‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 63 sur 106 · PE · texte numérisé non relu

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. notice méritoit de trouver place dans les Lertres édi-

Sfiantes, ayant précisément le même objet que les autres pièces de ce recueil, et j'ai été flatté de pouvoir rendre un témoignage honorable à la mémoire d'un compatriote et d’un ami aussi estimable que M. l'abbé Picquet.

François Picquet, docteur de Sorbonne, mission-

naire du Roi, et préfet apostolique au Canada , naquit à Bourg en Bresse, le 6 décembre 1708. Les cérémonies de l'Eglise lui plurent dès son enfance d’une manière qui sembloit annoncer sa vocation. Il apporta en naissant beaucoup de facilité; la bonne éducation qu’un père estimable lui donna, seconda ses heureuses dispositions, etil fit ses premières études avec les applaudissemens de tous ses supérieurs et de ses professeurs, quoique, dans la dissipation et le feu de la jeunesse, il se fût livré à des occupations tout à fait étrangères à ses études. M. Picquet en effet aimoit à essayer ses goûts dans beaucoup de genres, et il y réussissoit; mais ses premiers amusemens avoient annoncé ses premiers penchans , et l’état ecclésiastique étoit sa principale vocation. Dès l’âge de dix-sept ans, il commença dans sa patrie les fonctions de Missionnaire avec succès, et à vingt ans l’'Evêque de Sinope , suffragant du diocèse de Lyon, lui donna, par une exception flatteuse, la permission de prêcher dans toutes les paroisses de la Bresse et de la Franche-Comté qui dépendoient du diocèse,

L’enthousiasme de son nouvel état lui fit désirer d'aller à Rome; mais l’Archevêque de Lyon lui conseilla d’aller à Paris faire sa théologie. Il suivit ce conseil ; il entra dans la Congrégation de Saint-Sulp're, Bientôt on lui proposa la direction des nouveaux Convertis; mais l’activité de son zèle lui fit chercher

une plus vaste carrière, et l’entraina au-delà des mers en 1733, dans les missions de l’Amérique

Septentrionale, où il a demeuré pendant près de trente aus, EL OÙ son tempérament, afloibli par le travail, acquit une force et une Yigueur qui lui ont procuré une santé robuste Jusqu'à la fin de sa vie,

Après avoir long - lemps travaillé eu commun à Mont-Réal avec d'autres Missionnaires, on le jugea digue de former seul de nouvelles entreprises , dont la France devoit profiter pour ramener la paix duns H0$S vastes colonies.

Vers 1740, il s'établit près du lac des Deux- Montagnes , au nord de Mont-Réal , à portée des Algonquins, des Nipissings et des Sauvages du lac Témiscoming , à la tête de la colonie, et sur le Passage de toutes les nations du nord , qui descendoient par la grande rivière de Michilimakina au lac Huron,

Il ÿ avoit en une ancienne Mission sur le lac des Deux - Montagnes , mais elle étoit abandonnée. M. Picquet profita de la paix dont on jouissoit alors pour ÿ construire un fort en pierres. Le fort commandoit les villages des quatre nations qui composoient la mission du lac. It fit faire ensuite des enceintes à chacun de ces villages , avec des pieux de cèdre : il les flanqua de bonnes redoutes. Le Roi paya la moitié de cette dépense; le Missionnaire fit faire le reste par corvées. Il y fixa deux nations errantes des Algonquins et des Nipissings , en leur faisant bâtir un beau village, et les faisant semer et récolter , ce qui avoit paru jusque-là impossible, Ces deux nations ont été dans la suite les premières à donner du secours aux Français. Les douceurs qu'elles goûtèrent dans cet établissement , les attachèrent à la France et au Roi , Sous le nom duquel M. Picquet leur procuroit des secours d'argent, de denrées , et tout ce qui pouvoit satisfaire les besoins de ces nations,

Il y fit élever un calvaire , qui étoit le plus beau

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monument de la religion én Canada , par la gran deur des croix qui ÿ furent plantées sur le sommet d'une des deux montagnes, par les diflérentes chapelles et les diilérens oratoires , tous également bâtis de pierres, voûtés , ornés de tableaux , et distribués par stations, dans l’espace de trois quarts de lieue, Il sappliqua dès-lors à entretenir une exacte correspondance avec les nations du nord » par le moyen des Alsonquins et des Nipissings, et avec celles du sud et de l’ouest, par le moyen des Iroquois et des Iurons. Ses négociations réussirent si bien , que toutes les années, la veille de Pâques et de la Pentecôte , il baptisoit à la fois trente à quarante adultes. Lorsque les Sauvages chasseurs avoient passé huit mois dans les bois, il les gardoit pendant un mois dans le village ; il leur faisoit une espèce de mission, plusieurs entretiens par jour , deux catéchismes , des conférences spirituelles. 11 leur apprenoit les prières et les chants de l'Eglise : il imposoit des pénitences à ceux qui donnoient dans quelques désordres. Une partie étoit sédentaire et domiciliée. Enfin, il parvint contre toute espérance , à déterminér ces nations à se soumettre entièrement au Roi, et à le rendre maître de leurs assemblées nationales, avec une pleine liberté d'y faire connoître : ses intentions et de nommer tous leurs chefs. Dès le commencement de la guerre de 1742, ces Sauvagrs montrèrent leur attachement pour la France et pour le Roi dont M. Picquet leur avoit annoncé le caractère paternel , et qu'il leur avoit représenté comme Je bien-aimé et l’idole de la nation.

Voici un discours qu'adressoit au Roi, dans son enthousiasme , un guerrier sauvage du lac des Deux- Montagnes , et que les trois nations prièrent le gouverneur d'envoyer au Roi au commencement de la guerre, Je le rapporterai pour donner une idée de leur style et de leurs figures oratoires. Si ce n’est pas

mot à mot le discours du Sauvage , on est sûr au moins [sh a été rédigé par celui qui connoissoit le mieux leur style et leurs dispositions,

Mon Père,

« Fais moins attention à ma façon de parler qu'aux sentimens de mon cœur : jamais nation ne fut capable de me dompter, ni digne de me commander, Tu es seul dansle monde qui puisse régner sur moi, et je préfère à tous les avantages que l'A nglais peut m'offrir pour me faire vivre avec lui, la gloire de mourir à ton service,

» Tu es grand dans ton nom, je le sais; Onnontio (le général) (1) qui me porte ta parole , et la Robe noïre (le Missionnaire } qui m’annonce celle du grand esprit , Xichemanttou (2), mont dit que tu étois le chef fils aîné de l'épouse de Jésus qui est le grand maître de la vie ; que tu commandes un monde de guerriers ; que ta nation est innombrable ; que tu es plus maître et plus absolu que les autres chefs qui commandent des hommes et gouvernent le reste de la terre.

» Maintenant que le bruit de ta marche frappe mes deux oreilles ; que j'apprends de ton ennemi même que tu n’as qu à paroître , et les forts tombent en poussière et ton ennemi à la renverse ; que la paix de la nuit et les plaisirs du jour cèdent à la gloire qui emporte ; que l'œil pourroit à peine te Suivre dans tes courses et au travers de tes victoires ; je dis que tu es grand dans ton nom et plus grand par le cœur qui l'anime ; que ta vertu guerrière surpasse même la mienne. Les nations me connoissent ; ma mère m'a conçu dans le feu d’un combat, m'a

(1) Ils appellent le Roi Ononti-io-goa,

(2) Ils appellent Matchimanitou le mauvais esprit, ou le diable.

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mis au jour avec le casse-tête à la main, et ne m'a nourri qu'ave: ‘ln sang ennemi.

» Eh! mon père, quelle juie pour moi, si je pouvois à ta suite soulager un peu ton bras, et considérer moi-même le feu que la guerre allume dans tes yeux !

