‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 5)Chapitre 91 sur 106 · ARTICLE I · texte numérisé non relu

ARTICLE I

Conduite de M. le Patriarche dans différentes negoctations qu'il traïta à la cour de Pekin.

Le 25 décembre 1705, l'Empereur fit demander au Patriarche la cause de sa légation, L'Empereur , parfaitement instruit de tout ce qui se passe dans son Empire, n'ignoroit pas le sujet de nos divisions. Ainsi, quand il vit arriver un commissaire apostolique, il conçut assez qu’il ne venoit que pour rétablir la paix entre les Missionnaires d'Europe. Il fit donc dire à M. le Légat par des mandarins, qu'une navigation de six mille lieues n’avoit été entreprise que pour un grand dessein, et qu'il lui importoit d'en être informé, Le Patriarche répondit qu’il venoit seulement à la Chine pour rendre grâces à Sa Majesté , au nom du Pape, de la protection qu’elle vouloit bien donner à la religion chrétienne et aux Missionnaires qui l'annonçoient. M. le Patriarche se

seroit expliqué plus nettement sur les véritables

moufs de sa légation ; mais les sieurs Sabini et Appiani l'en empêchèrent. Enfin , il résolut de les faire savoir à l'Empereur, mais en secret, par le canal des mandarins. Le 26 décembre , il mit entre les mains des mandarins un mémoire pour l'Empereur, écrit en italien; et dans une conférence secrète , il déclara aux mandarins qu’il venoit faire la visite des pères de Pekin. Nous sûmes le soir, du Patriarche Jui - même, que l'Empereur avoit répondu à Son Excellence de la bonne conduite et de la régularité des pères de sa cour, et qu’il lui avoit permis seulement d'aller visiter ceux qui étoient répandus dans les provinces. Tout cela se fit avant qu'on eût tra-

496 LETTRES duit en chinois le mémoire italien du Légat : nous en parlerons bientôt,

Le 27 décembre, les mandarins dirent à Son Excellence que l'affaire étoit terminée, Ce mot d'af- Jaire terminée donna bien de la joie au Patriarche. I crut que l'Empereur lui accordoit tout ce qui étoit renfermé dans son mémoire, Le père Kiliani et les autres pères crurent devoir rabattre un peu de sa joie, et lui apprendre que l'expression des Chinois ne vouloit dire autre chose, sinon que son affaire alloit son chemin. D'ailleurs ils lui firent comprendre que son mémoire n'ayant pas encore été traduit, il étoit diflicile que l'Émpereur eût sitôt consenti à toutes ses demandes, Voici les propres termes du mémoire , fidèlement traduits de l'italien,

« Pour obéir aux ordres de Votre Majesté impériale ; je lui dirai que Sa Sainteté à un si grand zèle pour le salut de son âme, qu’elle désire ardemment d'avoir une correspondance éternelle avec cette cour, et de savoir sans cesse des nouvelles de sa royale personne ; de lui faire part de toutes choses ; de la prévenir sur tout ce qui pourra lui faire plaisir. Pour cela, Sa Sainteté souhaiteroit établir ici une personne d’une grande prudence, d’une grande intégrité, d'une éminente doctrine , en qualité de supérieur-général de tous les Européens. Ce supérieur Satisfera tout à la fois aux désirs de Sa Sainteté, aux prétentions de Votre Majesté et au bon LOUVErNE— tuent de la mission que là protection , l'exemple et les bons avis de Votre Majesté honorent si fort, »

L'Empereur eut tant d'impatience de voir ce mémoire, qu'il se le fit apporter, quoiqu'il ne füt qu'à demi-traduit en tartare. Lorsqu'il leût lu tout en ter : Ce ne sont-lè que des demandes frivoles, dit- A3 € Patriarche n’a-t-it rion autre chose à HÉGO= crer ic? Les courtisans furent surpris de la pénéiration de l'Em pereur,

