ARTICLE PREMIER
Lionsque M. de Tournon (1) eut été nommé Légat à la Chine, il écrivit de Rome au père Grimaldi, pour le prier de lui obtenir la permission d'aborder dans un des ports de cet empire; il invita même ce Missionnaire à l’aider de ses conseils. La lettre du Légat étoit du 7 février de l'année 1702. Le père Grimaldi répondit à M. de Tournon par plusieurs voies différentes. Ses lettres furent adressées à Fokien et à Canton, et il y parloit au Légat avec sincérité sur ce qu'on avoit à craindre ou à espérer dans sa légation. Quand M. le Patriarche fut arrivé à Canton, le 8 avril 1705, il prit conseil des plus anciens Missionnaires du pays, et il résolut de cacher sa dignité jusqu'au temps qu’il seroit à propos de la découvrir. Il fit cependant écrire aux Missionnaires de Pekin en (1) Charles-Thomas Maillard de Tournon,
qu’il alloit prendre sa route vers Nankin, et qu'ils pourroient lui adresser leurs lettres dans cette ville, Cette résolution changea bientôt, à la persuasion de quelques personnes qu ilécoutacontre l'avis commun, Il écrivit aux Missionnaires de Pekin d'annoncer sans réplique à 1 Empereur que le Patriarche d'Antioche, etc. étoit arrivé pour faire la visite de toutes les missions, avec un plein pouvoir de Sa Sainteté. Depuis ce temps-là, M. le Patriarche ne demanda plus conseil à aucun Missionnaire de Pekin, si ce n’est qu'il écrivit au père Grimaldi, pour le prier de lui donner sincèrement les avis qu’il jugeroit à propos. On sentit bien qu'après avoir donné l’ordre d'exécuter ses commandemens sans réplique , il n’étoit guère en disposition de croire ce qu’on lui manderoit de contraire aux idées et aux sentimens qui lui avoient été inspirés. Il demanda aussi qu'on lui présentât un Jésuite pour être vicaire apostolique à Nankin. Il n’ignoroit cependant pas que nous étions dans l’impossibilité de répondre sur cela aux désirs qu’il nous témoignoit.
Pour obéir au premier ordre de M. le Patriarche, nous écrivimes deux fois en Tartarie à l'Empereur, ui y étoit alors. Nous demandämes qu’il fût permis à M. le Patriarche d’user à la Chine de ses pouvoirs. On ne fit point de réponse déterminée à nos deux premières lettres : on nous refusa son entrée à la cour à la troisième ; enfin, on la permit à la quatrième, L'Empereur ordonna de faire prendre au Légat un vêtement à la tartare , et le fit défrayer jusqu'à son arrivée à Pekin. Par-là on ferma, ou du moins on dut fermer la bouche à ceux quirépandoient le bruit dans Rome et ailleurs que les Missionnaires établis à la cour de l'Empereur de la Chine, empécheroient le Légat d'entrer dans ce royaume, M. de Tournon partit de Canton le 9 septembre,
et fut reçu partout avec de grands honneurs, Cependant
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dant la grandeur et la pesanteur des bateaux qu’on Jui avoit donnés pour le transporter à Pekin $ retarda un peu son arrivée et le désir que les Mis Sionnaires avoient inspiré à l'Empereur de voir un homme revêtu d’une aussi éminente dignité que celle de Légat du Saint Siége : car nous en avions donné une très-haute idée à Sa Majesté chinoise, Vers la mi novembre, l'Empereur envoya exprès dans la province de Canton, pour étudier le Légat, sous le prétexte de faire hâter son voyage. Le 25 du même mois, il fit partir son fils Cum-yo, et le fils du vice= roi, pour aller au-devant du Légat. Un Missionnaire de chacune des trois églises accompagna ces deux mandarins. [ls trouvèrent le Patriarche à vingt-quatre lieues de Pekin, embarrassé à continuer son voyage , Parce que le fleuve étoit glacé. Ils le conduisirent par terre à la capitale, où il arriva le 4 décembre. M. de Tournon fat loger dans celle des maisons des Missionnaires que l'Empereur leur avoit bâtie dans l'enceinte de son palais. Ce fut afin qu'il fût plus à portée de recevoir les faveurs de la cour, En effet, On assigna an Légat des provisions de bouche, aux frais de l'Empereur, pour tou: le temps de son séjour à Pekin. Un des domestiques du Patriarche étant venu à mou +, l'Empereur, à la prière du Légat, lui donna un champ pour sa sépulture: de là la grande espérance que conçut le prélat d'établir une maison. de Missionnaires italiens À Pekin. On appeloit déjà ce cimetière le cimetière des ltaliens. 1] auroit été peut-être plus convenable d'accepter une portion de: ‘elui qui étoit destiné aux anciens Européens: On l'olfrit au Patriarche ; mais il en voulut un nouvean ;: et montra par-là une espèce de séparation ‘de’ nous à un prince trés-pénétrant, Hors ‘Empereur cependant faisoit observer’ par des espions si l’on ne changeroit rien aux cérémonies
ACcoutumées des Chrétiens dans l'enterrement du 1, XIV, 2q
