SECONDE LETTRE
Du frère Bazin, contenant les révolutions qui suivirent la mort de Thamas-Koulikan.
MoN RÉVÉREND PÈRE,
APRÈs la sanglante scène que je vous ai décrite dans ma dernière lettre, les conjurés et leurs complices se répandirent dans le camp, firent main-basse Sur tout ce qui avoit appartenu à Thamas-Koulikan , et n’épargnèrent aucun de ceux qu'ils soupçonnèrent d’avoir eu part à sa faveur. Ils entrèrent dans l’appartement de ses femmes, qui, tremblantes et éperdues, se jetoient aux genoux des meurtriers, et les conjuroient de ne point se diffamer eux-mêmes par une brutalité, ou par des fureurs dont ils ne pouvoient retirer aucun avantage, On n’attenta n1 à leur honneur n1 à leur vie; on se contenta de leur enlever les bijoux, les pierreries, et tout l'or dont Thamas leur avoit fait présent.
Du haram , les meurtriers coururent aux tentes des trois ministres qui avoient eu sa confiance : deux furent égorgés; on épargna le troisième. Il se nommoit Mavar-Kan. Ces ménagemens firent croire qu’il étoit d'intelligence avec eux, et qu'il avoit eu part à la conspiration. Le soupçon n’étoit pas mal-fondé : on vit dans la suite cet homme intrigant et perfide, successivement ministre sous trois règnes, Conserver trois fois sa vie et sa dignité, en trahissant ses maitres.
Ces premiers meurtres furent suivis d’une confusion horrible dans tout le camp. On se voloit partout et l’on s’égorgeoit ; on entendoit des cris affreux : le sang couloit de toutes parts; l'appât du butin
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armoit l’avarice, et l'impunité irritoit la vengeance. Les qnatre mille Aghuans que Thamas avoit chargés la veille d’arrèter les officiers de ses gardes, ne pouvoient se persuader es eût péri : ils coururent à sa tente pour le défendre; mais ils furent assaillis par ses gardes au nombre de six mille, auxquels quatre mille Persans s’étoient joints. Ces braves étrangers soutinrent le choc avec un courage invincible; et malgré linégalité du nombre, ils forcèrent les ennemis à la retraite. Etant entrés dans la tente de ce malheureux prince , à qui ils avoient voué leurs services et leur vie, ils n’y trouvèrent qu’un cadavre dont la tête étoit séparée , et nageant dans son sang : à cette vue les armes leur tombérent des mains; ils firent retentir l'air de leurs cris, et pensèrent enfin à se retirer. On les poursuivit, mais sans succès; ils partirent en bon ordre, et avec une valeur de désespoir qui les rendoit terribles.
Je me trouvai deux fois entre les combattans au milieu des balles et des sabres; mais j'échappai, sans autre accident que celui que je vais vous raconter en peu de mots. Deux domestiques m'étoient restés, dans l'espérance que je serois auprès du successeur de T'hamas ce que j’avois été auprès de lui. Je sortis avec eux de la mêlée et du camp : à peine avois-je fait un quart de lieue , que six soldats dont j'étois connu se joiguirent à moi : ils me promirent de me conduire en sûreté jusqu’à Maschet : ils me dirent qu’ils espéroient pour ce service une récompense du nouveau roi, et que leurs têtes répondroient pour la mienne. Le cortége grossit bientôt; ils se trouvèrent jusqu’au nombre de vingt-sept ou de vingt-huit. Cette escorte m'inquiétoit, et je m'aperçus bientôt que ma défiance étoit juste. Le grand nombre de ceux qui comme nous se retiroient à Maschet, rendoit [a route trop fréquentée pour qu'ils pussent ture aisément leur coup; c’étoit mon espés
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