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Le 28 décembre, les mandarins rapportèrent au Patriarche que l'Empereur jugeoit à propos que ce supérieur-général des missions fût un homme connu à sa cour , qui y eût au moins demeuré dix ans, et qui en connût {es manières, Ils fortifièrent ce sentiment du prince de très-bonnes raisons. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour le Patriarche. Il s’écria d’un air de vivacité et d'émotion qu'on voulut bien attribuer à sa maladie, qu’on lui avoit tout accorde la veille, et qu'on lui refusoit tout aujourd’hui; qu'il falloit bien que l'Empereur eût reçu de nouvelles inspirations par certains canaux. Le père Pereira , qui prévit les suites de cette émotion, pria humblement M. le Patriarche de ne rien laisser échapper qui pât contrister l'Empereur; qu'après tout, ce prince ne lui avoit rien accordé la veille, et qu'il ne lui refusoit rien aujourd’hui ; qu'il ne faisoit que proposer ses conditions, en vue d'exécuter sa demande. Le Patriarche prit mal l’avis du père Pereira, et dit qu'il ne prétendoit pas être interrompu lorsqu'il parloit, Il ajouta qu’il vouloit que ce qu'il venoit de dire fût traduit et porté à l'Empereur. Les pères Gerbillon et Pereira prirent donc le parti de se taire, quoiqu'ils comprissent le mauvais effet que devoit produire le discours du Patriarche. M. Appiani donna donc par écrit sa réponse aux mandarins. Aussitôt qu'ils la lurent, la colère et la douleur parurent sur leur visage; ils s’écrièrent qu'on manquoit de respect à leur maître, le plus grand prince de l’univers : ils se plaignirent qu’on l'accusoit de légèreté d'esprit, en le taxant de défaire le lendemain ce qu'il avoit fait la veille. Pour se plaindre plus à l'aise, ils se retirèrent dans un autre appartement. Cependant les pères Pereira et Gerbillon, restés seul avec M. le Patriarche , lui remontrèrent modestement qu’il falloit en cette cour une manière plus modérée de négocier, À ces mots le Patriarche ne se contint plus ;

il éclata en reproches contre le père Pereira; il lui dit avec mépris, que depuis trente ans il faisoit le métier de vil artisan auprès de l'Empereur. Enfin, il le fit examiner par son auditeur, après l'avoir obligé par serment à dire la vérité, Le père plus froid que le marbre, se préparoit à s’excuser , lorsque l’auditeur le prit par le bras et le conduisit ailleurs. L’Empereur apprit, lorsqu'il étoit à la chasse, par un eunuqne, tout ce qui s’étoit passé chez M. le Patriarche ; et dès le soir , il fit faire au sieur Appiani une bonne réprimande qui retomboit sur le Légat : ainsi avorta la première négociation.

Le 29 décembre, l'Empereur dit tout haut à sa cour : Notre nouveau venu d'Europe s’est imaginé que les anciens Européens de mou palais ont brigué la nouvelle dignité dont il parle duus son mémoire ; il se trompe très-certainement : car, outre qu'une commission de la sorte n’a parmi nous ni rang niprérogatives, ce seroit pour eux une charge bien pesante. Les Romains voudroient absolument rendre comptable leur agent de tous les mauvais succès de leurs négociations à Pekin, Je connois nos anciens Européens, et Je suis sûr qu'aucun d'eux ne voudroit se charger d’un pareil fardeau, D'ailleurs j'estimerois bien peu quiconque d’entr'eux prendrait une comraission semblable, L'Empereur nous ordonna au même temps de présenter à l'auditeur du Patriarche une protestation sur tout ce qui s étoit passé sur l'affaire du supérieur de la mission. Nous déclarions par cette protestation , 1.° que nous n’avions en aucune manière empêché l'Empereur d'accorder à M. le Patriarche ce qu’il souhaitoit; 2,0 que, quand bien même l'Empereur nous obligeroit sous les plus grandes peines d'accepter la supériorité sur toutes les missions de la Chine, nous la refuserions. Le Patriarche reçut notre protestation avec toutes les cérémonies de Légat apostolique : nous étions tous à

Il lui dit le mén,ille

obligé id que l’audi- L'Emun euiarche; bonne avorta

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 451) genoux devant lui. Il entendit lire la protestation , et après l'avoir entendue, il ajouta quil étoit sûr que EE , où du moins quelqu'un de nous, avoit

