‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme]Chapitre 96 sur 107 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Alexandrie.

Araxaxtnie , l'ouvrage du grand Alexandre, cette ville si fameuse , la demeure des Ptolomées , la capitale de l'Egypte , la rivale d'Athènes et de Rome en fait de sciences et de beaux arts, peuplée à l’infini , opulente , superbe dans ses bâtimens , où l’on ne yoyoit que temples , que palais, qu'édifices publics, que places environnées de colonnes demarbre; cette ville, qui, dans les premiers siècles du christianisme , rendoit encore son nom plus illustre qu’il ne l’avoit été du temps du paganisme, par la multitude et la magnificence de ses églises , par la sainteté de ses évêques et leur zèle à défendre la foi, par le courage héroïque d’un million de martyrs, par la profonde érudition , le génie sublime , les écrits de ces grands hommes , qui ont été et qui sont du nombre des lumicres de notre religion :: cette ville est: depuis long-temps ensevelie sous ses ruines , et n’est

lus que l'ombre de ce qu’elle a été. À peine méritet-elle d’être mise au rang des villes du second ordre, soit pour son enceinte , soit pour la quantité des habitans. Elle doit au commerce tout ce qu'elle est. Comme elle a deux ports excellens , les vaisseaux y abordent volontiers. Le vieux port est destiné pour les bâtimens des sujets du Grand-Seigneur , et le port nouveau est ouvert aux Européens. Mais, malgré ce changement total, un voyageur a bien de quoi contenter sa cariosité, Il retrauve l’ancienne Alexanärie

454 LETTRES au milieu même de ses ruines: il n’a qu'à suivre pas à pas la description que Strabon en a faite (liv:xvn); partout il en découvrira assez de vestiges pour juger de l'émadw de cette ville, et pour reconnoître Îes lieux où éuoient placées les choses dont il parle, Les deux ports, qu'il appelle Kiboto et Eumosis , sont le port vieux et le port nouveau d'à pré. Sent, Ralotis est la partie de la ville qui borde le Port vieux , et qui s'étend jusqu’au port nouveau, Le sépliMstadium étoit la presqu'ile qui est entre les deux porté, Du côté du aa neuf est l’île de Phare, où étoit bâtie la tour du fanal. Il y avoit commumication de l’une à l’autre île par un pont, sur lequel passoit un canal d’eau douce. Il suffit de dettes yeux sur les deux ports , tels qu’ils sont aujourd’hui, pour y apercevoir, du moins en général, tout ce que les anciens en ont dit. Dans le reste > il faut examiner jusqu'aux moindres débris des anciens monumens ui sont de tous côtés aux environs de la nouvelle lexandrie. En effet, en les examinant avec attention, l’on voit que c’est dans la plaine qui aboutit à la porte de Rosette qu'étoient les palais des Ptolomées , leur ancienne bibliothèque, les sépulcres d'Alexandre et des Ptolomées: car, proche leur palais , ils avoient, au sud du Lochias, un petit port ui ne servoit qu’à eux. L'entrée en étoit fermée par ds jetées de pierre, qui paroissent encore dans la mer. Ce port s’étendoit jusqu’à l’île Antithodus , qu'on nomme le Pharillon , dans laquelle il ÿ avoit un palais et un théâtre. Au sud-est de ce port, à peu près où est l’église de saint George, étoit l'emporium dont parle Strabon ; un peu plus loin, ce petit cap que le même auteur appelle Pos:dium , à cause d'un temple dédié à Neptune. Marc-Antoine allonge: ce cap par un môle dont la tête subsiste, Il y fit bâtir un palais nommé Témonium, Quand la mer est calme , Aout enseveli qu’il est sous l’eau, 6n en distingue une

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 455 si grande multitude de débris, que l’on voit bien

qu'il étoit d'une grande étendue et d’une grande ma-

gnificence,.

Strabon fait le détail des choses remarquables qui étoient depuis 1à jusqu’à la porte de la Marine ; il parle surtout d’un temple élevé à l’homneur de Jules- César. C’est en vain qu'on chercheroït à déterrer la place où chaque chose étoit, Il ne reste pas même de quoi fonder sur cela la plus légère conjecture. Ce-

endant les fondations du Cesarium devoient être immenses, solides et profondes, puisqu'il y avoit deux obélisques dans l'enceinte de ce superbe temple. Obeliser sunt À lexandriæ ad portum ; dit Pline , in Cæsaris templo , (LV: XXXVI, C+9 ).

Comme la colonne connue sous le nom de colonne de Pompée subsiste encore, elle sert, pour ainsi dire , de guide , et fait connoître le Necropolis , cet endroit de l’ancienne Alexandrie où elle étoit.