» Mais il faut que mon sang répandu pour ta

loire sous ce soleil » te réponde de ma fidélité , et À mort de l'Anglais de ma bravoure, J'ai la hache de guerre à la main et l’œil fixé sur Onnontio qui me gouverne ici en ton nom. J'attends sur un pied seulement et la main levée , le signal qu’il me doit donner pour frapper ton ennemi et le mien. Tel est, mon père, ton guerrier du lac des Deux- Montagnes. »

Les Sauvages tinrent parole , et les premiers coups qui furent portés aux Anglais dans le Canada, parüurent de leurs mains.

M. Picquet fut des premiers à prévoir la guerre qui s’alluma entre les Anglaisetles Français vers 1742. IL s’y prépara long-temps d'avance ; il commença par réunir dans sa mission, tous les Français dispersés aux environs, pour se fortifier et donner plus de liberté aux Sauvages. Ceux-ci faisoient tous les détachemens qu’il leur demandoit ; ils étoient continuellement sur les frontières pour épier les mouvemens des ennemis. M. Picquet apprit, par un de

ces détachemens, que les Anglais faisoient des pré

paraufs de guerre à Sarasto , et poussoient leurs établissemens jusque sur le lac du Saint-Sacrement. Il en donna avis au général , et lui proposa d'y envoyer un corps de troupes pour intimider au moins les ennemis , si nous ne pouvions pas en faire davantage. La partie fut liée. M. Picquet y alla luimême , avec M. Marin qui commandoit ce détachement; on brûla le fort, les établissemens de Lydius, plusieurs moulins à scie, les planches , les madriers,

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et autres bois de construction, les amas de vivres, les provisions, les troupeaux , sur près de quinze lieues d'habitation > et l’on fit cent quarante - cinq Prisouniers , sans avoir perdu un seul Français, et même sans qu'aucun eût été blessé, Cette seule expédition empécha les Anglais de rien entreprendre de ce côté-là pendant le cours de cette guerre.

Après la prise de l’Ile-Royale , toute la colonie étoit dans la Consternation ; l'on Craignoil tout de la floue anglaise à Québec, et des nations leurs alliées dans le haut de la colonie. M. Picquet ré-

pondit de cette partie ; il sut attirer ces méines na-

tions au lac des Deux-Montagnes, les conduire luimême à Québec comme autant d'ôtages , au nombre de soixante chefs avec leur suite : il commença à leur prècher l'évangile , et les détermina à nous prêter la main contre les Anglais, s'ils venoient nous attaquer. M. Hocquart lui donna dès- lors le ütre d Apôtre des Iroquois. Cet heureux événement rassura entièrement la colonie » malgré les alarmes que devoit nous causer la perte d’un combat naval. En effet, M. de la Jonquière fut obligé de se battre, quoique inférieur en nombre > lorsqu'il alloit en Canada pour en être gouverneur-général, Il fut fait prisonnier , et remplacé par M. de la Galissonnière.

M. Picquet sut bientôt » Par ses Sauvages éclaireurs, que les Anglais formoient un gros détachement auquel se juignoient quelques Sauvages , avec ordre de frapper en plusieurs endroits dela colouie, pour jeter la terreur parmi les habitans. Il en prévint M. de la Galissonnière, quifittenir des troupes légères prêtes à partir au premier signal. Les enuemis fusent surpris ; on les prit presque tous avec leurs prisonmiers , et ils furent conduits , chargés de chaînes, à Québec; le reste de ce détachement fat lué ou noyé au pied des cascades: quelques-uns qui s’échappèrent périrent dans les bois. Depuis ce temps , aucun parti

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ne parut du côté du lac des Deux-Montagnes. Notre Missionnaire resta deux jours et deux nuits, pendant cette expédition , sans fermer l'œil; mais la destruction de ce détachement fit que l’on demeura tranquille, comme dans la plus profonde paix , jus-

u’à la fin de la guerre. La terreur qui s’étoit répandue parmi lés ennemis étoit telle , qu'ils ne se tenoient plus que sur la défensive.

Pendant cette guerre de 1 742à 1748, M. Picquet contribua deux fois à la conservation de la colonie ; mais 1l ne passa pas quatre nuits de suite dans un lit. IL veilloit sans cesse ; on le voyoit coucher dans les

bois et sur la neige, marcher à pied en l'hiver des

journées entières, souvent dans l’eaû, passer lé premier les rivières aù milieu des glaçons, pour donner le bon exemple à ses guerriers , exposant sa vie comme un militaire , tandis que ses Connoissances lui faisoient trouver des expédiens dans les occasions qui paroissoient les plus désespérées. 11 prit possession, lui douzième , d'un pays que les Anglais étoient sur le point d'occuper , et il s’y conserva, malgré leurs intrigues et leurs efforts.

Ses négociations réussissoient aussi bien que les entreprises militaires qu’il dirigeoit. Les chefs de la colonie lui en confièrent dans les occasions les plus critiques et les plus intéressantes , et lui en témoignèrent cent fois toute leur satisfaction. La paix ayant été rétablie en 1748 , notre Missionnaire s'oc— cupa du moyen de remédier pour l'avenir aux inconvéniens dont il avoit été témoin. La route qu'il avoit vu prendre aux Sauvages et aux partis ennemis que les Anglais envoyoient sur nous, lui fit choisir un poste qui pût à l'avenir intercepter les passages des Anglais. Il proposa à M. de la Galissonnière de faire l'établissement d’une mission de /a Présentation ; près du lac Ontario, établissement qui à

réussi au-delà de ses espérances , et qui a été le plus utile de tous ceux du Canada.

M. Rouillé, ministre de la marine, écrivoit le 4 mai 1749 : « Un grand nombre d'Iroquois ayant déclaré qu'ils désiroient embrasser le christianisme , il a été proposé d'établir une mission du côté du fort Frontenac, pour y en attirer le plus qu’on pourra. C’est le sieur abbé Picquet, missionnaire zélé, et auquel ces nations paroissoient avoir de la confiance, qui a été chargé de la négociation. Il a dû, l’année dernière , aller choisir un terrain propre à l’établissement de la mission, et constater le plus précisé ment qu'il aura été possible, à quoi l’on peut s’en tenir par rapport aux dispositions de ces mêmes nauons. Par une lettre du 5 octobre dernier, M. de la Galissonnière a informé que, quoiqu'on ne doive pas prendre une confiance entière dans celles qu’ils ont marquées, il est néanmoins d’une si grande importance de pouvoir les diviser, qu'il ne faut rien négliger de ce qui peut y contribuer. C’est par cette raison que Sa Majesté désire que vous suiviez le projet d'établissement proposé. S'il pouvoit avoir un certain succès, il ne devroit pas être difficile pour lors de faire entendre aux Sauvages, que le seul moyen de s'affranchir des prétentions des Anglais sur eux et sur leurs terres, c’est de détruire Choueguen , afin de les priver par là d’un poste qu’ils ont principalement établi dans la vue de pouvoir contenir leurs nations. Cette destruction est d’une si grande conséquence, tant par rapport à nos possessions que par rapport à l'attachement des Sauvages et à leur traite, qu’il convient de mettre tout en usage pour engager les Iroquois à l’entreprendre. Cette voie est actuellement la seule qu’on puisse employer pour cela, mais vous devez sentir qu’elle exige beaucoup de prudence et de circonspection. »

Les qualités que le ministre désiroit pour réussir

à éloigner les Anglais de notre voisinage , M. Picquet les possédoit éminemment. Aussi, le général , l'intendant et l’évêque s’en rapportèrent absolument à lui pour le choix de l'établissement de cette nouvelle mission, et malgré les efforts de ceux qui avoient des intérêts opposés , il fut chargé de l’entreprise.