défunt. Il apprit qu'il y avoit eu de la différence. Î en futfâché, mais sans rien faire éclater, Au contraire, il envoya au Patriarche deux faisans destinés pour la table impériale. Il lui permit même de se faire transporter à son audience , tout malade qu'il étoit, faveur qui n’avoit point encore eu d'exemple, L'Empereur reçut donc le Légat dans un jardin peu éloigné de la
remière porte du palais, pour ne lui point donner Ê peine de traverser avec fatigue de grandes cours et de longs appartemens. Ce fut le 31 décembre que M. de Tournon fut admis pour la première fois en la présence de l'Empereur. Il étoit suivi de toute sa maison et de tous les Missionnaires de Pekin. Les différentes cohortes au milieu desquelles il lui fallut passer , avoient ordre de le dispenser des cérémonies chinoises en considération de sa personne et de sa maladie. I salua donc Sa Majesté impériale par ces sortes de génuflexions que l’on traite en Europe d’adoration. L'Empereur fit asseoir le Légat sur un monceau de coussins : 1l lui demanda des nouvelles de la santé du Pape, et il fit tout cela d’un air de bonté et de familiarité qui nous ravit. Une réception de la sorte est ordinaire en Europe ; mais à la Chine, elle fut regardée comme un miracle de faveur. Les bontés de l'Empereur pour le Patriarche parurent de toutes les manières: on lui fit présenter du thé par les plus grands seigneurs de la cour; l'Empereur lui-même lui mit en main une coupe pleine de vin; enfin, on lui servit une table couverte de trente-six plats d'or: l'Empereur n’y avoit presque pas touché. Cette table fat envoyée au Patriarche dans son logis. On s’entretint de choses agréables après le diner; enfin, l’'Empereur invita le Patriarche à s'expliquer sur le sujet de sa légation. Il l’entendit discourir assez long-temps, et le redressa avec bonté, lorsqu'il s'égaroit. Enfin il fit tout pour l’engager à avoir de la confiance dans sa personne impériale.
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On peut protester que dans toutes les histoires de la Chine, il ne se trouvera pas d'exemple d’une réception faite à aucun ambassadeur, q'u égale celle de M. le Patriarche. Si les Européens nouveaux venus ne peuvent se le persuader, parce qu'ils ignorent les usages de cette cour, tous les Tartares et tous les Chinois en sont convaincus, et le prince héritier de la couronne l’a témoigné. Avec le commencement de l’année chrétienne, on vit recommencer les bontés de l'Empereur pour M. de Tournon. Le 1.7 janvier, l'Empereur promit qu’il enverroit des présens au Pape , et le lendemain il les fit délivrer, Îl nounma aussi le père Bouvet pour les présenter de sa part à Sa Sainteté, et M. le Patriarche nomma M. Sabini pour aller à Rome en sou nom. Le père Bouvet et M. Sabini ne furent chargés que des présens les moins considérables , Parce qu’on apprit à Pekin que les vaisseaux alloient partr pour l’Europe. L'Empereur se réserva d’envoyer les plus précieux par le même navire qui reporteroit M. le Patriarche,
Cependant Sa Majesté alla prendre le plaisir de la chasse d'hiver, et comme M. le Patriarche ne crüt pas quil fût de la bienséance d'accompagner l'Empereur dans ce voyage de plaisir , on le pria de nommer quelqu'un de sa part qui püt être témoin de ce magnifique divertissement, Des mandarins reçurent ordre de porter de trois en trois jours des provisions à M. le Légat , qui étoit indisposé.
Le commencement de l’année chinoise appro= choit, lorsque nous commençâmes à craindre que la libéralité de la cour ne se refroidit à l'égard de M. le Patriarche, et surtout qu’on ne le traitât pas avec toute la distinction que nous souhaitions, dans la distribution des présens que fait l'Empereur au renouvellement de chaque année. Notre crainte aug menta lorsque nous vimes que le dernier jour de
l'année étoit arrivé sans qu’il parût aucun vestige de présens de la part de l'Empereur. Enfin, Sa Majesté ordonna qu'on apportât à M. le Patriarche un esturgeon d'une grandeur prodigieuse. Il étoit accompagné d'autres poissons, avec des cerfs, des sangliers, des faisans, et une table, plus riche encore par une belle garniture d’argent, que par les mets dont on devoit la couvrir. Rien ne fut plus magnifique que l'appareil avec lequel furent conduits au Prélat les présens de la cour.
Le 26 février, l'Empereur invita M. le Patriarche à prendre sa part du spectacle d’un beau feu d’artifice qui devoit être tiré dans une maison de “ampagne appartenant à Sa Majesté. Comme M. de Æournon étoit toujours indisposé, l'Empereur le fit transporter à travers ses jardins; on lui assigna une place commode ; on lui fit entendre un concert d’eunuques, qu'on ne fait chanter que dans l’appariement des femmes; enfin on le fit coucher la nuit dans un appartement de la maison impériale à la campagne, et deux mandarins furent toute la nuit de garde à sa porte.