Outre les grottes sépulcrales , ce quartier contenoit le temple de Sérapis , tant vanté par les anciens , dans lequel on voyoit une statue du Soleil, toute de fer, qui étoit agitée et attirée, dit Rufin, par une pierre d’aimant posée dans la voûte. IL étoit si magnifique , qu'il n'y avoit, au rapport d’Ammien , que celui du Capitole qu'on püt lui préférer. Post Capitolium quo se venerabilis Roma in wternum attollit,

nihil orbis terrarum ambitiosius cernit Serapæo templo (iv. xx, ch. 16 ). On y voyoit l'amphithéâtre , le stadium , le lieu destiné aux jeux qu'on représentoil tous les cinq ans, le Panium,

ui est la butte de Nathour, d’où l’on a une vue charmante et fort étendue ; le collége , avec ses longs portiques ; le tribunal de la justice et les bois sacrés ;

ei enfin , une grande place qui aboutissoit à la porte de Canopus.

Ausortir de cette porte commençoit l’'Hippodrome pour la course des chevaux. Il étoit de la longueur

de trente-stades, et alloit jusqu’à Nicopolis, nommé

aujourd'hui Casserquiassera, Ce faubourg alloit jus-

qu'à la mer, Auguste attaqua et prit par-là Alexandrie.

Nicopolis devoit être quelque chose de considéra-

ble; car l’on y voit encorc les restes d’un château carré-long , flanqué de vingt tours, délabré à la vérité , mais reconnoissable. Le port pouvoit contribuer à la grandeur de ce faubourg, [l étoit si commode et si sûr, que Vespasien s'y embarqua, dit Joseph (lv. 1V, ch. 42), lorsqu'il entreprit la conquête de Jérusalem, Cest - Ia Proprement que finissoit Alexandrie, y Compris son faubourg. Par conséquent , selon la supputation de Diodore (liv. xvn, M. 52), cette ville avoit, dans une de ses longueurs, soixante-dix stades , qui font plus de deux lieues et demie , puisqu'il assure qu'il ÿ avoit une rue ornée de palais et de temples, qui avoit cent pieds de large ; €t quarante stades de la porte (apparemment de la porte du vieux port }, jusqu'à la porte de Canopus : Car, c’est dans cette distance d’un bout à l’autre, que l'on trouve encore aujourd'hui , presque à chaque pas , des morceaux de colonnes brisées. Mais si ces ruines, ces débris, ces masures intéressent et instruisent ceux qui ont du goût pour l'antiquité, quelle doit être leur admiration à Ja vue ‘les monumens que le temps a épargnés , et qui sont dans leur en— uer, où il s’en faut Peu, tels que la colonne de Pompée, les deux obélisques de Cléopâtre, quelques citernes et quelques tours de l'enceinte de la ville.

La colonne de Pompée est de granit, et d'ordre corinthien , haute de quatre-vingt-dix-neuf pieds , Compris son piédestal et sa corniche. Le piédestal à Quatorze pieds de hauteur et dix-huit cent vingt-huit pieds cubes. Le chapiteau à onze pieds de haut , et quatre cent quatre-vingt-huit pieds cubes. Le fût, soixante-neuf pieds de haut » et trois mille trois cent farante-sept pieds cubes : ainsi, le tout fait cinq

nommé loit jusxandrie.

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mille six cent quatre-vingt-trois pieds cubes. Le pied cube de granit pèse deux cent cinquante-deux livres ; par conséquent, le poids de la colonne entière est de quatorze mille deux cent soixante-dix quintaux et soixante-seize livres; cependant ce poids énorme est élevé et supporté sur plusieurs pierres cramponnées entr'elles avec du fer. Deux de ces pierres sont couvertes d’hiéroglyphes renversés.

Les quatre faces du piédestal sont tellement placées, qu’elles ne répondent pas directement aux quatre parties du ciel. Sur la face , qui est du côté de l’ouest , déclinant un peu au nord , il y a dans là plinthe une inscription grecque en cinq lignes; mais, à huit ou dix lettres près, séparées, et nullement de suite ; le reste est presque effacé.

Il est étonnant que tout ce qu'il y a eu d'anciens auteurs, n’aient pas donné lamoindre connoissance du temps auquel cette colonne a été placée, du nom de l’ouvrier , de l’usage qu’on en vouloit faire : étant la plus haute et la plus singulière qui ait été vue dans le monde , à ce que l’on sache, il étoit du devoir des historiens de marquer en détail ces circonstances. Quelques modernes l'ont appelée la colonne de Pompée, et ce nom lui est demeuré; mais assurément ils l'ont fait sans aucun fondement, s’ils parlent de sa première construction. Il y a de fortes conjectures qu'elle fut faite du temps de Ptolomée Evergète I, et non pas sous les dynasties des Egyptiens, sous les Perses lorsqu'ils étoient maîtres de l'Egypte, ou sous Alexandre , encore moins sous les Romains.

