‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 58 sur 106 · AE RER · texte numérisé non relu

AE RER

verser l'erreur, de conserver à jamais la religion dans toute sa pureté ? En Europe, on a bien plus à cœur d'étendre la foi que de perpétuer les familles, Un laboureur qui a recueilli cent mesures de grain, en choisit une partie pour payer le tribut au prince ; il en réserve une autre pour semer son champ l’année suivante. Pourquoi faut-il que tout -ce qu'il y a d'hommes , sans aucune exception , en quelque nombre qu’ils soient, se marient tous ? Pourquoi ne peut-on pas en faire un choix pour des fonctions nécessaires el importantes ?

En sixième lieu , tout ce que l’homme a de commun avec la bête ne mérite pas notre estime: agir et travailler pour avoir de quoi vivre, manger pour soutenir ses forces , éviter tout ce qui est nuisible pour conserver sa vie, ce sont là de choses d’un rang inférieur , et qui ne mettent aucune différence entre nous et les animaux ; mais s'appliquer à la re cherche du bien et du vrai, régler son cœur, travailler à sa perfection, marquer à Dieu sa reconnoissance el son amour : voilà l’importante affaire de l’homme sur la terre; c'est par 1à qu'il peut correspondre aux vues et aux intentions du Créateur. Sur ce principe , jugez lequel et de plus grande consé-

uence, ou penser à se marier , ou s'appliquer À faire : ns la loi de Dieu. H vaudroit mieux pour l’homme être sans pain que sans loi, et le monde seroit mieux sans habitans que sans religion. L'importance de la religion est donc, pour quelques homes , une raison suflisante de négliger le mariage, Mais le mariage est-il assez important pour faire négliger la religion ? la mort même ne doit pas nous arrêter, quand ik s’agit de suivre la volonté divine: comment le renoncementau mariage nous arréteroit-il ?

En septième lieu, l'esprit de notre état est de prêcher la foi par toute la terre: si nous ne réussis sons pas à l'occident , nous allons à l’orient, et si

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 233 à l’orient on ne nous écoute pas , nous nous trans… Portons au midi, au septentrion ; nous ne sommes point attachés à un même lieu, Un médecin charitable ne reste pas toujours dans un même eudroit ; il va (à et À pour être utile à plus de personnes : c'est par là que sa charité paroît. Le mariage lie un homme, et l’attache à une famille ; si le bien de l’état l'en sépare pour un temps, c’est tout ce qu’il peut faire. Aussi n’entend-on pas dire que les prédicateurs de Chine aillent enseigner les royaumes étrangers : les Personnes mariées ne doivent plus se quitter. Mais

que des religieux de ma Compagnie entendent parler d'une région nouvelle où l'on peut planter la foi, fût-elle éloignée de plusieurs milliers de lieues, ils sont prêts à partir; ils n’ont point l’embarras de

Pourvoir à des familles; ils sont délivrés du soin de confier à personne des femmes » des enfans : ils ont Dieu pour père , tous les hommes pour frères, et le monde pour maison, Une verlu aussi élevée que le ciel , aussi vaste que ies mers, n’est-elle donc pas au-dessus de la simple fidélité conjugale ?

En huitième lieu » l’homme chaste est semblable

à l'ange ; il est sur la terre comme s’il étoit dans le ciel ; il a un corps, et il vit à la manière des esprits. La chasteté n’est Pas une vertu du commun : celui

qui la fait fleurir en soi à un grand accès auprès de

Dieu ; soit qu'il demande les influences du ciel our

fertiliser la terre , soit qu'il réclame le secours ’en-

haut contre la tyrannie du démon , soit qu'il s'entremette pour faire cesser des mallæurs publics , sa prière est exaucée. Mais si Dieu n’avoit pour agréable

la vertu de chasteté > Comment seroit-il favorable à

l'homme chaste? Voilà une partie des raisons que

Fous avons , nous autres Missionnaires ,; de ne pas

‘Rous marier, Ce n’est P2S que nous condamnions le

mariage ; ceux qui se marient ne péchent point : ce n'est pas non plus que nous prétendions que tousceux

qui gardent le célibat soient des saints ; un homme

qui garde le célibat , et qui n’écoute pas la droite rai son, n’en est pas moins coupable. Il ne manque pas en Chine , non plus qu'ailleurs , de ces faux vertueux qui , renonçart au légitime mariage , s'abandonnent à des crimes abominables , qu’en Europe on n'ose nommer de peur de salir sa bouche. Les bêtes mêmes ne connoissent point ces infamies que la nature abhorre , et des hommes n’ont pas assez de pudeur pour s'en défendre! Vous doutez, Monsieur > S'il est permis de vivre dans la continence : que devezvous penser de ces sortes d’abominations ?

Le L. La raison porte la-conviction dans l'esprit : elle a plus de force que le tranchant d’une épée ;

mais c’est un principe en Chine, que des trois pé-

chés contre le respect et l'amour dus aux parens , celui de ne se point marier est:le plus grand.

