‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme]Chapitre 95 sur 107 · CHAPITRE VV · texte numérisé non relu

CHAPITRE VV

Le Caire. | Le grand Caire, capitale de l'Egypte , fut d’abord

bâti par Omar-Ebnas, lieutenant d'Omar : second calife. Il lui donna le nom de Fosthath, qui veut dire parillon. En l'an 974, Janher , général de Moës-

448 LETTRES Ledin-Flah , changea ce nom en celui de Cahera ; qui signifie victorieuse, Cette ville est située sur la rive droite du Nil ét a dix à douze milles de circuit, ÿ Comprenant le vieux Caire et Boulaq. Sa longitude est de 49 degrés : et sa latitude de 29 deg. 30 min. L'on peut juger du nombre de ses habitans par celui des Juifs, et des Chrétiens, qui n’est rien en comparaison de celui des autres citoyens. L'on y compte cependant huit mille Juifs et vingt mille Chrétiens, la plupart Coptes, les autres Grecs, Arméniens, Maronites * et quelques Latins. Les Coptes ont leur patriarche , et les Grecs le leur, L'un et l’autre prennent la qu:lité de patriarche d'Alexandrie. Les Cordeliers de Jérusalem , les Capucins et les Jésuites sont les seuls religieux dont il y ait des missionnaires au Caire.

Ou, si l’on veut, on peut comparer le Caire à Paris. Il y a certainement au Caire un plus grand nombre d’habitans , mais moins de maisons qu'à Paris, quoiqu'il y ait près de treize cents édifices publics ; savoir : sept cent vingt mosquées , qui ont chacune un prédicateur ou minaret ( espèce de clocher ), et quatre cent trente sans clocher ét sans prédicateur ; quatre-vingts bains publics. Le nombre des bains particuliers va à l'infini; il n’y à pas un particulier un peu à son aise , qui n’en ait un dans sa maison. Enfin, un collége nommé Sama, ou en arabe Azchar (la Mosquée des fleurs ).

C’est là que les chaféi, les maleki, les hambuli, les hanefi, c’est-à-dire , les quatre pontifes ou les quatre chefs des quatre sectes de la loi, ont leur siége et exercent leur juridiction. Ils sont égaux entr’eux , et nul n’a de supériorité au-dessus de l’autre. Ils sont extrêmement honorés dans la ville, et ils y ont une grande autorité, L’on prend par an, des greniers du Grand-Seigneur, deux mille charges, soit de blé, soit de légumes, pour l'entretien du collége ,

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 449 collége, qui en a bien encore autant et souvent davantage, par les legs qui lui sont faits, On y enseigne les principes du mahométisme , la logique, l’astronomie , l'astrologie judiciaire , et l'histoire.

Malgré ce grand nombre d’édifices publics, il n’y a rien dans le Caire de tout ce qui fait la beauté d’une ville, Il n’y a qu’une seule place publique , nommée la Romeile. Elle est devant le château, sans arbres, sans fontaines, sans ornemens et sans la moindre chose qui offre un beau point de vue. Les rues sont étroites et sans alignement. Comme elles ne sont point pavées, l’on marche presque partout dans un terrain poudreux à l'excès , qui incommode fort. Il n’y a que dans les rues où demeurent les gens riches et distingués qu'on est à couvert de cette incommodité, par le soin qu'ils prennent de faire arroser tous les jours devant leurs maisons. A l'entrée et à la sortie de ces rues, 1l y a des portes cochères que l'on ferme le soir. Cette précaution met en sûreté endant la nuit tous ceux qui y sont logés. Il seroit' inutile que les rues fussent plus larges qu’elles ne le sont. On ne voit au Caire ni carrosse , ni calèches , ni chaises à porteurs. Les seigneurs et leurs esclaves , les cavaliers de profession et les Arabes vont à cheval par la ville. Tout le reste, Juifs, Turcs , Chrétiens, janissaires , soldats, et ceux qui sont d’une condition médiocre, n’ont point d'autre monture que desânes. Les dames mêmes, de quelque qualité qu’elles soient , ne vont point autrement.

Le nombre des rues monte fort haut. Cependant il n’y en a presque pas une où il n’y ait un réservoir d’eau, et un abreuvoir pour faire boire les animaux. Chaque réservoir a un ou deux tuyaux et une tasse de cuivre suspendue à une chaîne. Mais l’eau de ces réservoirs est souvent d’un mauvais goût et un peu salée, Aussi n’y a-t-il que les passans qui ont grande spif qui en boivent, On ne boit dans toute la ville que TZ, IIL, 29

de l'eau du Nil ; qui s’apporte dans des ontres où sur quabl le dos des ânes ou des chameaux, Les maisons sont À aune assez élevées , et à plusieurs étages. Elles sont bâties M domi de briques, ou moitié de briques et moitié de pierres. MA par le Malgré cela , l'extérieur a je ne sais quoi de triste, M nison L'on ne voit que de simples murailles nues, sans “À geme

saillies , et l’on peut dire sans fenêtres : car le peu qu'il y en a, est fermé par des grilles de bois, de peur que les passans ne voient les femmes. La magnificence des maisons est au-dedans , ©t du côté des cours. Leurs divans surtout, et leurs salles, ont sa D chose de beau et de grand. Ce ne sont que jets d'eau , que compartimens de marbre, et toutes sortes d’embellissemens.