étruit sa négociation auprès de l'Empereur; que nous prissions garde à ne point nous opposer aux intentions du souverain Pontife et de l'Eglise; que son dessein avoit été d'établir une bonne correspondance entre la cour de Rome et celle de Pekin pour le bien de la mission. Nous entendimes ce discours du Patriarche , et nous nous retirâmes tous en silence. Une seconde négociation fut une suite de la première, Les pères Gerbillon et Pereira avoient entendu dire à M. le Patriarche que le saint Père souhaitoit qu’on établit un homme à Pekin, pour être l'entremetteur entre les deux cours. Ils prirent la résolution d’en parler à l'Empereur , espérant que le prince auroit moins de peine à souffrir à Pekin un agent qu’un supérieur-général de toute la mission. Ils en firent porter la parole à l'Empereur par son grand chambellan. Sa Majesté en parla le lendemain à M. le Patriarche lui-même , dans une audience qu'il lui donna. En effet , le 31 décembre, le Patriarche s'étant fait porter chez l'Empereur, proposa de la part du Pape un agent, pour porter à l'Empereur les lettres de Rome, et pour envoyer à Rome celles de la cour de Pekin. L'Empereur répondit que la chose étoit facile, et qu'on pouvoit donner cette commission à quelqu’un des anciens Européens de son palais. Le Patriarche répliqua qu'il étoit plus à propos que ce fût un homme de confiance , connu en cour de Rome, et qui en sût le style et les manières. Que voulez-vous dire par cet homme de confiance , répondit l'Empereur? nous ne parlons point ainsi à la Chine. Tout sujet est pour moi un homme de confiance, et je compte sur la fidélité d'eux tous. J'ai à ma cour et à mon service des mandarins de trois ordres différens : je dis indifféremment à quel-

qu'un d'eux d'exécuter mes volontés , et qui d'entre eux oseroit y manquer Supposé que Je vous accordasse un agent tel que vous souhaitez, ce noufeau venu pourroit-il m'entendre et se Jaire entendre ? Il faudroit un interprète, et de là des soup- £ons et des défiances comme on en aujourd'hui. Le Patriarche témoigna qu’il avoit en vue un homme appliqué, qui nuit et jour alloit travailler à apprendre le chinois. L'Empereur refusa de l'accepter , et cette affaire fut terminée.

La troisième négociation de M, le Patriarche ne fut pas plus heureuse, M. de Tournon, fondant de grandes espérances sur les marques de distinction qu'il avoit reçues de la cour, oublia le double refus qu'il venoit de recevoir. Il écrivit donc au mandarin Kan-kama, qu'il avoit des affaires secrètes À lui Communiquer pour l'Empereur. Kan-kama se rend chez M, le Patriarche, Il apprend de lui qu’il avoit envie d'acheter à ses frais une maison à Pekin ; qu'il ne s'agissoit plus que d'en obtenir la permission de la cour. Kan-kama avoit souvent entendu dire à l'Empereur que le Patriarche paroissoit avoir du chagrin contre les anciens Européens de son palais. Ainsi, pour le sonder » Cet adroit mandarin lui re présenta l'affaire comme aisée à obtenir. Seulement il lui demanda Pourquoi il ne se servoit pas du canal des pères pour demander la grâce qu'il souhaitoit, Il s'informa ensuite du Patriarche s’il avoit des sujets de se défier d'eux, et sur qui en particulier tom botent ses défiances. L’habile Tartare trompa le Romain. [l tira de lui les sujets vrais ou faux de la délance qu'il avoit concne, et le nom de ceux dont il se défioit, Celui-ci rapporta le tout à 1 Empereur.

Cependant Kan-kama entretint M, le Patriarche dans

l'espérance qu’il feroit son affaire auprès de l’Empereur, quand il auroit trouvé le moment favorable, Enfin, le 4 février, il lui parla de la sorte: Fous