Le D. On peut répondre à cela, qu'il faut distinguer les temps; qu’autrefois les hommes étant en petit nombre, c’étoit une nécessité qu’ils se multipliassent ; mais qu’aujourd’hui se trouvant fort multüpliés, cette nécessité n’est plus. Pour moi, je dis que ce principe de Chine n’est point fondé sur aucune parole du sage, mais uniquement sur ce qu'a avancé Mong-1sé, lequel a pris à faux la tradition > Ou bien a voulu par ce moyen excuser l’empereur Chun de s’être marié sans avoir averti 5on père , et voilà sur quoi s'appuient tous ceux qui sont venus par la suite. Le livre Li-ki contient bien des choses qui ne sont nullement des paroles des anciens; les modernes qui ont découvert et publié ce livre , y ont mélé beaucoup du leur. SEE

Kong-tzé est regardé en Chine comme le grand philosophe. Ses disciples et ses descendans , dans les trois livres Ta-hio, T chong-yong et Lun-yu , font parler ce sage maître fort en détail sur le respect et l'amour des parens. Comment est-ce qu'ils ne lui font

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pas dire un senl mot du plus grand péché que l'on puisse commettre contre la vertu filiale ? Etoit-il donc réservé au temps de Mong-tsé de connoître en quoi cet énorme péché consiste, Kong-tzé donne le nom de sage à Pe-y et à Cho-tzé, Il met Pi-kou au nombre des illustres de la dynastie des Fn. Puisqu'il vante ainsi ces trois hommes » 1l les regardoit comme veriueux, comme parfaits. Cependant aucun des trois n’a eu des enfans. Ainsi, selon Mong-tsé , ils ont manqué au point essentiel du respect et de l'amour dus aux parens , etselon Kong-tré , c’étoient des sages: comment cela s’accorde-t-il ? Voilà ce

qui me fait conclure que, prendre le défaut de pcs-

térité pour un manque de respect et d'amour envers ses parens , ce n’est point là un principe des anciens Chinois.

Si ce principe avoit lieu , devroit-on rien oublier Pour avoir une postérité ? Quelles mesures ne seroiton pas obligé de prendre pour cela ? Mais toutes ces conséquences ne vont-elles pas à exciter dans l'homme une passion déjà si dangereuse ? Ne condamnent-elles pas l'empereur Chun qui ne s’est marié qu’à trente ans ? Vingt ans à un homme , Sont un âge mûr pour avoir des enfans. Celui qui attend jusqu'à trente à se marier, ne marque-t-il pas , durant dix années, d'amour et de respect envers ses parens ? Qu'un homme sans talens » Sans vert :, sur ce beau principe, rassemble une troupe de concubines , et vieillisse dans l’oisiveté et la mollesse ; il'a grand nombre d’enfans : voilà tout son mérite , n'importe , il doit être vanté comme ayan: toutes les vertus. filiales. Qu’un autre , doué de mile belles qualités , ait passé sa vie dans le travail et la atigue, servant l'état

€t son roi, instruisant les peuyles et les maintenant dans leurs devoirs, mais sans & mettre en peine de laisser après soi une postérité; e public lui a les plus grandes obligations, tout l'Empire lui donne le nom

de sage : on se trompe; suivant cette nouvelle doctrine , e’est un fils indigne , qui n’a eu ni respect, ni anour pour ses ancêtres.

Pratiquer ou ne pratiquer pas les vertus filiales, ce n'est pas une chose qui regarde uniquement l’extérieur, mais surtout ‘intérieur, cela dépend de nous-mêmes et non d'autrui. Avoir des enfans, ou

n'en avoir pas, c'est Dieu qui le détermine, Combien de personnes souhaiteroient avoir des enfans, qui n’en ont cependant pe ? Où est celui qui, voulant être respectueux l'égard de ses parens, ne puisse pas l'être ? Ne lit-on pas dans Mong-tsé lui-

même ces paroles? Ce qui regarde notre intérieur , lorsque nous le cherchons, nous l'avons ; et nous ne l'avons pas, si nous ne le cherchons pas. Ainsi, Sa possession dépend de nos soins; mais pour les choses extérieures, il ne dépend pas de nous de les posséder ; leur recherche est laborieuse , et il yaune providence qui en dispose, Or, avoir des enfans, est dans le genre de ces choses qu'il ne dépend pas uniquement de l’homme d'obtenir. Comment seroit-ce la marque d’une grande vertu? Les sages d'Europe, en parlant des principales fautes contre les vertus fiiles, mettent pour h plus énorme d’induire ses parens au mal : les faire mourir , est d’un rang presque inférieur, et c’en est une moindre, de les dépouiller de leurs biens, Toutes les nations sont de ce sentiment, Ce n’est qu'en arrivant en Chine que j'ai oui dire que le plus grand péché contre l'amour et le respect dus aux anrêtres. étoit de n’avoir pas d’enfans.

Je vais expliquer en quoi consistent les devoirs d’un fils; mais auparæ#ant, qu'est-ce que fils, qu'estce que père ? Nous svons trois sortes de pères : le premier est Dieu; le second est le Roi, et le troisième est notre cheide familie. Résister à la volonté de son père, cest violer le devoir d’un fils.

Lorsque tout est dans l'ordre, les volontés de tous

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