Le canal, qui traverse le Caire d’un bout à l’autre, est l'unique chose extérieure qui pourroit donner quelque idée de la ville; mais l'eau n’y coule que l’espace de trois ou quatre mois; le reste de l’année elle est si basse, qu’elle y croupit et qu’elle en fait un cloaque. Ce canal n'a point d'autre source que le Nil. Ilen sort immédiatement , et quand il est plein , ses eaux se répandent dans sept ou huit petits étangs , qui sont, les uns dans la ville et les autres aux environs , et vont se perdre à trois lieues du Caire, dans le lac des Pélerins de la Mecque. Ptolomée nomme Amnis Trajanus, Quinte-Curce, Oxius, etles Turcs, Merakemi, c’est-à-dire , pavé de marbre, ce long canal , à l'entrée duquel le pacha, accompagné des milices, se rend tous les ans au commencement du mois d'août, Quelques jours auparavant l’on y fait une digue, et le jour que le pacha vient Ià en cérémonie , on coupe la digue en sa présence , et à l’instant on précipite dans l’eau une poupée de terre , qui est de hauteur d’homme : reste pitoyable de la superstition des anciens Egyptiens, qui, tous les ans, immoloient de la sorte une fille au dieu du Nil Le seul château du Caire a des choses plus remar=

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quables que tit le reste de la ville. Cette citadelle aune vaste enc::te, et n’estni forte ni régulière. Elle domine absolument la ville : mais elle est dominée par la montagne qui est au levant. Elle a pour garnison les janissaires et les azaps, qui y ont leurs logemens, leurs magasins d’armes et leur artillerie. Cela les rend si fort les maîtres de la place , que toutes les fois qu'ils viennent à se révolter , ils sont en état d’en chasser le pacha , qui y a son palais.

Ce fut la reine Sémiramis qui fit construire ce château. Elle y mit une garnison de Babyloniens (ce qui lui donna le nom de Babulon ) , afin de tenir toujours en échec Memphis, situé vis-à-vis , à l'occident du Nil , et d'empêcher cette capitale de se révolter. Un long aqueduc, dit Strabon , y conduisoit l’eau du Nil, par le moyen de plusieurs pompes, et des roues que cent cinquante esclaves faisoient tourner, Aujourd’hui c’est un aqueduc bâti de pierres taillées en pointe de diamans, et qui est soutenu par trois cent vingt arcades. Dans le temps de la crue du Nil, c’est de ce fleuve qu’on fait venir l’eau ; hôrs de là on la fait venir d’une source , et ce sont soixante bœufs qu’on emploie à faire aller les roues. Les 1nscriptions arabes dont cet aqueduc est chargé , font voir qu'il a été plus d’une fois réparé par les princes mahométans.

Outre cet aqueduc, il y a dans le château un puits, connu communément sous le nom de puits de Joseph, ou de puits de limaçon, parce qu’il est taillé spiralement en vis. Il a seize pieds de large dans œuvre, sur vingt-quatre de long. Sa profondeur est de deux cent soixante-quatre pieds , mais en deux coupes, qui ne sont point perpendiculaires l’une à l’autre, La première coupe a cent quarante-huitpieds, et la seconde en a cent seize. On tire l’eau par le moyen d’une double roue , et d’un double chapelet de cruches de terre, Les bœufs dont on se sert pour

45e LETTRES cela descendent jusqu'au bas de la première coupe, par une galerie creusée aussi bien que le puits, dans le pur roc, et qui règne tout au tour du haut en bas. C'est l'ouvrage des Babyloniens, Elevés à la faligue , et ayant pris sous Ninus et sous Sémiramis un goût pour le merveilleux , ils firent une pareille entreprise. L’utilité qui en revient n’est pas considérable, Peut-être qu’autrefois l’eau qu’on en tiroit étoit bonne à boire, mais à présent elle est saumâtre. Le vieux Caire étoit l’ancien Leté, selon Flavius Joseph ( liv. 1 ). Cambyse établit dans cette ville les Babyloniens, qui demeurèrent en Egypte , après qu'elle eut été conquise, Comme quelque temps après Leté se trouva presque dans la même enceinte que le château nommé Babulon > Ce nom leur devint commun, et Leté ne fut plus appelée que Babylone, d’où l'on voyoit de l’autre côté du Nil les pyramides. Hinc pyramides, quæ apud Memphim sunt 2n ulleriore regione , manifestè dpparenés queæ quidem propinque sunt. Babylone étoit donc situge à l'erient du Nil, vis-à-vis de Memphis. Elle devint dans la suite des temps si considérable, qu’elle étoit ville épiscopale quand les Chrétiens en furent les maitres, L'on y voitencoreau jourd'huiquinze églises, dont l’une est desservie par les Grecs; les autres, entre lesquelles est No:re-Dame de Babylone, sont desservies par les Coptes, Oxus, roi de P2rse, avoit fait bâtir » dans le quartier qu’on nomme Quasser et Chama , un fameux temple, qu'il avoit dédié à la divinité du feu. On y entretenoit une si grande clarté , qu'il fut appelé le château des bougies. Dans le même quartier est une chapelle souterraine dans l'église de saint Sergius. La tradition constante et ancienne du pays étant que c'est là qu’étoit la maison que Jésus-Christ, Notre- Dame et saint Joseph , habitèrent tout le temps qu'ils furent en Egypte, pour se mettre à couvert des

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poursuites du roi Hérode , tous les Chrétiens y accourent en dévotion, Cette église est entre les mains des pères Cordelicrs de Jérusalem , et ils y font les fonctions de missionnaires.

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