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souhaitez une maison dans Pekin ; il est #zalement Jacile à l'Empereur de vous permettre d'en acheter une , et de vous la donner (Kan-kama parloit ainsi de concert avec l'Empereur); vous voyez ce qu'il a fait pour les pères ; il est prêt à en faire autant Pour vous , si vous vous servez de leur organe pour demander ce que vous désirez. Faites donc paroitre un esprit de paix et d'union; joignez-vous à ces anciens Européens , agissez d'accord avec eux : ils sont les seuls qui disent du bien de vous à l Empereur. Qui vous reconnoîtroit ici pour un homme considérable en Europe, s'ils n'avoient rendu bon témoignage de vous ? Sachez qu'ils ont ici du credit, et que vous ne réussirez que par leur moyen. M. le Patriarche sut gré au mandarin de son avis. Le lendemain il fit venir les pères Grimaldi, Gerbillon, Thomas et Pereira. L'Empereur sut que le Patriarche avoit vu ces pères, et leur ordonna de venir lui. rendre compte de leur conversation avec Son Excellence. Les pères comptoient déjà qu’on leur accorderoit ce qu’ils alloient demander pour M. le Patriarche. Cependant l'Empereur , qui étoit informé de tout par Kan-kama , fit entendre à ces pères que son intention n’avoit pas été d'accorder par leur moyen la demande du Patriarche. Le Patriarche , leur ajouta-t-il, prétend que je ferois grand plaisir au Pape, et que par-là je rendrois mon nom illustre dans toute l'Europe ; mais que Sais-Je, COntinua Sa Majesté, de quelles gens on lu remplira cette maison? On ne me dit pas de quelle nation ni de quel ordre seront ceux qui l'habiteront. Le Patriarche dit, continua l'Empereur, que la vie de ceux qu'il a destinés à habiter La nouvelle maison, est différente de celle des anciens Européens ; maïs sa conséquence va trop loin. Il faudra donc que j'en accorde à tous ceux qui ne seront pas de même institut que celui des pères de mon palais, ce qui

seroit incommode , et pourroit tre un sujet de désor= dre, ou du moins de discorde; car enfin, j'aime l'uniformité, Kan-kama osa dire qu’on pourroit accorder la nouvelle maison , à condition qu'elle seroit commune à tous, C’est un projet impraticable , répondit l'Empereur, et alors il renvoya les pères. Après notre départ, Sa Majesté dit à ses courtisans : Ne voyez-vous pas par quels degrés le Patriarche est venu à me demander une maison dans Pekin ? Il vouloit d'abord un supérieur-général de toutes Les missions ; il se réduit ensuite à demander un agent entre la cour de Rome et moi ; enfin, ilest venu à demander une maison dans Pekin, et cela pour re monter par degrés à demander un agent après avoir obtenu une maison, et un supérieur-général, après avoir obtenu un agent. Enfin, l'Empereur'déclara aux Jésuites , qu’il leur défendoit d'insister désormais sur cette demande, Les pères en parurent aflligés. Le anonarque eut la bonté de leur faire dire qu’ils pouvoient solliciter encore pour cette maison; mais qu'il ne la leur accorderoit pas. Le Patriarche apprit par d’autres que par eux, que la négociation n’avoit pas réussi ; il en eut du chagrin, et conçut de violens soupçons contre les Jésuites.

La quatrième entreprise du Patriarche fut au sujet des présens que l'Empereur envoyoit au Pape, Le succès n’en fut pas heureux pour lui. Sa Majesté lui avoit permis de choisir quelqu’un pour les conduire, et pour les présenter à Sa Sainteté. M. de Tournon jeta les yeux sur M. Sabini, son auditeur. Le mandarin qui devoit conduire M. Sabini jusqu’au port de Canton, représenta à Sa Majesté qu'il n’entendoit point le sieur Sabini, et qu’il n’en étoit point entendu ; qu’ainsi il étoit à propos de leur donner quelqu'un des pères qui leur servit d interprète. L'Empereur fit quelque chose de plus : il considéra qu’il étoit plus décent de joindre à ses présens un

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ÉDIFIANTES ET CURIFUSES, 463

envoyé de sa part, que de les laisser conduire » et de les faire présenter par un domestique de M. de Tournon: il jeta donc les yeux sur les pères de son palais, et nomma le père Bouvet pour aller à Rome en son nom, Les présens ayant donc été apportés à M. le Patriarche , on en recommanda le soin au père Bouvet et à M. Sabini. Le mandarin qui portoit la parole pour l'Empereur , ne s’adressa qu'au père Bouvet. Ainsi , personne ne doutoit à la cour que le père Bouvet ne fût le seul député de la part de l’Emereur, et que M, Sabini ne devoit être que comme