Au commencement du printemps, l'Empereur alla dans la province de Pé-Tche-li, pour y prendre le divertissement d’une chasse de certains oiseaux aquatiques qui s’y assemblent en quantité, C’est un amusement de la belle saison , que l'Empereur prend d'ordinaire avant que d’aller en Tartarie passer les grandes chaleurs de l'été. M. le Patriarche reçut du prince héritier, pendant l'absence de l'Empereur ,
es mêmes présens et les mêmes distinctions qu'il avoit reçus du monarque. Les chaleurs du mois de mai invitèrent M. le Patriarche à prendre les bains d’eau chaude qu’on lui croyoit nécessaires pour sa santé, Il y alla accompagné d’un mandarin qui lui fit préparer un logement commode. Souvent l’'Emperéur $s informa de sa santé ; etenfin, vers le 10 juin,
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il le fit inviter à venir prendre son audience de congé. Le maladie de M. le Patriarche étant augmentée, il ne put paroître devant l'Empereur. Deux mandarins du troisième rang eurent ordre de ne point quitter M. ie Patriarche, et de donner souvent de ses nouvelles à la cour. Aussitôt que l'Empereur eut appris sa convalescence , il lui envova un présent ( car c’est la coutume à la Chine d’en faire aux convalescens); c'étoient quinze pièces de brocard et une livre de la précieuse racine de g/nsem.
Sur la nouvelle qu’eut M. de Tournon du prochain départ de l'Empereur pour la Tartarie, il ne voulut pas laisser échapper l'occasion d’avoir encore une audience de Sa Majesté. Il fut admis dans une maison impériale hors de la ville, et il y fut conduit par des mandarins avec pompe. L'Empereur, ayant toujours égard à son incommodité , lui permit de se faire servir à sa manière par ses officiers. On le mena ensuite dans une salle intérieure où, après avoir fait les neuf génuflexions du cérémonial, soutenu par les pères Gerbillon et Pereira , il s’assit en présence de l'Empereur. Le prince héritier se trouva à l'audience , avec le neuvième et le treizième fils de l'Empereur et peu d’autres courtisans. Après qu’il eut remercié l'Empereur de ses bontés , il fut invité à voir le lendemain la maison de campagne de ! Empereur et les jardins du prince héritier,
M. le Patriarche fut reçu dans lune et dans les autres avec toute la distinction possible. Le prince héritier le conduisit lui - même dans ses jardins. Il avoit fait préparer deux barques pour se promener sur le canal, l’une pour le Patriarche, et l’autre pour le prince. Tantôt la barque du prince précédoit le Légat, comme pour le conduire, tantôt elle Je cotoyoit pour pouvoir l’entretenir. Enfin, le prince régala M. de Tournon d’un rafraïchissement de liqueurs délicieuses; ensuite le Légat prit congé et
sortit aux applaudissemens de toute la cour, surprise de la réception que les Missionnaires du palais avoient procurée à un étranger ; plusieurs même murmurotent de la familiarité avec laquelle, disoientils, l'héritier d’un grand Empire s’étoit ravalé,
Il est vrai que le Seigneur a lui-même fléchi le cœur de l'Empereur en faveur de M. de Tournon; mais on peut dire que les pères de Pekin n'ont pas peu contribué à attirer en sa personne à l'Eglise tant de marques de considération, Les infidèles par là sont disposés à embrasser une religion honorée jusque dans les cours de la gentilité. Plût à Dieu que l'Empereur eût continué à traiter M, le Patriarche avec ia même distinction ! mais tout choqué qu'il a été contre lui pendant deux mois, il ne lui a pas cependant refusé les marques de sa libéralité : on lui a toujours fourni gratuitement des provisions, et c’est aux frais de l'Empereur qu’il a été reconduit à Canton,
ARTICLE II, Sur les controverses en matière de religion.
Nous nous contenterons, pour cet article, de dire que quand M. de Tournon arriva à Pekin, et qu'il ÿ Insinua aux Missionnaires qu’il ÿ trouva, que le décret qui décidoit les contestations ficheuses qui les divisoient , avoit été porté à Rome; ils supplièrent Son Excellence de le leur faire connoître , et même de le leur signifier, protestant qu’alors ils sacrifieroient à l’obéissance due à l'Eglise tous les intérêts de la mission , et jusqu’à lenr propre vie; qu’ils abandonneroient même la Chine, si le souverain Pontife l’ordonnoit ainsi,
Nous supprimons les autres détails relatifs à ces controverses, parce que nous nous faisons une loi de respecter les ordres des souverains Poatifes, qui
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défendent d'en parler ni directement ni même indirectement , et qui crdonnent de leur rendre une entière obéissance.