui te parle ; Junipère est véritablement vertueux, mais enfin il n'entrera jamais dans le ciel ; il sera damné : tel est Le terrible et immuable
jugement de Dieu, Après ce peu de paroles, il dis parut. François épouvanté, triste et morne , n’osoit s'ouvrir à personne sur cette vision; il étoit inconsolable sur le funeste sort de son disciple , et toutes les fois qu'il le voyoit, il ne pouvoit retenir ses larmes. Junipère le remarqua, et soupçonna quelque chose, Après s’être préparé par le jeûne et l’oraison, il interrogea son maître : Je tâche, dit-il, mon père, de garder exactement la règle; je sers Dieu de mon mieux, c’est un effet du bonheur que j'ai d'être à votre école; cependant je sh tin depuis quelque temps que vous ne me regardez plus du même œil. Pourquoi pleurez-vous aussitôt que vous me voyez? François ne voulut pas d’abord parler. Junipère le pressa diverses fois. Enfin, il lui découvrit tout, Alors le saint religieux , d’un air tranquille , dit : Dieu est le grand Maître, mais c’est aussi un bon père; jamais il ne nous abandonne, mais nous pouvons indoor, c’est à nous à implorer son secours , pour éviter cet énfer qui ne sera jamais pour ceux qui tâchent véritablement de l'aimer et de le servir. Cette réponse, et l'air dont elle fut faite, portèrent tout à coup la lumière dans l'esprit de François ; il s'écria : 4} ! j'ai été trompé ! Quoi ! tant de vertus, ant de sagesse aboutiroient à | enfer ! Non, le ciel en sera la récompense.
Les personnes d’une haute spiritualité, en pen- Sant au paradis ou à l’enfer, s'arrêtent peu aux peines de l'un et aux joies de l’autre : ils n’ont, en cela même , communément en vue que la seule vertu. Comment cela? Qu'est-ce que le paradis? C’est un
lieu brillant de gloire , où sont rassemblés les bons.
Qu'est-ce que l'enfer ? C’est une sombre prison où sont renfermés tous les méchans. Ceux qui montent au ciel sont confirmés dans le bien; ils ne peuvent plus devenir mauvais. Ceux qui tombent en enfer s'endurcissent dans le mal, et ils ne deviendront
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