Le fort de la Présentation est situé à 302 deg. 40 min, de longitude, età 44 deg, 50 min. delatitude, sur la rivière de la Présentation, que les Sauvages nomment Soëgasti, trente lieues au - dessus de Mont- Réal, à quinze lieues du lac Ontario » ou du lac de Frontenac, qui donne naissance au fleuve Saint-Laurent, conjointement avec le lac Champlain, 1 5 lieues à l'occident de la source de la rivière d'Hudson uE va tomber dans la mer à New-Yorck. On avoit bâti près de là en 1677, le fort de Frontenac, pour arrêter les incursions des Anglais et des Iroquois ; la baie servoit de port à la marine marchande et militaire, qu’on avoit formée dès- lors sur cette espèce de mer où les tempêtes sont aussi fréquentes et aussi dangereuses que sur l’'Ocean, Mais le poste de la Présentation parut encore plus important, parce que le port est très-bon , que la rivière y gêle rarement, que les barques en peuvent sortir par les vents de nord, d’est et de sud, que les terres y étoient excellentes , et qu’on pouvoit fortifier cet endroit avee plus d'avantage. -

D'ailleurs, cette mission étoit propre par sa situation à nous concilier les Sauvages iroquois des cinq nations qui habitent entre la Virginie et le lac Ontario. M. le marquis de Beauharnais, et ensuite M. de la Jonquière, gouverneur - général de la Nouvelle- France , désiroient beaucoup qu’on parvint à l’établir , surtout dans un temps où la jalousie des Anglais, irritée par une guerre de plusieurs années , cherchoit à éloigner de nous les nations du Canada.

Cet établissement étoit comme une clef de Ia co lonie, parce que les Anglais, les Français et les Sauvages du Haut-Canada ne pouvoient passer ailleurs que sous le canon du fort de la Présentation, lorsqu’ils descendoient du côté du sud; que les froquois au midi, et ies Micissagués au nord, étoient à sa portée : aussi parvint-il dans la suite à en rassembler de plus de cent lieues de distance. Cependant les olticiers, les interprètes et les négocians regardoient alors cet établissement comme une chimère. La jatousie et les contradictions l’auroient fait échouer, sans la fermeté de M. l’abbé Picquet, soutenue par celle de l'administration. Cet établissement servoit à protéger, à secourir et à soulager les postes déjà établis sur le lac Ontario. L'on pouvoit ÿ construire les barques et canots pour transporter les effeis du Roi avec un tiers moins de dépense qu'ailleurs, parce que le bois y étoit plus commun, d’une meilleure qualité et plus facile à exploiter , surtout quand M. Picquet y eut fait faire un moulin à scie pour l'exploitation et le débit de ces bois. Enfin, il pouvoit faire pour les colons français un établissement important , et un point de réunion des Européens et des Sauvages, qui s’y trouvoient très-à portée de la chasse et de la pêche dans la partie supérieure du Canada.

M. Picquet partit avec un détachement de soldats ouvriers et quelques Sauvages. Il se mit d’abord, le mieux qu’il lui fut possible , à l'abri des insultes de ennemi, ce qui lui réussit toujours depuis. Le 20 octobre 1749, il avoit fait construire un fort de pieux, une maison, un hangar, une écurie, une redoute, nn four; il avoit défriché des terres pour des Sauvages. On estimoit ses travaux trente À quarante mille livres. It les avoit faits pour trois mille quatre cent quatre- vingt-cinq livres; mais il y mettoit autant d'intelligence que d'économie; il

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animoit les ouvriers, et l’on travailloit depuis trois heures du matin jusqu’à neuf heures du soir.

Quant à lui, son désintéressement étoit extrême ;

il ne recevoit alors ni appoiniemens ni gratifications: il se soutenoit par son industrie et son crédit, car il ne touchoit pas même son patrimoine, Il n’avoit du Roi qu'une ration de deux livres de pain et une demi-livre de lard; aussi les Sauvages lui ayant apporté un chevreuil et des perdrix, lui disoient : Nous ne doutons point, mom père, qu'il ne se fasse de Mauvais raisonnemens dans ton estomac , de ce que Lu n'as que du lard à Manger; voilà de quoi rac-

Commoder tes affaires. Les chasseurs lui fournissoient de quoi faire subsister les Français, et de quoi traiter les généraux dans l’occasion, Il ya eu des truites de quatre-vingts livres, que ces Sauvages lui apportoient.

Lorsque la cour lui eut fait un traitement, il ne l'employa qu’au profit de son établissement. Il eut d'abord six chefs de famille en 1 749 ; Quatre-vinptsept l’année suivante , et trois cent quatre - vingtseize en 1751. Toutes ces familles étoient des plus anciennes et des plus considérables ; en sorte que cette mission étoit dès - lors assez puissante pour nous attacher les cinq nations, qui pouvoient faire en tout vingt-cinq mille habitans, et il en compta jusqu'à trois mille dans sa colonie. En attachant à la France les cantons iroquois , et les mettant bien dans nos intérêts, on étoit sûr de n'avoir rien À craindre des autres nations sauvages, et c'étoit le moyen de mettre des bornes à l'ambition des Anglais. M. Picquet profita avantageusement de la paix pour angmenter cet établissenient, et il le porta, en moins de quatre ans, à la perfection que l’on pouvoit désirer, malgré les contradictions qu'il eut à combattre, les obstacles qu'il eut à surmonter, les railleries et -

des propos indécens qu'il lui fallut essuyer; mais son T, XIV, 18

bonheur et sa gloire n’y perdirent rien; l'on vit avec étonnement plusieurs villages s'y élever presque à la fois; un fort commode, logeable , et agréablement situé; des défrichemens prodigieux couverts presque en même temps du plus beau mais. Plus de cinq cents familles, encore toutes infidèles qu’il y rassembla , rendirent bientôt cet établissement le plus beau , le plus riant et le plus abondant de la colonie. Il avoit dans ses dépendances la Présentation, la Galette, Suégatzi, l'île au Galop, et l'île Picquet dans le fleuve Saint-Laurent. Il avoit dans le fort sept petits pierriers, et onze pièces de quatre à six livres de balles,

Les familles les plus distinguées des Iroquois étoient distribuées , à la Présentation, en trois villages : celui qui étoit voisin du fort français contenoit, en 1754 , quarante-neuf cabanes d’écorce, dont quelques-unes avoient soixante à quatre-vingts pieds de long, et suflisoient à trois ou quatre familles. L’endroit leur plaisoit a cause de l'abondance de la chasse et de la pêche. On auroit pu augmenter sans doute cette mission ; mais il auroit fallu avoir assez de terres défrichées pour faire semer toutes les familles, et les aider à subsister, et pour que chaque canton eût un quartier séparé.