e député de M. le Patriarche; car enfin, personne ne peut avoir le titre d'envoyé que par la députation du prince. Dans l’audience qu’eurent le père Bouvet et M, Sabini, l’£inpereur n’adressa la parole qu’au père, et ne r'commä:da qu’à lui seul de saluer le Pape de sa part, Il y eat plus : M. Sabini ayant demandé des lettre: de créance, on les lui refusa et l’on donna au seul père Bouvet des lettres de députation, Les Jésuites le dirent à M. le Patriarche ) qui ne fit pas semblant de les entendre, Ainsi, nous ne savons pas ce qu'il pensoit de la députation du père Bouvet: on sait seulement qu’il écrivit dans les provinces que le père Bouvet avoit été donné pour adjoint à M. Sabini par l'inspiration de quelqu'un, On peut croire que de bonne foi il étoit persuadé que le père Bouvet n’alloit point à Rome en qualité de député: il le manda même au Pape. Peut-être croit-il que l'acte de députation du père étoit informe, puisquil l'avoit accepté à son insçu, et qu'étant le supérieur des Missionnaires , ils ne pouvoient recevoir de commission de l'Empereur qu'avec sa permission, Ge qu'il y a d'étonnant, c’est qu'il n'ait pas voulu se faire instruire de la députation de ce père, quoiqu'elle ft publique et que tout le monde en parlât. Fi songeoit à procéder sur cela par la voie de fait

et de sa propre autorité, dans un pays éloigné et

dans une cour jalouse de ses droits. Le tribunal P/m+ pin ayant fait emballer les présens, n'en donna les clefs qu'au seul père Bouvet. Le Patriarche les lui demanda; celui-ci obéit, et les remit entre les mains de Son Excellence. Il les lui redemanda ensuite jusqu'à six fois en présence de témoins, et le Patriarche ne lui fit point de réponse. Enfin, it faliut parür. M. de Tournon donna les clefs à M. Sabini , avec défense de les remettre aux mains du père qu’en cas qu’il vint à mourir dans le voyage. Quand on fut arrivé à Canton, et que le mandarin leur conducteur, fut déjà prêt à repartir pour la cour, M. Sabini lui demanda la lettre de députation qui avoit été expédiée pour le père Bouvet; on la lui montra. Le père déclara alors à M. Sabini que puisqu'il ne pouvoit ignorer sa qualité, en ayant reçu le témoignage de la main du mandarin , il devoit lui donner les clefs des présens, de peur que le mandarin ne rendit à la cour des témoignages désavantageux de M. Sabini. M. le Patriarche fut bientôt instruit des prétentions du père Bouvet. Il en fut très-mécontent, et écrivit à M. Sabini de jeter plutôt les présens à la mer, que d'en donner la clef au père Bouvet, et qu'il alloit enjoindre au père Gerbillon , supérieur du père Bouvet ; d’ordonner à ce dernier de se démettre de sa commission.

En effet, le père Gerbillon , quoiqu'il n’ignorût pas en quel danger il alloit se jeter, avant même qu'il eût l’ordre du Patriarche, écrivit au père Bouvet de remettre les présens à M. Sabini, et lui promit que lui et les pères du palais alloient s’etforcer d'apaiser l'Empereur. Le père Gerbillon fit savoir au Patriarche les ordres qu’il venoit d'envoyer au père Bouvet.

La cinquième affaire qu'eut M. le Patriarche en cette cour , se passa de la sorte : il déclara au mandarin Kan-kama qu'il étoit dans impatience d’avoir

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une audience particulière de l'Empereur, et de lui Ouvrir sun cœur sans réserve. C'étoit ce que Sa Majesté souhaitoit depuis long - temps. Le jour de l'audience fut fixé au premier juin; mais de grandes incommodités empéchèrent le Patriarche d'y aller. L'Empereur fit donc dire au Patriarche qu'il pouvoit confier à un mandarin ce qu'il avoit à dire. Le Patriarche le refusa jusqu'à deux fois, et Protesta que les affaires qu'il avoit à traiter avec Sa Majesté, étoient des plus importantes; quilne s'agissoit ni des intérêts du Pape , ni de ceux de sa mission , mais de l'intérêt de l'Empereur même et de la famille impériale ; qu’ainsi il ne s'expliqueroit sur cela qu’à une personne commise expressément par Sa Majesté, Ces refus réitérés du Patriarche choquèrent l'Empereur. Il fut étonné qu'un homme vint de si loin lui communiquer des affaires qui le regardoient personnellement et sa famille. Un peu ému , il prit le pinceau à la main, marqua au Patriarche dans un billet les sujets de plaintes qu'il avoit à fâire de ses procédés , et sur la fin il lui ordonna de s'expliquer sans détour.

