‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme]Chapitre 16 sur 107 · DR ES · texte numérisé non relu

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6o LETTRES

rance : mais ils trouvèrent un moment favorable et

le saisirent. Ils se jetèrent brusquement sur moi et sur les deux domestiques que j’avois chargés d’une partie de mon argent : ils nous dépouillèrent, et ne nous laissèrent que notre chemise, Leur chef > qui étoit à quelques pas, leur crioit de nous égorger : J'avois une montre, je la donnai à l’un d’entr'eux ; les autres la lui disputèrent; nous échappâmes pendant ce débat; nous nous jetâmes dans un fossé profond, où un cheval ne pouvoit descendre : ils auroient sans doute déchargé leurs fusils sur nous j s'ils n’avoient craint que le bruit n’en retentit trop loin : nous entendions leurs délibérations; et au moment où nous craignions le plus, nous les vimes s'éloigner. Une bannière de huit à neufcents hommes qui parut sur une colline voisine , les obligea à cette retraite.

Nous n’osions nous montrer dans l’état où ces brigands nous avoient mis. Nous attendimes la nuit pour continuer notre route à Maschet, Cette route étoit de vingt-cinq grandes lieues , qu’il fallut faire à pied, dans des déserts affreux , et sans autre nourriture que quelques fruits sauvages. Je perdis dans cette aventure environ douze mille livres monnaie de France. Enfin j'arrivai à Maschet, où quelques amis nous donnèrent un asile, des habits , et les autres secours dont nous avions un extrême besoin. Maschet est une des plus grandes villes de Perse, capitale de la province de Korassan, et fameuse par une mosquée où est le sépulcre d’Iman-Héza, un des douze saints de la famille d’Ali. Les Persans ont autant de vénéralion pour lui que pour leur grand prophète Mahomet, etils se croient tous dans l'obligation de faire une fois dans leur vie ce pélerinage, comme celui de la Mecque.

Après cette digression, je reviens à ce qui se passa dans le camp. Les grands du royaume, les

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. Gt

généraux et les officiers des gardes tinrent conseil, et délibérèrent sur le choix d’un successeur. Les avis ne furent point pra tous convinrent d'offrir la couronne à Ali-Kouhkan, neveu de Thamas, à qui ils avoient déjà envoyé sa tête. [ls lui firent une députation solennelle.

Ce jeune prince étoit alors à Herat avec une armée de quarante mille hommes. On le soupconnoit d’être le chef de la conspiration ; du moins est-il certain qu’il avoit refusé de venir à la cour, qu'il étoit instruit du complot, et qu'il en attendait le succès avec une impatience assez manifeste, Il n’étoit que le cinquième héritier : mais les dangers qu'il avoit courus sous le règne de son oncle, les mécontentemens qu'il avoit essuyés , l'opposition que l'on croyoit remarquer entre son caractère et celui de son prédécesseur , déterminèrent en sa faveur les suffrages et le choix. D'ailleurs il étoit à la tête d’un corps considérable de troupes qr'il avoit su s’attacher, et 1l paroissoit en état de remettre partout le bon ordre. Il témoigna aux députés sa reconnoissance, consentit à monter sur le trône, et prit le nom d’Adel-Schah , qui signifie Ze ror juste. Dès qu'il eut été reconnu et salué comme souverain par son armée, il quitta les environs d’Herat et vint aux environs de Maschet. Il ne voulut point entrer dans la vi!le de peur de l’affamer et d’y mettre la disette : il campa dans le voisinage.

. Le séjour ne fut pas long : il ne se croyoit pas roi, tandis qu’il ne sefoit pas maître des trésors, et des princes enfans de son oncle, qui pourroient lui disputer lempire. Sa première expédition fut donc contre la forteresse de Kalat : on la regardoit comme imprenable ; il falloit pourtant l’attaquer. Il créa pour ce siége un nouveau général d'armée : ce premier choix ne fit pas honneur à son discernement. Il avoit pour confident intime un Géorgien nommé

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Zorab-Kan , l’objet de la haine des Persans, qui ne pouvoient souffrir qu’on les soumit à la domination d'un étranger, encore moins à celle d’un esclave. C’est à lui cependant qu'il confia le commandement des troupes pendant le siége, L'espoir du pillage fit dissimuler {e mécontentement que ce choix avoit fait naître. Le siége fut poussé avec une vigueur extrême ; la trahison vint au secours de la bravoure, et en seize jours la place fut emportée,

Le nouveau Roi se plaignoit déjà de la longueut de ce siége, lorsqu'un courrier envoyé par le général vint lui annoncer la prise de cette forteresse, EL ajouta que son maître attendoit les ordres du monarque, et sa décision sur le sort des princes prisonniers et des femmes du sérail, Adel-Schah ordonna qu'on fit mourir les deux fils aînés de ‘ihamas- Koulikan, qu'on lui envoyât les autres enchainés, et qu'on ouvrit le ventre à toutes les femmes du feu roi ei à celles de ses fils qu'on soupçonneroit être enceintes, de pet qu’elles ne donnassent à la famille royale quelques héritiers qui un jour disputeroient aux siens l'empire, L'ordre fnt exécuté,