M. Picquet auroit désiré que, pour en urer un grand parti, on fit défricher pendant un certain temps cent arpens de terre chaque année; qu'on aidût les Sauvages à se bâtir solidement des cabanes, et à entourer leur village d’une palissade; qu'on fit construire une église et une maison pour sept à huit Missionnaires. Les nations le désiroient, et c'étoit un moyen efficace de les fixer. Tout cela pouvoit se faire avec quinze mille livres par an, et il proposoit de les assigner sur un bénéfice , comme étant destinées au progrès de la religion. En attendant, noire Missionpaire s’appliqua d’abord à instruire ses Sauvages; 1l

ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 2975 en baptisa un grand nombre. M. l'évêque de Qué bec, voulant être témoin et s’assurer par lui-même des merveilles qu’on lui racontoit de l'établissement de la Présentation, fit le voyage en 1749, accompagné de quelques officiers, des interprètes du Roi F des prêtres des autres missions, de plusieurs autres prêtres, et passa dix jours à examiner et à faire exa— miner les catéchumènes ; il en baptisa lui-même cent trente-deux, et ne cessa, pendant son séjour, de bénir le Ciel des progrès de la religion parmi ces infidèles,

À peine furent-il baptisés , que M. Picquet songea à leur donner une forme de gouvernement. Il établit un conseil de douze anciens ; il choisit les plus accrédités chez les cinq nations; il les mena à Mont-

Réal, où ils prétèrent serment de fidélité au Roi, entre les mains de M. le marquis du Quesne, au grand étonnement de toute la colonie, où personne n'auroit osé espérer un pareil événement. Attentif au bien de l'administration comme À celui de la religion, M. Picquet avertissoit les chefs de la colonie des abus dont il étoit témoin. Il fit, par exemple, un mémoire contre l'établissement des traiteurs qui étoient venus s'établir au Long - Saut et à Carillon pour faire la traite ou le commerce , qui trompoient les Sauvages, en leur vendant fort cher des choses inutiles, et les empêéchoient de venir jusqu’à la mission, où on les auroit détrompés ; instruits dans la

religion , et attirés à la France.

Les garnisons que l’on établissoit dans les missions contrarioient beaucoup les projets de notre Mission

naire. « J'ai déjà vu, disoit - il dans un mémoire ,

avec consolation supprimer celles qui étoient au

Saut Saint-Louis et au lac des Deux-Montagnes, et

je pensois que le gouvernement, informé par d’autres

que par moi du tort qu’elles font tant à la religion qu'à l'état, ne manqueroit pas de retirer bientôt celle

276 LETTRES qui est à la Présentation, où elle est aussi inutile et bien plus pernicieuse que dans les autres missions. Personne ne connoît mieux que moi les désordres, qui augmentent à mesure que l’on rend cette garnison plus nombreuse ; la ferveur de nos premiers Chrétiens s'éteint peu à peu par les mauvais exemles et les mauvais conseils; la docilité envers le Roi s’affoiblit aussi insensiblement; les difficultés se multiplient presque continuellement entre des nations dont les mœurs, le caractère et les intérêts sont si dif: férens ; enfin, les commandans et les garde-magasins opposent habituellement mille obstacles aux fruits du zèle des Missionnaires.

» Depuis près de vingt-quatre ans que je suis chargé de la conduite des Sauvages, j'ai toujours reconnu , avec ceux qui ont étudié leurs mœurs et leur caractère , qne la fréquentation des Français les perdoit entièrement, et que, s'ils ne font que très-peu de progrès dans la religion, les mauvais exemples , les mauvais conseiis et l’âme mercenaire et intéressée des nations européennes qui les fréquentent dans leurs villages, en sont la principale cause. De là vient quelquefois leur indocilité aux ordres des gouverneurs, même leur infidélité au Roi et leurs apostasies.

» Il est de notoriété publique, qu'au Saut Saint- Louis et au lac des Deux-Montagnes ; missions autrefois si ferventes, et qui ont rendu depuis près de cent ans des services très-importans à la colonie , les garnisons y ont causé des maux et des désordres presqu'irréparables; qu’elles y ont introduit nonseulement le libertinage el toutes sortes de débauches, mais encore l’indépendance et la révolte. » M. Picquet craignoit surtout l'introduction d'un crime contre nature, heureusement inconnu chez les Sauvages.

Les commandans n’étoient occupés alors dans nos

missions qu’à diminuer la confiance des Sauvages en leurs Missionnaires. Il sembloit que c'étoit une victoire gagnée, dès que l’on en avoit séparé quelquesuns, ou même quand l'on avoit su adroitement prévenir un général contre les Missionnaires, et les noircir dans son esprit. Un saint religieux , Mission naire aussi infatigable pour le service du Roi, qu'il l’étoit pour celui de Dieu, succomba même sous le poids de l’autorité, au détriment de la mission du Saut Saint-Louis, à force d'accusations que les commandans du fort inventèrent contre lui. Alors l'irréligion , le libertinage, l'infidélité envers le Roi, et l'insolence des Sauvages prirent aussitôt la place de la piété, de l'attachement, de la soumission et de l'obéissance dont ils avoient donné tant de preuves depuis si long-temps sous la conduite des Mission naires. Enfin, pour remédier à tant de maux, l’on supprima des garnisons qui avoient mis les deux missions dans le plus grand danger; mais les Jésuites furent obligés de transporter leur mission du Saut Saint-Louis au-dessus du lac Saint-François, pour éloigner les Sauvages de la fréquentation des Français.

L'expérience a loujours prouvé que c’étoit par la religion que nous réussissions le mieux à nous attacher les Sauvages, etque les Missionnaires formoient et resserroient ces liens. En effet, nos missions ont toujours persévéré dans la même fidélité, lorsque les Missionnaires y ont exercé librement leur ministère ; au lieu que l'on a vu déserter de beaux villages qui étoient établis au fort Frontenac, à Niagara, au-dessus du Portage, et dans presque tous les autres postes du Haut-Canada. Les commandans de ces mêmes postes, avec leurs garnisons, ont tellement dispersé et détruit ces établissemens, qu’il n’en restoit plus aucune trace du temps de M. Picquet. Ces

, Sauvages étant sans Missionnaires, sans conseils et

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sans consolateurs, avoient tous abandonné les postes français » Pour se ranger la plupart du côté des Anglais, et ces sortes de transfuges étoient plus dangereux pour nous, que les Sauvages qui ne nous avoient Jamais connus.

A vant que les Missionnaires nous eussent concilié les peuples du Haut-Canada, ils conspiroient dans tous les postes contre les Français, ils cherchoient l'occasion de les égorger. Ceux qui étoient pour nous, n'étoient presque d'aucun secours en temps de guerre. On n’en eut tout au plus que quarante dans les expéditions des premières années de la guerre de 1 705 et même , excepté les Chrétiens domiciliés , l’on ne voyoit presque point de Sauvages des pays d’en haut, pendant plus des trois quarts de l’année ; malgré les invitations et les négociations continuelles ; mais les Chrétiens domiciliés, lorsqu'ils étoient tranquilles avec leurs Missionnaires dans leurs villages , étoient toujours prêts au premier signal de la volonté des gouverneurs-généraux. On les a vus courir sur leur propre nation, lorsqu'elle nous étoit contraire , et n'épargner pas même leurs familles : car dans l’affaire de M. Dieskau , ils tuèrent tous leurs parens qu'ils avoient fait prisonniers ; au lieu que dans la guerre de 1745, tandis qu'il y avoit des garnisons dans leurs villages , tantôt ils refusoient de prendre les armes et vouloient demeurer neutres , tantôt ils nous trahissoient ou servoient nos ennemis , et l’on ne pouvoit les faire marcher qu à force de sollicitations , de caresses ou de présens ; encore falloit-il que les Missionnaires se missent en marche avec eux.

Mais ce qu’il y a de plus étrange , c'est que les gouverneurs-généraux, MM. de Beauharnais , de la Galissonnière , de la Jonquière, et du Quesne , ont eux-mêmes découvert plusieurs fois , que les Sauvages avoient été poussés par les commandans des forts à aller contre les ordres des généraux , afin

sans doute que de pareilles fautes rejaillissent sur les Missionnaires , et diminuassent la confiance que ces généraux paroissoient avoir en eux. Quand ils étoient parvenus à les écarter, rien ne s’opposoit plus aux excès qui étoient une suite du feu de l'âge, de la violence des passions, des habitudes invétérées de la plupart des militaires. Les commandans et les garde - magasins étoient même plus dangereux que les soldats, les uns par leur autorité ou leur indépendance , et comme ayant en leur disposition les effets du Roi; les autres , par la facilité qu’ils avoient également de faire des présens ; tous par la facilité des femmes de ces pauvres nations , dont FPusage , avant leur conversion , étoit de rechercher les hommes. Tout cela introduisoit bientôt le Hibertinage dans une mission , la division dans les mariages , la confusion dans les villages, et le mépris de la nation ; par conséquent l'éloignement général de ces peuples pour les Français , quelques dispositions que les Missionnaires pussent leur inspirer pour les engager à se ranger de notre côté.