Le Patriarche se trouvant pressé par l'ordre de l'Empereur , en notre présence et en présence des mandarins, déclara que les affaires qui touchoient personnellement l'Empereur, étoient: 1.0 que le père Bouvet se donnoit pour son député à Rome ; 2.9 que les Portugais empéchoient les autres nations de venir à la Chine. Nous conçümes tous quelle tempête le Patriarche alloit exciter , et personne de nous ne voulut, sur le dernier article surtout » Servir d'interprète à Son Excellence, M. Appiani fit donc entendre aux mandarins ce que M. le Patriarche vouloit faire savoir à l'Empereur. Ceux-ci refusèrent de rapporter de bouche à Sa Majesté des affaires si importantes. On les leur donna par écrit. Cependant on amusa ces mandarins chez nous, et on ne les fit

466 LETTRES pubs que fort tard pour retourner au palais. Dans ‘intervalle , on engagea M. l’évêque de Pekin à représenter à M. le Patriarche les dangers de la déclaration qu'il alloit faire porter à l'Empereur. Les ecclésiastiques mêmes de sa suite firent des instances pour l'en détourner. M. de Tournon ne fit d'autre réponse , sinon qu’il falloit obéir au Saint Siége. Le mémoire donc de M. le Patriarche fut écrit en italien, cacheté et mis entre les mains des mandarins. M. A ppiani leur dit en leur délivrant le papier , qu'il y avoit là deux articles bien fächeux ; que le premier étoit une plainte de ce que le père Bouvet, qui n’avoit été donné que pour adjoint et en qualité d’interprète à M. Sabini , prétendoit prendre la qualité de député de l'Empereur ; que le second étoit une autre plainte contre les Portugais, qui ne vouloient laisser entrer personne à la Chine qui n'eût passé par leur pays, et qui ne se fût soumis aux lois de leur nation.

On attendoit à la cour la déclaration du Patriarche , avec une impatience incroyable. On l’envoyÿa à l'Empereur en sa maison de campagne. Dès que le fils ainé de l'Empereur l’eut lue , il s’écria : De quoi se mêle cet étranger ? Le père Ecivet est véritablement notre envoyé ; le domestique du Pairiarche peut-il lui en disputer la qualité ? l'aurionsnous choisi pour en faire notre ambassadeur ? Le Prince porta ensuite la déclaration de M. le Patriarche à l'Empereur son père. Sa Majesté, après avoir ln l'écrit, en parut extraordinairement choqué , et demanda aux anciens Missionnaires si en Europe, et M. le Patriarche et le sieur Sabini surtout, ne seroient pas jugés dignes de la plus grande punition , pour une pareille conduite. L’Empereur répondit de sa main à M. de Tournon. 1.0 1] justifia le père Bouvet; 2,0 il lavertit qu'en qualité de Légat du Saint Siége , il ne devoit se mêler que des aflaires

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 467 de la religion; 3,0 qu'il ne parloit que de couper ja racine des discordes , quoiqu'il en semât en tous lieux ; 4.0 que les Européens s’étoient jusque-là bien conduits dans ses états » et qu'ils n’étoient brouillés que depuis son arrivée ; 5.0 il le menaça de ne recevoir plus les Missionnaires dans l'étendue de son Expire sans les avoir fait examiner dans ses ports,

Les pères prièrent M. Appiani de prévenir M, le Patriarche sur la dureté de la réponse qu'il alloit recevoir de l'Empereur , afin qu'il se modérât quand il la recevroit, et qu'il édifiât par sa douceur les mandarins qui l'apporteroient, M, le Patriarche profita du conseil de M. Appiani. Il fit remercier l’Empereur des bons avis que Sa Majesté lui donnoit. L'Empereur demanda aux mandarins à leur re si le Patriarche Commençoit À reconnoître qu auditeur n’étoit pas l'envoyé impérial ?