Les deux obélisques , dits les obélisques de Cléopâtre , qui, selon Pline, furent faits par ordre du roi Mesphée , quos excidit Mesphees rex quadragentm binum cubitorum (iv. xxxV1, ch. 9 ), etqui furent mis dans le temple de César, sont de granit, égaux, chargés d’hiéroglyphes, et près l’un de l’autre; mais lun est debout et l’autre est par terre. L’obélisque

qui.est debout a cinquante-quatre pieds de roi hors de terre , et un peu plus de trois pieds dans la terre. Sa largeur d’en-bas a six pieds huit pouces. Il pose sur une base de granit de six pieds de hauteur , et de huit en carré » Ce qui fait les soixante trois pieds, ou les quarante-deux coudées marquées par le même auteur. Si l’on a pu vérifier toutes ces dimensions, on en a l'obligation à M. Claude Lemaire, consul de la nation française au Caire, Au mois d’octobre 1718, il employa son crédit pour obtenir la permission de faire déchausser l’obélisque » découvrir la base, et le reste qui étoit enterré, Mais il en est de ces obélisques comme de la colonne de Pompée. On ignore en quel temps , et par les ordres de qui ils ont été apportés à Alexandrie. Il est vraisemblable que celui qui fit bâtir le temple de Jules-César, les trouva à Alexandrie même , et qu'il voulut que ce qui avoit servi à l’embellissement des palais des monarques grecs, servit à orner son nouveau temple, En effet, le roi Mitrées, qui régnoit à Héliopolis, fut le premier qui fit faire des obélisques du granit que l'on tira de la carrière de Syène. Plusieurs monarques égyptiens en firent faire dans la suite à son exemple, la plupart dédiés an soleil »> et Couverts d’hiéroglyphes. Ils crurent par-là augmenter la megnificence de leurs palais et des villes où ils se plaisoient , ou qu'ils vouloient rendre considérables, Il est donc à présumer que les monarques grecs se conformèrent à cette coutume , n'ayant rien tant à cœur que de rendre Alexandrie une ville fameuse par tous les endroits imaginables. Il leur étoit même aisé d’avoir de ces sortes d'ouvrages, Il ÿ en avoit déjà plusieurs en Egypte. Outre cela, le granit ne leur manquoit pas ; la carrière de Syène étoit d’une vaste étendue , et ils n’ignoroient pas que les îles qui sont près de la dernière cataracte » entrautres l’Eléphanüne, la Phile, et la Tacompues , sont pleines de carrières de cette espèce de marbre précieux.

roi hors dans la pouces.

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Toutes les citernes qui étoient dans Alexandrie , ne subsistent pas. Îl y en avoitune si grande quantité

: qu’elles faisoient une seconde ville souterraine ; mais

il en reste plusieurs. On ne peut rien voir de plus achevé en ce genre-là : belles pierres, belles voûtes, et si bien cimentées que rien ne s’est encore démenti. Il y avoit une communication du Nil à ces citernes; et toute la ville n’avoit point d'autre eau à boire que celle qu’on en puisoit. Et c’est ce qui fit que les soldats de Jules-César , lorsque ce prince assiégeoit Alexandrie , ayant trouvé le moyen de faire entrer l’eau de la mer dans les citernes, la ville , faute d’eau douce, fut obligée de capituler et de se rendre. ( Cæs. e/7. Alexandr.) Pour ce qui est du peu de murailles et de tours qui sont restées de l’enceinte de la ville, leur architecture est la seule chose qui mérite quelque attention. Elle n’est point romaine , elle ne peut être que grecque ou sarrasine. Les tours étoient fort vastes , elles sont à présent dégradées en quelques endroits. Qui ne croiroit pas y trouver aussi quelque monument considérable du christianisme , qui a été si florissant à Alexandrie pendant plusieurs siècles ? [l n’y en a néanmoins aucun. Les églises mêmes de Saint- Marc , desservies par les Grecs , et celle de Sainte- Catherine desservie par les Coptes, n’ont absolument rien qui frappe et qui soit remarquable.

Deux choses hors d'Alexandrie attirent les étraners , l'île du Phare et le lac Maréote, quoique l’idée seule du temps passé y puisse faire plaisir : le Phare, parce que l’on dit que c’est dans une maiïson , qui étoit au nord sur le rivage de la mer, que les Septante (1) firent en soixante-douze jours leur version de la bible : en mémoire de cette version,

(1) Flav. Joseph, Antiq. Jud. liv. 12, ch. 2. = Phil, de vita Mos, Liv. 3.

fête); le lac Maréote ou Îe lac que son port, dit Strabon, étoit plus fréquenté , et qu'il produisoit beaucoup p port Cibotus ( le port vieux), Calito, après avoir L'embarras d’un voyayeur à consulter, augmente à ch licux-là ont changé de nom ; d'une manière etles Latins d’une autre. Par exemple, dans César, le vieux port est le port d'Afrique; dans Strabon , C’est le port Tegamus : le port nouveau, dans César, est le port d'Asie; dans Strabon » C’est Taurus ; ainsi des autres. Ce sont aujourd’hui de nou- VCaux termes. Pour être parfaitement au fait, il faut Savoir s'orienter, entendre la langue du pays, et examiner les choses à loisir et avec exactitude.

Charei, parce

aque pas, car tous ces les Grecs les appeloient

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