On pouvoit craindre cependant qu’il ne fût dangereux de supprimer la garnison dans les temps de guerre; mais M. Picquet étoit persuadé que cela seroit encore moins dangereux que de les y maintenir, parce que, disoit-il, les Anglais songeront moins à attaquer un village où il n’ÿ aura que des Sauvages, que celui où il y auroit garnison, Ils savent bien, 1.° qu'il n’y a rien à gagner avec des Sauvages, qu'il est difficile de les surprendre , qu'un village ainsi rassemblé est comme un nid de guêpes, qui paroissent s'envoler dans l'instant qu’on les chagrine, mais qui tombent bieniôt sur leurs agresseurs de tous côtés, et ne les abandonnent qu’à la dernière extré— mité ; 2. les Anglais n’auroient plus, pour s'excuser , le prétexte de dire qu'ils n’en veulent qu'aux Français ; ils se mettroient à dos toutes les nations,

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Et

et les irriteroient d'une manière à les rendre irréconciliables : c'eût été le coup le plus heureux pour les Français ; mais les Anglais n’avoient garde de l'entreprendre.

Au mois de juin 1751, M. Picquet fit un voyage autour du lac Ontario, avec un canot du Roi et un canot d’écorce , où il avoit cinq Sauvages affidés ; dans l'intention d’attirer des familles da Sauvages au nouvel établissement de la Présentation. Il s'est trouvé dans ses papiers un mémoire À ce sujet , et je vais en donner un extrait,

IL visita d’abord le fort Frontenac ou Cataraconi, situé à douze lieues à l'occident de la Présentation. Il n'y trouva point de Sauvages , quoique ce fût autrefois un rendez-vous des cinq nations. Le pain et le lait y étoient mauvais , il n ÿ avoit pas même de l’eau -de-vie pour panser une plaie. Arrivé à l'endroit du lac Ontario que l’on nomme XK4or, il y trouva un Nègre fugitif de la Virginie. On lui assura , à cette occasion , qu'il ne seroit pas difficile d'avoir bientôt la plus grande partie des Nègres et Négresses de la Nouvelle-Angleterre , dès qu'on les recevroit bien en Canada , qu'on les nourriroit pendant la première année, qu'on leur concéderoit des terres comme aux habitans ; les Sauvages leur ser-

viroient volontiers de guides ; les Nègres seroient les plus terribles ennemis des Anglais, prévoyant qu'il n’y auroit jamais de pardon à espérer pour eux si les Anglais devenoient les maîtres du Canada , et ils contribueroient beaucoup à l'établissement de cette colonie par leur travail, Il ÿ avoit même des Flamands, des Lorrains et des Suisses qui auroient Suivi leur exemple, parce qu'ils étoient mal avec les Anglais , et qu'ils ne les aimoient pas.

À la baie de Quinté , il visita la place de l’ancienne mission que M. Dolliers de Kléus et l'abbé d'Uifé, prêtres du séminaire de Saint - Sulpice, y

lante sion

ess

avoient établie, L'endroit est charment, mais le terrain n’est pas bon. Il visita le fort de Toronto, à soixante dix lieues du fort Frontenac , à la partie la plus occidentale du lac Ontario, Il y trouva de bon pain et de bon vin, et tout ce qui étoit nécessaire pour la traite | tandis que l'on en manqnoit dans tous les autres postes. Il y trouva des Missis- Sagues qui s’assemblèrent autour de lui ; ils parlèrent d'abord du bonheur que leurs jeunes gens, les femines et les enfans auroient » Si le Roi avoit pour eux les mêmes bontés qu'il avoit pour les Iroquois , à qui il procuroit des Missionnaires, Ils se plaignoient de ce que , au lieu de leur bâtir une église, l’on n’avoit placé auprès d’eux qu'un cabaret d’eau - de - vie. M. Picquet ne les laissa pas achever , et leur réponditqu’on les traitsit suivant leur goût, qu’ils n’avoient jamais témoigné le moindre zèle pour la religion, que leur conduite y étoit très-opposée , et que les Iroquois au contraire avoient marqué leur amour pour le christianisme ; mais » Comme il n’avoit point d'ordre pour les attirer à sa mission , il évita une plus longue explication,

De TA il passa à Niagara ; il examina la situation de ce fort, n’y ayant point de Sauvages à qui il pût parler. !} est situé très-avantageusement pour la défense , n'étant commandé d'aucun côté, On y voit de très-loin, on y jonit de l’abord de tous les canots et barques qui y viennent jusqu’à terre » @L y sont en sûreté, Mais le terrain S'y détruisoit peu à peu par les pluies, malgré les grandes épenses que le foi avoit faites pour le soutenir. M. Picquet pensoit que l'on pourroit remplir la ‘distance qui est entre la terre et le quai que l'on avoit fait pour la soutenir, et y faire un glacis. Cette place étoit impor lante pour faire la traite, et pour assurer la possession du Portage, de Niagara et du lac Ontario.

De Niagara, M, Picquet alla au Portage , qui est

à six lieues de ce poste. Il alla voir le même jour la fameuse chute ou /e saut de Niagara, par lequel les quatre grands lacs du Canada se déchargent dans le lac Ontario. Cette cascade est aussi prodigieuse

par sa hauteur , et la quantité d’eau qui y tombe, :

Lu par la diversité de ses chutes qui sont au nombre e six principales , séparées par une petite île qui en laisse trois au nord et trois au sud : elles font entre elles une symétrie singulière et un effet étonnant. Îl mesura la hauteur d’une de ces chutes du côté du sud , et il la trouva d'environ cent quarante pieds. Cet établissement du Portage , qui étoit des plus importans pour le commerce , étoit le plus mal pourvu. Les Sauvages , qui y venoient en grand nombre, étoient dans la meilleure disposition d’y traiter; mais ne trouvant point ce qu'ils y cherchoient , ils alloient à Choueguen ou Choëguen , à l'embouchure de la rivière du même nom. M. Picquet ÿ compta jusqu’à cinquante canots. Il y avoit cependant à Niagara une maison de traite où le commandant et le traiteur étoient logés ; mais elle étoit trop petite , et les effets du Roi n'y étoient pas en sûreté,

M. Picquet négocia avec les Sonnontoans qui lui promirent de se rendre à sa mission , et lui donnèrent douze enfans pour ôtages en lui disant que les parens n'avoient rien de plus cher, et le suivroient incessamment , ainsi que le chef du perit Rapide , avec toute sa famille. Les jeunes Sauvages qui accompagnoient M. Picquet , avoient parlé à ce vieillard en véritables apôtres. M. Picquet s'étant éloigné pour dire son bréviaire , les Sauvages et les Sonnotoans sans perdre de temps , s’assemblèrent tous pour tenir conseil avec M. de Joncaire qui le tira quelque temps après en particulier , et Jui dit : Vos Sauvages et les Sonnontoans connoissant votre fermeté dans vos ré solutions , et sachant que vous aviez dessein de passer

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par Choëguen en vous en retournant , m'ont prié instamment de vous engager à n’en rien faire. Ils Sont informés des mauvaises dispositions des Anglais, qui vous regardent comme le plus redoutable ennemi de leur colonie, et comme celui qui leur fait le plus de tort. Ils sont bien disposés à se faire tailler en pièces plutôt que de souffrir qu’il vous arrive le moindre mal; mais tout cela n’aboutiroit à rien, et les Sauvages vos enfans vous perdroient toujours, par l'adresse de cette nation qui vous hait. Pour moi, ajouta M, de Joncaire, je vous conjure en mon particulier de n’y point passer ; les Sauvages m'en

ont dit encore davantage. M. Picquet répondit à

l'instant : Ethonciaouin ( cela sera comme vous le désirez , mes enfans ).