Il écrivit un second ordre plein de menaces ; mais

tour , e son

il défenuit qu'on le donnât à M. Je Patriarche , s'il

ne montroit de l'obstination ou de l'empressement

ce nouvel écrit

à le voir. Les pères , qui eurent ven

de l'Empereur , en firent avertir Son Excellence LT . 1 . 0 Li

par M. Appiani. Ainsi, quand les mandarins re-

vinrent, le Patrisrche témoigna qu'il acquiesçoit aux ordres de l'Empereur , et ne montra point d’em- Pressement pour recevoir le nouvel écrit dont les mandarins étoient Dorteurs. M, de Tournon > in terrogé s’il jugeoit à Propos qu'on rappelât le père Bouvet , comprit le danger qu'il y auroit à le faire révoquer : car enfin, dans ce système |, M. Sabini ne seroit pas parti seul avec Commission de porter les présens , ce qui auroit encore retardé leur départ, À la proposition des mandarins > M. le Patriarche ne put retenir ses larmes. Jamais il n’en versa de plus à propos, Les mandarins lui en demandèrent le sujet: C’est, dit-il, que le souverain Pontife m'im Pulera la faute du retardement des présens qu'il 30.,

doit recevoir de Sa Majesté impériale , et que si le père tarde à partir, les présens arriveront trop tard, Ce qui l’engagcoit à parler ainsi, c'est qu'il avoit fait savoir des nouvelles de ces présens au Pape par la voie de Manille, Il supplia donc Sa Majesté qu’on laissât partir les présens et le père Bouvet.

La sixième affaire que M. le Patriarche s’attira , fut à l’occasion d’un mécontentement qu'il avoit donné à l'Empereur , et pour lequel on exigea quil fit quelques excuses. La moindre satisfaction en termes vagues et généraux lui auroit sufli. M. le Patriarche s'obstina à n’en point faire. Par-là M. de Tonrnon s’attira toute la colère du prince. Il reçut coup sur coup des ordres de la cour très-durs et bien peu convenables à sa dignité. Enfin, il fut obligé de se plaindre qu’on violoit son caractère de Légat apostolique. Dans une cour profane , on n'a guère d'égard à un titre si respectable. Quoi qu'il en soit, on lui déclara qu’on auroit égard à son caractère de Légat; mais on lui demanda sa lettre de créance et le monument de sa légation. On le pressa de les montrer, s’il en avoit. M. le Patriarche produisit seulement deux lettres écrites de Rome , l’une à M. l’'Evêque de Pekin, l’autre à M. l’Evêque de Conon, qui rendoient témoignage à sa légation. Cependant ces prélats eux-mêmes ne les jugeoient pas suffisantes , dans un pays surtout qui n’étoit point fait au style de la cour de Rome, M. le Patriarche ayant sans doute de fortes raisons de ne point montrer ses pouvoirs , s’en abstint, et l'Empereur songea à le faire partir de Pekin, non pas en lui en donnant un ordre positif, mais en lui faisant défense de prolonger le temps marqué pour son départ. On manda aussi de faire revenir à la cour le père Bouvet et M. Sabini , avec les présens. On se réserva à les envoyer par quelqu’autre Légat qui montreroit des pouvoirs en forme.

D'abord ce projet ne fut annoncé à M. de Tournon

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que comme une menace , afin de le ramener à ce que désiroit l Empereur. M, le Patriarche ne prit nulles mesures pour apaiser la cour. Ainsi , on exécuta le projet de renvoyer M. de Tournon en Europe, Un mandarin eat ordre d'aller en poste à Canton déclarer au père Bouvet et à M. Sabini qu'ils eussent à revenir à Pekin , et qu’on reconduisit les présens. Le décret impérial qui leur étoit adressé , portoit que Tolo (c'étoit le nom chinois de M, le Patriarche ) , n'étoit pas muni de pouvoirs suffisans pour être reconnu comme Légai du Saint Siége ; qu'à la vérité les anciens Européens rendoient témoignage à sa députation ; mais qu’on n'étoit pas obligé de le croire,