On lui envoya les princes; il les fit d'abord enfermer : dans la suite il les empoisonna. Charok- Myrza, le plus jeune, âgé de quatorze à quinze ans, résista seul au poison, soit que son tempérament fût plus robuste, soit que la dose fût plus foible. Il étoit fils aîné du fils de Thamas-Koulikan et d’une fille de Schah-Thamas : son grand-père lui destinoit le trône, et il y avoit, par sa mère, des droits in+ contestables. Malgré ces prétentions légitimes qu’il pouvoit un jour faire valoir, le nouveau Roi crut m'avoir rien à craindre d’un tel rival, et dans un âge si tendre : il le laissa dans le sérail de Maschet, et l'y fit garder dans une étroite prison. Nous le ver-

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Adel-Schah s'y croyant bien affermi par le massacre des princes ses rivaux, entra comme en triomphe dans la ville de Maschet : il alla À la principale mosquée, où 1l arbora l’aigrette royale , aux cris et avec les applaudissemens de tout le peuple. Il avoit ordonné qu'on apportät à Maschet tous les trésors qui étoient à Kalat; on les déposa dans la place publique, où il les vit en sortant de la mos-

uée, On construsit ensuite dans la ville une espèce Fe citadelle, où ils furent enfermés : l'ouvrage fut achevé en trois mois; on creusa autour des fossés d’une largeur et d’une profondeur extraordinaires; on les fortifia encore de bonlevarts, qui furent garnis d'une grande quantité de pièces d’artillerie, Les ouvriers étoient payés avec une libéralité qui n’avoit point d'exemple dans la Perse: car lenr salaire fut le quadruple de celui qu’ils avoient c ie de recevoir daus les travaux publics ou partiéiiiiers où ils étoient ordinairement employés.

N étoit à la fleur de l’âge, naturellement brave, libéral etbienfaisant, Délivrée des cruautés de l'oncle, la Perse espéroit beaucoup des qualités du neveu, et tout promettoit à ce jeune prince un règne heureux et tranquille. E ne sut pas profiter de ces avantages; son élévation l’étonna : il fut ébloui par sa fortune, et l'indépendance corrompit son cœur. Enivré de sa A) et de ses richesses, il les fit servir aux plus infâmes débauches, qu'il porta aux derniers excès, Ce Zorab-Kan dont j'ai parlé acheva de le rendre odieux,

L'élévation de cet esclave étranger excita la jalonsie et l’indignation des grands seigneurs : il étoit difficile de respecter un choix si déplacé. Né de la plus basse extraction, il n’avoit aucune des qualités qui pouvoient en couvrir la honte, et il en avoit

64 LETTRES toute la bassesse et les sentimens. Les largesses d’A del: Schah continrent les habitans de Maschet pendant les trois premiers m°1s de son règne : mais les vivres manquèrent dans la ville; on en demanda à la nation des Curdes : ils en refusèrent; et bien nersuadés que ce refus leur attireroit une guerre sanglante, ils se retirèrent dans la ville de Coschar , où étoient leurs magasins. Adel-Schah alla les y assiéger. Coschan se défendit long-temps; les sorties furent meurtrières : mais l’artillerie fut si bien servie du côté du Roi , que la ville fut enfin emportée; les magasins furent ouverts ; la disette cessa, et le Roi revint triomphani à Maschet.

Mahomet-Koulikan, auteur de la conspirauon formée contre Thamas, en avoit tramé une contre Adel-Schah. Le traiu> comptoit se frayer une route au trône. Le nouveau Roi l'avoit conservé dans sa charge de capitaine des yordes, et 1l l'avoit combié de bienfa: verti du complot, et instruit du temps et du liedèrqué pour l'exécution, ce prince dissimula , et de retour à Maschet, :l fit arrêter le cou-

able, Après lni avoir reproché son ingratitude êt sa perfdie, il lui fit arracher les yeux : qu'on le conduise, ajouta-t-il, dans le haram des femmes du feu roi; elles demandent sa mort; qu’elles en fassent elles-mêmes justice. À peine fut-il entré dans le sérail, qu'à la vue du meurtrier de leur ancien maître, elles se jetèrent sur lui avec fureur; les poinçons, les ciseaux furent les armes dont elles se servirent : il ne cessa de souffrir que lorsqu'elles furent lasses de le tourmenter, et 1l mourut après avoir essuyé mille supplices.

Adel-Schah, dès lès premiers jours de son règne, avoit envoyé son frère Ibrahim-Mirza à Ispañan avee un détachement de douze mille hoinmes pour s’assurer de cette ville, ouvrir les chemins, et tenir tout ce pays dans le respect et le devoir, fl de 2

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