Il se mit en marche avec tous cesSauvages, pour revenir au fort Niagara : M. Chabert de Joncaire ne voulut point les abandonner. A chaque endroit où se trouvoient des campemens , des cabanes, des entrepôts , ils étoient salués par la mousqueterie des Sauvages qui ne cessoient jamais de marquer leur considération au Missionnaire. M. Picquet avoit pris le devant avec les seuls Sauvages des côtes, MM. de Joncaire et Rigouille venant après lui avec la recrue. IL s’embarçqua avec trente-nenf Sauvages , dans son grend canot , et il fut reçu en arrivant au fort dans le plus grand cérémonial , au bruit même du canon, ce qui flatta beaucoup ces Sauvages. Le lendemain il assembla pour la première fois les Sonnontoans dans la chapelle du fort, pour y faire des actes de religion.

M. Picquet revint le long de la côte méridionale du lac Ontario. Du côté de Choëguen , une jeune Sonnontoane rencontra son oncle qui venoit de son village avec sa femme et sés enfans ; cette jeune fille parla si bien à son oncle, quoiqu'’elle n’eût que peu de connoissance de la religion, qu'il vint pro-

mettre avec sa famille, qu’ils se rendroient à la Pré sentation dès le petit printemps prochain, et qu'it espéroit gagner aussi sept autres cabanes des Sonnontoans dont il étoit le chef, A vingt - cinq lieues de Niagara , il visita la rivière de Gascouchagou où il rencontra une foule de serpens à sonnettes. Les jeunes Sauvages sautèrent au milieu d'eux , et en tuèrent quarante - deux , sans avoir été mordus d'aucun.

IL visita ensuite les cascades de cette rivière, Les premières qui se présentent à la vue en montant , ressemblent beaucoup à la grande cascade de Saint- Cloud , excepté que l’on ne les à point embellies $ et quelles ne paroissent pas si hautes ; mais elles ont des beautés natnrelles qui les rendent fort curieuses. Les segples à un quart de lieue plus haut, sont moins Considérables , et sont néanmoins remarquables, La troisième, aussi à un quart de lieue plus haut, a des beautés vraiment admirables par ses rideaux , ses chutes qui font aussi, comme à Niagara, une symétrie et une variété charmante : elle peut avoir cent et quelques pieds de haut. Dans les intervalles qui sont entre les chutes , il ÿ à cent petites cascades qui présentent aussi un spectacle curieux ; et si les hauteurs de chaque chute étoient réunies ensemble , et qu'elles n’en fissent qu’une comme à Niagara , elle anroit peut-être quatre cents pieds de haut; mais il ÿa quatre fois moins d eau qu'à la chute de Niagara, ce qui fera passer toujours celle-ci comme une merveille peut- être unique dans le monde. Les Anglais pour mettre le désordre dans cette nouvelle levée , envoyèrent beaucoup d’eaude-vie, Il y eut en effet des Sauvages quis’enivrèrent, et que M. Picquet ne put ramener. Aussi désiroit-il beaucoup que l’on püût détruire Choëguen , et empêcher les Anglais de le rebätir ; et pour que nous fussions décidément les maîtres de la côte méridio-

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tale du lac Ontario , il proposoit de bâtir un fort près de là , dans la baie des Goyongoins , qui feroit un très-bon port et un très-beau mouillage, Il n’y avoit pas d’endroit plus commode pour établir un fort.

Il examina attentivement le fort de Choëguen , l'établissement le plus pernicieux à la France que les Anglais eussent formé. Il étoit commandé presque de tous les côtés , et l’on pouvoit aisément en temps de guerre en faire les approches ; c’étoit une maisou à deux étages fort bas , pontée sur le haut comme les navires , et un machicouli qui se levoit par-dessus, le tout entouré d’une enceinte de pierres, flanquée seulement de deux bastions du côté de l’éminence

Ja plus proche. Denx batteries, chacune de trois

canons de douze , auroient été plus que suflisantes pour réduire en cendres cet établissement, Ce poste nous étoit encore plus préjudiciable par la facilité qu’il donnoit aux Anglais d’avoir relation avec toutes les nations du Canada , que par le commerce qui s’y faisoit autant par les Français de la colonie , que par les Sauvages : car Choëguen étoit fourni de marchandises qui n’étoient propres qu’aux Francais , au moins autant que de celles qui ne convenoient qu'aux Sauvages ; ce qui indiquoit un commerce illicite. Si les ordres: dé ministère avoient été exécutés, lé commerce de Choëguen seroit presque tombé , du moins avec les Sauvages du Haut- Canada ; mais il falloit fournir Niagara , et surtout le Portage plutôt que Toronto. La différence qu’il ÿ a entre ces deux premiers postes et celui-ci, est que trois ou quatre cents canols peuvent venir chargés de pelléteries au Portage, et qu'il ne peut aller à Toronto de canots que ceux qui ne peuvent passer devant Niagara , et au fort Frontenac |, comme les Otaois du fond du lac, et les Mississagues ; de sorte que To- Fonto ne pouvoit que diminüer le commerce de ces deux postes anciens qui auroient été plus que suf-

fisans pour arrêter tous les Sauvages , si les magasins avoient été fournis des marchandises qu’ils aiment. L'on avoit voulu imiter les Anglais dans les bagatelles qu'ils vendoignt aux Sauvages , comme des bracelets d'argent, etc. Les Sauvages les avoient confrontés et pesés, comme l’assuroit le garde-magasin de Niagara , et il s’étoit trouvé que les bracelets de Choëguen , qui étoient aussi pesans, d’un argent plus pur et d’un meilleur goût , ne leur coùtoient que deux castors , tandis que l’on voaloit les vendre dans les postes du Roi, dix castors. Ainsi, l’on nous avoit décrédités , et cette argenterie restoit en pure perte dans les magasins du Roi. L’eau-de-vie française avoit la préférence sur celle des Anglais ; mais cela n’empêchoit pas les Sauvages d'aller à Choëguen. Il auroit fallu pour faire tomber le commerce, que les postes du Roi fussent munis des mêmes marchandises que Choëguen , et au même prix; On auroit dû aussi empêcher les Français d'y envoyer les Sauvages domiciliés; mais cela eût té fort difficile.

M. Picquet revint ensuite au fort Frontenac ; jamais réception ne fut plus solennelle. Les Nipis- ” sings et les Algonquins qui alloient en guerre avec M. de Belestre, se mirent d’abord en haie de leur propre mouvement , plus haut que le fort Frontenac où l’on avoit arboré trois drapeaux. Ils firent plusieurs décharges de leur mousqueterie , et les cris de joie étoient sans fin; on leur répondit dans le même goût, de tous les petits navires d’écorce. M. de Verchère et M. de la Valtrie firent en même temps tirer les canons du fort, et les Sauvages transportés de joie de l'honneur qu'ils recevoient , fai soient aussi un feu continuel avec dés cris et des acclamations qui réjouissoient tout le monde. MM. les commandans et les officiers vinrent recevoir notre Missionnaire sur le rivage. Il ne fut pas.plutôt dé-

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barqué que tous les Algonquins et Nipissings du lac vinrent l’embrasser en lui disant qu’on leur avoit dit que les Anglais l’avoient arrêté , et que si cette nouvelle s’étoit conirmée, il les auroit bientôt vus le débarrasser. Enfin , lorsqu'il fat de retour à la Présentation, il fut reçu avec cette affection, cette tendresse que des enfans pourroient éprouver en recouvrant un père qu'ils auroient perdu.