Il est vrai que nous n’avons rien omis pour remiettre M. de Tournon dans les bonnes grâces de l'Empereur, et pour sauver ici l'honneur du Saint Siége. Nous avons représenté que la punition de M. le Patriarche ne devoit pas retomber sur le Saint Père , à qui il avoit été mandé par la voie de Tartarie ét de Manille , qu’on faisoit partir de la Chine des présens pour Sa Sainteté. Nous n'avons rien obtenu. Nous envoyons en Europe l'original de nos requêtes présentées à l'Empereur, pour y prouver que nous n'avons Céssé d’intercéder à la cour en faveur de M. le Patriarche , que quand nous en avons reçn la défense la plus expresse. Ce qui nous touche le plus, c’est de voir nos grandes espérances renversées. L'Empereur lui-mêine avoit témoigné à M. de Tournon qu’il n’avoit rien de plus à cœur que de voir tous ses états convertis au christianisme. Il lui reprocha ensuite que, par son entêtement , 1l alloit tout renverser. Enfin , Sa Majesté ordonna à M. le Patriarche d'écrire au Saint Père , qu'il n’avoit pas tenu à Elle que le christianisme n’eût fait de grands progrès dans ses états.

Ce qui nous console un peu dans ce désastre , c'est que l’'Émpereur a fait reconduire M. le Patriarche

avec les mêmes honneurs qu'il l’avoit fait venir, et que par-là les insultes ont été arrêtées. Nous pouvons dire encore qu'au milieu des mécontentemens qu'on a eus de M. le Patriarche , le souverain Pontfe a toujours été respecté. Des courtisans s'étant émancipés à dire qu'il falloit juger du Pape par son Légat , l'Empereur leur imposa silence, et leur dit : C’est un défaut assez commun aux députés de traiter les affaires de leurs maitres à leur Jarre taisie : on fait le petit souverain lorsqu'on est revétu de l'autorité d'un puissant Prince. Ainsi » à juger sainement des choses, la cour de Rome n’a point ici perdu beaucoup de son crédit.

Ce qui augmente encure notre douleur » C’est la détention de M. l'Evêque de Conon, de M. Gueuti et du catéchiste de M. de Conon. L'Empereur se plusmoit que M. de Conon lni avoit parlé peu resp'etensement, ce qui n’étoit sûrement pas le projet de ce prélat,

Pour M. Guetti, d horloger , il avoit été fait prêtre à la Chine, et conduit ensuite à Pekin , pour y exercer son talent. Il fut appelé en Tartarie lorsque M. de Conon y parut devant l'Empereur , et il fut retenu pour travailler à des montres pour l'Empereur, Tandis qu’il étoit occupé de Ja sorte, M. le Patriarche envoya à l'Empereur son médecin italien, nommé Borghesios | pour tenter de l’établir à la cour. Le médecin se chargea de quelques lettres pour le sieur Guetti. Jusque-là M. Guetti n’étoit point en faute ; mais ces lettres ni causèrent une affaire. L'Empereur , attentif à tout » lui demanda s’il en avoit reçu. M. Guetti avoua franchement que le médecin Borghesios lui en avoit apporté deux. L'Empereur lui ordonna de les lui montrer. Le sieur Gueti dit qu'il Les avoit laissées dans sa cassette. On apporta la cassette, M. Guetti en déchire une , et cache l'autre dans un endroit où. i! ne crut pas que

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éen ; on l’obligea de rassembler les morceaux de L lettre déchirée , et de produire celle qu'il avoit cachée, M. Guetti obéit : ni l’une ni l'autre ne contenoient des choses fort importantes. Dans la première on lisoit ces paroles: Ces gens ( c'était des Jésuites qu'on parloit), feront tout l'imaginable pour vous faire sortir de la cour ; et ces autres mots : M. le Patriarche souhaïteroit fort que vous

ussiez vous établir auprès de l'Empereur ; maïs il faut prendre garde d'en parler. Dans la seconde , on ne trouva que des nouvelles domestiques : tout cela étoit léger. L'imprudence de M. Guetti fut d’avoir voulu le dérober à la connoissance de l'Empereur par un mauvais artifice. Îl s’attira par - là bien de la confusion. Pour réparer sa faute , 1l promit de mourir plutôt que de mentir,

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