En 1753, M. Picquet vint en France pour y rendre compte de ses travaux , et solliciter des secours pour le bien de la colonie, Il amena avec lui trois Sauvages dont la vue pouvoit intéresser davantage au succès de ses établissemens , et qui, en qualité d’ôtages, pouvoient servir à contenir sa nouvelle mission pendant son absence, Les nations assemblées ÿ consentirent , et parurent même le désirer , ainsi que les chefs de la colonie, Il conduisit ses Sauvages à Paris et à la cour ; ils furent reçus avec tant d'agrément et de bienveillance, qu'ils disoient sans cesse : Il seroit à souhaiter que nos nations connussent aussi bien que nous le caractère et la bonté des Français; elles n’auroient bientôt qu’un même cœur et des intérêts communs avec la France.

Tandis que M. Picquet étoit à Paris en 1754, M. Rouillé, alors ministre de la marine , lui fit faire divers mémoires , spécialement un mémoire général sur le Canada , dans lequel il proposoii des moyens infaillibles de conserver à la France cette colonie. 11 fit aussi ses observations sur les hostilités que certains esprits inquiets , imprudens et brouillons, occa- Sionoient dans le Canada. Le ministre l’'approuva fort , et l’assura qu'il écriroit au général, pour prévenir dans la suite de pareils désordres, qui ne pouvoient être que pernicieux dans une colonie encore foible , et trop éloignée des -ecours qui lui étoient nécessaires.

Le ministre voulut lui donner une pension de

inille écus , mais M. de Laporte , premier commis, la transporta à l'abbé Maillard. Le ministre en fut mécontent; cependant M. Picquet n'eut qu'une gratification de mille écus , dont , à la vérité, l’ordonnance étoit conçue dans les termes les plus honorables , et des livres dont le Roi lui fit présent ; et lorsqu'il prit congé, le ministre lui dit: Sa Majesté ous donnera bientôt de nouvelles mangues de son contentement, Le Roi lui témoigna les mêmes sentimens toutes les fois qu’il eut occasion de lui parler à Versailles ou à Bellevue.

Cependant M. de Laporte fut mécontent de ce voyage de l'abbé Picquet , parce qu’il étoit en liaison avec un autre ecclésiastique jaloux de l'impression que cet abbé faisoit à la cour et à la ville. El lui fit défendre de continuer à montrer ses Sauvages , et le réduisit même à se justifier de l'avoir fait,

Enfin, il repartit à la fin d'avril 1754 , et retourna à la Présentation avec deux Missionnaires. Le séjour

des trois Sauvages en France produisit un très-bon

effet parmi les nations du Canada. La guerre ne fut pas plutôt déclarée en 1754, que les nouveaux enfans de Dieu, du Roi, et de M. Picquet, ne songèrent qu’à donner des preuves de leur fidélité et de leur valeur , ainsi que l’avoient fait ceux du lac des Deux - Montagnes dans la guerre précédente. Les généraux durent à M. Picquet la destruction de tous les forts, tant sur la rivière de Corlac que sur celle de Cnoëguen. Ses Sauvages se distinguèrent surtout au fort Georges sur le lac Ontario , où les seuls guerriers de la Présentation , avec leurs canots d'écorce , détruisirent la flotte anglaise commandée par le capitaine Beccan , qui fat fait prisonnier avec quantité d’autres, et cela à la vue de l’armée française, commandée par M. de Villiers qui étoit dans l’île au Galop. Les postes de guerre qui sortoient et

rentroient continuellement, remplissoient la mission de

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de tant de prisonniers anglais, que plusieurs fois leur nombre passoit celui des guerriers ; ce qui obligeoit d'en vider les villages, et de les envoyer au général. Enfin , une infinité d’autres expéditions dont M. Picquet étoit le principal auteur > Ont procuré l'avancement de beaucoup d officiers ; mais quelquesuns avouoient qu’il n’y avoit ni grâces , ni pensions, ni gratifications , ni avancemens » ni marçues de disünction accordées par le Roi à ceux qui avoient servi en Canada, qui ne dussent être un titre pour M. Picquet,

M. du Quesne, à l’occasion de l’ irmée du général Bradoc, lui recommandoit d'envoyer le plus qu’il seroit possible, de détachemens sauvages, et lui donnoit à cette occasion tout pouvoir. En effet, les exhortations que M. Picquet leur faisoit de donner l'exemple du zèle et du courage pour le Roi leur père, et les instructions qu’il leur donnoit, produisirent enfin la défaite entière de ce général ennemi, dans l'été de 1755, près du fort du Quesne sur l'Ohio. Cet événement qui a fait plus d’honneur aux armes du Roi que tout le reste de la guerre, on le dut principalement aux soins que se donna M. Picquet pour l'exécution des ordres de M. le marquis du Quesne dans cette expédition, et par le choix qu’il fit de guerriers aussi fidèles qu’intrépides. L'assurance qu'il leur donna qu’ils vaincroient l’ennemi » échauffa tellement léur imagination, qu'ils croyoient dans le combat voir le Missionnaire à leur tête les encourager et leur promettre la victoire, quoiqu'il fût éloigné d’eux de près de cent cinquante lieues : c’étoit l* une de leurs Superstitions dont il avoit bien de la peine à les faire revenir.

Il se trouvoit lui-même souvent avec ses Sauvages à l'avant-garde, lorsque les troupes du Roi avoient ordre de marcher À l’ennemi. Il se distingua surtout

dans les expéditions de Sarasto, du lac Champlain , TI" XIF, 19

de la pointe de la Chevelure, des Cascades , du Carillon, de Choëguen , de la rivière de Corlac, de l'île au Galop, etc. Les établissemens qu'il avoit formés pour le Roi, mirent à couvert la colonie pendant toute la guerre.

M. du Quesne disoit que l'abbé Picquet valoit mieux que dix régimens. Îl lui écrivoit le 25 septembre 1754: Je n'oublierai jamais un aussi bon citoyen ; je me souviendra tant que je vivrai, des preuves que vous m'avez données de votre générosité et de votre zèle inépuisable pour tout ce qui concourt au bien. Le 9 juin 1755, M. du Quesne , sur le point de partir, lui mande que les Anglais pensent à enlever Niagara; il ajoute : Les précautions doivent toutes émaner de votre zèle, prudence et prévoyance. Les Anglais tâchoient alors, et par menaces et par promesses, de gagner les Sauvages, surtout depuis la leçon que M. du Quesne leur avoit donnée dans la Belle rivière ( ou l'Ohio ).

Au mois de mai 1756, M. de Vaudreuil engagea M. Picquet à députer les chefs de ses missions vers les cinq nations des Sonnontoans, Goyangoins, Notaguès, Thascarorins et Onnoyotes, pour les attacher de plus en plus aux Français; les Anglais avoient surpris et tué leurs neveux dans les trois villages loups. M. de Vaudreuil le prioit de former des partis qui pussent se succéder pour :nquiéter et dégoüter les Anglais; il lui demandoit ses projets, pour former un camp, le prioit de donner un libre cours à ses idées, et lui marquoit de son côté la plus grande confiance , en lui faisant part de toutes les opérations qu'il se proposoit de faire, et lui disant que le succès de ces opérations seroit l'ouvrage de M. Picquet. Les lettres de M. de Vaudreuil depuis 1756 jusqu'en 1759 , qui sont parmi les papiers de notre Missionnaire, sont remplies de ces témoignages de confiance et de satisfaction ; mais comme celles de M. Picquet

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ne s’y trouvent point, il m’auroit été difficile d'y chercher de quoi faire l’histoire de ces événemens, auxquels on voit seulement que M. Picquet avoit beaucoup de part,

À fnesure que les circonstances devenoient plus , embarrassantes pour nous, le zèle de M. Picquet devenoit plus précieux et plus actif, En 1758, il détruisit les forts anglais sur la rive du Coriac; mais enfin, la bataille du 13 septembre’ 1759, où M. le marquis de Montcalm fut tué, entraîna la perte de Québec et bientôt celle du Canada. M. de Vaudreuil , retiré à Mont-Réal au mois d'octobre, négocioit encore avec les Sauvages par le moyen de M. l'abbé

. Picquet; mais le général Amherst qui avoit une armée

à Choëguen, ne tarda pas à s'emparer de tout le Canada. Alors M. Picquet termina cette longue et pénible carrière par sa retraite, le 8 mai 1760; mais il ne s'y détermina que de l'avis et du consentement du général, de l’évêque et de l’intendant, et lorsqu'il vit que tout étoit désespéré, afin de ne pas tomber ‘entre les mains des Anglais. L’estime qu'ils avoient pour son mérite, les éloges qu’ils en faisoient dans le particulier, auroient pu lui faire trouver de l’avantage à y rester; mais il ne se seroit jamais déterminé à prêter serment de fidélité à une autre puissance , quelque séduisans que fussentles motifs que plusieurs Français, des Missionnaires même et des Sauvages , lui proposoient pour l’y engager , en lui faisant envisager les avantages qui en résulteroient. Il espéroit encore dans cette retraite emmener avec lui les gre= nadiers de chaque bataillon, suivant l'avis de M. le marquis de Levis, pour sauver ainsi les drapeaux et l'honneur de leur corps; mais il n’en fut pas le maître, Il étoit bien sûr de les faire subsister abondamment; mais il fut obligé de se contenter de vingtcinq Français qui l'accompagnèrent jusqu'à la Loui-

siane, et il échappa ainsi avec eux aux Anglais, quoiqu'il eût été le plus exposé pendant la guerre, et qu'il n’eût pas reçu le moindre secours pour un si long voyage; mais il avoit avec lui deux peigs détachemens de Sauvages dont l’un le précédoit de

uelques lieues, et l’autre l’accompagnoit, et ils Étant relevés successivement par de pareils détachemens , à mesure qu’il trouvoit différentes nations. Celle qui le quittoit, le remettoit à une autre nation, en le recommandant comme un père. Partout on lui faisoit des réceptions admirables, malgré les circonstances déplorables où nous étions; partout il tronvoit les Sauvages dans les meilleures dispositions, et recevoit leurs protestations de zèle et d’attachement inviolable envers le Roi leur père. 11 passa à Michilimachina entre le lac Huron et le lac Michigan; mais les Sauvages entendoient tous l’iroquois ou l'algonquin, en sorte que M. Picquet n’y étoit point embarrassé (1).

Il revint ainsi par le Haut-Canada, le pays des Illinois et la Louisiane : il passa vingt-deux mois à la Nouvelle-Orléans où il ne s’occupa qu’à réunir les esprits, en calmant une espèce de guerre civile qu’il y avoit entre le gouverneur et les habitans, et à précher la paix en public et en particulier. Il eut la satisfaction de l’y voir régner assez heureusement pendant son séjour.

Le général Ambherst, en prenant possession du Canada, s'informa d’abord du lieu où M. Picquet pouvait s'être réfugié; et sur l’assurance qu’on lui donna qu’il étoit parti pour retourner en France par l'Ouest, il disoit hautement: J’en suis fâché; cet

(1) J'aurois bien voulu trouver dans ses papiers des mé- . moires sur les mœurs des habitans du Fe mais j'ai oui dire à M. Picquet que cet article étoit assez bien traité dans l'ouvrage du père Lafitau , qui avoit habité pendant cinq ans au Saut Saint-Louis, vers Mont-Réal.

Fe +

ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 293 abbé n’auroit pas été moins fidèle au Roi d’Angleterre , s’il lui avoit une fois prêté serment de fidé lité, qu’il l’a été au Roi de France : nous Ini aurions donné toute notre confiance > et nous aurions gagné la sienné!

Ce général se trompoit; M. Picquet avoitun amour extrême pour sa patrie; il n’auroit pu en adopter une autre, Aussi, les Anglais avoient-ils fini par le proscrire et mettre sa tête à prix comme celle d’un ennemi dangereux.

Cependant les Anglais eux-mêmes ont contribué à établir la gloire et les services de cet utile Missionnaire : on lisoit dans une de leurs gazettes : Le Jésuite dé l'Ouest à détaché de nous toutes les nations , et les a mises dans les intérêts des Français, Xs le nommoient /e Jésuite del’ Ouest, parce qu'ilsn’ayoient Pas encore vu alors son rabat, ni les boutons de sa soulane, comme lui écrivoit en plaisantant M. de la Galissonnière qui lui envoyoit l'extrait de cette gazetie ; ou pour parler sérieusement , parce que le zèle des Jésuites , ‘si connu dans le nouveau Monde, faisoit croire qu'un aussi grand Missionnaire ne pen voit être qu’un Jésuite. Îl y en avoit qui le représentoient comme l’auteur de toutes les pertes des Ânglais et des avantages que la France remportoit sur eux. Quelques-uns même insinuoient qu'il y avoit quelque chose de surnaturel, En effet, nos ennemis se croyoient perdus lorsqu’il étoit à l’armée > à Cause de la troupe nombreuse de Sauvages aguerris qui le suivoient tonjours, Ils ne parloïent que de Picquet et de son bonheur : c’étoit même un proverbe qui avoit cours dans la colonie.

= Un officier anglais, ayant voulu le faire enlever et mettre sa tête à prix, les Sauvages parvinrent à prendre ce chef anglais; ils l’'amenèrent en sa présence , et dansant autour de lui avec leurs casse-têtes i demandoient le signal au Missionnaire > Qui ne

répondit qu’en faisant grâce à l'ennemi, Aussi essayat-on tous les moyens possibles pour l’engager à être au moins neutre entre les Anglais et les Français. On eut recours à la médiation des Sauvages; on lui offrit de lui laisser annoncer librement la foi catholique aux nations, même aux Européens domiciliés ; de lui payer deux mille écus de pension, avec tous les secours nécessaires pour son établissement; de ratifier la concession du lac Gannenta et de ses environs, lieu charmant que les six cantons iroquois avoient donné à M. Picquet dans la plus célèbre as semblée qui se soit tenue au château de Québec. Les colliers, qui sont les contrats de ces nations, furent déposés be son ancienne mission du lac des Deux- Montagnes ; mais il déclara qu'il préféreroit toujours la ration que le Roi lui donnoit, et qui étoit tout le traitement qu'on lui faisoit alors, à tous les avantages que pouvoit lui offrir une puissance étrangère ; qne le mot de neutralité dans les circonstances où l’on étoit, outrageoït sa fidélité; enfin, que l'idée seule lui en faisoit horreur. Il auroit pu faire fortune sans eux, mais son caractère étoit bien éloigné de cette espèce de cupidité, Les services, la fidélité et le dé- Sintéréssement de M. Picquet lui méritèrent la plus haute considération. Aussi, les généraux, les commandans, les troupes , lui marquoient:ils, par dés honneurs militaires, leur estime et leur reconnoissance d'une manière extraordinaire, mais digne de la nature de ses services. Il recevoit ces honneurs, soit à l’armée, soit à Québec, à Mont-Réal, aux trois rivières , dans tous lés forts où il passoit, et même sur les escadres, malgré la jalousie de quelques sujets médiocres , tel que M. de*** qi avoit cherché à affoiblir la gloire du Missionnaire ; mais celui-ci n’en a été que trop vengé par le procès et la condam- Nation qu'a essuyée son détracteur. Nous l'avons vu à Bourg, même long-témps après, recevoir des

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